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10 novembre 2011

L'OBSESSION VERMEER - 12. Les femmes de Johannes

 

 

Suite…

 

Jeudi 16 mai 1996. Mauritshuis. 15 heures 45.

 

      De biais, j’observais La leçon de musique. Nous arrivions vers le milieu de l’expo et ce magnifique tableau était plus aisément accessible. Plus aucun français à l’horizon, pensai-je, surpris ?

      Flo, agréablement surprise de pouvoir rester seule à mes côtés semblait étonnée de la discrétion que, cette fois, je m’efforçais de donner à mes commentaires.

peinturevermeer,la haye,mauritshuis,      - Cette toile me ravit, susurrai-je. Quelle finesse de coloris ! Vise la cruche blanche posée sur un tapis d’orient bariolé, c’est un petit bijou de délicatesse ! Le miroir au-dessus du visage de la jeune femme est le point de fuite des nombreuses lignes de perspective. Approche-toi, tu verras que ce coquin de Vermeer a laissé une discrète signature dans le haut du miroir : les pieds de son chevalet sur lequel il est en train de peindre la scène. Il ne se montre pas, mais il est bien présent !

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

  

      Pendant que Flo cherchait les lignes de perspective du tableau, j’en profitai pour scruter les alentours.

  

       Excellente idée ! Sur un même pan de mur, les organisateurs avaient accroché les quatre toiles de même format représentant des jeunes femmes seules, debout, occupées à une activité quotidienne.

 

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      En furetant, je trouve un endroit précis, placé dans la diagonale des quatre petits tableaux serrés à la même hauteur sur le mur, qui permet de les découvrir d’un seul regard : En premier, La femme en bleu lisant une lettre, ensuite, La jeune femme à l’aiguière, La femme au collier de perles et, clôturant l’angle de la pièce, La femme à la balance.

      Sur le visage des visiteurs, je discernais une expression d’enchantement. Ils avaient succombé au charme de ces créatures venues d’ailleurs.

      Flo arrivait à pas lents. Elle s’installe à mes côtés etpeinture,vermeer,la haye,mauritshuis, dévisage les quatre femmes.

      - Ces portraits rayonnent sur ce mur tristounet verdâtre ! Ont-elles déjà été exposées côte à côte par le passé ?

      Je fis une moue d’ignorance.

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      - Elles ont toutes été peintes à la même période, vers 1665. Peut-être ont-elles séjourné ensemble encore fraîchement peintes dans l’atelier du maître ? A moins qu’elles ne se soient côtoyées à la vente aux enchères de la collection Jacob Dissius qui eut lieu à Amsterdam en mai 1696 ? Imagine que ce fils d’un imprimeur de Delft, vingt ans à peine après la mort de Vermeer, possédait rien moins que 21 toiles, presque la moitié de la production totale du maître !

      La lumière de Vermeer giclait, enveloppant les femmes d’un même halo lumineux. L’harmonie était totalepeinture,vermeer,la haye,mauritshuis, entre la perspective, les formes, les couleurs. Un bleu… un jaune…

      - Ecoute le silence quasi religieux exhalé par les toiles, dis-je à Flo distraite par un individu corpulent qui lui faisait rideau. La femme à la balance, celle qui ressemble à une Vierge sur le côté, semble transpercée par la lueur sortant d’un vitrail dans l’intérieur sombre d’une église. Un petit ventre orangé perce sous sa veste.

      J’hésite à m’éloigner. Le « Ah les femmes de Vermeer ! » lancé par Claudia, notre ami hollandaise rencontrée la veille dans le « café brun » d’Amsterdam, me revenait en mémoire.

 

      Je tends une main moite à Flo et l’entraîne vers une autre pièce, plus petite, sur la gauche, où l’exposition se poursuit et se termine. Une petite pose serait la bienvenue, mais rien n’a été prévu pour s’asseoir.

      peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,Dans une encoignure, Le géographe paraît intimidé au milieu de toutes ces jolies femmes qui lui font les yeux doux. La lumière pénétrant par les fenêtres dessine le beau profil du savant. Quel dommage que le Louvre, en gardant L’Astronome, n’ait pas permis les retrouvailles de ces deux frères à jamais séparés, pensai-je ?

 

 

 

 

 

      Je la devine… Elle est là…

      Je percevais, derrière les crânes immobiles, la présence de la jeune femme qui m’avait incité à entreprendre ce voyage : La dentellière… C’était la plus petite toile depeinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellière l’expo et, évidemment, les gens étaient collés dessus pour mieux la contempler.

      Cette fois, toute possibilité d’approche semblait illusoire pour Flo qui, fatiguée, abandonna en rase campagne un combat par trop inégal. Elle s’exclame :

      - Je n’y vais pas ! C’est elle qui t’a incité à venir ici. Fonce !

      J’eus un coup de chance : Je sentis la main légère d’un jeune garçon posée sur mon bras. Il me dit dans ma langue : « Allez-y monsieur, j’ai terminé, je vous la laisse ! ». Comment savait-il que j’étais français ?

 

      De suite, je pense à Lui. A travers l’image de cette jeune femme, c’est lui qui m’accueille. Je resterai éternellement reconnaissant à la jolie brodeuse de m’avoir permis de faire la connaissance de son créateur… Elle médite sur son ouvrage. Elle m’apparaît peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellièreencore plus épanouie. L’air du pays sans doute. Les fils blancs et rouges s’échappent indéfiniment du sac à couture et se répandent sur le tapis verdâtre. La peinture est toujours floue, diluée…

      Plus rien n’existait autour de moi. Je ne voyais qu’elle et ses doigts si fins. Le temps s’était arrêté. Jepeinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellière flottais dans un monde où tout était facile, simple, à son image…

      Le face-à-face dure un long moment. La jeune femme au doux visage devait percevoir ma présence car il me semblait percevoir un sourire complice sur ses lèvres. J’étais bien…

       Un choc en plein sur une vertèbre lombaire déjà douloureuse me ramena à la réalité. Les grands yeux verts effrontés d’une adolescente étaient plantés dans les miens. Je compris. Il fallait laisser la place à mon tour, le message de La dentellière ne m’était pas réservé.

 

      Des bouffées d’optimisme me submergeaient en quittant la brodeuse. Une sorte de jouissance paisible, un de ces instants de bonheur fugitif que l’on ressent parfois sans trop savoir pourquoi.

      J’apercevais Flo m’attendant, appuyée contre un mur. Son visage, en partie estompé, comme la jeune femme que je venais de quitter, m’apparaissait à travers  une brume dorée, irréelle, qui enflammait le mur vert derrière elle…

      Agacée par ma mine éthérée, Flo agrippe fermement ma main et s’engouffre à grandes enjambées dans le couloir libéré au centre de la pièce. La vision du jean délavé du français binoclard me sort quelque peu de mon agréable torpeur.

      Je le vois de profil, très sérieux. Il s’est fondu dans l’anonymat des autres visiteurs et examine de près La jeune fille au chapeau rouge qui semble le combler.

      Je m’adresse à Flo :

      - Je vais essayer de m’approcher de mon ami français. Il a mordu à l’hameçon. Je t’avais bien dit que Vermeer finirait par l’emporter ! Pendant ce temps, va voir La lettre d’amour sur la droite. Elle va t’étonner. Elle est conçue comme une pièce de théâtre que l’on regarde des coulisses. Je viendrai te rejoindre.

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      Pendant que Flo docile se dirige mollement vers La lettre d’amour, je m’installe incognito à côté du binoclard. Les autres membres de son groupe manifestent leur lassitude. Mais pas lui. Il a même décroché son bras du cou de sa compagne pour être plus à l’aise dans sa réflexion contemplative.

      - Vous avez senti l’importance de cette toile, lui dis-je un brin moqueur ? Dire qu’elle a failli ne pas être attribuée à Vermeer ! Difficile de ne pas reconnaître la patte de l’artiste… Tout son talent est condensé dans ce petit portrait.

      - Vous aviez raison tout à l’heure devant la Laitière, balbutia l’homme, le regard accroché sur la jeune fille. Non seulement, comme vous le disiez, c’est bien un précurseur des  « impressionnistes », mais il est meilleur qu’eux.

      Inconsciemment, il saisit mon bras.peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

      - C’est admirablement peint : ce contraste de rouge vif et de bleu froid… les reflets subtils renvoyés par l’étrange chapeau à plumes rouge orangé sur les joues… l’empâtement blanc pur sous le menton… tous ces rehauts clairs comme des gouttes de rosée… Ce Vermeer est un magicien !

      - Vous êtes entré dans son monde de lumière, dis-je, heureux ! Si vous n’avez pas vu La dentellière, hâtez-vous d’y aller. C’est du même tonneau ! Avant de sortir, ne manquez surtout pas la lumineuse Jeune fille à la perle appelée la  « Joconde du Nord ». C’est le clou de l’expo !

      Je laisse mon ami extatique et, détendu, me dirige vers Flo quand je remarque, sur ma droite, non loin de nous, un grand blond qui me dévisage avec intérêt. Un vrai nordique, solide, carré, des yeux bleus presque transparents. Déconcerté, je détourne le regard.

      Flo ne semblait pas très emballée par l’originale scène intimiste de La lettre d’amour. La fatigue déjà ? C’était la fin de l’expo et sa concentration retombait.

      Son regard clair me fixait, peu lucide.

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      - Imagine-toi que tu es au théâtre, dis-je en riant. Une porte entrouverte dans un sombre réduit à balais débouche sur une pièce éclairée occupée par deux jeunes femmes. Pour une fois, c’est à  une scène amusante à laquelle l’artiste nous convie. La servante apporte une lettre à sa maîtresse et a décidé de laisser en plan son travail jusqu’à l’ouverture de la lettre… Le message d’un amant ? Epatant ce face à face psychologique entre ces deux femmes, ne trouves-tu pas ?  

      L’aspect définitivement éteint de Flo achève de me convaincre de la faiblesse actuelle de son niveau de réceptivité. Je décide de faire l’impasse sur les tableaux de la dernière période du peintre après les années 1670. Nous nous dirigeons tout droit vers La jeune fille à la perle qui concentrait toutes les attentions.

 

      En cours de route, je croise à nouveau le regard du grand blond aux yeux transparents. J’ai l’impression qu’il voudrait nous parler mais n’ose pas. Pourquoi un nordique s’intéresse-t-il à d’obscurs touristes français de passage à La Haye ?

     - Ne te retourne pas, un homme nous regarde depuis un moment, murmurai-je à Flo. Il doit faire une confusion avec d’autres personnes ?

      Persuadés qu’il s’agissait d’une grossière erreur, nous décidons de ne plus y faire attention.

 

      La « Joconde du Nord »… La jeune fille qui faisait tressauter de plaisir l’écran de mon ordinateur avant de partir était devant moi grandeur nature, chaleureuse, souriante, dans l’éclat de sa jeunesse insolente.

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,jeune fille à la perle      Jamais une peinture ne m'avait laissé une telle impression de beauté. Même si l’exposition n’avait présenté que ce seul tableau, je me serais déplacé ! L’amour de Vermeer pour la vie et les êtres s’exprimait ici totalement. Il avait tout donné dans ce portrait. Au top de son art, pensai-je… Le visage lumineux aux contours indécis de la jeune femme rayonnait littéralement sur ce fond sombre. Le turban exotique bleu enserrant sa tête lui donnait un aspect mystérieux… Ce regard ? Quelque chose d’indéfinissable s’en dégageait… J’y lisais des tonnes de tendresse.

      Les gens autour de nous semblaient comme chloroformés, anesthésiés, les yeux rivés sur cette vision étrange. J’apercevais à nouveau mon compatriote français, pétrifié, le regard dans le vide. Même Flo retrouvait, un instant, ses forces abandonnées.

      Un silence oppressant régnait dans la pièce. Que dire devant un tel spectacle ? Même si l’on ne s’intéresse pas à la peinture, l’on devient captif des yeux translucides de la jeune fille. Le pire des monstres est obligé de tomber sous le charme s’il lui reste un minimum de sensibilité. Dans le cas contraire, il est irrécupérable.

      Flo me jette un regard de détresse.

      Je m’éloigne à regret. C’était peut-être la dernière fois que je la voyais ? A distance, je me retourne pour la contempler à nouveau : les reflets blancs des ses prunelles et de la perle accrochée à son oreille continuaient d’irradier dans la pénombre…

 

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      A la sortie de l’exposition, je montre à Flo une opulente banquette ronde installée au milieu du grand hall de l’étage. Harassée, elle s’écrase la tête en arrière en fermant les yeux. J’en fais de même.

      Je tente de remettre de l’ordre dans mes pensées agitées. L’émotion est vive. Je n’avais jamais ressenti cela à la sortie d’une expo. J’avais la sensation que Vermeer faisait partie de mon être intime, de ma famille très proche. Ces chef-d’oeuvres m’appartenaient également… La jeune fille à la perle, je l’aurais peinte comme lui… pareil… avec le même sourire fragile et cette pointe de séduction innocente dans le regard.

      Je baignais dans un océan de tendresse dont les vagues m’emportaient loin, très loin, vers un lieu inaccessible…

 

      Le musée fermant ses portes dans peu de temps, nous entamons la descente du grand escalier recouvert de velours rouge.

      L’euphorie ressentie auparavant retombait. Je n’avais plus le même allant. L’effet euphorisant des toiles de Vermeer s’était dissipé et mon corps explosait de fatigue.

      La visite de l’exposition, qui était le but de mon voyage et de mes recherches, venait de se terminer et, curieusement, un étrange sentiment d’insatisfaction s’insinuait dans mon esprit. En l’espace de quelques heures, chez Vermeer, j’avais eu l’impression d’être dans une famille, la mienne. Je me retrouvais seul, orphelin…

      Une anxiété que je connaissais bien, qui avait disparu en foulant la terre hollandaise, s’installait à nouveau en moi. Flo m’examinait du coin de l’œil, déçue. Elle ressentait mon trouble.

      Des doutes m’envahissaient. Nous repartions demain soir pour la France. Ma joie s’était envolée.

 

A suivre...

 

 

1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre   12. Les femmes de Johannes 

 

 

 

27 septembre 2011

L'OBSESSION VERMEER - 10. Une lumière dorée

 

 

RAPPEL HISTORIQUE

 

      Patrice est amoureux ! D’une silhouette, de couleurs, de silences, d’une femme… ou d’un homme ?

      Depuis ce jour glacial de novembre au Louvre où il découvrit la peinture de Johannes Vermeer, la jolie Dentellière impose sa présence obsédante à Patrice. Il s’est documenté, a étudié l’art de ce peintre hors du temps qu’il connaissait mal. Il est prêt pour retrouver l’artiste lors de l’exposition exceptionnelle de son œuvre qui se tient depuis le début du printemps au Mauritshuis à La Haye.

      Accompagné de sa femme Flo, il vient d’arriver à Amsterdam. Il a déjà exploré la verdoyante campagne hollandaise colorée de tulipes, narcisses et autres azalées éclatants en cette saison. Les grands peintres de ce pays ont accompagné ses visites au Rijksmuseum et au Van Gogh Museum. De plus, au cours d’une balade dans Amsterdam, il eut le plaisir de rencontrer, dans un « café brun », la charmante Claudia, habitante de la ville, avec laquelle il partagea une passionnante discussion sur l’art.

      Le grand jour est enfin arrivé. La tension monte. Johannes l’attend…

 

  

mauritshuis, la haye

La Haye – Cabinet Royal de peintures Mauritshuis

 

 

 

Suite…

 

Jeudi 16 mai. Mauritshuis - 14 heures

   

      En arrivant devant le Mauritshuis, l’image de ce type qui me tendait un prospectus devant le Musée d’Art Moderne à Paris, celui qui m’informa de la future exposition Vermeer, me revenait en mémoire. C’était juste avant Noël, il y avait seulement six mois…

 

 

      L’eau à peine ridée de l’étang du Hofvijver renvoie l’aspect blanc marbré du Cabinet Royal de Peintures Mauritshuis, superbe bâtiment 17ème. Dans son prolongement, l’ocre foncé de l’élégant Binnenhof, siège du gouvernement des Pays-Bas à La Haye, offre un puissant contraste.

      Nous suivons le flot bigarré des visiteurs qui se dirigent tous vers un curieux ponton reposant sur l’eau devant le Mauritshuis. Un centre d’accueil a été aménagé spécialement pour l’exposition Vermeer afin de commercialiser livres, affiches, vidéos et objets divers. Une jeune fille amène vêtue d’un uniforme pivoine s’empare de nos précieux billets et nous montre le chemin à suivre. Je talonne Flo qui s’engage résolument sur la courte passerelle menant au rez-de-chaussée du musée.

      Nous gravissons lentement l’imposant escalier en bois sculpté recouvert d’un épais tapis de velours rouge. Cette montée des marches me fait l’effet d’une cérémonie religieuse : les visiteurs progressent en silence, la tête penchée, recueillis, déjà unis dans un même sentiment de communion. J’examine Flo. Le visage grave, elle paraît consciente de l’importance de l’instant. Je souris de son air compassé peu courant chez elle.

      Au dernier étage, une foule disciplinée s’agglutine devant la première salle qui ouvre l’exposition. Nous nous insérons dans la file et attendons. Un sentiment d’anxiété m’étreint. J’ai tellement pensé à ce moment. Comme nous, toutes ces personnes sont là uniquement pour voir 22 petites toiles, soit la quasi-totalité des œuvres connues de Johannes Vermeer. Elles viennent des plus grands musées dans le monde, le Mauritshuis n’en possédant que trois. Quelle magnifique récompense pour ce peintre qui faillit disparaître dans l’oubli du temps, pensai-je.

      Devant nous, des voix sonores, des rires bruyants troublent la solennité du lieu. L’accent est facilement reconnaissable : un groupe de touristes français de quatre à cinq personnes s’attirent des œillades courroucées. Je crois lire dans les regards : « Encore des Français qui ne comprennent rien à la peinture ! ». J’ai envie de dire à mes compatriotes : « Il s’agit d’une exposition exceptionnelle ! Respectez toutes ces personnes qui viennent souvent de très loin comme en pèlerinage ! ». Hilares, ils ne se posent pas de question. Ils sont là en vacanciers de passage à La Haye et entendent bien distraire cette atmosphère funèbre inhabituelle.

      Je tente de retrouver ma concentration intérieure avant de pénétrer chez Vermeer…

 

 

      Une multitude de têtes frémissent en silence cachant les toiles accrochées sur les murs verts. Avant de venir, je m’étais imaginé un grand hall plein de lumière mettant en valeur chaque peinture ; tout l’inverse de ce lieu étroit, presque sombre où nous venions d’entrer. Après réflexion, je dois admettre que cet endroit convient mieux à la peinture intimiste de Vermeer. Il doit apprécier…

      Pas simple de se frayer un passage ! Sur la gauche de la porte d’entrée, une massevermeer,mauritshuis,la haye,vue de delft humaine compacte contemple je ne sais quoi ? Regroupés à l’arrière de cette foule, nos compatriotes gesticulent beaucoup pour tenter de discerner la chose. Par l’ouverture laissée entre deux crânes, j’aperçois un morceau de toile : quelques nuages ensoleillés… des toits dorés ? De suite, je saisis ce qui se passe : les organisateurs ont cru bon, pour chauffer l’ambiance, de mettre la Vue de Delft au début de l’expo.

       Cela aurait pu être une réussite si tout le monde ne s’était installé béatement devant cette grande toile mondialement admirée. Flo qui craint la foule me lance :

      - Inutile d’insister ! Trop de monde ! L’on pourrait regarder les tableaux suivants et revenir plus tard ?

      J’acquiesce d’un signe de tête et suis sa courte foulée.

      vermeer,mauritshuis,la haye,vue de delftNous débouchons sur les peintures de jeunesse du peintre : deux grandes toiles représentant des scènes religieuses. Ce n’est pas encore la grande période de l’artiste.

      Nous avançons jusqu’à La ruelle, seul petit paysage peint par l’artiste avec la Vue de Delft. Plusieurs personnes alignées à la hauteur de son format étriqué en rendent la vision difficile. Je souffle à Flo : « Cela s’annonce périlleux…tous les tableaux à venir sont du même acabit, même taille ou à peine plus grands. » Elle m’envoie une grimace compréhensive.

      Flo, peut inspirée par ces quelques maisons en briques roses, m’interpelle :

      - Patrice, on tente à nouveau la Vue de Delft ?

      Nous revenons sur nos pas précipitamment. Le tableau occupe tout un pan de mur à lui tout seul. Le groupe de touriste français n’est plus là, sans doute découragé.

      Je m’en voulais d’avoir entraîné Flo dans cette galère. Même sur la pointe des pieds, son mètre 55 ne pouvait la hisser au-dessus de cette barrière humaine.

      - Vas-y tout seul… Je t’attends ici, dit-elle résignée.

      Instantanément, j’imaginai une stratégie que je n’aurais jamais osée en temps normal. La Vue de Delft se mérite, pensai-je ! Aurai-je un jour l’occasion de revoir ce fabuleux tableau ?

      J’agrippe la main de Flo qui se demande pourquoi je la secoue ainsi, donne un coup d’épaule persuasif dans les reins d’un immense viking moustachu qui s’écarte étonné, déplace légèrement un homme grisonnant placé au deuxième rang qui, les yeux rivés sur la toile ne se rend compte de rien, et m’empare du premier rang inespéré qu’un jeune couple vient tout juste de déserter. Tout s’est passé très vite. Deux touristes basanés, qui étaient postés en embuscade pour prendre la place du couple, sont grillés sur le poteau et nous dévisagent incrédules. Flo qui m’a suivi, passive, n’en revient pas.

      - Tu es gonflé ! J’avais déjà vu çà dans un France-Irlande de rugby à Paris. Quel talent !

      Je lui souris fièrement.

  

      La clarté rase qui enveloppe la Vue de Delft est incroyablement lumineuse. Je n’avais encore jamais vu une peinture de paysage présentée de cette façon. Une sorte de vue panoramique que l’on retrouve fréquemment sur les cartes urbaines de cette époque. Coincée entre l’immensité du ciel et l’eau sombre du canal, cette ville toute en longueur, comme une frise, aimantait le regard.

 

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      Flo, surprise de se retrouver à une fête qui lui paraissait inaccessible quelques instants auparavant, est radieuse. Depuis le temps que je lui parlais de cette Vue de Delft que le Mauritshuis s’enorgueillit de posséder.

      vermeer,mauritshuis,la haye,vue de delftAu premier plan du tableau, des petits personnages bavardent sur la bande de sable rosée. Ces obscurs lilliputiens habitants de Delft prennent l’air à l’extérieur des murailles par cette belle journée.

      - Tu sens la respiration de la ville, dis-je à Flo pas encore complètement remise de notre passage en force ? Imprègne-toi de cette présence physique étonnante… Regarde bien les maisons, la muraille, les portes de la ville et le pont au centre.

      Elle m’écoute attentionnée.

      - La matière des murs en briques et des vieilles pierres déformées est exprimée par des empâtements rugueux de différentes tonalités dispersés un peu partout… Tu distingues l’ondulation des tuiles sur les toits rouges dans l’ombre, sur la gauche ?  Du sable a été mélangé exprès à la peinture pour donner du relief...

      Flo s’approche pour vérifier.

      - Remarque ces bateaux très sombres à droite. L’aspect granuleux de leurs coquesvermeer,mauritshuis,la haye,vue de delft s’oppose fortement à la transparence lisse de l’eau. Le peintre les a  bombardé de petits points lumineux clairs et de rehauts bleutés. Bon ! Maintenant, recule-toi à nouveau et examine la vue d’ensemble… N’est-ce pas que cette ville  respire ?

      Je me félicitais d’avoir bien étudié la toile avant de venir ce qui apportait de la précision à ma description. Séduite, Flo se passionnait vraiment pour cette peinture. Tour à tour, elle s’avançait, reculait, scrutait en experte les murs, les bateaux, se penchait de côté, au risque de gêner son voisin, pour voir de plus près les paysannes sur la bande de sable. Elle tentait de comprendre, soucieuse. Au bout d’un moment, elle se hasarda :

  

vermeer,mauritshuis,la haye,vue de delft      - C’est beau… - Je sentis une onde de bonheur m’envahir - Tu as raison, elle vit… Cette lumière éparpillée un peu partout… C’est quoi le petit pan de mur jaune de Proust dont tu m’as parlé ?

      - On ne sait pas bien... C’est peut-être la fin du mur d’enceinte qui longe le canal, là, devant toi, à côté de la porte de Rotterdam sur la droite. A moins que ce ne soit tout simplement un de ces toits dorés, juste au-dessus, en pleine lumière.

  

 

      Quelques instants encore, je contemplai la Delft du 17ème siècle. Vermeer ne me décevait pas.

 

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 Johannes Vermeer - Vue de Delft, 1660, Mautitshuis, La Haye

      L'artiste n’avait peint qu’un seul grand paysage comme celui-ci, mais c’était un coup de maître unique. Aucun paysage de ses contemporains n’approchait cette luminosité exceptionnelle. Je m’expliquais mieux à présent l’éblouissement ressenti devant cette toile, lors d’une visite au Mauritshuis, par le critique français Thoré-Bürger au 19e. Il n’eut plus ensuite qu’une pensée : réhabiliter la peinture du maître hollandais oublié.

 

 A suivre…

 

 1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée