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26 octobre 2011

L'OBSESSION VERMEER - 11. Une servante célèbre

 

 

Suite…

 

Jeudi 16 mai. Mauritshuis. 15 heures.    

 

      Il faut se décider à quitter la Vue de Delft. Les touristes basanés, qui n’ont toujours pas digéré de s’être laissés surprendre, n’attendent que çà pour prendre notre place. Je fais un signe à une Flo extatique qui est maintenant complètement imprégnée par le tableau et n’arrive plus à s’en détacher. Nous partons le plus discrètement possible. La foule se referme derrière nous.

      Je fais le point avant de continuer la visite :

      - On va attaquer la période que je préfère. Elle est la plus connue du peintre, les tableaux de genre, intimistes, à partir des années 1660. Accroche-toi, fascination garantie !

      Flo m’écoute distraitement. Ses pensées sont restées à Delft.

      peinture,vermeer,mauritshuisUn attroupement m’indique que La laitière attire toujours autant. Juste à côté d’elle, un tableau de format moyen est boudé par les visiteurs peu nombreux devant lui. Je reconnais La jeune fille au verre de vin que j’avais étudiée rapidement avant de partir et que je n’avais pas trouvée très réussie. J’examine la toile avec insistance. Il s’agit d’une scène de séduction avec deux hommes : l’un somnole dans un coin, l’autre, très attentionné, donne un verre de vin à une jeune femme assise qui sourit, consentante… Çà ne va pas ! Quelque chose me gène dans cette peinture qui semble avoir souffert et paraît avoir été très mal restaurée : le bras gauche de la jeune fille est inachevé et, le pire, son visage est défiguré par un sourire niais… Impossible ! Je ne peux croire que Vermeer, qui savait si bien représenter les femmes, ait pu donner volontairement cette expression ratée au personnage ?peinture,vermeer,mauritshuis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      peinture,vermeer,laitière,mauritshuisPressée de faire connaissance avec la servante la plus célèbre au monde, Flo a décidé de jouer des coudes en solo. Elle me jette un clin d’œil effronté et profite de son extrême minceur pour se faufiler dans un espace étroit qui s’est libéré entre deux femmes attentives. Elle s’installe paisiblement face à la toile.

      Resté derrière les visiteurs, j’étais bien obligé d’admettre que mon manque de taille, comme pour Flo, allait m’être préjudiciable pour une visite confortable de l’exposition. Je ne pouvais refaire le coup de force de la Vue de Delft à chaque fois. J’attendis qu’une place se libère.

      Flo avait largement profité de La laitière lorsque j’arrivai enfin auprès d’elle.

      - C’est vraiment un chef-d’œuvre, dis-je pensif… Tu es devant la toile de l’artiste, peinte en 1658, où ses couleurs préférées, le bleu et le jaune citron, sont les plus éclatantes. Serrées l’une contre l’autre, ces deux couleurs complémentaires se répondent.

      Flo me fit une moue de compréhension.

      - Tu sais que c’est excessivement rare dans la peinture hollandaise qu’une servante soit représentée comme motif unique d’un tableau. Par des jeux de lumière en clair-obscur, Vermeer lui donne une force, une présence étonnante. Il nous fait ressentir la tendresse qu’il éprouve pour cette robuste femme dont le geste précis, les manches retroussées, accompagne la fuite du blanc liquide… Il l’embellit.

      Placés juste à côté de Flo, les touristes français, que je ne voyais plus depuis un bon moment, examinaient la servante. Le plus proche de Flo, un grand brun binoclard, pas épais, les cheveux en brosse, flottant dans son jean délavé, parlait à sa voisine, une jolie blonde qui devait être sa compagne. Son timbre de voix était suffisamment fort pour que je l’entende : « On nous avait bien parlé d’un précurseur des peintres impressionnistes français avant de venir ici ! Est-ce que tu perçois de l’impressionnisme dans cette peinture dans la plus pure tradition hollandaise de cette période ?… Que voit-on ? : une servante dans l’intimité de son travail quotidien, de jolies couleurs c’est vrai, une lumière savamment répartie mettant en valeur le personnage. C’est tout ! Une belle peinture classique. Rien de plus que les autres excellents peintres hollandais du 17! ».

      Il regardait sa compagne, plutôt satisfait de son appréciation, en connaisseur des choses de l’art. Mon sang ne fit qu’un tour. Cette critique sonore de Vermeer, ce « maître de la lumière », m’était désagréable. J’étais obligé de réagir. Discrètement, j’intervertis ma place avec celle de Flo afin de me placer à côté du personnage qui s’en aperçut et cessa de parler.

      - Excusez-moi de vous interrompre, l’apostrophai-je poliment mais fermement ! J’ai entendu votre remarque… Vous faites erreur, monsieur, Vermeer fut bien le premier peintre à utiliser la touche impressionniste !… Vous paraissez en douter ?

      L’homme ne me regardait pas, inquiet.peinture,pissarro

      - Approchez-vous de la toile… Oui, encore plus près ! Maintenant, examinez l’extraordinaire nature morte disposée sur la table. La technique en petites touches fragmentées ne vous rappelle-t-elle pas certaines toiles de Camille Pissarro ? Vous devez connaître ce peintre des bords de l’Oise qui apparaissait comme le patriarche de ce groupe d’artistes français qui avaient la lumière comme unique religion. 

      J’attends un instant pour développer mon argumentation.

      peinture,vermeer,laitière,mauritshuis- Vous voyez ces miches de pain peintes avec des teintes terres et ocres… Bien ! Qu’a fait l’artiste ensuite ? Avec la pointe du pinceau, il a rajouté sur ces couleurs de base un fourmillement de petites touches légèrement plus claires dans les parties ombrées. Dans les zones où l’éclairage est le plus fort, le pain est éclaboussé de tâches brillantes carrément blanches, juxtaposées, qui accentuent l’intensité lumineuse… N’est-ce pas de l’impressionnisme çà ?… Ce pain croustille, monsieur !

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      La compagne du binoclard n’osait plus bouger, collée contre lui. J’insistai :

      - Regardez le reste de la toile. Le procédé se répète sur le pot bleu foncé criblé de points bleu pâle. Les bords de la cruche rougeâtre sont perlés d’un blanc presque aussi vif que le liquide qui s’en écoule. Partout, vous retrouvez la touche fragmentée : sur la peinture,vermeer,laitière,mauritshuistable, la corbeille à pain, le tablier bleu de la femme, ses bras, son bonnet… Maintenant, reculez-vous légèrement et plissez les yeux. Pas trop mon ami, vous n’allez plus rien voir ! La lumière entre par la fenêtre et tombe directement sur la servante qui est inondée de vibrations lumineuses. Même les parties ombrées ne sont pas grisâtres, mais teintées de lueurs colorées.

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      Le grand brun faisait tout ce que je lui disais, sans un mot, impressionné.

      - Alors ! Suis-je suffisamment clair ?… A vous entendre, je suppose que vous connaissez bien la peinture hollandaise. Avez-vous déjà vu cette technique, réellement innovante à cette époque, chez les contemporains de Vermeer ?… Ai-je réussi à modifier votre vision de l’artiste ?

      Je n’attendis pas la réponse.

      - Oui, monsieur ! Il s’agit bien, en plein 17ème siècle hollandais, de la naissance de ce style qui allait révolutionner la peinture à la fin du 19e en France. Vermeer concevait la couleur comme un phénomène soumis aux variations de l’éclairage et à la perception de l’œil humain...

      Je voyais sur le visage de mon voisin qu’il était mal. Il voulut partir en entraînant la jeune fille.

      Sadiquement, je le retiens par sa veste et lui assène le coup de grâce.

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      - Attendez ! Je vous donne un exemple simple pour étayer mon propos. Vous connaissez la fameuse série des Cathédrales de Rouen que Monet a peintes à différentes heures de la journée ? Elles sont recouvertes de touches colorées épaisses qui accentuent le relief de la pierre et précisent les changements de tonalités apportés par la lumière extérieure… Eh bien, il s’agit du même procédé que Vermeer utilise sur ses miches de pain ! Je suis certain que Claude Monet, à ses débuts, aurait payé cher pour profiter des leçons d’un tel maître.

 

 

      Je m’énervais bêtement. Plus un son ne s’élevait autour de La laitière qui continuait sa besogne sans se préoccuper de mes commentaires stylistiques. Elle savait bien, elle, où se trouvait la vérité de celui qui l’avait conçue…

      Je termine, compatissant.

      - Je suis désolé de m'être laissé déborder par ma passion mais j’admire tellement ce peintre que je ne peux supporter l’indifférence ou l’incompréhension envers lui. Pensez à mes observations pour les tableaux que vous allez découvrir dans la suite de l’exposition. C’est la meilleure période du maître.

      J’ajoute :

      - Si vous le pouvez avec ce monde, mais votre grande taille est un sérieux avantage par rapport à moi, n’hésitez pas à vous approcher au plus près de chacune des toiles pour mieux comprendre son travail tout en toucher. Vous ne serez pas déçu.

      Je m’exclamai avant qu’il ne parte :

      - Tenez, j’aperçois La leçon de musique ! Quelle chance que la Reine d’Angleterre ait accepté de s’en séparer pour l’exposition ! Concentrez-vous sur les effets de perspective qui sont calibrés au millimètre près. C’est aussi un des points forts de Vermeer. Il en a beaucoup.

      Après quelques vagues paroles de remerciement, mon interlocuteur qui devait être le guide du petit groupe demeuré silencieux, s’éloigna vexé.

      Flo me regardait atterrée. Elle ne reconnaissait plus la personne calme et discrète qu’elle connaissait.

      - Tu as fait un peu fort avec cet homme, me dit-elle, contrariée.

      Je ressentais un vague sentiment de malaise. Pourquoi m’étais-je laissé emporter par ma passion pour ce peintre que je connaissais à peine il y a seulement six mois ?

      Je ne montre rien de mes sentiments à Flo et lui envoie sur un ton désinvolte :

      - J’ai été un peu rude avec cet homme mais c’était pour son bien. Avant la fin de l’après-midi, ces jeunes français ressentirons cette émotion qui t’a laissée bouche bée devant la Vue de Delft. Simple, il suffit de se laisser aller !

      - Se laisser aller ! Tout est simple avec toi ! Comment peut-on se laisser aller alors qu’il faut se bagarrer pour approcher chaque tableau.

      Elle s’installe face à moi :

      - Soyons clair Patrice ! A compter de la prochaine toile, ne t’occupe pas de moi. Ce n’est pas grave si ma petite taille me condamne à une vision réduite. C’est pour toi que nous sommes venus, je serais trop déçue si tu repartais frustré de n’avoir pu apprécier totalement ces peintures qui te tiennent tant à cœur.

      Merveilleuse Flo. Toujours prête à se sacrifier pour le plaisir de l’autre. Je la pris tendrement par les épaules et nous dirigeâmes vers La leçon de musique.

  

A suivre

 

1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre