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fauves

  • Lumières intimes - MATISSE Henri , 1920

     

    Les persiennes

     

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    Les persiennes 1920, huile sur toile 130 x 89 cm,  Merion, Fondation Barnes Lincoln University

        

        De minces traits dorés provenant de la lumière solaire extérieure s’infiltrent à travers les persiennes bleues de la chambre. La lumière s’introduit d’en dessous comme d’une rampe de théâtre.

         J’ai ouvert la porte-fenêtre pour laisser pénétrer les senteurs maritimes. Par l’ouverture soulevée dans la persienne, j’aperçois le ciel cobalt et quelques minuscules personnages marchant le long de la baie.

         - Ne bougez pas, mademoiselle ! Je vais bientôt vous libérer !

         La jeune femme qui est assise face à moi est une femme de ménage de l’hôtel Méditerranée, hôtel cossu niçois où je vis et travaille. Elle ne me connaissait pas. Ses collègues avaient dû lui dire que j’étais « le » peintre. Ils savaient tous qu’un artiste résidait ici, sortait peu et travaillait la plupart du temps enfermé dans sa chambre. Ainsi, elle s'était présenté de suite lors de ma demande pour un nouveau modèle. Depuis, elle m’accordait des moments de pose pendant ses heures de repos. Un peintre célèbre…

         Il y aura bientôt trois ans que je peins des figures dans la pénombre d’une chambre d’hôtel avec, comme seul éclairage, la lumière tamisée d’une fenêtre donnant sur l’immensité du ciel et de la mer. J’aime ces contrastes forts entre le dedans et le dehors. Curieusement, les fenêtres m'ont toujours intéressé. Elles sont un passage entre l'intérieur et l'extérieur, entre notre intimité la plus profonde et le monde qui nous environne.

         « Titien et Rubens, ceux-là savaient peindre le corps de la femme ! » J’ai gardé en tête cette phrase de Renoir. Au début de mon séjour à Nice, je rendais régulièrement visite à mon ami dans sa propriété au-dessus de Cagnes. Il n’y avait plus que les femmes qui comptaient pour lui. L’année dernière encore, peu avant de mourir, il peignait de grandes baigneuses corpulentes à la chair nacrée frémissante. Assis dans sa chaise roulante d’infirme, il attachait son pinceau sur sa main raidie par l’arthrite et caressait ses jeunes femmes de touches rapides en virgule.

       Etait-ce l’image du vieux peintre contemplant ses nus ou la luminosité intense du midi qui m’avait séduit ? J’avais envie de peindre à nouveau des choses simples : les femmes, la nature, la vie…

     

         Sur la toile, la jeune fille paraît toute petite. Elle a de longs cheveux clairs qui lui retombent en boucle sur le front et la poitrine. J’ai insisté pour qu’elle se vête d’un corsage blanc transparent et d’un pantalon rouge bouffant telle une odalisque. La scène a un côté théâtral qui me fait sourire : une française en costume oriental placée dans un salon rococo devant des persiennes encadrées de lourds rideaux.

        J’effleure d’un mauve pale la demi-rosace au sommet de la fenêtre et la recouvre partiellement par les larges courbes du voilage. Je travaille longuement l’effet de transparence.

         Je me recule et observe l’ensemble de la toile. C'est bien...

        Ma peau est moite. Il fait une chaleur dans cette chambre en fin d’après-midi ! Je me lève, pose mes pinceaux et bois un verre d’eau. J’en offre un à la jeune femme qui le prend avec empressement.

         - Je n’ai plus besoin de vous, mademoiselle. Mon tableau est pratiquement terminé. Vous avez été très patiente. Je peux connaître votre prénom ?

         - Yvette, monsieur

       - Yvette, ce pantalon rouge vous va à ravir ! Vous me rappelez des souvenirs marocains… N’oubliez pas de remettre une jupe avant de reprendre votre service. Vos collègues pourraient se poser des questions !

         Mon rire discret raisonna dans la pièce.

         Yvette referma le livre que je lui avais donné et le posa sur la chaise. Elle m’adressa un sourire timide en se dirigeant vers la porte. Elle jeta un regard en biais sur son portrait au passage et disparut sans un mot.

         Le peu d’intérêt que la jeune fille portait à sa représentation sur la toile me surprit. Il est vrai qu’on la remarquait à peine dans le tableau. Ce n’était pas vraiment elle qui m’intéressait. J’avais accentué exprès la disproportion entre le minuscule personnage et l’architecture aux courbes grandioses de la fenêtre transpercée de lumière. La jeune fille n’était là que pour souligner l’atmosphère immobile, mystérieuse de la scène.

     

         Je m’écroule sur le lit. Mon corps écrase le moelleux duvet. Je suis bien…

        Je me plais dans cet hôtel, sur cette côte d’azur gorgée de couleurs… Amélie et les enfants ne me manquent pas trop… J’avais besoin de cette solitude… Cette vie bourgeoise m’étouffait l’esprit. Je voulais partir dans la brousse, loin de tout. La joie de peindre m’avait quitté et je l’ai retrouvée ici.

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    Intérieur, Nice 1919, huile sur toile 74 x 61 cm, Merion,Fondation Barnes, Lincoln University

        

            Je peins le plus souvent des scènes d’intérieurs comme celle que je viens d’achever : des jeunes femmes lisant un livre, une lumière tamisée, quelques objets simples, une atmosphère d’ennui, de silence. Derrière le personnage j’introduis toujours une ouverture sur le ciel et la mer.

         Le soleil entre maintenant de biais par l’ouverture de la persienne et se reflète dans la vitre de la porte-fenêtre qui scintille vivement. Je me lève pour boire à nouveau et me rallonge aussitôt. Mon corps est mou, engourdi de chaleur. Je songe…bede300a7c2910f527b75a0e55b8f627.jpg

         Quinze ans déjà… L’été 1905 à Collioure avec Derain… Une sensualité, un éblouissement lumineux… La mer, le soleil, les couleurs avaient transformé notre peinture. Nous appliquions la théorie de Gauguin avec excès : « Si vous voyez ces arbres jaunes, eh bien mettez du jaune ! Ces feuilles rouges, mettez du vermillon, et cette ombre plutôt bleue, peignez-là avec de l’outremer pur. » Nous étions sûrs que Gauguin nous voyait de sa tombe aux Marquises. Il guidait nos pinceaux. Nous nous saoulions de couleurs qui sortaient directement des tubes, sans mélange. Des critiques nous qualifièrent de « Fauves » Ils n’avaient pas tort, nos griffes de jeunes lions étaient acérées. Nous sentions que nous inventions quelque chose de nouveau qui n’avait pas de nom. Un nouvel art moderne… Vlaminck, Dufy et d’autres allaient nous rejoindre.

      

    La leçon de peinture 1919, huile sur toile 74 x 83 cm, Edimbourg, Scottish National Gallery of Modern Art

        

         Je me lève et ouvre les persiennes. Le soleil m’enveloppe. J’observe les vagues émeraude qui lèchent la côte. A cette heure, l’ombre des palmiers s’allonge.

       Aujourd'hui, je n’ai plus envie de peindre ces tons violents qui m’emportaient autrefois ? Je préfère les couleurs plus douces, calmes… Est-ce un signe de vieillissement ? Pourtant, je me sens encore jeune malgré les cinquante ans que je viens de fêter… Amélie n’était même pas là pour mon anniversaire ?

         Que penserait Picasso de mon changement de style. Il est mon concurrent mais je l’admire. Je sais qu’il apprécie ma peinture. Le talent de l’ibérique est multiple… Peut-être va-t-il trop loin parfois ?

       13f0cf169c8ad70392a1073e507190cb.jpg  Je me dirige vers un placard et prends une huile que j’ai peinte en arrivant à Nice. Je  la pose sur le chevalet à la place de la toile encore humide et me rassoit sur le lit.

         Ce jour là, la lumière et une chaleur orageuse pénétraient par la lucarne entrouverte donnant sur l'immense baie baignant l'hôtel Beau-Rivage où je me trouvais. C’est la toile la plus sombre et la plus réussie que j’ai peinte, pensai-je. Complètement dépouillée : un violon sur un fauteuil, une table, une fenêtre. C’est tout… Le bleu de l’étui à violon perce l’obscurité. 

     

    Intérieur au violon 1918, huile sur toile 116 x 89 cm, Copenhague, Statens Museum for Kunst    

     

        Deux coups discrets frappèrent la porte de la chambre. Une voix feutrée féminine monta :

         - Votre dîner va être servi, monsieur… Ne tardez pas trop !

         Je remets la toile dans le placard et ferme la fenêtre.

     

     

     

       

          Au loin, un couple enlacé longe la mer.  

     

                                                                                                                                 Alain

     

         En 1920, Matisse est à un tournant de sa carrière. Un sentiment nostalgique l’habite. Il restera sur la côte d’azur jusqu’à la fin de ses jours en 1954. Il repose à Nice. Sa dernière grande œuvre sera le décor de la Chapelle du Rosaire de Vence avec ses vitraux bleu et jaune jouant avec la lumière. Cette chapelle moderne est un des lieux les plus recherchés à Vence. Matisse restera l’un des grands précurseurs de l’art moderne du 20ème siècle.