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03 mars 2010

VAN GOGH A AUVERS - 28. Femme nue couchée

 

Van gogh - Auvers sous la pluie.jpg

Vincent Van Gogh – La pluie, juillet 1890, National Museum of Wales, Cardiff

Suite...

 

Dimanche 20 juillet 1890.  

 

      Madame Chevalier dépose une tranche de dindonneau dans mon assiette. Le silence est pesant autour de la table.

          

      Depuis le jour de juin où j'avais peint Marguerite, je n'étais pas retourné chez Gachet. Je l'ignorais ostensiblement. Quelque chose s'était cassé dans nos rapports depuis l'épisode fâcheux du tableau de Guillaumin représentant une femme nue allongée sur un lit que le docteur n'avait pas encadré malgré mes nombreuses remarques.

      Ce dimanche, je n'avais pas osé refuser son invitation.

Van gogh - carriole avec un cheval.jpg

     Van gogh - bébé dans voiture juillet.jpg Afin de ne pas perdre totalement une journée de travail, j'étais parti tôt en  emportaVan gogh - une femme debout.jpgnt mon carnet de croquis. Le long du chemin menant à la maison du docteur j'avais dessiné quelques femmes marchant, un bébé dans une voiture, une carriole et une bourgeoise endimanchée. 

 

                                          Van gogh - dame avec une robe à carreaux et un chapeau.jpg

Vincent Van gogh – dessins

 

      J'avais peint un curieux tableau cette semaine. J'errais sur les pentes raides qui séparent la plaine d'Auvers et la vallée de l'Oise quand je tombais sur des arbres dont le ruissellement de l'eau avait découvert les racines. Ce spectacle m'avait inspiré. Ainsi, je n'avais pas hésité à immortaliser des racines nues, seules, dans une étrange abstraction aux teintes bigarrées.

Van gogh - arbres aux racines découvertes.jpg

Vincent Van Gogh – Sous-bois (arbres aux racines découvertes), 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

      J'étais arrivé vers midi chez Gachet. En entrant dans le couloir de la maison, j'avais remarqué de suite que le tableau de Guillaumin pendouillait toujours sans cadre. La colère m'avait laissé muet durant tout le début du repas. Voyant ma mauvaise humeur, Paul et Marguerite n'avaient pas levé le nez de leurs assiettes.

 

      Le vin rosé aidant, au milieu du repas, mon hôte s'enflamme d'un coup. Il se lève et s'exclame fortement :

      - Mes amis, nous vivons dans un 19ème siècle béni des dieux !

      Je le regarde, surpris. Il se rassoit et continue sur un ton grandiloquent :

      - Avons-nous déjà dans notre histoire de France possédé autant d'immenses artistes : écrivains, peintres, sculpteurs ? Nos écrivains... Dans plusieurs siècles, on en parlera toujours avec des sanglots dans la voix... Flaubert et son écriture ciselée, brillante, étincelante... Le « Tartarin de Tarascon » de Daudet, cette farce méridionale absolument géniale ! Quant à Maupassant, c'est un joyau... Son « Bel-ami », quel chef-d'œuvre !

      Passionné de littérature, je ne pouvais rester indifférent aux phrases enfiévrées de Gachet. Je lui coupe la parole :

       - Oh là, docteur ! Il n'y a pas que les français qui savent écrire ! Vous savez que je lis comme j'écris et peins : beaucoup et souvent... J'aime la littérature anglaise : le classique Shakespeare et, surtout, le moderne Dickens dont toute l'œuvre est consacrée à dénoncer les inégalités et injustices sociales.

      Marguerite me sourit et lance un timide : « Zola... ».

      - Zola, bien sûr Marguerite, dis-je ! Récemment, j'ai relu son « Germinal ». Cette histoire dans les mines a une force ! Cela me rappelait le borinage où je vécus autrefois. Sa série de romans sur la famille des Rougon-Macquart connaît un succès énorme.

      La colère qui m'habitait en arrivant s'était calmée. J'insistai :

      - Pierre Loti est ma dernière découverte littéraire. A Arles, j'ai dévoré son roman « Pêcheur d'Islande » qui décrit avec réalisme la dure vie des marins... Il ne faut pas oublier Balzac et sa « Comédie humaine ». Un monstre de travail ! Il paraît qu'il travaillait la nuit, éveillé par des tonnes de cafés.

      Gachet avale d'un trait un nouveau verre de vin et s'en sert un autre aussitôt. Je le sentais heureux de me voir réagir à sa conversation.

      - Jules Vernes ! Rajoutez-le sur votre liste, docteur ! Vous qui êtes un scientifique, je suis certain que vous l'appréciez. Tout le monde pense qu'il écrit des livres pour les enfants. C'est faux ! Son « Tour du monde en quatre vingts jours » m'a littéralement conquit. J'ai dévoré ce voyage haletant d'un trait, un jour de pluie où j'étais coincé dans ma chambre. C'est le conteur le plus imaginatif de notre époque, mêlant science et fantastique. Un visionnaire...

      Le docteur était étonné par mes connaissances littéraires.

      - D'accord pour Jules Vernes, Vincent, même si ses pensées scientifiques me déroutent un peu. 

      Il buvait trop vite et, évidemment, avala de travers. Marguerite lui donna de grandes tapes dans le dos. Ecarlate, au bord de l'asphyxie, il mit du temps à se calmer.

      Il inspire profondément et clame avec passion :

      - Je gardais le plus grand de tous pour la fin, mes amis : Victor Hugo ! Un artiste  gigantesque : romancier, poète, dramaturge, photographe, dessinateur... Un génie !

Hugo - les travailleurs de la mer.jpg       Hugo - chateau dans les arbres 1850.jpg
       

Victor Hugo – Les travailleurs de la mer, BNF, Paris

                                                                                            Victor Hugo – Chateau dans les arbres, 1850, collection particulière

       
Hugo - Gallia.jpg

      Gachet s'interrompt et me fixe :

      - J'espère que vous avez pu voir quelques-uns de ses dessins et lavis, Vincent ? Ils sont mystérieux et tourmentés, à son image... Il est mort il n'y a pas si longtemps. Le jour de son enterrement, c'était une pagaille indescriptible dans Paris ! Vous savez que j'ai eu l'immense chance de faire sa connaissance dans des soirées où il m'invita plusieurs fois. J'avais soigné son amie Juliette Drouet. Il eut la gentillesse de dédicacer un livre à Paul et Marguerite que je lui avais présentés... Te rappelles-tu de lui Marguerite ?

     

Victor Hugo – Gallia, Maison Victor Hugo, Paris

 

    Marguerite adresse une moue à son père et reprend des fraises. Son manque d'intérêt pour notre conversation eut pour effet de stopper net le docteur dans sa verve littéraire.

      Je voulais rentrer. Marguerite et Paul sortirent de table.

      Eméché, Gachet lance sa chaise en arrière et se dresse d'un coup comme un pantin sortant de sa boite.

      - On ne va pas se quitter sans que je vous raconte une anecdote qui devrait vous amuser ! Il s'agit d'un accident de train qui m'est arrivé il y a une dizaine d'années.

      Paul et Marguerite se regardèrent. Je compris à leur expression mièvre qu'ils avaient déjà entendu cette histoire de multiples fois.

      Je fixe le docteur, intéressé. Je savais que le bonhomme était un brillant conteur.

      Celui-ci scrute son auditoire en prenant une pose théâtrale. Ses yeux s'humectaient déjà.

      - Je rentrais de Paris à Auvers un soir lorsque mon train accrocha une machine et dérailla. Je n'eus que quelques contusions et perdis mon chapeau et ma canne dans l'affaire. Je me préoccupai de l'état de mes compagnons de voyage qui étaient plus ou moins blessés. Par la suite, je les visitai régulièrement et ceux-ci devinrent mes amis. Grâce à leur aide chaleureuse, j'obtins en 1883 le titre de médecin adjoint à la Compagnie du Chemin de Fer du Nord pour la circonscription d'Herblay à Auvers.

      Il s'interrompt pour jauger notre attention. Satisfait, il reprend :

      -  J'en arrive à la partie cocasse de cette histoire ! Mes amis, que j'appelais « les survivants », organisèrent un dîner en mon honneur. Devant chaque convive, un billet gravé pour l'occasion, encadré de noir, orné d'un train et d'une tête de mort, avait été déposé. En grosses lettres, il était écrit : « Compagnie Générale des Chemins de Fer - Bon pour la mort ». Le bulletin précisait qu'il n'était valable que pour une personne dans ce train et qu'il ne serait admis aucune réclamation sur le genre de mort qui nous attendait... Je vous laisse deviner que la soirée se termina très tard, chacun s'efforçant de rajouter des commentaires de plus en plus macabres dès que les rires retombaient.

      Je pouffais intérieurement mais ne voulais pas le montrer. Paul et Marguerite, épuisés par l'effort qu'ils avaient fait pour ingurgiter une nouvelle fois cette histoire, s'éclipsèrent.

      - J'aime les histoires macabres, dit le docteur les yeux embués de larmes. Au cours de mes études chirurgicales, je fus amené à pratiquer des séances de dissection de cadavres. Je devins membre de la Société d'Anthropologie, ce qui m'amena à collectionner ces moulages de têtes d'assassins guillotinés que je vous ai déjà montrés... Avez-vous remarqué, Vincent, que les falaises derrière vous regorgent d'ossements vieux de plusieurs siècles... peut-être même gallo-romains ? Il m'arrive parfois d'en trouver dans le jardin, tombés du haut des falaises. Des poules s'aiguisent le bec sur ces fragments d'os rongés par le temps...

      Cet homme bizarre me fatiguait avec ses histoires et farces idiotes. Je ne supportais plus ses manies, ses excentricités et sa jovialité béate. J'étais venu à Auvers pour qu'il me soigne et, maintenant, je pensais vraiment qu'il était plus malade que moi. Je n'avais plus qu'une idée en tête : partir.

      - Et votre peinture, Vincent ! Qu'avez-vous fait de beau depuis notre dernière rencontre ? Ma presse se languit de vous depuis mon portrait que vous aviez tracé à la pointe sèche sur une plaque de cuivre. Je pensais que vous vouliez graver vos meilleures toiles et les reproduire en quantités. Les eaux-fortes sont très demandées de nos jours.

      - Je n'ai plus envie docteur. Un peu fatigué...

Guillaumin - femme nue couchée.jpg

     Armand Guillaumin – Femme nue couchée, 1872/1877, Musée d’Orsay, Paris

       

      Je repris le long couloir menant à la porte de la maison. La vision de la « Femme nue couchée » de mon ami Guillaumin raviva mon ressentiment envers le médecin. Je me retournai vers Gachet le regard méchant.

      - Vous le faites exprès, docteur ! Vous attendez peut-être que je vienne l'encadrer moi-même ? Vous avez la chance de posséder un tableau d'un de nos meilleurs peintres avant-gardistes. Théo l'avait trouvé magnifique quand il est venu. Monsieur, vous laissez cette toile à l'abandon avec un mépris inacceptable !

      En bas des marches, je poussai le portail qui grinça lugubrement. Je fixai le docteur à distance. Je crus voir de la tristesse dans son regard. Il baissa la tête.

      - A jamais, dis-je en tirant le portail puissamment !

      Je repris la route d'un pas mécanique.

  

A suivre...

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée

 

 

 

05 novembre 2009

VAN GOGH A AUVERS - 21. Marguerite Gachet

 

 

dessingachetpiano.jpg
 

 V. Van Gogh – dessin pierre noire  Mademoiselle Gachet au piano, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

Suite...

 

 

Dimanche 29 juin 1890.  

 

      - Vite Marguerite, mettez-vous en place !

      La jeune fille ne semblait guère pressée de reprendre la pose.

      - J'espère que vous serez plus en forme que dimanche dernier lors du repas auquel votre père m'avait convié pour fêter vos anniversaires communs à vous et à Paul. Méchante, vous m'avez fait la tête durant tout le repas !

      Je finis ma phrase dans un large sourire pour la mettre en confiance.

      J'aide Paul à déménager la table au centre de la pièce et installe le piano en pleine lumière près de la fenêtre. J'ai besoin d'espace autour du chevalet pour travailler. Gachet m'a prêté un chevalet plus stable que celui que j'emporte habituellement pour mes ballades dans la nature.

      J'installe la toile étroite encore fraîche de la veille. J'ai gardé ce nouveau format de 1 mètre de haut sur 50 de large que j'utilisais depuis peu pour les paysages. Il allongeait les formes et permettait un travail large, rapide, plus spontané.

      J'avais commencé le portrait de Marguerite au piano hier matin après en avoir fait un croquis préparatoire à la pierre noire. Au soir, la toile était bien avancée, surtout dans les teintes claires : la blondeur des cheveux, la robe blanche, les mains.

      Le mur blanchâtre et le parquet en chêne de la pièce étaient bien trop ternes pour être repris à l'identique. J'avais donc recréé le fonds du décor en posant une première couche  de peinture très diluée : une laque de géranium sur le parquet et un vert Véronèse mixé de jaune sur le mur.

      Les couleurs claquaient.

    détail1mellegachet-SCAN.JPEG  Marguerite s'assoit devant le piano. Je ne lui avais pas laissé le choix pour s'habiller. Je tenais à ce qu'elle revête sa robe blanche serrée à la taille avec cette ceinture rouge qui lui moulait les hanches à ravir. Je lui avais demandé de relever sa chevelure claire en chignon très haut placé afin de dégager son fin profil.

      Impatient, je pose ma boîte de couleur sur le sol près du chevalet et l'ouvre.

      Gachet, gourmand, surveillait mes préparatifs.

      Je ne pus retenir un juron de contrariété :

      - Abruti ! Quel idiot je suis ! J'ai oublié ma palette chez Ravoux ! Je retourne à l'auberge et reviens rapidement !

      Le docteur sourit.

      - Quel plaisantin vous êtes, Vincent ! Vous n'ignorez pas que je suis peintre également et possède de nombreuses palettes. Il m'en reste même une que Cézanne utilisa il y a longtemps, dans les années 70, lorsqu'il travaillait chez moi. Je monte à l'atelier et vous en ramène une.

      Dix minutes plus tard, il revenait avec une palette luisante de propreté sur laquelle je m'empressai d'écraser les couleurs dont j'avais besoin ce jour.

      La peinture posée sur la toile la veille s'était raffermie en séchant.

     détail2mellegachetpiano.JPEG Je voulais terminer le fond du décor. Les autres éléments de la toile se mettraient en place d'eux-mêmes, ensuite.

      De la pointe du pinceau, je pique le mur verdâtre de petits points orangés très fins et, avec un pinceau plat, je couvre le tapis rouge de bâtonnet vert olive placés dans le sens de la hauteur. J'aimais le contraste des couleurs complémentaires vertes et rouges posées tout près l'une de l'autre. La relation qui existait entre les couleurs me surprenait toujours.détail3mellegachet.JPEG

      La tension habituelle montait en moi. Ma concentration s'intensifiait. Je savais que le résultat de mon travail dépendait des minutes à venir.

      Je trempe ma brosse dans le bleu de Prusse et enroule le bas de la robe délicatement pour ne pas la salir. Avec la même couleur, je fignole le dessin du piano, la bougie, le cahier de musique et le tabouret sur lequel Marguerite est assise.

      Celle-ci pianote, rêveuse, la tête légèrement penchée sur le clavier. Elle tourna furtivement la tête vers moi et ses yeux azurs pétillèrent un instant. Elle me fit une moue mutine puis m'offrit à nouveau son profil.

      Par touches légères, j'accentue la pâleur du visage et, avec le même ton, allonge les mains fines. Je les laisse à peine esquissées pour qu'elles paraissent plus légères sur le clavier. J'aimais donner de l'importance aux mains dans mes portraits. « Elles sont aussi importantes que l'ovale du visage ou l'expression d'un regard. Elles causent, disais-je souvent à Théo ».

     

     

      Je peignais avec l'entrain d'un marseillais mangeant de la bouillabaisse. Goulûment...

      Le pinceau imbibé de laque géranium borde le haut du vêtement. Je rosis les plis de la robe dans le frais de la couleur blanche et accentue le rouge de la ceinture.

      Je tournais autour de Marguerite sans arrêt pour vérifier chaque détail. « Arrêtez Vincent, cria-t-elle en riant, vous me donnez mal au cœur ! »

      Le tableau me paraissait achevé. Les contrastes étaient forts, les couleurs vives s'équilibraient. J'ajoute quelques touches finales sans conviction. Mes bâtonnets répartis fermement sur l'ensemble de la toile remplaçaient le modelé et suggéraient le mouvement.

      En mouchetant le mur de points orangés, j'avais copié Signac, mon vieux copain, adepte de cette technique. Je ne l'avais pas revu depuis la visite qu'il m'avait faite à l'hôpital d'Arles lors de ma première crise... Qu'elle était loin l'époque où je le suivais dans la campagne proche de Paris, vers Asnières et Clichy, en bord de Seine ? Je tentais de pratiquer son style fait de petites touches précises proches l'une de l'autre. Je l'imitais, mais c'était trop rigoureux pour moi. Mon art avait besoin de respirer, sans contrainte.     

                                                                                         

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Vincent Van Gogh – Mademoiselle Gachet au piano, juin 1890, Kunstmuseum, Bâle 

           

 

      - Vous pouvez quitter la pose Marguerite, dis-je joyeusement !

      Impatiente, la jeune fille se lève et vient voir mon œuvre. Appréciant l'art moderne comme son père, je savais qu'elle comprenait ma peinture. Agée de 21 ans, elle était beaucoup plus mûre que la toute jeune Adeline que j'avais peinte récemment à l'auberge.

      Contrairement à la fille Ravoux, son image sur la toile lui plut instantanément.

      - Merci Vincent. Ces couleurs vives, dit-elle...

      - Vous aimez ?

      - Oui...

      - Les japonais m'ont tout appris, Marguerite. Grâce à eux, j'ai compris que l'on pouvait réussir quelque chose d'harmonieux en utilisant des couleurs voyantes. Il suffit simplement de les mettre en musique comme vous le faites si bien avec les notes sur votre piano.

      Gachet et son fils revenaient du jardin. Ils me servirent un verre de bière que j'avalai avidement.

      - C'est superbe Vincent, dit Gachet admiratif.

      Paul, qui peignait avec son père parfois, contemplait mon travail en silence.

      Je terminai ma bière tranquillement. Je me disais que cette toile aux tonalités roses ferait très bien avec une autre, en largeur, de blés peints récemment dans des tons vert pâle. J'avais encore en mémoire des paroles que j'avais écrites à Théo : « Nous sommes encore loin avant que les gens comprennent les curieux rapports qui existent entre un morceau de la nature et un autre, qui pourtant s'expliquent et se font valoir l'un l'autre ».

      - Cette toile est à vous, Marguerite ! Je vous l'offre en remerciement du plaisir que vous m'avez donné ! Je vais l'accrocher au mur pour séchage. Et n'oubliez pas que vous m'avez promis de poser à nouveau ces jours prochains avec un petit orgue...

      « Promis Vincent, dit-elle tout bas en s'approchant de moi. » Elle refoula sa timidité habituelle et me déposa un baiser rapide sur la joue.

 

      Je remballe mon matériel. Je voulais rentrer rapidement à l'auberge pour dîner avec Martinez et Tom et leur raconter ma journée.

 Guillaumin femme nue couchée.jpg     Je me dirige vers la porte de sortie sur le jardin. La toile représentant une femme nue couchée sur un lit peinte par Guillaumin était toujours suspendue sur le mur dans le couloir.

      Lorsque Théo était venu avec Jo et le petit Vincent Willem, il avait beaucoup apprécié ce tableau : « Ce nu est très beau, s'était-il exclamé songeur ! Il lui manque un encadrement approprié. Le peintre mérite mieux qu'un simple accrochage de sa toile dans un couloir. »

     

Armand Guillaumin – Femme nue couchée, 1872, Musée d’Orsay, Paris 

     

      - Vous ne l'avez toujours pas encadrée, docteur ? 

      Celui-ci se souvenait que je lui en avais déjà fait la remarque plusieurs fois. J'eus la sensation que cela l'énervait. Il ne répondit pas, vexé.

        Je ressentais comme une offense personnelle le fait que cette toile de mon ami Guillaumin ne soit pas mise en valeur comme elle le méritait.

      Je sortis sans un regard pour le docteur et claquai la porte violemment derrière moi.

 

A suivre...

 

 

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet

 

12 mai 2009

VAN GOGH A AUVERS - 15. Théo

 

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Suite...

 

Dimanche 8 juin 1890.        

 

      Le soleil écrase le devant de l'auberge, malgré les arbres qui dispensent un maigre ombrage sur les tables en fer installées devant les fenêtres. J'attache le cheval à l'anneau scellé dans le mur du passage. Théo et Jo souhaitèrent marcher un instant jusqu'au centre de la place de la mairie, face à l'auberge.

      Ravoux est attablé devant une orangeade à l'intérieur du restaurant. Des gouttes de sueur perlent sur son front et son crâne dégarni. C'était l'heure où il s'octroyait un moment de détente avant l'arrivée des premiers clients.

      Je lis de l'incompréhension dans son regard lorsqu'il me voit arriver seul avec un bébé serré dans les bras. A voir l'expression grotesque du cafetier, je comprends de suite sa pensée.

      Apercevant la face rondouillarde de cet homme qu'il ne connaît pas, Vincent Willem se met à gigoter dans mes bras. Il se calme lorsqu'il voit ses parents entrer dans l'auberge avec moi.

      - Vous avez bien cru que c'était le mien, dis-je à l'aubergiste, en riant ! J'aimerais avoir un enfant mais je n'ai pas encore trouvé la femme qui me le donnera. Il est beau mon neveu...n'est-ce pas ? Quatre mois... Je vous présente mon frère Théo, dont je vous ai déjà beaucoup parlé, et sa femme Johanna. Jeunes mariés, ils sont en pleine lune de miel. Je dois les raccompagner à la gare tout à l'heure. J'espère toujours qu'ils viendront à Auvers pour les vacances le mois prochain. Pouvez-vous leur confirmer qu'une de vos chambres les plus spacieuses sera disponible s'ils la retiennent suffisamment tôt ?

      Ravoux, rassuré sur mon éventuelle paternité, se lève, salue Jo et Théo, presse le menton du bébé, se remet derrière son zinc et sort trois verres. Les petites lunettes rondes qui encerclaient ses yeux accentuaient la vivacité de son regard éternellement affable.

      - Je me ferais un plaisir de vous recevoir monsieur Théo, dit-il en versant des jus de fruit. Monsieur Vincent me parle constamment de vous et de la galerie artistique que vous dirigez à Paris. Venez dans notre région avec votre femme, vous éliminerez rapidement les scories des usines parisiennes. Avec cette belle journée, vous avez dû apprécier les parfums et la beauté de notre campagne. Ici, le calme est assuré. Et pour le bébé, madame, l'air est d'une pureté...

      Jo, assoiffée, boit son verre à petite gorgée. Elle défait le nœud du chapeau qui lui enserre le cou et le pose sur le comptoir en souriant au cafetier.

      - Merci pour votre offre, monsieur. La région nous plait beaucoup. Le problème est que nos parents respectifs, en Hollande, tiennent absolument à ce que nous venions leur présenter Vincent Willem cet été. Il faut les comprendre, ils veulent embrasser leur petit-fils... Peut-être pourrions nous couper nos vacances en deux : une partie en Hollande et l'autre à Auvers ? Nous allons y réfléchir et dirons à Vincent ce que nous avons décidé.

      Théo soupire et hausse les épaules, fataliste, en me regardant.

      - Notre mère et les sœurs attendent le petit avec impatience, Vincent. Moe serait trop déçue de ne pas le voir. Il faut comprendre. C'est une grand-mère...

      Jo se tourne vivement vers moi.

      - Petit frère ! Montre nous vite tes toiles ! J'ai hâte de voir tes derniers chef-d'œuvres !

      Je souhaitais leur montrer ma chambre en premier. Nous traversons la salle de restaurant et montons au deuxième étage.

      En entrant, Théo ne put retenir une exclamation de surprise :

      - C'est minuscule ! Comment arrives-tu à vivre dans cette pièce exiguë à peine éclairée ?

      Je n'avais pas eu le temps de mettre un peu d'ordre ce matin, avant de partir. Mon matériel de peintre reposait dans un angle de la pièce, à droite de la lucarne. Quelques japonaiseries étaient accrochées au mur. Mes cartons à dessin et mes gravures jonchaient le sol. Ne sachant où les mettre, mes toiles ramenées d'Arles s'amoncelaient sous le lit, coincées entre le mur et ma valise. L'église d'Auvers, peinte cette semaine, achevait de sécher. Je l'avais posée contre le mur face au lit pour qu'ils la voient en pénétrant dans la pièce.

      Jo semblait aussi déçue par l'aspect de la chambre que Théo mais ne dit rien pour ne pas m'attrister. Elle s'assoit sur le lit et examine mon église d'Auvers. Le bébé s'était endormi dans ses bras.

      - Ne change jamais de style Vincent, dit-elle soudainement ! Cette église parle... Qu'exprime-t-elle ? Toi seul le sais, Vincent. Ce ciel bleu, immense, fait presque peur...

     Je m'assois à côté de Jo sur le lit. Théo marche dans la pièce puis prend quelques livres au hasard, les feuillète et reconstitue la pile bancale sur le sommet de laquelle il dépose « Nana » de Zola. Il regarde longuement le crépon japonais que j'avais intentionnellement laissé sur la table : quelques paysans revenant des champs, des constructions en bois devant des montagnes bleutées et, au-dessus, le mont Fuji, énorme, écrasant.

     
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Utagawa Hiroshige – Les monts juji et Ashitaka, 1855, Van Gogh Museum, Amsterdam

                     

                                          V. Van Gogh – Le pont sous la pluie (d’après Hiroshige), 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

 

 

      - Je m'en inspire dans mon travail, lui dis-je, connaissant son intérêt pour les estampes japonaises. Ces tons plats posés l'un à côté de l'autre sont admirables de spontanéité. Les formes, peintes avec des couleurs pures, primaires, se détachent librement. Je tente de reproduire dans mon art cette simplicité... cette harmonie. Te rappelles-tu ce pont sous la pluie d'Hiroshige dont j'avais fait une copie ? Je place les japonais au même rang que Millet ou Delacroix dans ma hiérarchie des grands maîtres.

      Théo se poste face à moi, préoccupé.

      - Vincent, il faut absolument que tu trouves une petite maison à louer dans la région. Cela ne devrait guère coûter plus cher que ta pension à l'auberge et tu aurais de la place pour installer tes meubles, travailler tranquillement et stocker tes toiles. Que deviennent tes meubles ?

      - Je n'ai plus de nouvelles des Ginoux à Arles qui doivent me les envoyer. Ce sont de vrais amis, ils ne devraient pas tarder à me les expédier. J'ai peint plusieurs fois madame Ginoux qui était la tenancière du Café de la Gare.

      Je pensais qu'il fallait que je les relance pour mes meubles. 

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Vincent Van Gogh – L’Arlésienne (madame Ginoux), 1888, The Metropolitan Museum of Art, New York

 

      - Tu as raison, c'est trop petit ici, mais, pour le moment, je m'en sors. Je peux peindre et stocker des toiles en bas, dans l'arrière-salle que je vous montrerai en redescendant. Je mange bien et les Ravoux, de braves gens, m'ont adopté.

      La petite glace accrochée au mur face à moi me renvoyait mon portrait.

      - Je viens d'arriver Théo... Je me sens bien... Je travaille dans la joie... n'est-ce pas l'essentiel ? J'ai demandé à Gachet de m'aider à trouver cette maison en location. Elle me permettrait de reprendre certaines toiles qui sont chez toi et Tanguy. Tu sais ce qui me ferait le plus plaisir si je louais une maison ? Ce serait de pouvoir vous loger tous les trois. Tu pourrais venir à tes moments de libre à la galerie, ainsi que pour les vacances. Paris est si proche.

      Théo sourit à cette idée qui ne lui déplaisait pas.

      - Préviens-moi quand tu auras trouvé cette maison, je me déplacerai exprès. Peut-être pourras-tu également accueillir un autre peintre ? Puisque la communauté d'artistes que tu voulais faire dans le Midi te tient toujours à cœur... pourquoi pas à Auvers ?

      Je rêvai un instant. J'avais tellement été déçu à Arles de n'avoir pu réaliser ce vieux projet d'un atelier d'artistes réunissant des peintres amis dans une même communauté. Gauguin l'avait réussi à Pont-Aven en Bretagne. Si mon vieux copain Emile Bernard acceptait de venir ?  

      Théo scrute à son tour l'église d'Auvers, attentivement.

      - Epatante ton église ! L'influence japonaise est perceptible. Mais les japonais n'ont pas la force d'expression que tu as donnée à cette modeste église de campagne.

      Nous redescendons l'escalier. Madame Ravoux n'était pas présente. J'aurais bien aimé la présenter à la famille. J'étais certain qu'elle aurait plu à Jo.

      Mes toiles finissaient de sécher dans l'arrière-salle. La pièce, peu ventilée, était envahie de senteurs de peinture à l'huile. Théo remarque en premier le portrait du docteur Gachet.

      - C'est bien lui ! Cette touffe de poils sous la lèvre, et ces cheveux qui s'échappent furieusement de chaque côté de la tête. Curieuse casquette ! Le bougre, il n'était pas aussi triste cet après-midi ! Il est vrai qu'il avait bu pas mal. C'est une vraie chance pour toi d'avoir rencontré ce médecin, artiste et amoureux de peinture moderne. Il a un sens aigu de la nouveauté et sent ce qui est bon comme personne. Il est vraiment senti ce portrait...

      Jo lorgnait mes marronniers. Théo se poste derrière elle et pose délicatement son menton sur son épaule.

      - Ton style s'est modifié depuis ton arrivée à Auvers, Vincent ! Ta palette est plus nordique, moins chaude. Les contrastes sont estompés. C'est plus paisible.

      Il circule lentement en galeriste visitant une exposition.

      - Mes amis, il est l'heure de partir si vous voulez dîner chez vous ce soir, dis-je brusquement ! Je vous dépose à la gare d'Auvers, plus proche de l'auberge que la halte de Chaponval où vous êtes arrivés ce matin.

      Un voile violet s'étendait devant le café quand nous sortîmes. Ravoux, assit dehors, nous adressa un signe de la main lorsque le cheval s'élança.

 

      

      J'ai laissé la voiture à la gare et reviens à pas lents. Théo m'a fait une promesse avant de monter dans le train : organiser mon projet d'exposition dans un café parisien. J'aimerais tant reproduire les expositions des artistes du « petit Boulevard » que j'avais organisées autrefois au restaurant "Le Chalet" et au "Tambourin". Cela n'avait pas été un grand succès... Mes amis étaient là : Anquetin, Bernard, Toulouse Lautrec...

      A la vue de l'auberge, je stoppe mon pas. Une joie intérieure profonde m'habite dont je veux profiter encore un dernier instant. Je voudrais crier, clamer mon bonheur... Théo et Jo étaient si heureux en repartant. Ils ne tarissaient pas d'éloges sur Auvers, la famille Gachet, ma peinture.

      Ils reviendront pour leurs vacances prochaines avec Vincent Willem... Quelle merveilleuse journée ! 

 

A suivre...

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo

 

  

01 mai 2009

VAN GOGH A AUVERS - 14. Jo

                                   

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Johanna Van Gogh-Bonger

Suite...

 

Dimanche 8 juin 1890.        

 

       La famille Gachet nous attendait dans le jardin. Le temps estival avait incité madame Chevalier à dresser la table à l'ombre des tilleuls.

      Je fis les présentations. Le docteur ne connaissait pas Jo. La gentillesse simple qui se dégageait de la jeune femme le séduisit instantanément. Paul et Marguerite vinrent nous saluer. Marguerite avait gardé la longue robe blanche qui la moulait à ravir. Elle la portait le jour où je l'avais peinte dans le jardin. Elle m'adressa un grand sourire dont je me réjouis secrètement. Les deux femmes se mirent aussitôt à bavarder comme des amies de longue date. Le docteur entraîna Théo vers la maison, impatient de montrer ses toiles, ses gravures et sa presse à un professionnel de l'art réputé à Paris.

      La visite de Théo dans l'antre de Gachet ne dura guère car madame Chevalier rameuta rapidement les troupes en tapant vigoureusement dans ses mains : « A table mes amis !... A table ! ».

      La cuisinière s'était surpassée. Son saumon sauce hollandaise qu'elle avait préparé exprès pour notre venue, était un régal. Suivaient, des dindonneaux artistiquement entourés d'une garniture de feuilles de cresson. Théo et Jo mangeaient avec un appétit que le voyage avait dû aiguiser.

      Une conversation animée s'engagea. Le docteur appréciait visiblement la présence de Théo et Jo. Nos goûts picturaux étant similaires, la discussion s'orienta rapidement vers la littérature. Je savais que Gachet, tout comme moi, était passionné par les auteurs modernes français.

      Les carafons de vins descendaient rapidement. Théo, qui buvait peu habituellement, semblait apprécier la cave du docteur. Il regardait Jo amoureusement. Je me félicitais de ne plus être dépendant de l'alcool depuis une bonne année. Je me contentais habituellement d'un verre ou deux en mangeant à l'auberge.

      Les esprits s'échauffaient. Le docteur parlait fort. Paul et Marguerite se taisaient, intimidés par notre présence. Cette atmosphère joyeuse me rappelait les réunions familiales de mon enfance.

      En cours de repas, j'avais repensé aux masques d'assassins que Gachet stockaient dans son atelier. Une idée drôle m'était venue.

       J'adresse un clin d'œil énigmatique à Marguerite en quittant la table et je m'éloigne vers la maison dans le sillage de madame Chevalier qui ramenait quelques plats. Je lui demande de me couper deux longs morceaux de la cordelette qui lui servait à tuteurer les fleurs du jardin et lui empreinte son ciseau. Je bondis ensuite dans l'escalier et grimpe jusqu'à l'atelier de Gachet au dernier étage.

      Les masques en plâtre semblaient, stoïques, attendre ma venue, toujours empilés sur la table. J'en prends un, le plus hideux, perce légèrement avec la pointe du ciseau les orbites des yeux en leur centre et entreprends de l'ajuster à mon visage avec les cordelettes bien serrées. Je redescends lentement l'escalier.

      Madame Chevalier pousse un cri de surprise en me voyant pénétrer dans la cuisine. Je la prends par les épaules.

      - Chut ! Ne vous inquiétez pas, c'est un jeu ! Pourriez vous me prêter un chapeau et une cape ?

      Rassurée et amusée, elle monte prestement au premier étage et revient avec un large feutre devant appartenir au docteur et une ample cape noire dont Marguerite s'enveloppait à la saison froide.

      Je vérifie longuement mon apparence dans la glace du couloir. Je relève le col de la cape sur le masque et enfonce fermement le feutre sur mon front. Seul le nez et les yeux dépassaient. Le regard approbateur de madame Chevalier me confirma la réussite de mon déguisement.

      Blotti derrière un arbuste assez haut placé non loin des convives, je percevais vaguement les voix de Gachet et Théo. Je me redressai en silence en étendant les bras en croix sous la cape. Je devais ressembler à une grosse chauve-souris à visage humain.

      L'effet produit sur l'assemblée dépassa mes espérances.

      Je m'avançai et caressai méthodiquement avec mes ailes noires tous les visages qui se présentaient à ma portée. Cela tourna à la panique. Les femmes poussaient des cris de détresse à chaque frôlement de la cape. Paul, peu courageux, préféra s'échapper vers la falaise. Théo et Gachet, restés assis, cherchaient à comprendre.

      Je respirais difficilement sous ce masque trop serré.

      Epuisé, je pose une aile sur le dossier d'une chaise et tente de récupérer mon souffle. Hardiment, profitant de l'accalmie, le docteur s'approche. Il tire sur le col de la cape et reconnaît le plâtre que j'avais habilement dissimulé.

      Son rire sonore explosa. Il souleva la cape pour faire constater la supercherie : « Ce n'était que Vincent mes amis ! ».

      Ils se ruèrent tous sur moi. Le chapeau et la cape furent arrachés. Je m'efforçais de desserrer, non sans mal, les cordelettes qui retenaient le masque humidifié par ma transpiration. J'apparus, pleurant, reniflant, le visage écarlate.

      L'explosion de joie fut à la hauteur de la frayeur ressentie. Je recevais des bourrades amicales : « Ce Vincent ! ». Je ne me souvenais plus m'être amusé autant depuis mes sorties nocturnes parisiennes d'autrefois avec Toulouse-Lautrec. L'image de l'être malade, proche de la folie, qui se roulait par terre terrorisé à Saint-Rémy il y a peu de mois, m'apparut un court instant. Elle se dilua rapidement. C'était très loin maintenant... Cela n'avait pas existé...

      Jo prend une serviette de table et essuie mon visage dégoulinant. Je me laissais faire comme un gamin. Je lisais dans ses yeux bruns une crispation d'inquiétude. Ma poitrine montait et descendait précipitamment pour happer l'air : « Excuse-moi petite sœur de t'avoir fait peur, mais j'avais tellement envie... »

      Elle me sourit : « Vincent, je suis si heureuse de te voir ainsi. »

 

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Johanna Van Gogh-Bonger avec le bébé Vincent Willem

 

  

      Les femmes remettaient de l'ordre sur la table et relevaient les chaises qui étaient tombées durant le moment de terreur que je venais d'inspirer. Madame Chevalier arrivait justement avec la cafetière fumante. « Le bébé dort dans la maison, dit-elle doucement à Jo en remplissant les tasses ». Mes bouffées de chaleur s'atténuaient. Ma respiration redevenait naturelle.

      Je sors ma pipe, imité par le docteur. Il se tourne vers Jo :

      - Johanna, comment faites vous pour supporter ces deux individus dont les conversations doivent porter essentiellement sur l'art et la peinture ? Les hommes ne pensent qu'à eux ! J'ai appris que vous aviez enseigné l'anglais ? Les hollandais sont plus réceptifs aux langues étrangères que les français. Je sais que Vincent parle au moins trois langues couramment : le français, l'anglais et l'allemand, en plus de sa langue nationale. C'est une vraie richesse...

      Je regarde Jo. Ses cheveux taillés très court rendaient son visage encore plus poupin, presque enfantin. Ses traits n'avaient pas la finesse et l'apprêt des parisiennes que je croisais fardées et pomponnées dans les cabarets de la capitale, mais dégageaient une vraie beauté simple, naturelle. Sa voix était aussi douce que son regard :

      - La maîtrise des langues étrangères est indispensable si nous voulons exister ailleurs que chez nous, docteur. Nous sommes un tout petit pays et le hollandais est peu utilisé. Vous, français, possédez une langue universellement parlée en Europe et dans le monde. Et vos écrivains savent s'en servwtrpitch.jpgir.

      Son expression rêveuse s'accentue, puis elle élève la voix :

      - Détrompez-vous docteur, les conversations sur la peinture me passionnent ! En matière d'art, la Hollande possède, comme la France, un riche passé artistique. Les peintres du siècle d'or, Rembrandt, De Hooch, Hals, Vermeer, et bien d'autres, sont notre fierté. Savez-vous que c'est un français, Thoré Bürger, qui redécouvrit, au début de ce siècle, celui que, pour ma part, je considère comme un de nos plus grand peintre : Vermeer. Il le qualifiait de « maître de la lumière ». Ses femmes méditatives éclairées par une fenêtre entrouverte... Des joyaux...

      Son visage s'illuminait.

 

 J. Vermeer – La femme à l’aiguière, 1665, Metropolitan Museum of Art, New York

 

       Gachet n'en revenait pas de voir Jo parler peinture avec cette aisance mêlée de passion

      - Je vais vous surprendre docteur, dit-elle, enjouée ! Dans les « modernes », mon peintre préféré est... Vincent. Ce n'est pas parce qu'il est mon beau-frère, mais je trouve sa peinture si parlante. C'est celle que je comprends le mieux : franche, directe, expressive. Il peint ce qu'il voit, sans fard, avec un cœur énorme. Je l'admire beaucoup.

     Je n'osais plus remuer sur mon siège tellement ses paroles me pénétraient. Je les aspirais délicieusement. Heureux Théo...il avait trouvé la perle rare, la femme sensible, intelligente, cultivée, avec laquelle on aimerait rester toute une vie.

      Jo profitait de l'attention soutenue de son auditoire.

      - Docteur, je sais que vous appréciez la peinture de Vincent et je m'en réjouis. Il nous a écrit qu'il avait peint récemment un portrait de vous dont il nous a envoyé une esquisse. Nous irons le voir à l'auberge dans la soirée avant de reprendre le train... A Paris, nous manquons de place pour stocker les toiles qu'il nous envoie régulièrement. Elles sont toutes étonnantes de fraîcheur. Parfois, lorsque je ne dors pas, je me lève pour regarder sa Nuit étoilée sur le Rhône peinte dans le midi. Les lumières or rougeâtre de la ville se reflètent dans l'eau sombre et les étoiles percent l'obscurité comme ces gros phares scintillants qui appellent les bateaux en détresse.

     

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     Vincent Van Gogh – La nuit étoilée, 1888, Musée d’Orsay, Paris

      Elle me regarde, souriante.

      - Au récent Salon des Indépendants, Monet a dit que les tableaux de Vincent étaient les meilleurs et, lors de l'exposition des Vingt à Bruxelles, en janvier, Toulouse-Lautrec a bien failli se battre en duel avec un peintre qui critiquait ses Tournesols. Une toile d'Arles, La vigne rouge, s'est d'ailleurs vendue à l'occasion de cette exposition et le journaliste Albert Aurier a fait un papier élogieux dans le Mercure de France... Vincent est un grand peintre et cela se saura bientôt !

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V. Van Gogh – Vase avec 15 tournesols, 1888, National Gallery, London

 

 

      Elle cesse de parler. Si j'avais pu m'enfoncer dans la terre et disparaître, je l'aurais fait instantanément. Je me lève et court l'embrasser fougueusement sur ses joues rondelettes. Son émotion était perceptible.

      Théo pointa ses yeux transparents sur sa femme. Sa joie était encore plus forte que la mienne. Je savais qu'il n'aurait pu épouser une femme qui ne m'aurait pas aimé.

      Le docteur avait écouté avec beaucoup d'intérêt les phrases de ma petite belle-sœur. Le lien qui nous unissait tous les trois le surprenait visiblement.

      - Quelle belle déclaration d'amour, Johanna ! Je ne peux que vous approuver. Vincent possède un vrai talent qui m'a conquis dès que j'ai vu une de ses toiles. J'ai fréquenté beaucoup de peintres dans ma vie. Les meilleurs ! Mais je perçois chez Vincent la peinture du futur. Quand nous serons tous morts depuis longtemps, je pense que ses toiles resteront des phares pour la peinture moderne.

      C'en était trop. Le pensait-il vraiment ? J'aurais voulu que le temps arrête sa course.

      Je tire voluptueusement une longue bouffée de ma pipe.

      - Et ton exposition Raffaëlli, cela se passe bien, lançai-je à Théo pour dévier la conversation ? Ton chiffre d'affaires va grimper en flèche ce mois-ci. J'espère que tes employeurs sauront en tenir compte.

      - L'exposition est un succès ! Nous allons la prolonger de quelques jours... Mes employeurs ? Ils ne semblent guère se préoccuper des efforts que je consens. Depuis le temps que je réclame une amélioration de mon salaire. Pourtant, j'en aurais bien besoin en ce moment...

      Théo prononça les derniers mots avec une grimace fatiguée qui traduisait sa pensée. Jo lui lança un regard inquiet.

 

      Nous étions à table depuis longtemps. Je me souvenais que je voulais passer à l'auberge avant de ramener Jo et Théo à la gare pour le train de 5 heures 58. Je fis un signe discret à Théo. Il fallait faire vite car l'heure tournait. Jo alla chercher le bébé encore endormi. Nous remerciâmes madame Chevalier pour son excellente cuisine. Marguerite, Paul et le docteur nous raccompagnèrent jusqu'à la grille.

      Théo, Jo et le bébé montèrent dans la carriole. J'attrapai les rennes du cheval qui s'élança vigoureusement à ma première sollicitation.

 

 A suivre...

Projet    Mise en oeuvre du projet   1. Le retour de Provence   2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet   10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo

 

 

19 avril 2009

VAN GOGH A AUVERS - 13. La halte de Chaponval

 

  

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 Vincent Van Gogh – Maisons à Auvers, juin 1890, The Toledo Museum of Art, Toledo, Ohio

 

Suite...

 

Dimanche 8 juin 1890.        

 

       - C'est ma tournée aujourd'hui, monsieur Vincent !

       Accoudé au zinc, Pascalini sirote déjà son premier ou deuxième verre de la journée.

      Je suis arrivé tôt ce matin au café « A la Halte de Chaponval ». J'ai mis à peine dix minutes pour faire le chemin avec la carriole louée par le docteur Gachet. Celui-ci  avait pensé qu'il était plus simple de venir chercher Théo, Jo et le bébé à la halte de chemin de fer de ce quartier d'Auvers. Celle-ci,chaponval-ruepontoise.jpg placée à mi-chemin entre les gares de Pontoise et d'Auvers en venant de Paris était la plus proche de la grande bâtisse du docteur.

    Pascalini insiste pour m'offrir un canon. J'accepte sans grande envie, uniquement pour ne pas contrarier cet ami, ancien gendarme corse retraité, retiré à Auvers. Nous nous étions rencontrés pour la première fois dans ce café un jour où j'explorais les rives de l'Oise proches en quête de motifs et que la chaleur m'avait incité à entrer pour me désaltérer. Nous avions rapidement sympathisé.

 

       Photo du café “A la halte de Chaponval”

     

      C'était un joyeux luron, ce Pascalini ! Souvent éméché, il offrait des tournées à la cantonade en lançant des sonores « C'est ma tournée ! » avec cet accent corse inimitable que tout le monde connaissait aux alentours.

       Malgré son apparence de fêtard en goguette, il était intelligent et curieux. Il m'arrivait parfois de le croiser dans la campagne où il occupait son temps, entre deux tournées, à se promener. Il connaissait parfaitement les noms latins des plantes et fleurs sauvages. Il m'avait appris quelques noms bizarres que je gardais en mémoire. Ainsi, je savais que les graciles coquelicots qui couvraient en ce moment les champs et talus de fleurs rouges éclatantes, étaient des « papavers », ou, plus simplement, des pavots, et que le charmant bleuet, celui qui s'abrite dans les champs de céréales l'été, se nommait « centaurea ».

      Le père Penel dépose un verre devant moi, le remplit jusqu'au col d'un geste ample et précis, et me serre la main.

      - Le train de Paris s'arrête bien à 11 heures 26, demandai-je ? Mon frère arrive avec sa petite famille pour passer la journée avec moi. Il repartira dans la soirée par le train de 5 heures 58.

      - Les trains en provenance de Paris sont toujours à l'heure, monsieur Vincent ! Vous avez encore une bonne heure à attendre.

      Rassuré, je porte le verre à mes lèvres.

      Pascalini se penche vers moi :

      - Alors monsieur Vincent, cette peinture ? Lorsque je vous vois peindre au cours de mes promenades, vous le faites avec une fougue incroyable ! Vous martyrisez ces pauvres toiles...

       Sa dernière expression me fit sourire. Son haleine sentait la vinasse. Comment serait-il ce soir ?

      - Je ne martyrise pas la toile, Pascalini, je me bats avec elle ! Et, croyez-moi, la peinture est un combat dont le peintre ne sort pas toujours vainqueur... Je n'ai jamais autant travaillé que depuis mon arrivée à Auvers. Cette région m'inspire. Qui pourrait croire que nous ne sommes qu'à une heure de Paris ? C'est la vraie campagne. Je découvre de nouveaux motifs à chacune de mes sorties... J'ai peint l'église d'Auvers récemment et lui ai donné une vie qui me surprend moi-même. A ce propos... vous connaissez un jeune garçon qui s'appelle Georges ? Il est très grand avec des cheveux blonds comme les blés et demeure non loin du cimetière, au-dessus de l'église.

      - Le gars Georges ! Bien sûr que je le connais ! Ses parents ont une ferme vers le Montcel. Ils font essentiellement la culture de pois et haricots. Un peu de blé également... C'est un gentil garçon, s'intéressant à tout, toujours prêt à parler. On le reconnaît de loin avec sa démarche de héron et ses cheveux qui partent dans tous les sens. Ils ne doivent pas connaître le peigne chez lui !

      En parlant, Pascalini faisait des grands pas dégingandés sur la pointe des pieds afin d'imiter la foulée aérienne du jeune homme.

      - Ce garçon me plait, dis-je en souriant aux pitreries du corse. J'espère avoir l'occasion de le croquer un de ces jours. La peinture semble le passionner. L'analyse pertinente qu'il a faite, devant moi, de sa propre vision de mon église d'Auvers m'a beaucoup surpris. Il ressent bien les choses et ferait certainement un excellent peintre.

      Quelques paysans entrèrent. Leurs sabots de bois claquaient sur le dallage en grès. Ils commandèrent une bouteille de vin. Leur accent rocailleux raisonnait dans le café peu fréquenté à cette heure. Le vin du père Penel était réputé pour sa qualité et son faible coût. Les ouvriers agricoles profitaient de leurs moments de pause dans la journée pour passer boire un canon. Ils saluèrent Pascalini à distance. La bouteille fut vite descendue. Ils sortirent ensuite, revigorés.

      Le patron du café, Félix Penel, avait exercé la profession d'artiste graveur à Paris. Il y a deux ans, il avait fait construire le bistrot qui faisait office de gare depuis l'ouverture de la halte de chemin de fer. Penel distribuait les billets et informait les voyageurs sur les horaires des trains. Sa femme, une blonde solidement charpentée au teint constamment coloré, l'aidait dans son travail.

      Rubens ! En voyant cette femme, je ne pouvais m'empêcher de penser aux nus du peintre flamand que j'avais vus lors de mon dernier séjour à Anvers, ainsi qu'à Paris, au Louvre. Ce peintre joyeux adorait peindre de plantureuses jeunes femmes au teint de pêches bien mûres, d'une sensualité arrivéemariemédicis.jpgdébordante. A Paris, les immenses tableaux commandés à Rubens par la reine Marie de Médicis, présentant des scènes de sa vie avec Henri IV, étaient une débauche de couleurs et de corps dénudés à la chair joyeuse.

      J'entends le sifflement d'un train annonçant son approche. Je vide mon verre et sors. La femme de Penel me lance de sa voix aigrelette qui contrastait avec son physique imposant : « Bonne journée, monsieur Vincent ! A bientôt !» Je me fis une nouvelle fois la réflexion que son visage rubicond ferait un superbe portrait. J'avais déjà demandé à Penel la permission de peindre sa femme mais celui-ci avait refusé catégoriquement.

 

 Rubens – Arrivée de Marie De Médicis à Marseille (détail), 1625, Musée du Louvre, Paris

 

 

      Théo était devant moi, souriant. Jo le suivait à distance portant le bébé. Ils étaient seuls sur le quai en ce dimanche ensoleillé.

      Je les embrasse chaleureusement. Vincent, mon petit homonyme dormait à moitié. Je l'arrache des bras de sa mère et le serre longuement, affectueusement.

      Théo me paraissait plus fringant qu'il y a trois semaines à Paris. Il portait un costume d'été jaune paille qui ensoleillait son teint pâle et accentuait, par contraste, la clarté de ses yeux bleus cristallins. Il avait fêté ses 33 ans le mois dernier mais sa silhouette fine, ses cheveux courts crantés séparés par une raie sur le côté gauche, lui gardaient un aspect juvénile. Je le voyais tel qu'il était à ses débuts professionnels, à quinze ans, à la galerie Goupil de Bruxelles. Il n'avait guère changé.

      Jo était resplendissante. Sa longue robe mauve était surmontée d'un col en fine dentelle qui lui enserrait gracieusement le cou et redescendait en s'évasant jusqu'à mi-poitrine. Quelques restes d'embonpoint dus à l'accouchement récent étaient dissimulés par une large ceinture claire, très serrée à la taille. Elle était coiffée d'un petit chapeau garni de roses pompon dont elle avait soigneusement assortie la couleur à sa robe. Deux rubans noués sous le menton lui encadraient le visage.

      Je les précède jusqu'à la carriole en gardant mon neveu serré contre moi. Ses yeux incisifs me fixaient sans inquiétude.

      - Vous me faites un immense plaisir, leur dis-je en les aidant à monter. Depuis que j'ai appris votre venue, je ne cesse de compter les jours.

      Jo s'installe confortablement dans la voiture, puis se tourne vers moi, enjouée :

      - Tu respires la santé ! L'air d'Auvers semble te convenir à merveille ! A Paris, je te trouvais déjà bien, mais cette fois je peine à te reconnaître avec ce teint bronzé...

      - Je suis bien Jo... Je ne vous remercierai jamais assez de m'avoir envoyé dans cette région pleine de charme et de m'avoir permis de faire la connaissance du docteur Gachet qui est déjà un grand ami.

      Vincent Willem ne me quittait pas du regard. Qu'il est beau, pensai-je ? Les paroles que Jo m'avait écrites l'été dernier à Saint-Rémy lorsque j'étais seul, désespéré, me revenaient en mémoire. Elle m'annonçait qu'elle était enceinte et espérait que son enfant ressemblerait au portrait du bébé du facteur Roulin que je lui avais envoyé. Prostré dans la solitude de l'asile, j'avais appris ses paroles par cœur : « De ma place, lorsque je suis assise à table, je regarde le tableau et vois les grands yeux bleus, les jolies petites mains et les joues rondes de l'enfant. J'espère quebébé-roulin.jpg le nôtre sera aussi costaud et beau que celui-là et que son oncle fera un jour son portrait. »

      Je dépose avec regret Vincent Willem sur les genoux de sa maman et tire sur la bride du cheval. Celui-ci hésite un moment et prend la direction de la rue Rémy, presque par habitude. Je savais que la rue Rémy menait directement à la rue des Vessenots, sans avoir à repasser par le centre ville. Le soleil, généreux à cette heure, me chauffait la nuque. Jo ajusta le bonnet du bébé afin de le protéger.

      Nous parlions joyeusement. Un nid de roitelet, que j'avais ramassé sous un peuplier en venant, amusait beaucoup Vincent Willem. Je lui avais donné. Ses petits doigts enfonçaient la paille. Assis à mes côtés, Théo ne cessait de faire des remarques et se retournait sur tout ce qu'il voyait. Le paysage verdoyant de chaque côté de la route lui rappelait notre Hollande natale.

 

 V. Van Gogh – Le bébé Marcelle Roulin, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

          

      Des champs de colza formaient de grands espaces jaune vif ondulant au vent. Gorgés de soleil, ils dégageaient une lumière miroitante qui nous éblouissait. Par endroit, des coquelicots envahissaient les cultures de tâches de sang indélébiles. Il n'avait pas plu et les terres étaient sèches. Les roues de la voiture soulevaient une fine poussière qui se reposait longtemps après notre passage.

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     Vincent Van Gogh – Maison à Auvers (avec champ de blé), juin 1890, The Philips Collection, Washington

       

      Théo huma délicieusement des effluves de purin frais s'échappant d'une ferme aux murs récemment crépis. L'air me caressait le visage. Je l'aspirai en bombant le torse, heureux de les avoir avec moi tous les trois.

 

A suivre...

 

Projet    Mise en oeuvre du projet   1. Le retour de Provence   2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval 

   

11 février 2009

VAN GOGH A AUVERS - 9. Le portrait du docteur Gachet

 
Suite…


Mercredi 4 juin 1890.



      Mon matériel sur le dos, je longe la Grande Route et avance en direction de la gare.

      Curieux bonhomme ce Martinez ? Son numéro de clown, ce midi à table, fut somptueux.

      Nous venions de terminer notre soucoupe de fraises. Notre conversation avait porté sur ses origines familiales. Contrairement à ce que pensait l’aubergiste, celles-ci n’étaient pas espagnoles, mais cubaines. Il était arrivé en France très jeune avec ses parents et n’avait plus quitté ce pays qui l’avait adopté. Nous décidâmes de n’en souffler mot à personne. Après tout les cubains avaient bien de lointains ancêtres espagnols ?

      A la fin du repas je ne sais qu’elle mouche le piqua ? Excès de nourriture ? Cet homme mangeait trois fois plus que moi. Excès de vin ? Il avait vidé seul une bouteille de ginglet, ce vin régional qui se buvait trop facilement. Soudainement, il saisit délicatement les primevères disposées dans un verre sur notre table et se les planta méticuleusement, une à une, dans son épaisse barbe. Il se leva ensuite et se mit à faire joyeusement le tour de la grande salle de l’auberge grimé de cette façon. Il faisait des minauderies de jeunes filles, des gestes graciles de danseuses, accompagnés de petits sauts de cabris qui, compte tenu de sa corpulence, étaient du plus haut comique. Les convives étaient amusés et surpris. C’était la première fois que je le voyais ainsi. Un gamin de cinquante ans… La jeune servante Alice et madame Ravoux riaient à gorge déployée sous l’œil courroucé de l’aubergiste qui enrageait à chaque nouvelle pitrerie du pseudo espagnol.



      Aujourd’hui, j’ai décidé de peindre l’église d’Auvers. J’ai pris soin, avant de partir, de découper soigneusement un morceau de toile suffisamment grand et de le monter. Le long de la route, les fleurs des marronniers que j’ai peints récemment perdent de leur superbe. De fins pétales recouvrent le sol de taches roses et blanches.

      J’ai pris du retard car Martinez, calmé et satisfait de son effet burlesque, a tenu, avant que je parte, à ce que je lui montre mes oeuvres stockées dans la souillarde.

   C’était la première fois qu’il les voyait. Ce ne fut pas une franche approbation. Plutôt la réserve polie que je connaissais si bien. Seuls, les marronniers ne semblèrent pas lui déplaire ? Il n’eut pas un seul regard pour le jardin du docteur, un fouillis de plantes du midi : aloès, cyprès, soucis, que j’avais croqués la semaine dernière.

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V. Van Gogh – mai 1890, Le jardin du Dr Gachet, Musée d’Orsay, Paris

                                                                                           V. Van Gogh – juin 1890, Roses et anémones, Musée d’Orsay, Paris

         Mes trois dernières toiles, encore toutes fraîches, n’eurent droit qu’à un regard dubitatif accompagné d’exclamations qui se voulaient aimables : « C’est vigoureux… Vous n’êtes pas avare de couleurs… Cet homme sur ce portrait à l’air bien triste… Alertes, les tonalités de votre vase de fleurs ! »

      Ce vase de fleurs… Dimanche, après le repas, Marguerite avait cueilli dans le jardin quelques roses et des anémones. Elle les avait agencées savamment dans un vase en grès japonais bleuté décoré d’oiseaux et de branches de fleurs, en me disant : « Vincent, pourriez-vous me peindre ce bouquet… les roses sont mes fleurs préférées. » Sa voix avait des intonations enfantines qui me touchaient. Je m’étais mis au travail de suite.

      Son comportement à mon égard était devenu plus accueillant. Pour la première fois, ce jour là, j’avais senti que ma présence ne la gênait plus. Elle avait abandonné cette moue dédaigneuse habituelle en ma présence et supportait mon regard lorsque je lui parlais.

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Vincent Van Gogh – Marguerite Gachet dans son jardin, juin 1890, Musée d’Orsay, Paris

 

      Le même jour, ma palette étant encore chargée de pâte, je fis une étude rapide du jardin devant la maison : un mélange de rosiers blancs, de capucines, de vignes et autres plantes sauvages. Marguerite accepta de poser. J’eus vite fait de croquer sa mince silhouette blanche égarée au milieu de la verdure. Son large chapeau jaune pâle allumait des flammèches claires dans sa chevelure. Elle penchait la tête pour respirer une fleur. Par instant, pour se détendre, elle abandonnait la pose et se tournait vers moi. Il me semblait qu’elle esquissait un timide sourire dans ma direction. Je lui rendais discrètement sans relâcher mon attention sur l’étude.



      En marchant, je songeai aux paroles du docteur.

      Lorsqu’il était venu voir ma peinture à l’auberge la semaine dernière, le brave homme s’était littéralement enthousiasmé pour deux toiles peintes à Saint-Rémy que j’avais ramenées dans mes bagages. L’une était une arlésienne, dont j’avais exécuté plusieurs versions d’après un dessin de Gauguin de mon amie madame Ginoux à Arles. L’autre était mon autoportrait en blouse de peintre peint dans des tonalités froides. Mon vêtement était lilas clair. Seules, ma barbe rousse et mes cheveux réchauffaient l’ensemble.

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Vincent Van Gogh – Autoportrait, 1889, Musée d’Orsay, Paris

    Les paroles du médecin raisonnaient dans ma tête. C’étaient des compliments sincères, des commentaires élogieux, non feints, tout l’inverse des exclamations polies de Martinez tout à l’heure : « Vos toiles ont une vigueur incroyable... Il y a une force dans la couleur, le trait… Votre frère avait raison, cette technique est réellement révolutionnaire... Je ne saurais à qui la comparer ?… Vincent, vous me feriez un immense plaisir si vous acceptiez de me faire un portrait dans ce style si original ! »

      Je n’avais pu refuser devant une demande aussi enflammée.

      Le portrait avait été terminé chez le docteur, hier mardi.

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Vincent Van Gogh – Portrait du docteur Gachet (avec livres et branche de digitale), juin 1890,

Première version, Collection particulière


      Je le revoyais, assis à sa table de jardin rouge, habillé d’un frac bleu sur un fond de collines cobalt, le coude appuyé sur deux livres orangés.  Devant lui, une branche de digitale pourpre symbolisant sa spécialité d’homéopathe penchait dans un verre. Son visage couleur brique était surmonté d’une curieuse casquette blanche laissant dépasser de chaque côté quelques touffes de cheveux roux. Je lui avais fait une tête moderne, de notre temps. Son expression présentait sa mélancolie habituelle.

  

    J’accélère le pas. Le déplaisir évident exprimé par Martinez devant ma peinture m’attristait. Contrairement au docteur, il n’avait pas compris… Un de plus, j’avais l’habitude… Pourquoi mon travail dérangeait-il autant ?

    La gare dépassée, je passe devant le pont à armatures métalliques flambant neuf qui enjambe l’Oise. Les méandres verdoyants de la rivière s’éloignent vers la commune de Méry. Je m’engage résolument sur le chemin pentu montant vers l’église.

      Le soleil se couchant tard, j’étais déjà venu hier soir après manger pour repérer les lieux. Cette église perchée sur un coteau dominant la ville, avait une grandeur qui m’intriguait.

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      Je repensais au tableau que j’avais fait autrefois du vieux clocher de Nuenen et de son cimetière de paysans : des croix en bois piquetées au hasard rappelaient que quelques pauvres bougres qui avaient remué la terre toute leur vie, reposaient là dans cette même terre nourricière au milieu de l’herbe et des fleurs sauvages. J’avais voulu dire que la mort et l’enterrement dans ces campagnes étaient des choses toutes simples, simples comme la chute des feuilles à l’automne.

      

V Van Gogh – La vieille tour de l’église de Nuenen, 1884, Fondation E.G. Bührle, Zurich

 

      C’était ma première visite dans la petite église d’Auvers. En entrant, ce soir là, une clarté DSC00475.JPGtamisée l’éclairait faiblement. Ce fut une vraie surprise ! Je m’attendais à voir l’intérieur étroit, austère, de nombreuses églises de village et je me trouvais dans une cathédrale : une nef profonde surmontée de voûtes en ogive d’une grande pureté ; en hauteur, de chaque côté de la nef et sur toute sa longueur, de gracieuses galeries à colonnettes. Des chapiteaux décorés de motifs à fleurs d’une grande sobriété soutenaient l’édifice. L’équilibre de l’ensemble s’apparentait, en évidemment moins monumental, à l’ordonnancement de Notre-dame de Paris que je visitais souvent lorsque j’habitais chez Théo. Leurs constructions devaient d’ailleurs dater de la même époque.

      Des touffes de ravenelles et de valérianes odorantes courent le long du chemin menant à l’église. A distance, celle-ci se dresse, majestueuse, au-dessus d’un mur renforcé d’épais contreforts, reste d’anciens remparts fortifiés qui devaient la ceinturer au Moyen Age. Je longe le mur qui la contourne et s’élève avec la route.



      L’église m’apparaît. Le soleil en s'inclinant dépose une ombre violette sur sa façade ainsi que sur la bande de pré fleuri à ses pieds.



A suivre…

 

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur

4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe

9. Le portrait du docteur Gachet

  

19 janvier 2009

VAN GOGH A AUVERS - 8. L'homme à la pipe

 

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Vincent Van Gogh – dessin aquarellé Vieille vigne avec paysanne, mai 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

Suite...

Dimanche 25 mai 1890.



      La fraîcheur bienfaisante des tilleuls atténuait la lourdeur de l’air. Le clapotis d’un canard dans la mare nous parvenait. Quelques notes de piano s’échappaient de la maison.

      Gachet pose sa pipe sur la table, se tourne vers moi, hésite, puis se décide :

      - Avez-vous déjà réalisé une eau-forte ?

      - Non ! J’ai dessiné quelques lithographies sur la pierre autrefois en Hollande. Je n’ai pas insisté. A cette époque, ma priorité était uniquement d’apprendre mon nouveau métier de peintre.

      - Cela vous plairait d’en faire une, me dit soudainement le docteur d’un ton enjoué qui cachait mal son excitation ?

      Je rallume lentement ma pipe. Je comprenais mal où il voulait en venir. Depuis longtemps, je souhaitais expérimenter ce procédé de reproduction, mais je repoussais toujours à plus tard. Si ma santé avait été meilleure ? Théo m’envoyait parfois des gravures. Elles étaient très appréciées par sa clientèle. Sa galerie s’était spécialisée dans la gravure d’eaux-fortes d’après les maîtres anciens et modernes. J’aimais celles réalisées par Pissarro et Guillaumin. Du beau travail…

      Le docteur me laissait à mes réflexions. Son agitation était perceptible et il me la communiquait. Des bourgeonnements nuageux commençaient à envahir le ciel annonçant un orage pour la soirée.

      - Vincent, je vous donne la possibilité de tracer une eau-forte maintenant. Je vous fournis une pointe, une plaque de cuivre et vous dessinez ce qui vous plaira. J’ai hâte de vous voir au travail…

      Paul, qui s’était éloigné vers la falaise, revenait lentement vers nous. Il s’arrêtait à chaque rose qui longeait le chemin pour en humer le parfum. Je le voyais tirer délicatement sur une tige, plonger son nez dans les pétales, aspirer fortement les yeux fermés, puis repousser la fleur délicatement pour passer à la suivante.

      Son père crie d’une voix forte :

      - Paul, on pourrait prendre une plaque pour que Vincent nous dessine quelque chose !

      Le gamin devait être habitué à cette demande car il rejeta d’un geste sec la fleur qu’il respirait goulûment et s’élança en courant dans ma direction.

      - Oh oui Vincent, me dit-il, empourpré ! Acceptez ! Je vais chercher une plaque ! Vous pourriez dessiner papa en portrait fumant sa pipe.

   Il prit mon mouvement de tête pour une acceptation et partit précipitamment vers la maison. Madame Chevalier qui venait pour débarrasser la table le vit passer comme un obus. Je souris en la voyant faire une grimace apeurée.

      - Il n’a rien de grave, dit-elle ?

      - Ne vous inquiétez pas, dit le docteur, sa précipitation est seulement due à la joie qui l’anime. Vincent va réaliser sa première eau-forte !

      La table est vite débarrassée. Paul revenait déjà apportant le matériel nécessaire à la réalisation de mon futur chef-d’oeuvre. Il dépose le tout sur la table et attend, fébrile.

      Gachet s’adresse à moi d’un ton professoral :

      - Vincent, vous devez connaître la technique de l’eau-forte, mais je me permets de vous l’expliquer à nouveau sommairement… C’est un procédé de gravure en creux dont l’origine remonte à plusieurs siècles… Voici une pointe sèche. C’est un outil bien aiguisé avec lequel vous allez pouvoir exercer votre art directement sur la plaque de cuivre qui a été enduite d’un vernis spécial. Lorsque vous aurez terminé le dessin, nous ferons mordre la plaque dans un bain d’acide dilué d’eau, d’où le nom d’eau-forte… Le miracle va s’accomplir ! L’acide attaquera la plaque uniquement aux emplacements où le dessin sur le vernis a mis à nu le métal. La plaque, nettoyée de son vernis, permettra ensuite de reproduire des estampes sur papier en quantité.

      J’écoutais le docteur religieusement. Paul, et même madame Chevalier qui était restée, affichaient une mine grave.

      Paul me tend la plaque et la pointe. Il s’assoit à mes côtés.

      Gachet se cale bien droit dans son fauteuil, puis prend la pose légèrement penchée sur un côté, son bras droit replié reposant sur l’accoudoir. Il aspire sa pipe qu’il tient entre l’index et le majeur, le regard dans le vague. Des volutes de fumée s’échappaient du fourneau et s’enroulaient par instant autour de ses cheveux roux ébouriffés formant comme une auréole. Je le trouvais presque beau.

      La pointe tranchait le vernis sans bruit en y laissant sa trace. Cela ne me posait guère plus de difficulté qu’un dessin sur papier. Je travaillais rapidement sous l’œil admiratif de Paul. Le docteur avait l’habitude de poser car il ne bougeait pas, attentif à mes gestes. Parfois, son regard fixait la plaque pour vérifier l’avancement de l’esquisse.

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Cuivre de l'eau-forte de Vincent Van Gogh, mai 1890, Louvre, Paris


      Une heure après mon premier trait malhabile, le dessin était terminé. Je rajoute un arbre maigrichon sur le côté, un treillage devant l'horizon, et rends la pointe à Paul. Le docteur pose sa pipe, se lève et vient contempler son portrait.

      - Superbe pour un premier essai, dit-il, satisfait ! On ne va pas s’arrêter là !

      Gachet regarde Paul d’un air malin. Je compris à leur œillade complice que le père et le fils avaient la même pensée.

      J’étais étonné d’avoir fait le dessin aussi facilement. Madame Chevalier m’apporta une boisson fraîche que j’avalai d’un trait.

      Paul repart aussi vite que la première fois vers la maison et en ressort tenant à deux mains un récipient cylindrique qu’il avait empli d’acide et d’eau. Gachet y plonge la plaque, sans tenir compte de mon anxiété à la vue de mon œuvre disparaissant dans le liquide. J’en profite pour me bourrer une pipe.

      Au bout d’un moment, le docteur, sûr de ses gestes, retire la plaque du bain et la rince à l’eau claire. Les dernière traces de vernis nettoyées, il scrute l’objet attentivement, le montre à Paul et me le tend. L’acide avait profondément mordu le métal et les traits de mon dessin, même les plus fins, les moins appuyés, s’étaient incrustés dans le cuivre comme si je les avais tracés directement.

      Plutôt fier, je pose la plaque sur le bord de la table et serre fortement les mains du docteur et de Paul.

      - Vous ne croyez quand même pas que la journée est terminée, s’exclama Gachet en arborant le sourire farceur d’un garnement qui s’apprête à faire une bonne blague ! Le résultat est excellent, mais seul l’impression sur papier permettra de juger de l’effet final.

      « Youpi ! » Paul prend son élan et saute en l’air en hurlant. Deux enfants ? Le père et le fils riaient comme des fous devant mon expression interloquée. Paul entame une sorte de danse indienne autour de moi, bientôt suivi par son père. Je me posais de sérieuses questions sur leur état mental jusqu’à ce que je réalise l’étendue du traquenard dans lequel j’étais tombé.

      Paul m’attrape une main et m’entraîne en courant vers la maison. Le docteur nous suivait. Les marches de l’escalier jusqu’à l’atelier furent avalées deux par deux. Je faillis faire tomber la plaque que je serrais précieusement.

      En entrant dans l’atelier, le docteur, essoufflé, redevient sérieux. Il encre méticuleusement le métal gravé, l’essuie pour enlever l’encre superflue et le dépose sur la presse. Il installe un papier légèrement humidifié. Il n’y avait plus qu’à faire tourner les pales de la grande vis en bois pour actionner le rouleau de la presse.

      Je suivais tous les gestes de Gachet avec le regard émerveillé d’un jeune élève. La première épreuve en noir était intéressante, mais sale et boueuse.

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V. Van Gogh – gravure n° 22 L’homme à la pipe, mai 1890, Rijksmuseum Kröller-Müller, Otterlo

61 épreuves de cette unique eau-forte de Vincent ont été recensées par le Van Gogh Museum d’Amsterdam


      - L’encre bave sur le papier, dit le docteur. Il faut du temps avant qu’une plaque soit prête pour des tirages de qualité… L’on va utiliser d’autres couleurs.

      Nous restons longtemps devant la presse à faire des essais de couleurs. Des gris, des verts, différents tons d’ocres sont utilisés. Après chaque nouveau tirage, nos cris hystériques saluaient l’événement. Paul me donnait de grandes tapes dans le dos que je lui rendais, si heureux. Un de mes coups, trop violent, le secoua sérieusement.

    Je ne voulais plus que cela s’arrête. C’était mes premières estampes d’aquafortiste et, même si elles n’étaient pas d’un rendu parfait, je les trouvais incroyablement belles. Des perspectives d’avenir envahissaient mon esprit agité. Je pourrai reproduire mes meilleures toiles avec ce procédé ? Mes motifs du Midi... J’en parlerai à Théo dans un prochain courrier ? Mon art sera accessible à tous.

      Le docteur décide d’arrêter nos essais pour ne pas risquer d’abîmer la plaque. Nous dévalons l’escalier, euphoriques, et pénétrons bruyamment dans le salon où Marguerite pianote, indifférente à nos effusions.

      Le docteur disparaît un instant et revient avec une bouteille de vin rosé qu’il stockait au frais dans une des grottes de la falaise. Nous trinquons, le verbe haut. Paul, âgé de16 ans, ne buvait pas habituellement. Son père lui sert un verre qu’il avale d’un trait, assoiffé. Grisé, il monte sur une chaise et lance : « Vincent est… un géant ! ».

      Gachet me raccompagne jusqu’au portail : « A mardi. J’ai hâte de voir vos œuvres, me dit-il, le teint cramoisi. »

      Sur la route du retour, je trouvais beaux tous les passants. J’aimais ce médecin. Nous allions devenir de grands amis.

      Des notes de musique raisonnaient dans ma tête…



A suivre…

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe

 

08 janvier 2009

VAN GOGH A AUVERS - 7. La famille Gachet

 

RAPPEL HISTORIQUE (pour les lecteurs qui ne suivent pas…)

      De retour après 2 années passées en Provence, Vincent van Gogh est arrivé à Auvers en début de semaine, le 20 mai 1890. Auparavant, il a passé 3 jours à Paris chez son frère Théo et a fait la connaissance de Johanna sa nouvelle femme. Théo l’a recommandé au docteur Gachet à Auvers qui l’a trouvé en bonne santé.
      Vincent s’est installé à l’auberge Ravoux, face à la mairie d’Auvers. La chambre est petite mais il se sent bien et commence à peindre les alentours. Il a fait la connaissance à table de Martinez, un peintre un peu fantaisiste que madame Ravoux ne laisse pas insensible.
      Il est invité à déjeuner chez le docteur Gachet, ce dimanche…

 

  

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Vincent Van Gogh – Rue à Auvers, 1890, Ateneumin Taidemuseo, Helsinki

 

 

 

Suite...

 

 

Dimanche 25 mai 1890.




      Midi. La chaleur est déjà lourde, étouffante. Je monte plus rapidement les marches qui mènent à la grande bâtisse du docteur Gachet. L’angoisse qui m’habitait mardi dernier en débarquant à Auvers a disparu. Je me sens léger dans ma vareuse habituelle en coutil bleu, celle que Jo a fait nettoyer le lendemain de mon retour à Paris.

      Des cris venant du fond du jardin stoppent mes pas qui se dirigeaient naturellement vers la porte d’entrée principale. Le docteur venait vers moi à grandes enjambées, la mine joyeuse. Il portait une veste élégante confectionnée dans un tissu trop épais pour cette chaleur. Un gilet de la même étoffe lui serrait le ventre et atténuait un embonpoint bien visible.

      Sa poignée de main est chaleureuse : « Venez que je vous présente à mes enfants. » Nous longeons la maison sur la gauche. L’étroite allée sablonneuse mène près de la falaise qui clôture la propriété. Les enfants du docteur, assis autour d’une grande table en bois installée sous l’ombre dispensée par quelques tilleuls, attendaient le peintre.

      Le docteur fait les présentations :

      - Vous connaissez déjà mon fils Paul ! Depuis ce matin, il ne cesse de me demander si vous allez venir avec votre matériel de peintre. Comme moi, il adore la peinture. Je vois que vous arrivez les mains vides. Vous avez bien fait, avec cette chaleur ! Aujourd’hui c’est fête, vous aurez tout le temps de travailler une autre fois !

      Paul me serre la main gauchement en m’envoyant un « bonjour monsieur » discret de sa voix fine pas encore formée.

      - Tout le monde m’appelle Vincent à l’auberge, dis-je pour détendre l’atmosphère. Peut-être aurez-vous le temps, ces jours prochains, de me faire visiter votre région, Paul ? Cela me ferait vraiment plaisir.

      - Bien sûr monsieur… Euh… Vincent. Je connais quelques coins de toute beauté vers les bords de l’Oise. Je vous y conduirai.

     Le docteur se tourne vers sa fille clouée sur sa chaise. « Ma fille Marguerite, dit-il gêné. » Elle semblait particulièrement intimidée de ma venue. Mon allure d’ouvrier maçon ? Peut-être ma barbe rousse peu engageante que pourtant j’avais soigneusement taillée de frais ce matin ?

      La jeune fille se lève et me tend une main molle en évitant mon regard. Elle est toute menue dans sa longue robe blanche. Un ruban rouge vermillon serré à la taille découpe ses hanches joliment arrondies. Des yeux bleu clair. Je la trouvais très belle. Le soleil accrochait quelques reflets dorés dans ses longs cheveux châtain qu’elle remontait en chignon très haut sur le dessus de la tête.

      Je cherchais des paroles aimables pour la mettre en confiance :

      - Je souhaite devenir votre ami, mademoiselle… Accepteriez-vous de me servir de modèle dans les jours prochains ? Je n’ai encore jamais eu l’occasion de peindre une jeune fille aussi gracieuse que vous.

      Marguerite devint écarlate, décontenancée par ce compliment sincère qui m’était venu spontanément. J’étais navré d’être la cause de cette émotion soudaine. Voyant la confusion de sa fille, Gachet me prend le bras et m’entraîne vers la maison.

      - Venez, nous avons le temps avant de nous mettre à table. J’espère que vous avez faim car madame Chevalier est en train de suer sang et eau devant ses fourneaux pour vous permettre d’apprécier sa cuisine ?

      Il ne me laisse pas le temps de répondre et m’entraîne vers l’arrière de la maison. Je le suis dans l’étroit escalier, contrarié d’avoir troublé la jeune fille. 

      Les deux premiers étages étaient occupés par des pièces d’habitation ou des chambres d’amis. Nous continuons jusqu’en haut. Une petite porte s’ouvrait sur une grande pièce encombrée.

      - Qu’en dites-vous ? Ce lieu était autrefois un grenier que j’ai transformé en atelier. J’y viens le plus souvent possible. Je peux peindre sans être dérangé ou bien faire des travaux de gravure. La presse que vous voyez a déjà beaucoup servi. Elle est plus âgée que moi : 18e... ppressedocteur.jpgeut-être même 17e... Cézanne, Guillaumin, et surtout Pissarro, ont sorti de nombreuses estampes de ses entrailles.

      Une presse ancienne en bois occupait tout un côté de l’atelier. Ses quatre bras inertes lui donnaient le profil d’un moulin à vent au repos. Au mur, des tirages étaient accrochés. Le sol était jonché de grandes feuilles de papier abandonnées en désordre. Des bocaux en verre emplis d’encres et de poudres pharmaceutiques aux tons bigarrés, des pots ou vases de toutes tailles, des statuettes, étaient dispersés sur de vieux meubles rafistolés.

      - Si le cœur vous en dit, cette presse est à vous. Je vous apprendrai à l’utiliser, me dit-il en palpant amoureusement la moulure ouvragée d’un des bras recouvert d'encre séchée.

 

 

   Presse du docteur Gachet

 


        J’étais dans le repère de Gachet. Des toiles, encore humides pour certaines, qu’il avait peintes récemment, n’étaient pas dépourvues de qualité. Je percevais même du talent dans plusieurs d’entre elles. Un paysage hivernal brossé dans des tons ocre était bien senti.

 

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Docteur Paul Gachet – La route d’Auvers, 1881, Musée d’Orsay, Paris



      Je faillis faire tomber une pile de masques en plâtre superposés reposant sur une table.

      - Ne me les cassez pas, mon ami ! Je suis membre d’une société d’anthropologie et je collectionne des moulages de têtes d’assassins qui furent exécutés par le passé. Vous avez entendu parler de Lacenaire, ce criminel, écrivain et voleur ? Voici le moulage de sa tête guillotinée.

      Le docteur prend le portrait grimaçant et le contemple en ricanant. Il le repose, en prend un autre au milieu de la pile, en caresse les formes affectueusement et le remet en place. Quelle horreur ! Ces masques de cadavres blanchâtres m’impressionnaient et m’amusaient. Décidemment, ce docteur était un sacré original !

      Gachet se dirige vers son matériel de peintre : un grand chevalet robuste pour les travaux d’intérieur, un autre plus léger pour le travail en plein air. Répartis dans plusieurs pots, les pinceaux se dressaient par taille, les poils en l’air. Dans la fièvre d’un travail récent, les tubes de couleurs entamés avaient été balancés au hasard sur le sol.

      - Nous aurons l’occasion de revenir. Vite ! Les enfants doivent commencer à s’impatienter dans le jardin. La jeunesse a de l’appétit et n’aime guère attendre !

   Nous redescendons l’escalier précipitamment et rejoignons Paul et Marguerite. La jeune fille semblait remise de son émotion et me présenta madame Chevalier, sa gouvernante, une brave femme qui arrivait lourdement chargée d’une soupière de potage fumant dont elle emplit chaque assiette à ras bord.



      Les claquements des cuillères sur la porcelaine lancèrent le repas. Gachet, visiblement enchanté par notre escapade dans son antre, avala son assiette rapidement, s’essuya délicatement les lèvres et me regarda attentivement :

      - Vous êtes dans une forme resplendissante, Vincent ! Je ne doute pas que les petits plats de madame Ravoux soient en train de vous transformer. J’ai déjà eu l’occasion de manger à l’auberge. C’est une fine cuisinière. Et si jolie... Ne vous avais-je pas dit que l’air de la région pouvait faire des miracles ?

      - Vous aviez raison docteur, dis-je en souriant. Vos remèdes de bonnes femmes me réussissent. Je n’ai pas souvenir de m’être senti aussi bien dans mon corps et dans ma tête. Je respire… Je ne remercierai jamais assez mon frère Théo et Camille Pissarro pour m’avoir permis de faire votre connaissance.

 

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Camille Pissarro – Paysage à Chaponval (Auvers), 1880, Musée d’Orsay, Paris



      - Camille Pissarro… Un grand talent ! C’est le patriarche des peintres impressionnistes ! Il est le seul à avoir participé à toutes les expositions du groupe jusqu’en 1886. Il m’a donné un charmant paysage de neige que j’ai mis en bonne place au salon… A propos Vincent ! Votre frère m’a appris que vous aimiez Monticelli, cet original peintre marseillais au style si particulier. Je l’ai rencontré une fois, il y a bien longtemps à Marseille, et je regrette encore de ne pas avoir ramené une de ses toiles.

 

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Adolphe Joseph Monticelli – Soleil couchant, 1883, National Gallery, Londres



      Je terminais ma soupe et allais m’attaquer au plat de crudités. Le nom de Monticelli me fit réagir.

      - Je ne savais pas que vous appréciez Monticelli, docteur ? Il est le peintre avec lequel je m’identifie le plus. Un père… Un frère… Un peu toqué ! J’ai vu plusieurs toiles superbes de lui au musée de Montpellier. Ces empâtements jetés brutalement sur la toile… Il voyait le midi en jaune... en orangé… en soufre… Seul Delacroix savait orchestrer les couleurs à ce point. En Provence, je m’étais promis de me promener sur la Cannebière vêtu comme lui dans un portrait : un immense chapeau jaune, un pantalon blanc, une veste de velours noir, des gants jaunes, balançant d’un air méridional une canne de roseau… Je fus attristé lorsque j’appris sa mort peu de temps après mon arrivée à Paris, au cours de l’année 1886. L’alcool et les bonnes choses de la vie… Pour moi, le petit bonhomme vit encore.

 

 

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Monticelli – Vase avec fleurs, 1875, Van Gogh Museum, Amsterdam 

                                                                     V. Van Gogh – Vase avec asters, 1886, Van Gogh Museum, Amsterdam


     

      Paul, affamé, ne s’intéressait pas à notre conversation. Marguerite boudait au bout de la table. Placé face à moi, le regard azur du docteur rencontra le mien :

      - J’espérais que vous m’amèneriez un ou deux échantillons de votre peinture, Vincent ! Depuis que votre frère m’a parlé de votre technique révolutionnaire, ma curiosité s’est aiguisée. Me ferez-vous le plaisir de revenir après-demain, mardi, avec votre matériel de peintre ? Vous pourriez vous installer dans le jardin.

daubigny.jpg      - D’accord pour mardi, docteur ! Le charme sauvage de votre jardin va certainement m’inspirer... J’ai longé la propriété de madame Daubigny sur la route qui mène à l’auberge. Ravoux m’a appris qu’elle n’avait pas quitté Auvers depuis la mort de son mari. Vous connaissez certainement cette dame ? Je serais très heureux si vous pouviez lui parler de moi. J’aimerais peindre sa maison et son jardin.

     - Aucun problème Vincent ! Je visite régulièrement madame Daubigny en tant que médecin et ami de longue date du couple. C’était un peintre d’une grande finesse poétique, mort trop vite. Il possédait un bateau appelé « le Botin » qui lui permettait de saisir sur l’Oise et la Seine, au fil de l’eau, des effets lumineux. Madame Daubigny sera heureuse de vous connaître.

 

Buste de Daubigny à Auvers

 

soleilcouchantoise.jpg

Charles-François Daubigny – Soleil couchant sur l’Oise, 1865, Musée d’Orsay, Paris


      La conversation dévia ensuite sur la vie du docteur, sa femme décédée jeune dont il ne s’était jamais consolé, ses études de médecine, son diplôme de docteur obtenu à Montpellier.

      Ce repas était interminable. C’était au moins le cinquième plat. Lorsque mon assiette était vide, la tyrannique cuisinière me lançait : « Je vois avec plaisir que vous avez bon appétit, monsieur Vincent… Un peu plus ? ». Je n’osais refuser. Je n’avais jamais supporté les repas copieux. Souvent, dans les périodes de disette, un quignon de pain, des fruits ou quelques olives, faisaient l’affaire.

      Je constatais que le verre du docteur n’était jamais vide.

      - Je ne vous ai pas montré ma ménagerie, dit-il, rougeaud ! Il me reste sept ou huit chats, cinq chiens ainsi qu’un poulailler, et même un paon qui se promène souvent librement dans le jardin. J’adore les bêtes. Elles sont supérieures aux humains ! C’est pourquoi, je suis adhérent de la société protectrice des animaux…

      A la demande de son père, Marguerite me fit visiter les grottes nichées dans la falaise derrière la maison, aménagées spécialement pour les animaux. Manifestement, il s’agissait d’une corvée pour elle. J’étais heureux qu’elle daigne enfin s’intéresser à moi. Elle n’avait pratiquement pas sorti un mot de tout le repas.

     Le docteur somnolait lorsque nous revînmes. Il semblait avoir des difficultés à digérer le trop copieux repas de madame Chevalier. Nous apercevant, il prit sa pipe et l’alluma pensivement. Je sortis la mienne, la bourrai et m’assis à côté de lui. Marguerite s’éloigna mollement vers la maison pour travailler son piano.

      Nous aspirons nos calumets dans un même élan fraternel.

 


A suivre…

 

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet

 

 

 

 

16 novembre 2008

VAN GOGH A AUVERS - 4. L'installation dans le village

 

Suite…



Mardi 20 mai 1890.

 

      Gachet ouvre violemment la porte de l’auberge Saint-Aubin.

      Dès qu’il nous voit entrer, le patron du café apostrophe le docteur :
  
      - Bonjour citoyen ! Vous m’amenez le peintre dont vous m’avez parlé ?

      Ma tenue vestimentaire et mon apparence bohême ne semblaient laisser aucun doute sur ma profession.

      Le cafetier avait bu. Sa face était empourprée.

      - C’est bien lui, dit le docteur en me regardant. Il arrive d’aujourd’hui. Votre chambre est toujours disponible j’espère ? Vous allez lui faire un prix ! Les peintres ne sont guère riches !

      L’homme me scrute, cherchant le tarif le plus adéquat à ma position.

      - Je peux vous faire la chambre et les trois repas pour 6 francs par jour me dit-il en déposant deux verres de bière sur le comptoir. Ici, vous serez chez vous. Le coin est tranquille et la campagne environnante regorge de sites pittoresques.

      - C’est trop cher, dis-je d’un ton sec.

      Les deux hommes se regardèrent surpris par la brièveté de ma réponse.

   Le cafetier hésite un instant et reprend d’une voix moins forte que précédemment :

      - Je ne peux descendre en dessous de 6 francs. C’est déjà inférieur à mes prix de pension habituels en cette saison. Mais puisque vous êtes un ami du docteur Gachet… Beaucoup de personnes cherchent un logement en ce moment… Réfléchissez…

      J’attire le docteur un peu à l’écart et lui explique avoir trouvé en venant une auberge en face la mairie pour moitié moins cher. Son allure embarrassée montrait qu’il ne comprenait pas vraiment les raisons de mon choix. Il n’insista pas devant mon regard décidé qui le fixait sombrement et lui laissait comprendre que ma décision était prise. « Si l’essai n’est pas concluant, je pourrais toujours revenir ici, lui dis-je doucement. »

      - Désolé, dis-je laconiquement à l’aubergiste, je ne peux payer cette somme.

      Il me regarde étonné. Sa face rubiconde perle de sueur. Le sourire jovial qu’il arborait à notre arrivée l’avait quitté. Nous finissons nos bières précipitamment et sortons.

      Nous reprenons la route en sens inverse. Je quitte le docteur devant son portail. Il semble contrarié.

      - Je vais tenter de suivre vos recommandations, dis-je sans tenir compte de sa mine renfrognée. Vous avez raison, cette ville me plaît et je crois que toutes les conditions sont réunies pour un séjour réussi. Je suis vraiment heureux de vous avoir rencontré. Merci pour l’invitation de dimanche. J’arriverai vers midi.

      Je redescends la route caillouteuse vers le centre d’Auvers. Je prends le temps de flâner le long des ruelles en repérant au passage mes futurs sites de travail.




      Le soleil s’effaçait derrière la façade du café de la Mairie dont les toits découpaient une ombre orangée sur la route. J’entre à nouveau. Quelques clients attablés me regardent puis reprennent leur conversation. Comme le patron de l’auberge Saint-Aubin tout à l’heure, ils ne semblaient aucunement surpris par ma tenue d’ouvrier maçon et mon allure originale. Les peintres faisaient partie du paysage habituel de ce genre d’établissement.


sallecaféravoux.jpg      J’enveloppe la salle du regard. Etonnant… Je comprenais pourquoi ce lieu m’avait plu instinctivement lors de ma première visite en début d’après-midi. Il ressemblait à s’y méprendre à l’intérieur du café que j’avais peint un soir à Arles : le comptoir couvert de bouteilles, le poêle sur un côté, les tables longeant le mur, les chaises en paille usagée, de larges lampes au plafond, et puis ce même billard au tapis râpé verdâtre au fond de la salle. Seul les murs ne présentaient pas ce rouge intense que je m’étais régalé à étaler sur la toile.

                        

             Photo  salle du café vers 1950

 

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  V. Van Gogh - Le café de nuit place Lamartine, Arles, 1888, Yale University Art Gallery, New Haven


      Derrière son comptoir, l’aubergiste est occupé à verser dans un verre arrondi un liquide grenat qui ne peut être que du vin. Je m’approche :

      - J’ai réfléchi. J’accepte les conditions de la pension que vous m’avez proposées à 3,50 francs repas compris. Je n’ai avec moi que mon baluchon et mon matériel de peintre que je reprendrai à la consigne de la gare dans la soirée. Je risque de manquer de place pour entreposer mes toiles et quelques meubles que je dois recevoir bientôt. Mais on verra par la suite…

      L’aubergiste termine de remplir tranquillement plusieurs verres avant de lever les yeux vers moi. Sa figure arrondie exhibe toujours le même sourire :

      - Je suis content de vous compter parmi mes pensionnaires. Vous allez vous plaire chez nous. Je vous mettrai à table avec un autre peintre… vous pourrez échanger. Je m’appelle Ravoux et je ne suis installé comme aubergiste à Auvers que depuis l’année dernière… Ah ! Pendant que j’y pense ! Une recommandation que je fais à tous mes nouveaux clients : je ne sers pas d’absinthe chez moi. Cette boisson cause trop de ravage ! Par contre le vin est à volonté. Celui-là je le connais, il ne fait aucun mal. Suivez-moi, je vais vous montrer votre chambre. Le dîner est servi à 19 heures.

escalierauberge.jpg      Nous traversons la salle jusqu’à la petite porte du fond, derrière le billard. Je le caresse au passage pour sentir la texture du tissu velouté sous mes doigts. L’étroit escalier nous mène au deuxième étage. La chambre, face à l’escalier, est une étroite mansarde qui donne sous le toit en pente. Peu de meubles : une large commode, une chaise, une table en bois recouverte de marbre blanc, une petite glace accrochée au mur, une cuvette et un broc pour la toilette. Le lit en fer ferme l’angle du mur derrière la porte. Face à lui, une lucarne encastrée dans le toit éclaire faiblement. Je me fis la réflexion que je ne pourrais rester bien longtemps dans un lieu aussi étroit.

      - Je vais m’installer, dis-je en posant mon baluchon sur le lit. Comme il est tôt avant de dîner, une promenade dans le centre d’Auvers me mettra en appétit et me permettra de reprendre mon matériel à la gare. C’est drôle ! Votre mairie, en face de l’auberge, me rappelle celle de mon enfance avec son aspect carré et le même clocheton pointu. J’ai presque l’impression d’être chez moi !

      Ravoux redescendit l’escalier. Je lui criai :

      « J’ai oublié de vous dire que je suis hollandais. Je m’appelle Vincent Van Gogh, mais il est plus facile de dire Vincent. »

 

 

 Mercredi 21 mai 1890.



      Un ciel diaphane, bleu pâle, de ce bleu délavé d’Ile-de-France que je retrouve avec plaisir. Perchés au-dessus de moi, de fins cumulus circulent lentement. Je me suis installé dans la plaine face à une colline rocailleuse assez haute. Quelques arbres dressés sur son sommet dentèlent le ciel.

      Je me suis levé tôt ce matin. Le petit déjeuner fut rapidement avalé. J’étais pressé de me remettre au travail. Mes premières peintures dans ma nouvelle région... Le patron de l’auberge m’a indiqué ce lieu-dit appelé le Gré, en plein hameau de Chaponval.

      Pour venir, j’ai pris la route qui passe devant la maison du docteur. Curieux docteur ? Lorsqu’il parle de Lille, sa ville natale, sa figure triste s'éclaire ?  Quelle drôle d'idée de signer ses peintures en utilisant l'ancienne appellation flamande de cette ville : Van Ryssel ? Je resterai ami avec lui…

landscape-with-cottages.jpg

V. Van Gogh – Paysage boisé, mai 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam


      Assis devant mon chevalet, je brosse à grands traits vigoureux la vue qui s’offre à moi. J’en ai déjà fait une esquisse sur papier en arrivant. L’angle de vue était plus éloigné. Sur la toile, j’ai supprimé des arbres par rapport au dessin : au premier plan, un large champ de pois fleuris, du blé ; à distance, quelques maisons paysannes aux vieux toits de chaume moussus comme on en rencontre un peu partout par ici ; en fond, derrière les chaumières, la colline verdoyante amorce son ascension.

    Je vois le Nord avec un œil différent depuis mon retour. Les couleurs environnantes sont très douces, sans agressivité. Rien à voir avec celles du midi si intenses qui m’éblouissaient parfois.

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                                         Vincent Van Gogh – Les chaumières, mai 1890, Musée de l’Ermitage, Leningrad


      J’arrête de peindre. Je me lève, prends du recul par rapport à la toile, la fixe, penche plusieurs fois la tête d’un côté et de l’autre. C’est bien… J’ai volontairement rompu les tons : un jaune pâle mixé de différents verts pour les pois et le blé ; des ocres verdâtres sur les toits de chaume, sauf ceux de droite dont j’ai laissé le rouge orangé franc. J’ai mis un violet clair sur les murs légèrement ombrés des maisons. Comme je les vois bien les violets ici ! Je récupère mon pinceau, attrape du bleu de Prusse sur ma palette et en sabre le haut du ciel par endroit.

     Je lève la tête et examine à nouveau les chaumières. Etonnamment, malgré l’agréable douceur printanière, une spirale fumante s’échappe d’une des cheminées et ondule lentement jusqu’au sommet de la colline. D’une touche légère, je rajoute une traînée de blanc au-dessus de la cheminée et pose le pinceau satisfait du résultat.

      Il y a bien longtemps que je ne me suis senti aussi bien. Une agréable impression de fraîcheur monte dans mon corps, comme si une nouvelle jeunesse s’infiltrait en moi malgré mes 37 ans récents. Ma respiration est ample. J’observe les mouvements de ma poitrine qui monte et descend lentement, régulièrement.

      Le paysage paisible que j’ai devant les yeux me charme. Ces chaumières ont un aspect désuet… pour combien de temps encore ?

      Auvers est d’une beauté surprenante ! Sur le plan de la commune dont je me suis servi pour venir, j’ai vu que la ville s’étirait sur huit kilomètres le long des rives de l’Oise, du hameau de Butry jusqu’à la commune de Pontoise. Tout au long de la route principale, je n’ai vu que des jolies villas, des maisons bourgeoises, des fermes, de vieilles chaumières comme celles dont je viens de terminer le portrait. Et puis la nature, de la vraie campagne qui explose de partout à cette période : arbres en fleurs, vergers, boqueteaux, champs cultivés à perte de vue. C’est vraiment beau…

      Je plie mon chevalet, range mon matériel, accroche la toile humide et observe à nouveau, debout, attentif. Je m’imprègne de ce silence. Partis d’un bosquet sur ma gauche, quelques oiseaux survolent les maisons et s’enfoncent dans un nuage au loin. Quelque chose me dit que je vais faire de grandes choses ici.

      Des parfums circulent. Il y a un bien-être dans l’air… Un calme à la Puvis de Chavannes. J’ai envie de chanter, de libérer mes poumons de cette oppression qui me gêne depuis trop longtemps. Le docteur a raison, je vais m’exprimer totalement dans ce village. Une étrange connivence s’est déjà installée entre lui et moi… Pourquoi ? Je ne sais pas vraiment, mais ce lieu me plait.

      Je redescends la colline du pas ferme et décidé de celui qui est chez lui, à qui cette terre caillouteuse appartient. Et pourtant, je ne connaissais Auvers que depuis hier…



A suivre…

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village 

 

 

08 novembre 2008

VAN GOGH A AUVERS - 3. Un étrange docteur

 

Suite...

 

Mardi 20 mai 1890.

 

auvers11-5-05 035.jpg


      La grille métallique faiblement entrouverte émet un son lugubre en la poussant. J’entame lentement la auvers11-5-05 062.jpgmontée des marches de l’étroit escalier en pierre. Un long jardin pentu rejoint la maison.

      J’entends les battements de mon cœur que la pente accélère. L’angoisse qui m’avait abandonné depuis mon départ du midi, dès que j’étais monté dans le train à Arles vendredi dernier, était revenue. Je progresse d’un pas mal assuré, peu pressé de rencontrer ce docteur qui allait me confronter à nouveau à ces problèmes que j’aurais voulu oublier.



      Au rez-de-chaussée de la maison, je tire la poignée suspendue à un fil métallique qui actionne une petite clochette, ouvre la porte et pénètre dans un long corridor mal éclairé. Sur la gauche un petit salon sombre semblait attendre les visiteurs. J’entre et m’assois sur une chaise revêtue d’un tissu en velours vert placée juste devant la grande cheminée carrelée en faïence.

                                                                                                                                                                                                                    

      Un véritable bric-à-brac de meubles et objets divers m’apparaît dans le mince filet de lumière qui s’infiltre par les volets entrebâillés. Un grand buffet est encastré entre la fenêtre donnant sur le jardin et la cheminée. Celui-ci est recouvert d’objets hétéroclites : pichets en étain, vases en grès, argenterie, petits pots de toutes tailles. Une table rectangulaire occupe le centre de la pièce. Un grand piano silencieux longe la porte. Les murs sont encombrés de vieilleries : copies de tableaux flamands anciens, assiettes en porcelaine, statuettes diverses.

      Mon regard bute sur un tableau dont je reconnais sans hésiter le style si personnel de mon ami Camille Pissarro. Je me lève et m’approche. Le motif représente un très beau paysage d’hiver sous la neige avec des maisons rouges, quelques arbres dénudés et une femme emmitouflée tenant une fillette par la main. Quelle fraîcheur dans cette petite toile, me dis-je intérieurement ! Camille est un grand…

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 Camille Pissarro – Châtaigniers à Louveciennes, 1872, Musée d’Orsay, Paris


      J’entends un pas léger et une tête de jeune homme s’encadre dans la porte du salon.

      - Je suppose que vous êtes la personne avec laquelle mon père a rendez-vous, murmure le garçon. Sa figure poupine et le son de la voix claire me détendirent et chassèrent momentanément mon angoisse.

      - Oui, dis-je souriant, serrant la lettre que Théo m’avait donnée ce matin avant le départ du train.

      - Il arrive dans un instant, dit-il peu rassuré par mon apparence hirsute.

      Il ressort aussi discrètement qu’il est entré.

 

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 Paul Cézanne – Dahlias, 1873, Musée d’Orsay, Paris


      A côté du Pissarro, une autre petite toile représentant un bouquet de dahlias inséré dans un vase de Delft était mal éclairée.

      - C’est un Cézanne !… Il a beaucoup d’allure, n’est-ce pas ?

      Résonnant dans le calme de la pièce, la voix grave du docteur Gachet me fait sursauter. Je me retourne vivement. La surprise est d’importance. Un autre moi-même, en plus âgé, pénètre dans le salon. De taille moyenne, une figure allongée un peu triste. Son regard bleu vert très clair m’examine avec sympathie. Il est aussi roux que moi, sauf qu’il n’a pas de barbe mais une moustache fournie, ainsi qu’une curieuse touffe de poils suspendue sous la lèvre inférieure. Son front est dégagé et ses cheveux, plaqués en arrière comme des épis de blé par grand vent, encadrent ses tempes. Une redingote cintrée lui enserre le buste et le rend plus mince qu’il ne doit être.

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Norbert Goeneutte - Le docteur Paul Gachet, 1891, Musée d’Orsay, Paris


      Légèrement décontenancé, je prends place devant le Cézanne et l’observe avec attention. Un mouvement de recul me permet de l’apprécier dans son ensemble. Le docteur attentif guettait ma réponse.

      - Il est effectivement superbe, dis-je, rompant le silence. J’apprécie moins Cézanne que Pissarro, mais c’est un artiste de talent qui a une approche de la peinture originale… Mon frère m’a appris que vous fréquentiez et appréciez beaucoup les impressionnistes. Ces peintres ont complètement modifié ma vision de la peinture et des couleurs. Si j’étais resté en Hollande, j’en serais toujours à peindre dans les tons ocre et sombres de mes débuts.

      Je me rassois sur la chaise en velours vert, face au docteur. Celui-ci s’installe à côté de la table après avoir ouvert la fenêtre pour laisser entrer la lumière solaire. Il m’observait attentivement en silence. Je me décide à engager le dialogue :

      - Théo vous a fait part des raisons de ma venue à Auvers. Je voulais venir vous voir vendredi prochain dans votre cabinet parisien mais, par lassitude, j’ai préféré quitter Paris plus tôt que prévu pour venir vous consulter ici. J’espère que cela ne vous dérange pas ?

      Je lui tends fébrilement la lettre de Théo qu’il lit précipitamment. Il la lance ensuite sur la table d’un geste sec.

      Cet homme me faisait une bonne première impression. Etait-ce son allure bizarre ou notre ressemblance ? Il me demanda de me déshabiller jusqu’à la ceinture et m’ausculta sommairement. Je pris le temps de lui expliquer en détail les troubles qui m’agitaient depuis cette triste soirée de Noël à Arles avec Gauguin. Il m’écoutait attentivement.

      Le médecin se lève et s’installe en contemplation devant le vase de fleurs de Cézanne. Puis, il se retourne subitement et enfonce ses yeux clairs dans les miens.

      - Votre frère m’a beaucoup parlé des difficultés que vous avez rencontrées durant votre séjour en Provence… Je me suis déjà fait une opinion à votre sujet… Il n’y a pas lieu de s’inquiéter !

      Il se rassoit et pose son bras replié sur le bord de la table. Il ajuste sa main sous son menton.

      - Mon garçon, je connais beaucoup de peintres, étant peintre moi-même. Ce sont tous des gens fragiles et sensibles comme vous. Ah les artistes ! J’ai bien connu Daubigny et Daumier qui habitaient non loin d’ici. Manet, Pissarro, Renoir, Monet, Guillaumin, Cézanne, et beaucoup d’autres, sont mes amis. Certains d’entre eux ont déjà profité de mon hospitalité pour venir travailler très souvent dans cette maison. J’en soigne même plusieurs avec leur famille ainsi que de nombreux peintres qui viennent à Auvers à la belle saison. Et bien, je ne sais si ce sont mes remèdes, mes conseils ou le climat de cette ville, mais ils sont tous en bonne forme ! Je vais vous donner un traitement d’une simplicité extrême. Je suis persuadé qu’il suffira à vous remettre sur pied.

      Pensif, il s’approche de la table et redresse une fleur qui penche fortement dans un vase. Je remarque un léger tremblement de sa main lorsqu’il saisit la tige qui s’agite à son contact. Sa barbichette tressaute lorsqu’il se remet à parler.

      - Mon ami, il vous faut une alimentation saine et équilibrée. De la viande, mais pas trop. Beaucoup de légumes, fruits, céréales. Des laitages également… peu le soir. Pas d’alcool, sauf le vin léger de la région ou cet excellent cidre peu alcoolisé que les habitants fabriquent avec un pressoir qui passe de ferme en ferme. Dormir…dormir…dormir… pour vous c’est essentiel à la récupération. Sept heures au minimum chaque nuit. Mais surtout, alors là je vous le conseille sans retenue !, travaillez, occupez-vous l’esprit et le corps à faire ce que vous aimez le plus : peindre. La région est magnifique et les motifs ne manquent pas. Chassez les pensées sombres, celles qui font du mal. Regardez les jeunes femmes, elles sont si belles à cette saison… Vivre sainement et pleinement, c’est le secret de la santé !

      Je l’écoutais. Une sensation joyeuse me gagnait. L’étrange personnage que j’avais devant moi, qui paraissait aussi nerveux et malade que moi, me prescrivait des remèdes auxquels je ne m’attendais nullement. Ma mère ou même un simple paysan de la région auraient pu me conseiller de la même façon. Tout semblait simple pour lui… On voyait qu’il n’avait jamais connu cette affreuse sensation d’avoir la tête coincée dans un étau, un cerveau qui fait mal, qui empêche toute réflexion, qui brouille la vision et rend tout acte insupportable.

      Je retenais difficilement le spasme d’hilarité qui me contractait le ventre. Je finis par émettre un son discret à mi-chemin entre le rire humain et le miaulement animal.

      - Si je suis vos conseils, lui dis-je totalement détendu, je dois observer une bonne hygiène de vie et oublier toutes ces crises que j’ai connues ces derniers mois. La plus récente a été la plus longue de toutes, ponctuée d’hallucinations quotidiennes qui me rendirent incapable de faire quoi que ce soit pendant pratiquement deux mois. Vous savez docteur... cela recommencera !… Quand ?

      - N’y pensez plus ! Cette longue année que vous venez de passer, à votre demande, à l’asile de Saint-Rémy, a été totalement néfaste à votre santé. L’équilibre de l’esprit qui vous manquait ne pouvait s’améliorer dans cet environnement de malheureux, fous ou proches de la folie. Quand aux pratiques de soins utilisées dans ce genre d’établissement, je n’en parlerai pas !... Suivez mes conseils, évacuez tout ce qui peut vous perturber. Peignez… Une nouvelle vie vous attend. L’air d’Auvers fera le reste !

      Le docteur change de conversation.

      - Vous savez que je suis un nordique également me lança le docteur ! Lille ! J’y suis né, non loin du borinage. Je signe d’ailleurs mes peintures, que je vous montrerai, sous le nom de Paul Van Ryssel. Il s’agit de l’appellation flamande de cette ville. Votre frère m’a beaucoup parlé de votre style de peinture qui, paraît-il, est le plus original des peintres actuels. Encore plus libre et plus dépouillé que celui des impressionnistes. Je copie souvent mes amis peintres mais je ne parviendrai jamais à les égaler. Résigné, je me contente de les inviter à venir travailler chez moi pour m’imprégner de leur talent.

molympia-MH.jpg                    copiegachetcézanne.jpg
 
 

Paul Cézanne – Une moderne Olympia, 1873, Musée d’Orsay, Paris        

                                                                                                       Paul Van Ryssel (Dr Paul Gachet) – Une moderne Olympia,

                                                                                                                            copie d’après Cézanne, Musée d’Orsay, Paris

 

     Son regard triste s'allume.

      - J’ai souvent participé, autrefois, aux réunions des "modernes" du café Guerbois et, plus tard, aux dîners du mercredi du boulevard Voltaire, chez Mürer. C’étaient des soirées de discussions enfiévrées sur la peinture jusque tard dans la nuit…

      Il s’interrompt, rêveur, puis me fixe en souriant.

      - Ne me considérez plus comme un médecin, mais comme un ami ! Je vous invite à venir souvent me rendre visite durant votre séjour et à peindre chez moi autant que vous le souhaitez… Tenez ! Venez déjeuner dimanche prochain, madame Chevalier, la gouvernante de ma fille Marguerite, est une excellente cuisinière. Amenez quelques échantillons de votre travail… J’y pense… votre frère m’a demandé de vous trouver une auberge pas trop chère à Auvers. L’auberge Saint-Aubin toute proche fera l’affaire. Elle est tenue par un curieux personnage, un peu braillard, mais très jovial. Il envoie des « citoyens » à tous ses clients en souvenir de son père qui fit « son temps » dans la garde républicaine. Une bonne pâte… Venez, il nous attend !

      Je n’étais pas mécontent de me dégourdir les jambes. Avant de sortir, mon nouvel ami me montra d’autres toiles impressionnistes qu’il possédait : un autre vase de fleurs et une vue d’Auvers de Cézanne. J’aperçus dans le couloir un Guillaumin fort beau représentant une femme nue sur un lit. Quel goût avait ce bonhomme ! C’était la première fois que je voyais chez un particulier autant de toiles de peintres modernes français.




      Nous descendons les marches de la maison et nous dirigeons vers l’auberge.



A suivre… 

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur