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08 février 2010

VAN GOGH A AUVERS - 26. Les gerbes

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Vincent Van Gogh – La plaine près d’Auvers (ciel nuageux), juillet 1890, Neue Pinakothek, Munich

 

 

Suite...

 

Samedi 12 juillet 1890.  

 

 

      Je marche en direction du quartier du Montcel. Je viens souvent peindre les champs ensemencés de cultures céréalières de cet immense plateau du Vexin, au-dessus de l'église.

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Vincent Van Gogh – Champ de blé, juillet 1890, Collection particulière

 

      

      Pascalini m'a dit que la moisson avait débuté dans ce coin et que le gars George devait être en plein travail de fauchage avec ses parents. Peut-être acceptera-t-il de me laisser le croquer au milieu de ces blés ? Sa tête blonde de gamin déluré aux yeux verts était restée dans mes projets de travail depuis notre rencontre en juin. J'avais encore en mémoire l'analyse qu'il avait faite devant moi, avec une acuité étonnante pour son jeune âge, de mon  « Eglise d'Auvers ». Ce jour là, je m'étais dit : « Ce garçon comprend la peinture ! ».

      Dans un champ, à distance, des paysannes enfoncent des plants en terre. Certainement des choux à cette période ? Je ne peux distinguer leurs visages. Les marmottes blanches qui les protégent du soleil se déplacent en ligne par vagues ordonnées. J'avais déjà pu observer, au cours de mes promenades, que la culture maraîchère prospérait dans cette région. D'ailleurs, je croisais tous les jours des tombereaux croulant sous les sacs de légumes qui allaient rejoindre les étals aux halles de Paris.

      Dur travail pour ces femmes, pensai-je ?

      Des coquelicots rouge vif s'intercalent çà et là entre des arbrisseaux au bord de la route. J'en arrache un au passage et l'enfonce dans une poche sur le devant de ma vareuse.

 

 

      J'avais travaillé avec une allégresse fiévreuse cette semaine : des paysages de plaines, des champs, des meules de foin ou de blé.

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Vincent Van Gogh – La plaine d’Auvers (ciel nuageux), juillet 1890, Carnegie Institute, Pittsburgh
 
 

     

      Je n'aurais pas dû accepter, songeai-je...

      Hier soir en mangeant, Tom m'avait regardé longuement : « Vous avez une sale tête, mon ami ! Vous travaillez trop... Changez-vous les idées ! Lundi prochain, c'est fête nationale. Nous allons faire une promenade en barque sur l'Oise dans l'après-midi avec Alice et son amie qui travaille dans une ferme non loin de l'auberge. J'ai appris que vous aviez fait son portrait récemment... Coquin, les jeunes femmes vous inspirent beaucoup ces temps-ci ! Rejoignez-nous, votre poids ne fera pas couler la barque ! »

      Il avait éclaté de rire. Je l'avais regardé bêtement. Il avait insisté tout en continuant à blaguer sur ma mauvaise mine. Je n'avais pas osé refuser à ce jeune homme que Théo m'avait recommandé et que j'aimais bien. Je devais les rejoindre à l'embarcadère faisant face à l'île de Vaux vers 16 heures. Au contact de cette jeunesse, les pensées sombres qui m'envahissent ces jours-ci s'estomperont, m'étais-je dit intérieurement.

      Je revoyais l'oeillade complice que Tom avait envoyé à Alice occupée à servir un client au bar, d'un air de dire : "C'est gagné !".

 

 

      J'aperçois au loin la grande parcelle de blés. De place en place, des groupes de personnes travaillent en plein soleil, touts petits comme des poupées. Je coupe à travers un champ non cultivé. J'évite d'écraser quelques centaurées et fleurs mauves dont j'ignore le nom. Mon ami Pascalini m'en aurait instantanément trouvé le nom latin, pensai-je ?... Etrange bonhomme ?

      Le soleil était haut. Je m'arrête un instant près d'un champ et fais plusieurs croquis de femmes au travail sur le carnet qui ne me quitte jamais.

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Vincent Van Gogh –  dessin Femmes travaillant dans un champ de blé, juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

 drawing-man-with-scythe-in-a-wheat-field-TF.jpg     Les  blés avaient une teinte bronze doré. L'équipe de moissonneurs était en plein travail. Il y avait quatre faucheurs et cinq ramasseuses, trois jeunes filles et deux femmes. Georges était le plus grand. Sa toison d'or aux longues mèches ébouriffées survolait le groupe de faucheurs. Comme souvent dans les campagnes, Georges et ses parents devaient être aidés par des voisins. Parfois, des journaliers venaient de villes voisines travailler à la tâche et couchaient dans les granges la nuit.  

      A chaque coup de faux, des entailles profondes se creusaient dans la nappe dorée. Les hommes marchaient lentement, alignés sur une même ligne. Derrière eux, les ramasseuses s'activaient, chaussées de galoches, vêtues de caracos et d'amples jupes de futaine recouvertes d'un tablier en toile. Ces étoffes bon marché, unies ou rayées, aux tonalités variées, formaient une palette de couleurs mouvantes du plus bel effet.

V. Van Gogh – dessin Homme avec faux dans un champ de blé, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

      Ces femmes aux visages frustes, leurs peaux halées par le soleil, piétinaient sur les chaumessketch-of-two-women-TF.jpg durs, la taille cassée. Leurs gestes étaient énergiques. Les femmes liaient en gerbes les blés coupés restés sur le sol avec une cordelette en chanvre. Les jeunes filles disposaient les gerbes parfumées debout, en faisceau, les épis gonflés dressés vers le ciel.

      C'était l'heure de la pose. Tout le monde s'assit sur une couverture jetée sur la terre rase. Les femmes coupèrent des tranches de pain de seigle et sortirent les bouteilles de vin pour les hommes. Elles se servirent de l'eau amenée dans une cruche. Les verbes hauts des hommes et les rires cristallins des femmes remplacèrent le crissement sourd des faux tranchant les tiges sèches.

             V. Van Gogh – dessin Deux femmes travaillant, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

      Georges me reconnut de suite.

      - Tiens, le peintre qui a martyrisé notre église, dit-il malicieusement !

      Je souris.

      - L'église d'Auvers est toujours exposée en bonne place à l'auberge. Je ne la vois plus comme une simple église... Je la considère comme le meilleur portrait que j'ai fait depuis mon arrivée dans la région. J'espère que vous viendrez un de ces jours voir mes travaux chez Ravoux ?

      - En ce moment, le travail ne manque pas. Je viendrai. J'aime la peinture. La vôtre possède une force incroyable qui m'a surpris le mois dernier... Chez moi, j'ai accroché au mur une gravure de paysans peinte par Millet.

      - Millet ! Il est un de mes maîtres de pensée ! J'ai fait de nombreuses copies de ses tableaux, tout en gardant ma manière. C'est le peintre qui a le mieux compris les gens de la terre.

Millet - La Méridienne-SC.JPEG      La sieste -SC.JPEG

J.F. Millet – La Méridienne, 1866, Museum of Fine Arts, Boston

                                                                             V. Van Gogh – La sieste (d’après Millet), 1889-1890, Musée d’Orsay, Paris

 

 

 
     young-man-with-a-cornflower.jpg Je demandai à Georges de poser avant de reprendre le travail. Il accepta. Je ramassai un de ces bleuets qui se prélassent souvent l'été dans les blés et lui glissait entre les lèvres. J'eus vite fait de peindre sur une petite toile carrée sa tête ensemencée de mèches folles partant dans tous les sens et ses yeux malins.

      Les moissonneurs se levèrent pour aiguiser leurs faucilles. Ils burent un dernier canon pour se donner des forces.

      - A bientôt à l'auberge, lançai-je à Georges qui rejoignait les faucheurs !

      - A bientôt, dit-il ! Je vous verrai peut-être dans deux jours, pour le 14 juillet.

      Il se remit en ligne avec ses compagnons de travail.

     

V. Van Gogh – L’homme au bleuet, 1890, Collection particulière

      Je décidai de rester sur place jusqu'à la fin de l'après-midi. Je sortis une toile toute en largeur que j'avais amenée et pris tout mon temps pour peindre les gerbes encore fraîches dans des tons ocre, jaune et mauve. Les chaumes dégageaient une odeur de miel.

 

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 Vincent Van Gogh – Les gerbes (détail), juillet 1890, Dallas Museum of Art, Dallas

     

      

      Je hâte le pas. De la Grande Route, les toits de l'auberge se précisent au loin. Je protège soigneusement les toiles humides de crainte qu'un geste malheureux ne les défigure.

       La fièvre de la création n'était pas encore retombée. C'était pour ces moments-là que je peignais, ces combats fougueux avec la toile afin que le motif inerte que l'on avait devant les yeux s'anime, s'exalte et se transforme en quelque chose de neuf... une œuvre d'art.

      Une fourragère chargée de pois ensachés passe à côté de moi dans un grondement poussiéreux. La chaleur précoce a hâté la récolte des pois cette année. L'homme qui dirige le gros percheron m'adresse un grand « bonjour » sonore.

      Je commence à connaître les paysans des alentours à force de les croiser régulièrement sur les routes. Ils apprécient les peintres car leur retour annonce la belle saison, la reprise des travaux des champs interrompus par le froid, les récoltes. Les paysagistes qui débarquent au printemps pour peindre sur le motif, participent à la mise en valeur de leur région et ils en sont fiers. Un paysan m'a dit récemment en riant : « Vous les peintres, vous êtes des chanceux, vous prenez votre plaisir devant un coucher de soleil, une rivière irisée, un champ de coquelicots, pendant que nous on trime toute la journée pour faire vivre nos enfants. »

      Une très jeune fille et sa mère sont assises à l'arrière de la voiture, les jambes pendantes. La marmotte blanche qui enveloppe leurs têtes accentue la teinte de leur peau déjà bien halée par le travail de cueillette. Les roues cerclées de métal et la charpente grinçante de la fourragère font un vacarme d'enfer sur cette route inégale. Le bruit m'empêche de discerner les paroles de l'air qu'elles chantonnent gaiement.

      En me voyant, la plus jeune se met à chanter plus fort en me jetant un regard moqueur. Je ne sais pourquoi, pendant que la charrette s'éloigne, je ressens l'envie de faire quelque chose d'inhabituel, d'incontrôlé : je lève mon bras libre et lui adresse de grands gestes d'amitié.

      Je suis heureux de ma journée.

      La fourragère disparaît progressivement au loin.

 

A suivre...

 

 

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes