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nocturnes

  • Nocturnes - WHISTLER James Mac Neill, 1879

     

    Un curieux procès

     

     

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    Nocturne en bleu et or – le vieux pont de Battersea 1872, huile sur toile 68 x 50 cm – Tate Gallery, Londres

         

             J’ai voulu revoir le pont de Battersea avant mon départ pour Venise.

          La brume est tombée ouatant l’atmosphère. De pâles rayons de lune recouvrent la Tamise d’un voile argenté. Cette lueur crépusculaire donne des formes fantastiques au vieux pont qui est devenu un être étrange, irréel.

          Je m’assois sur la rive face à une des piles du pont. Je le vois par dessous.

          Je me souviens de mon premier « nocturne »…

          Ce jour là, j’avais emmené Anna pour une promenade à Westminster. Au retour, maman était fatiguée. Nous nous sommes arrêtés un instant sur la rive de Chelsea vue depuis Battersea. Comme aujourd’hui, le crépuscule allait tomber et la rivière brillait d’un ardent éclat cristallin. La couleur était tellement belle que je me précipitai à mon atelier proche et revins avec mon matériel de peintre. J’enduisis rapidement le panneau de bois d’un badigeon gris foncé et appliquai les couleurs claires pour créer un contraste. Anna était fascinée par les touches que je posais sur la toile que la lune éclairait. Excitée, elle cria : « Oh ! Jemie, il reste juste assez de lumière pour que tu puisses peindre un clair de lune sur la Tamise ! ».

                                     

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    Nocturne en bleu et argent : Chelsea 1871, huile sur toile 50 x 61 cm – Tate Gallery, Londres

         

          J’avais appelé ce paysage : Nocturne en bleu et argent – Chelsea. A cette occasion, le Times m’avait fait bougrement plaisir en publiant un article qui comparait les couleurs de ma peinture aux sonorités structurées de la musique.

     

           - Dans quelle partie du tableau se trouve le pont ?

        Les rires avaient retenti dans la salle où le public nombreux était venu assister à ce jugement inhabituel. L’Attorney Général, le Baron Huddleston, avait regardé à nouveau mon tableau Nocturne en bleu et or – le Vieux Pont de Battersea et avait insisté :

          - Déclarez-vous que c’est là une représentation exacte du pont de Battersea ? Ces silhouettes sur le pont représentent-elles des gars, des charrettes ? Est-ce que cette cascade sur la droite est un feu d’artifice ?

          J’avais répondu calmement :

          - Il ne vous a pas échappé, Sir, que cette toile est un clair de lune. Les points dorés sur la droite représentent bien un feu d’artifice. Je n’ai pas voulu faire un portrait « exact » du pont de Battersea. Ma seule intention était de réaliser une certaine harmonie de couleurs. Quant à ce que représente le tableau, cela dépend de la personne qui le regarde. Pour certaines personnes il peut représenter tout ce que j’ai voulu y mettre ; pour d’autres, rien.




          Aujourd’hui encore, les rires aigus de l’assistance raisonnent dans mes oreilles.

      nocturnebleuor 1872-MH.jpg     Je me suis calé le dos contre un arbre. Le spectacle est somptueux.

          Ce soir, les couleurs sont exactement les mêmes que dans le tableau qui fut présenté à cette douzaine de jurés qui se demandaient bien ce qu’ils faisaient là : bleu vert et argent. Des lumières fantomatiques, petits points dorés dans le lointain, viennent de l’Albert Bridge. Les formes et les couleurs sont diluées dans une buée mystérieuse. Rien n’est distinct. Les vapeurs de la nuit avalent la ville qui semble suspendue dans les cieux. Un monde de fée est devant moi…

          Six mois déjà…

     

         Le procès s’était déroulé à Londres l’année dernière, les 25 et 26 novembre 1878. Je n’avais pas hésité à attaquer John Ruskin, le critique le plus célèbre d’Angleterre. Ces considérations sur l’art faisaient autorité. C’était un ardent défenseur des préraphaélites et il prêchait pour une peinture littéraire et moralisante… Tout ce que je déteste ! Ses témoins étaient les peintres William Frith, un membre de la Royal Academy, et Burne-Jones un peintre préraphaélite éminent.

          Je savais que ce procès contre Ruskin était risqué. Je ne pouvais rester sans réagir à l’outrage injurieux à mon égard que celui-ci avait publié dans un journal.

           C’était ma première exposition à la Grasvenor Gallery où tout Londres se pressait. La presse avait parlé de mes « nocturnes » en les dénigrant. Le public ne comprenait pas ce que j’avais voulu représenter et Ruskin avait profité de ma faiblesse pour publier un jugement diffamatoire sur mon œuvre.

         Ces phrases sont gravées dans ma tête : « La mauvaise éducation de monsieur Whistler est une imposture préméditée. Je n’ai jamais entendu un bouffon réclamer 200 guinées pour avoir jeté un pot de peinture à la face du public ».

          Le pot de peinture était mon tableau Nocturne en noir et or – la chute de la fusée. C’en était trop. J’avais porté plainte.

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    Nocturne en noir et or – la chute de la fusée 1875, huile sur toile 60 x 46 cm – The Detroit Institute of Art, Detroit

      

          - Quel est le sujet ? Une vue de Cremorne ?

          Le dernier jour, l’Attorney Général m’avait interrogé sur l’œuvre faisant l’objet du procès. J’étais très détendu, prêt à faire front et à démontrer mes théories sur la peinture.

          - Si j’avais intitulé cette œuvre « Une vue de Cremorne » les spectateurs auraient certainement été déçus. Ce Nocturne en noir et or est un effet de nuit et représente un feu d’artifice dans le parc de Cremorne. Rien de plus.

          Peu convaincu par ma réponse, il m’avait envoyé en pleine face :

          - Pouvez-vous me dire le temps que vous avez passé à expédier ce nocturne ?

          Il y allait un peu fort et s’en était rendu compte. Il avait rectifié :

          - Je veux dire, combien de temps avez-vous mis pour peindre ce tableau ?

          - J’ai dû travailler dessus environ deux jours, Sir.

          C’était le moment qu'il attendait. Il avait lancé la phrase qu’il escomptait décisive :

          - Oh, deux jours ! Et vous demandez 200 guinées pour un travail de deux jours ?

          Devant le sourire goguenard de l’Attorney, j’avais senti qu’il fallait que je me mette le public et les jurés, qui n’avaient aucune notion artistique, de mon côté.

          - Vous n’avez pas compris, Sir ! Je ne prétends pas faire payer le travail de deux journées, mais la science que j’ai appliquée à l’exécution de l’œuvre acquise par le labeur de toute ma vie.

          Les applaudissements avaient été nourris. Huddleston me posa encore quelques questions sur mes rapports avec la critique. Je lui fis remarquer : « Je soutiens que nul, hormis un artiste, ne saurait être un critique compétent. »

          Les témoins de Ruskin avaient ensuite défilé à la barre. Burne Jones avait reconnu la qualité des couleurs de mes « nocturnes » mais avait considéré que ceux-ci étaient des œuvres non finies, des esquisses. Pour lui, le Nocturne en noir et or n’était pas une œuvre d’art. Cela ne valait donc pas 200 guinées. Le critique d’art Tom Taylor avait déclaré que toute mon œuvre était inachevée et que mes tableaux ne s’approchaient pas plus de véritables tableaux que du papier peint légèrement coloré.

          Mon principal témoin, le peintre Albert Moore, fut le seul à être vraiment élogieux envers moi. Cher ami… Il dit que la signification d’une œuvre résidait dans la relation harmonieuse des formes et des couleurs. Pour lui, mes toiles étaient empreintes d’une grande poésie.

          Ruskin avait prétexté une maladie pour ne pas venir au procès. Le lâche ! En son absence, l’Attorney Général avait plaidé en faveur de sa défense.

          - Ainsi monsieur Whistler, vous prétendez que ceux qui sont initiés aux techniques ne devraient rencontrer aucune difficulté à comprendre votre œuvre. Mais pensez-vous être en mesure de me faire voir, à moi, la beauté de ce tableau ?

          J’avais réfléchi longuement. Le visage narquois de ce faquin imbu de lui-même m’énervait. J’avais examiné tout à tour son visage puis mon tableau et dit dans le plus grand silence :

          - Non Sir ! Je crains que ce serait aussi inutile que si un musicien versait ses notes dans l’oreille d’un sourd.

        Vexé, l’Attorney avait terminé sa plaidoirie en disant : « Jamais autant d’amusement n’a été offert au public anglais que les tableaux de monsieur Whistler. Les jurés devraient forcément conclure qu’ils sont des conceptions étranges et fantastiques, indignes d’être appelées des œuvres d’art. »

     

         La nuit est complètement tombée. Je distingue encore vaguement la masse informe du pont.

          Un profond sentiment de mélancolie m’habite. Le verdict des jurés a été en ma faveur. Je n’ai obtenu qu’un farthing de dédommagement, les frais du procès restant à ma charge.

          Je suis ruiné… J’ai été obligé de vendre ma maison « The white house » avec tout ce qu’elle contenait. Je quitte Londres. La semaine prochaine je serai à Venise afin d’honorer une commande. Il ne me reste comme fortune que mon talent…

          Tous ces gens n’ont rien compris !… Rien !…

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    Nocturne en bleu et argent – lumière de Cremorne 1872, huile sur toile 50 x 74 cm – Tate Gallery, Londres

                           Symphonie en gris – lever du jour sur la Tamise 1871, huile sur toile – Freer Gallery of Art, Washington

         

        J’avais pourtant bien tenté de leur expliquer pourquoi je nommais mes tableaux « arrangements », « harmonies », « symphonies », « nocturnes ». Je leur avais dit que, pour moi, l’art devait être dégagé de tout verbiage inutile. J’avais insisté en disant que seules les formes et les couleurs m’intéressaient sans me soucier de l’objet et du personnage représenté.

          Ils se sont moqués…

          Si j’avais parlé des maîtres qui m’avaient inspiré : Turner et ses lumières colorées noyées dans la brume ; ce merveilleux art japonais dépouillé à l’extrême… Que n’aurais-je entendu !

          Ce procès a été une pantalonnade ! Les jurés n’ont condamné Ruskin que pour son attaque injurieuse envers moi. A leurs yeux, mon Nocturne en noir et or n’était qu’une simple tache noire, sans valeur.

          Je quitte la rive.

          Le pont, lui aussi, est devenu une tache noire dans la nuit.




                                                                                                                        Alain



     whistler.jpg   En décembre 1878, comme conclusion à son procès, Whistler publia un pamphlet plein de verve « L’art et les critiques d’art » où il niait aux écrivains et critiques le droit qu’ils s’arrogeaient de régenter le monde des arts en portant des jugements et des condamnations sur des choses où ils n’avaient aucune connaissance de la technique et du métier.

        Très amer, Whistler fit, le 20 février 1885, une conférence sur l’art très agressive qui le brouilla avec plusieurs de ses amis, dont Oscar Wilde.

        Artiste, dandy à l’esprit prompt aux réparties cinglantes, le peintre publia en 1890 un recueil de ses écrits dont le titre définit assez bien son action : « L’art de se faire des ennemis »