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anthony van leeuwenhoek

  • L'OBSESSION VERMEER - 6. La leçon de musique

     

     

    Suite…

     

          Mon sécateur à la main, je contemple amoureusement la symphonie des verts tendres libérés par le départ de la végétation printanière. Le froid vif des jours précédents a laissé la place à cette tiédeur agréable que les derniers jours d’avril nous réservent parfois.

          A travers l’ouverture libérée par le déplacement récent d’un deutzia, une tête souriante se découpe. Elle est charmante ma voisine ! J’entretiens d’excellents rapports avec ce couple de jeunes retraités. 

          Leur récente oisiveté leur a redonné le goût des escapades : l’hiver, le soleil des tropiques ; l’été, ils sillonnent la France en camping-car. Ils s’investissent à fond dans les voyages que les contraintes de la petite entreprise artisanale qu’ils géraient ensemble auparavant ne leur permettaient guère d’assouvir.

          - Vous profitez du soleil, me dit-elle !

          - Quel bonheur ! J’en profite pour préparer le jardin au grand rendez-vous annuel. Je ne suis pas trop en avance cette année. Ce temps pourri… Je redonne une forme aux arbustes.

          - Vaste programme ! Vous avez du courage !… Moi je n’ai encore rien fait, mais je n’ai pas votre jardin.

          Les rayons lumineux lui arrivaient pleine face lui donnant bonne mine.

          - Ouah ! Je n’avais pas remarqué vos superbes couleurs, m’exclamai-je ! Il me semblait bien que votre maison était fermée ces derniers temps. Quelle île enchanteresse avez-vous visitée cette fois ci ?

          - Enchanteresse est bien le mot qui convient ! La Martinique est un petit paradis. Nous étions vers le « rocher du diamant », au sud de Fort-De-France. Quinze jours de rêves ! Chaleur, soleil, couleurs bigarrées, fruits exotiques, mer d’émeraude et… punch à volonté. En bordure de plage, les poissons aux teintes fascinantes se laissent approcher, presque caresser. Nous avons même vu des chirurgiens et des demoiselles à queue jaune identiques à ceux que vous m’avez montrés dans votre aquarium !

          - Quelle chance ! Pour le moment, je dois me contenter de contempler mon aquarium. Le temps me manque pour voyager aussi loin. Néanmoins, nous partons en Hollande dans une quinzaine de jours. Le climat est différent, mais je ne n’y vais pas pour la plage.

          - La Hollande ! Qu’allez vous faire là-bas en cette saison ?

          - Chut ! Voyage culturel… J’ai rendez-vous avec un vieil ami à moi : Vermeer…

          - Vermeer ? Drôle de nom… Ami d’enfance ?

          - Presque ! Je plaisante… C’est un grand peintre hollandais du 17ème siècle. Je vous raconterai.

          Du coin de l’œil, je voyais, au loin, le mari de ma gentille voisine se diriger vers nous. Un artiste cet homme. Il gardait de son ancien métier le plaisir du travail manuel et passait des journées à sculpter des petits personnages naïfs en fer forgé. Je lui lance un grand bonjour enjoué : « Excusez-moi, mais mes travaux de jardinage ne peuvent attendre. J’ai encore pas mal de boulot à terminer avant ce soir. Je ne suis pas oisif, moi ! ».

          J’entendis un grand éclat de rire. J’adressai une œillade complice à sa femme. Heureusement, ils avaient le sens de l’humour. Je me dirigeai vers la maison. Le lilas proche de l’entrée dispersait des effluves parfumés.

     

     

          L’éclosion brutale de mon jardin m’a revigoré. Quelle merveille cette renaissance annuelle qui se renouvelle imperturbablement à date fixe chaque année, fidèle aux règles immuables de la nature !

          Bon ! Il n’est plus temps de rêvasser ! Cet entracte sans Vermeer, un peu comme une courte séparation dans un couple, a renforcé mon désir de le retrouver. Impatient, j’allume Jojo. Il semblait s’être refait une santé depuis avant-hier et les troublantes jeunes femmes qui s’affichaient sur son écran.

          J’ai sélectionné les cinq tableaux que je souhaite partager avec Jojo pour terminer mon étude avant le grand départ pour La Haye : deux toiles avec deux personnages, un géographe seul, et je me garderai, en bouquet final, les deux portraits de jeune fille que j’adore. Des tonnes d’émotions en perspective !

          Je choisis La leçon de musique. Cette toile est la seule qui soit entrée dans une collection royale. J’ai appris que son attribution à Johannes Vermeer ne fut seulement reconnue définitive que lors de son exposition à la Royal Academy à Londres en 1876.

     

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    Johannes Vermeer – La leçon de musique, 1663, Collection royale, Palais de Buckingham, Londres

          Une femme joue du virginal dans un intérieur élégant. Quelques notes de musique distraient le calme apparent. Les deux personnages apparaissent un peu raides debout de chaque côté du dossier de la chaise bleutée à tête de lion qui les sépare. Le gentilhomme regarde affectueusement la jeune femme… Est-ce un professeur ou un amant ? A moins que ce ne soit l’amour de la musique qui les rapproche comme le suggère l’inscription en latin que je déchiffre sur le couvercle du virginal aux éléments décoratifs d’une extrême finesse : MUSICA, LAETITIAE COMES, MEDICINA DELORUM (La musique, compagne de la joie, médecine de la douleur).

          Des diagopeinture,vermeer,nales invisibles partent dans toutes les directions agrandissant la pièce en lui donnant sa profondeur. On sent que Vermeer a longuement pensé la perspective. Toutes les lignes, y compris le joli dallage noir et blanc, convergent vers le point central de la toile : le miroir. Un peu comme dans L’entremetteuse ou Vermeer se serait représenté sur la toile, l’artiste laisse percevoir sa présence. Il trouve le moyen d’insérer, au-dessus du charmant visage de la jeune femme que l’on découvre de face dans ce miroir, les pieds de son chevalet de peintre qui apparaît tout au fond de la pièce, hors du tableau. Une signature discrète…

     

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          L’imposant tapis d’orient recouvrant la table vibre d’une multitude de tonalités colorées réchauffant le bleu clair froid de la chaise accolée. Une formidable cruche lisse en céramique blanche, tout en contrastes savamment dosés, est posée au centre du tapis. Une basse de viole est étendue sur le sol. Un éclair bleuté transperce les larges vitraux. La lumière semble intentionnellement stoppée sur le mur du fond ocre et bleu pâle afin de mieux renvoyer l’image de la femme dans le miroir.

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         Avant de passer à la toile suivante, je pense à la reine d'Angleterre. J’envie la chance inouïe qu'elle a de pouvoir contempler à satiété cette merveilleuse peinture de sa collection.

     

          Je clique sur Le géographe qui met un temps inaccoutumé à s’installer. Jojo devait apprécier la lumineuse beauté de l’image venant de disparaître pour réagir aussi lentement à ma nouvelle sollicitation.

     

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    Johannes Vermeer – Le géographe, 1669, Städelsches Kuntinstitut am Main, Francfort

     

          Au cours des années 1668-1669, Le Géographe et L’astronome seront les seulspeinture,vermeer,l'astronome,anthony van leeuwenhoek tableaux de l’artiste dont le personnage unique sera un homme. Ma documentation me dit que tout au long de leur existence ces deux toiles ont constamment été réunies, leurs acquéreurs successifs les achetant comme des pendants dans les ventes aux enchères. Même Louis XVI faillit les acheter ! Elles furent séparées définitivement lors d’une vente en 1797. Orphelin, L’astronome termina son parcours au Louvre et ce pauvre Géographe, inconsolable, s’exila dans un musée de Francfort.

          Je regrettai, ce qui aurait été un événement, que les retrouvailles des deux frères, le temps de l’exposition de La Haye, ne se produise pas puisque le Louvre a gardé L’astronome. Heureusement, j’ai lu récemment qu’une expo pourrait les réunir à nouveau prochainement. Ce sera un moment exceptionnel à ne pas manquer.

    Johannes Vermeer – L’astronome, 1668, musée du Louvre, Paris

     

             Le 17ème siècle fut une période d’intense activité scientifique. Vermeer s’intéressait à la connaissance de l’univers à travers la cartographie, la géographie, l’astronomie et l’optique. Il semble probable que Le géographe comme L’astronome, au-delà de leur inspiration scientifique, ont pour l’artiste une signification allégorique. 

             Le géographe, habillé comme un savant d’un habit bleu bordé de rouge, est penché peinture,vermeer,sur son bureau entouré de ses accessoires : quelques cartes devant lui et à ses pieds ; un globe terrestre surmonte l’armoire derrière lui ; une carte marine est accrochée au mur. Une intense réflexion intellectuelle suspens son compas dans l’espace. La lumière solaire entrant par la fenêtre dessine son fin profil. Etonnamment, la signature du peintre apparaît deux fois : sur le mur du fond avec la date, ainsi que sur l'armoire. Je m'interrogeai sur l'authenticité de ces deux signatures ?peinture,vermeer,

         

         

          L'homme représenté pourrait être Anthony van Leeuwenhoek, le fameux scientifique Delftois spécialiste des lentilles optiques et microscopes, que Vermeer connaissait bien. Ses longs cheveux et sa ressemblance frappante avec L’astronome laissent penser qu’il servit de modèle pour les deux toiles. 

          Beau travail, pensai-je. J’avais quand même, comme Jojo, une petite préférence personnelle pour les toiles de jeunes femmes contemplatives du peintre que j'avais examinées hier…

      

          Le balancement insistant de ma petite pendule en ardoise au dessus de mon bureau me ramène à la réalité. 11 Heures… J’ai largement le temps de finir la matinée sur l’unique tableau à deux personnages féminins de mon étude : La lettre d’amour. Il me restera ensuite tout l’après-midi pour m’extasier devant les deux exceptionnels portraits de jeunes filles, La jeune fille à la perle et La jeune fille au chapeau rouge, que j’ai gardés pour le feu d’artifice final. Elles clôtureront mon étude, volontairement limitée, sur l’œuvre de Vermeer.

     

          peinture,vermeer,La lettre d’amour est le seul tableau avec une œuvre de jeunesse ressemblante, La jeune fille endormie, où le peintre nous fait pénétrer l’intimité d’un intérieur bourgeois par une porte judicieusement entrouverte.

          Un drame se noue…

          Curieuse mise en scène qui ressemble à un décor de théâtre. Au premier plan, un réduit à balais sombre où l'on distingue une chaise sur laquelle un linge et une partition de musique chiffonnée ont été déposés. Des objets sont dispersés un peu partout dans la pièce éclairée : un balai, un panier à linge, un coussin, des tableaux au mur, des chaussures traînent par terre. Deux femmes, une servante et sa maîtresse, sont au centre de ce bric-à-brac et semblent préoccupées par une seule chose : la lettre que la servante vient d’apporter.

     

     Johannes Vermeer – La lettre d’amour, 1669, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Je n’avais pas encore vu chez Vermeer ce type de représentation de la vie domestique qui était pourtant courante dans la peinture de ses contemporains. Pieter de Hooch aurait d’ailleurs pu l’inspirer dans une toile que je connais dont la mise en scène est ressemblante : Le couple au perroquet.

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    Pieter de Hooch – Le couple au perroquet, 1668, Wallraf-Richartz Museum, Cologne

     

          peinture,vermeer,Je retrouve dans cette peinture le quadrillage de la perspective savamment ordonné que j’avais déjà remarqué dans La leçon de musique. Les dalles noires et blanches sont les mêmes. La lumière du jour tombe en plein sur les personnages faisant ressortir la robe en satin jaune de la musicienne contrastant avec le bleu éclatant du tablier de la servante. Une jolie marine est accrochée au mur juste derrière elles. Je lis sur le catalogue que, dans les traditions hollandaises, une mer tranquille était un bon présage en amour…

          Le temps semble arrêté. La domestique, impatiente, espère toujours l’ouverture de la lettre : rupture ou rendez-vous ?

     

          Le cœur léger et l’estomac criant famine, je m’accorde une pause déjeuner bien méritée. J’ai besoin de recharger les accus avant l’apothéose finale de l’après-midi qui s’annonce très chaude…

     

    A suivre…

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique