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tanguy

  • VAN GOGH A AUVERS - 24. Cité Pigalle

     

      

     

    Suite...

     

    Lundi 7 juillet 1890.  

     

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    Vincent Van Gogh – Champ sous un ciel orageux, juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     
     
      
     

           Le ciel tourmenté prend les deux tiers de la toile que j'achève. Je ne me suis pas gêné pour exprimer de la tristesse...

          En cette fin d'après-midi, le soleil déclinant lèche d'une teinte citron vert le champ bordant l'horizon juste sous les nuages moutonneux situés sur la gauche de la toile.

          Le motif est simple : une immense plaine jaune verdâtre parcourue de parcelles de blés et autres cultures céréalières. Au premier plan quelques pommes de terre fleurissent.

          Un sentiment d'infini...

          Je n'arrive pas à me concentrer sur mon travail. Mon esprit tourmenté ressasse les images de la veille qui s'accumulent dans mes pensées.

          Mon crâne va éclater...

     

         

          « Prends le premier train et viens passer la journée de dimanche avec nous, m'avait écrit Théo dans sa dernière lettre. Reste chez nous autant que tu le voudras. Je pense que tu seras heureux de revoir des amis à toi que j'ai invités pour déjeuner. »

           J'avais reçu son courrier le samedi. Ma valise fut rapidement faite en prévision d'un séjour prolongé. Le train pour Paris m'emporta tôt hier matin. Je me faisais une joie de revoir le bébé Vincent Willem. Théo m'avait rassuré sur sa santé qui s'améliorait.

          La matinée avait bien commencé...

           Nous ne restâmes pas Cité Pigalle. Juste le temps d'embrasser Jo. Le bébé dormait encore.

          En quitpère tanguy.jpgtant l'appartement, Théo me conduisit directement dans la boutique de la rue Clauzel chez mon vieux copain Tanguy.

          Celui-là, il n'avait pas changé ! Mes toiles et celles d'autres peintres s'empilaient de façon anarchique. Un vrai bazar ! J'eus beau rouspéter, Tanguy m'opposa son sourire affable habituel : « Où veux-tu que je mette tes peintures, Vincent ! Tu sais bien que je manque de place. » Je m'étais dit qu'il fallait absolument que je trouve un abri pour entreposer mes toiles qui s'abîmeraient moins que dans ce trou à punaises. Néanmoins, ce fut un vrai plaisir de revoir cet homme que j'aimais et que j'avais peint trois fois en 1887 en arrivant à Paris. Je savais tout ce que je lui devais depuis mes années parisiennes où il me rendait souvent service en me fournissant du matériel de peinture.

     

    V. Van Gogh – Portrait du Père Tanguy, 1887, collection particulière

          Nous passâmes ensuite chez un brocanteur où Théo me fit admirer un bouddha japonais.

          Notre dernière visite matinale fut pour l'atelier de l'ami Toulouse-Lautrec du 27 rue Caulaincourt. Je n'avais plus fréquenté son atelier depuis nos réunions d'artistes hebdomadaires d'autrefois. Avant de nous y rendre, Théo m'avait dit : « J'ai vu au récent Salon des Indépendants une de ses dernières toiles. Un vrai plaisir... »

          Jegoulue-MH.jpg n'avais pas revu Lautrec depuis mon départ en Provence. A l'époque, c'est lui qui m'avait incité à partir pour le midi : « Les couleurs de cette régionmlle_marie_dihau_at_the_piano_1890.jpg t'enchanteront. Tu vas réaliser de grandes choses là bas. » En entrant dans l'atelier, j'embrassai vigoureusement mon ami. Il avait vieilli. L'alcool et les femmes sans doute... Il avait dû être tenu au courant par mon frère de mes problèmes de santé en Provence, mais il n'en parla pas.

          Je lui fis compliment de sa toile Mademoiselle Dihau au piano dont Théo m'avait parlé. Le talent du peintre était toujours aussi sûr. Je savais qu'il était très demandé par le Moulin Rouge et d'autres cabarets pour ses affiches et caricatures auxquelles il excellait.

     

    H. de Toulouse-Lautrec – Moulin Rouge : La Goulue, 1891, collection privée

     

                                        H. de Toulouse-Lautrec - Mademoiselle Dihau au piano, 1890, Musée Toulouse-Lautrec, Albi

          Théo avait invité Lautrec à déjeuner. Nous retournâmes tous les trois vers la Cité Pigalle.

     

          

          Un coup de vent... Je recale mon chevalet qui menace de s'écrouler.

          J'attrape le pinceau imbibé de blanc qui m'a servi pour les nuages et recouvre  les pommes de terre vert outremer du premier plan de fleurs claires brossées horizontalement à la volée.

          Cela aurait pu être une belle journée, pensai-je...

     

         

          En ce dimanche matin, Lautrec était d'humeur joyeuse. En montant l'escalier menant au 3ème étage, on croisa un croque-mort. Cela nous fit beaucoup rire.

          Le critique d'art Albert Aurier, invité également, était déjà arrivé. Je lui étais reconnaissant de l'article élogieux qu'il avait publié dans le Mercure de France en janvier à mon sujet. A Saint-Rémy, je lui avais écrit une longue lettre pour le remercier et lui avais offert une étude de cyprès en lui faisant remarquer que je ne méritais pas un tel honneur. Je me sentais si inférieur comparé à d'autres artistes comme Monticelli ou Gauguin. Il fut ravi de voir mes toiles entreposées chez Théo et ne tarit pas de compliments sur leur qualité.

          Théo et Jo tentaient de cacher les traits de leurs visages fatigués. La maladie de Vincent Willem les avait épuisés. Malgré tout le déjeuner fut agréable. Nous étions entre amateurs d'art. L'essentiel de nos discussions porta donc sur nos projets d'expositions et les peintres avant-gardistes. Au dessert, Toulouse-Lautrec n'arrêta pas de blaguer sur le croque-mort croisé dans l'escalier.

     

         

          J'arrondis les nuages en pleine pâte et sabre le ciel vigoureusement d'un bleu sombre qui se grise par endroit au contact du blanc. Je réchauffe le bleu d'un soupçon d'ocre jaune. Je peins vite. Nerveusement. J'ai hâte d'en finir.

          Le ciel mouvant, lourd, reflète mon émotion intérieure...

     

         

          L'ambiance était chaleureuse lorsque tout se gâta soudainement.

          Une discussion animée s'engagea entre le couple Bonger et les époux Van Gogh. Théo voulait que son beau-frère s'installe au rez-de-chaussée de l'immeuble ce qui déplaisait à sa femme Annie. J'eus la malencontreuse idée de faire une remarque à Jo sur l'accrochage d'une toile de Prévost, La femme au chien, ce qui lui déplut visiblement.

          Les problèmes financiers dont Théo m'avait parlé dans sa récente lettre refaisaient surface. Jo et Théo souhaitaient déménager du troisième au premier étage pour pouvoir stocker mes toiles dans un appartement plus vaste. Mais la location de celui-ci était trop coûteuse.

          Le drame couvait...

          Après le départ de Toulouse-Lautrec et d'Aurier, la dispute entre Jo et Théo devint orageuse. Leur fatigue attisait une tension nerveuse qui ne demandait qu'à s'envenimer.

          Théo n'arrivait pas à résoudre ses problèmes d'augmentation de salaire avec ses employeurs Boussod et Valadon et voulait se mettre à son compte. Jo lui reprocha vertement de vouloir quitter la galerie : « Comment feras-tu pour faire vivre toute ta famille, lui lança-t-elle excédée ! ». Dans le même temps, elle m'avait regardé méchamment comme si j'étais le responsable unique de cette faillite. Le ton monta. Théo répliqua avec rage. Je savais qu'il n'aimait pas que l'on s'en prenne à moi.

          J'étais effondré. Ma nouvelle famille, que j'aimais tellement depuis leur récent mariage et l'arrivée du bébé, se déchirait par ma faute. Leur couple paraissait si harmonieux lors de leur dernière visite à Auvers début juin...

          L'atmosphère devint irrespirable lorsqu'ils m'annoncèrent qu'ils ne passeraient pas leurs vacances à Auvers ce mois-ci comme je l'espérais. Ils partiraient en Hollande présenter le bébé à leurs familles.

          J'étais au comble du désespoir, proche de la crise que je connaissais si bien. Je savais que mon ami Guillaumin devait passer dans la soirée pour me voir.

          Je regardai Théo douloureusement. Les difficultés minaient mon frère déjà fragile et souffrant. Il portait sur ses épaules un fardeau trop lourd pour lui. Je me sentais coupable de tout cela.

          J'avais mal. Il fallait que je parte.

          Je n'attendis pas Guillaumin, pris la valise que j'avais laissée près de la porte, prononçai un faible au revoir sous l'œil atterré de Théo et Jo, et sortis sans me retourner.

          En descendant l'escalier, je me dis que je ne savais même pas si Théo pourrait continuer à me faire parvenir les 150 francs mensuels habituels.

          

     

          Mes yeux embués distinguent à peine ma toile qui gigote dans un épais brouillard. Je ne sais plus à quoi elle ressemble.

          Instinctivement, je prends un pinceau pointu et pique quelques taches rouges au hasard. Des coquelicots...

          Je range mon matériel et me lève. Mon pas est incertain.

          Au loin, des nuages orageux se développent.

     

     A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle