Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

L'OBSESSION VERMEER, roman (16)

  • L'OBSESSION VERMEER - 16. Johannes

     

     

    Je souhaite une excellente année 2012 à tous les lecteurs connus et inconnus qui me font le plaisir de visiter ce blog.

     

     

    Suite… et fin…

     

    Samedi 18 mai - 10 heures.

     

          Le soleil éclaire l’angle Est de la Nieuwe Kerk et le profil barbichu de la statue d’Hugo Grotius. Je viens de laisser Flo sur la place du marché de Delft. Je ne m’inquiète pas pour elle, sa matinée sera vite remplie et je la retrouverai toute pimpante à l’heure du déjeuner.

          Que fait Gert notre ami néerlandais en ce moment ? Nous l’avons quitté dans la tristesse ce matin à Amsterdam. Il partait vers Haarlem. Flo, les yeux humides, l’embrassa chaleureusement. Nous avons passé une merveilleuse journée, hier, avec lui. Il est invité à venir nous rendre visite, sans faute, dès son prochain voyage professionnel en France.

          Une sorte de fébrilité sereine m’habite. J’ai confiance…

          J’avais besoin d’être seul pour cet ultime rencontre avec Johannes. Je l’appelle par son prénom car il ne s’agit plus du peintre célèbre universellement apprécié, mais de l’homme qui perturbe mon intimité depuis ma balade un jour frileux de novembre dernier au Louvre.

          Cette fois, on va s’expliquer face à face, sans détours. Depuis notre arrivée sur cette place, je sens sa présence non loin de moi. Je sais de quel côté il faut aller. J’ai décidé de suivre un itinéraire court, celui où il vécut si intensément autrefois.

          Je m’engage dans la ruelle qui mène vers le Voldersgracht et m’arrête entre les deux maisons qui forment un angle de part et d’autre sur la place du marché. Je me trouve à l’emplacement où s’élevait autrefois l’auberge Mechelen. C’était l’un des bâtiments les plus importants de la place à cette époque. Je lève la tête. Sur le côté d’une des maisons, à mi-hauteur, une plaque indique en néerlandais : « Ici s’élevait la maison Mechelen où vécut l’artiste Jan Vermeer ».

     

    peinture,vermeer,delft

    Delft - Photo moderne de la place du marché avec introduction de l’ancienne auberge Mechelen

     

          Immobile devant le fantôme de l’auberge, je me laisse envahir d’images variées accompagnées d’échos sonores d’une ambiance à jamais éteinte : une grande salle enfumée, quelques tables, des bancs. Des personnages bruyants ripaillent et boivent. Certains jouent d’un instrument. Un fêtard allume sa longue pipe en plaisantant avec un marchand éméché accoudé devant une pinte de bière. Dans un coin, une femme conte des histoires entourée de gamins attentifs. Il y a même des artistes ! Un jeune homme assis regarde avec attention une toile que lui présente un homme au large chapeau légèrement plus âgé. Celui-ci ressemble au peintre Carel Fabritius dont j’ai déjà vu un autoportrait ?

          Des résonances joviales de l’auberge m’accompagnent encore en passant le pont qui enjambe le canal Voldersgracht. J’imagine les nombreux peintres qui empruntèrent ce canal pour se rendre à la Guilde de Saint-Luc dont Johannes fut le doyen à 31 ans et 38 ans. Rien que des grands, les tous meilleurs artistes de l’époque si l’on excepte Rembrandt et Hals qui n’habitèrent jamais à Delft : Ter Borch, De Witte, De Hooch, Steen, Fabritius, Houckgeest, Dou. Du beau monde !

          peinture,delft,oude delftJe remonte le canal en sens inverse. Je renifle un discret parfum mixé d’un vague relent d’huile de lin... Les maisons ont carrément les pieds dans l’eau. Je tourne sur la droite dans le canal Hippolytusbuurt et allonge le pas en suivant sa rive gauche, en direction de l’ancienne église.

          Je voulais retrouver l’Oude Kerk une dernière fois. Je viens, en moins d’une heure, sur une distance d’à peine cinq cents mètres à vol d’oiseau, de parcourir les lieux qui jalonnèrent la courte existence de Johannes, de sa naissance à sa tombe située à l’intérieur de cette ancienne église. Debout devant l'édifice, la curieuse petite statue encapuchonnée, fixe toujours obstinément le ciel dans une énième prière…

          L’odeur d’huile de lin se précise… Je laisse l’église derrière moi sans y entrer et redescends la rive droite du canal de l’Oude Delft. J’ai beaucoup apprécié hier, avec Gert, le calme et la beauté tranquille de ses berges ombragées.

          Je marche plus lentement. Johannes connaissait toutes ces maisons anciennes dont plusieurs ont certainement gardé le souvenir de ce curieux personnage qui descendait parfois, lourdement chargé de son chevalet et de ses accessoires de peintre, vers le canal de la Schie pour peindre sa Vue de Delft désormais sans vie.

          Je m’arrête un court instant devant la petite maison à la porte d’entrée bleutée où Pieter de Hooch vécut et peignit ces scènes de vie quotidienne dans des familles bourgeoises, avec des cours intérieures traversées de soleil. De nos jours, ses toiles sont presque autant appréciées que celles de Johannes, pensai-je.

          Je traverse le Boterbrug, le pont le plus long de Delft, pour emprunter la partie gauche du canal. Je continue d’un pas souple amorti par l’herbe de la berge jusqu’à l’avant-dernier enjambement sur l’Oude Delft.

     

          Inutile d’aller plus loin !

     

          Assis dans l’herbe près du bord, j’attends… Un petit bateau empli de touristes glisse vers moi et enfile l’arcade ombrée du pont étroit sur ma gauche. L’eau calme se morcelle en une multitude de vaguelettes irisées qui viennent s’écraser à quelques centimètres de mes pieds. Un étrange silence s’installe. Je suis seul face à l’onde liquide qui retrouve peu à peu ses couleurs qui s’étaient dispersées un court instant.

          J’observe les brillances impressionnistes qui parcourent l’eau du canal. Les arbres printaniers allongent leurs rameaux difformes dans le miroir bleu foncé renvoyé par le ciel. Sur la gauche, près du pont, une toiture orangée, empourprée de soleil, égaye l’ombre glauque des maisons brunes crénelées aux reflets brouillés.

          Une palette naturelle s’étale devant moi. De-ci de-là, des éclats colorés clignotent. Ce sont les mêmes que j’avais observés sur la coque granuleuse du bateau accosté à l’ombre de la porte de Rotterdam dans La vue de Delft ? Le jaune… Le bleu…

     

          Cette quiétude est impressionnante.

          Mon regard fouille le liquide et le pénètre en profondeur. Je cligne des yeux. Dans lepeinture,vermeer,delft scintillement vaporeux, imperceptiblement, des traits se dessinent. Une vague ébauche de visage… L’expression se précise. Je scrute l’eau nerveusement… La dentellière !… Elle a laissé son ouvrage et me regarde. Ses yeux sont striés par le reflet d’une branche d’arbre. Elle a le même regard accueillant qu’à Paris, peu avant Noël, quand elle m’apparut radieuse lorsque j’attendais devant le Musée d’Art Moderne le jour de l’exposition Chagall : elle me tendait une main que je n’osais toucher...

          Le charme est intact. Ses cheveux sont toujours assemblés par un élégant chignon discipliné sur le sommet du crâne. Des touffes bouclées s’échappent de chaque côté du visage. Je vais me laisser séduire une fois de plus lorsque je m’aperçois que la coiffure de la jeune femme est en train de se modifier. Le chignon et les tresses se dénouent. La chevelure s’épaissit et s’allonge librement, sans contrainte, légèrement ondulée.

          peinture,vermeer,delftProgressivement, l’apparence d’un homme remplace le fin minois. Instantanément, je reconnais le jeune homme souriant, un brin moqueur, qui se tenait sur la gauche dans L’entremetteuse, celui qui se réjouissait ouvertement de la scène galante qui se déroulait devant lui : Johannes Vermeer…

          Il me dévisage. Il paraît heureux de me voir. Son regard exprime une grande tendresse. Je perçois en lui la même sensibilité épanouie que La dentellière dont le visage s’est dissout dans le sien. Une grande force se dégage des prunelles pétillantes. Cette force me pénètre. Sa bouche esquisse des paroles que je m’efforce de comprendre. Deux mots ?… : « Je… ». Il insiste : « Je … t’aime. » Je devine plus que je n’entends les paroles. Il répète à nouveau : « Je… t’aime. »

          Les mots raisonnent longuement dans ma tête avant que je ne réalise ce qui m’arrive. Une grande chaleur m’envahit. Je suis réellement troublé. Cet homme vieux de plus de trois siècles m’envoie, en français, des mots d’amour ? Je voudrais lui retourner les mêmes mots, dire quelque chose, mais l’émotion est trop forte.

          Brusquement, son image devient floue. Je n’avais pas entendu le bruissement du bateau qui s’avançait. Sa pointe traversa le masque de Johannes et glissa imperturbablement de toute sa longueur sur son beau visage. Lorsque le bateau disparut, le canal avait retrouvé ses reflets habituels. Johannes n’était plus là. Effacé…

     

          J’étais comme pétrifié sur place. Dans l’apparition fugace qui venait de disparaître, dans ce bref échange, tout ce que je cherchais depuis des mois se précisait. Le message…

          Le soleil de cette fin de matinée m’arrivait pleine face sans me gêner. Les pensées se bousculaient dans ma tête. La signification du message m’apparaissait peu à peu. Je revoyais les visages transfigurés, jeudi, au Mauritshuis, de tous ces gens qui cherchaient une explication. Comme moi, ils avaient été fascinés par cette peinture. Elle les pénétrait.

          J’avais enquêté, cherché très loin dans la vie de l’artiste, ses habitudes, sa façon de peindre. C’était inutile. Sa peinture n’était que l’expression visuelle de ce qu’il était lui-même. Le message de cet homme était un simple message d’amour. L’amour de l’art certainement, mais pas seulement…

                                   

                                       peinture,vermeer                                                               peinture,vermeer

     

          Il suffisait d’ouvrir les yeux ! Je regardais sa peinture sans la voir... Tous les tableaux de Johannes expriment la tendresse : La femme en bleu lisant la lettre de son amant ; La jeune femme à l’aiguière, rêveuse dans un filet de lumière ; et cette jeune femme inquiète de La lettre d’amour s’interrogeant sur le contenu incertain d’un billet ; ou La femme à la balance, recueillie, portant l’enfant espéré. Même La laitière, cette humble servante, est transformée par Johannes, pour un instant, en princesse. Que dire de La jeune fille à la perle au visage si pur. Johannes peignait son propre bonheur... 

             

                        peinture,vermeer,                             peinture,vermeer,                              peinture,vermeer,

        

           Il faisait chaud maintenant. Un avion, très haut dans le ciel, avançait tout droit perpendiculairement au canal. Une longue traînée blanche découpait l’azur en deux parties presque égales. Avais-je rêvé ? Tout s’était déroulé si vite : la dentellière… Johannes…  Je restais là, assis les jambes pendantes le long de la berge, désorienté.

          Plein de choses s’agitaient dans mon corps. Une pensée s’imposait peu à peu dans mon esprit, oppressante… Très loin en moi, à un endroit inconnu dont mon être conscient n’avait plus souvenance, la peinture et l’image de Johannes étaient entrées en résonance avec une émotion, une douleur lointaine qui ne s’exprimait pas… Les mots d’amour qu’il venait de m’envoyer avaient fait mouche en touchant un point sensible, une plaie non refermée. Le secret, ce n’était pas Johannes qui le détenait, mais moi !

          Des souvenirs anciens remontaient… La photo…

          La photo jaunie par le temps… celle que j’avais punaisée au mur à côté de « Jojo » l’ordinateur : mon père, superbe dans son costume de marié, souriait tendrement à la jolie jeune fille avec laquelle il venait de s’unir. Un petit bouquet de violettes à la main, elle le dévisageait amoureusement. Son regard était pur, plein d’espoir dans un avenir radieux…

          Je n’avais pas deux ans quand il partit un jour, sans laisser d’adresse. J’étais rejeté, ignoré… J’avais besoin de sa force, de sa chaleur ! Ma mère avait fait ce qu’elle avait pu. Durant toute ma jeunesse, je l’avais oublié, balayé, rayé de ma vie, comme s’il n’avait jamais existé.

          Bien des années plus tard, j’appris sa mort par hasard. Je partis vers cette région de Bretagne où sa vie s’était arrêtée. Quelle tristesse cette petite croix délavée par les embruns, plantée sur un monticule de sable dans ce cimetière aux odeurs marines ! Mon nom de famille était inscrit en lettres gothiques vertes en travers de la croix. Ce jour-là, je n’avais ressenti aucune émotion… Il ne m’avait rien laissé dans le studio qu’il avait occupé. Pas même une simple lettre indiquant son regret, les raisons de tout ça. J’aurais certainement compris. Sûr que j’aurais pardonné !

          Trop tard, papa ! Quel gâchis !

          Une larme descend lentement le long de ma joue et humecte mon cou… Je n’ai pas souvenance d’avoir pleuré étant jeune ? Un garçon ne pleure pas !

          La traînée blanche dans le ciel avait disparu. La bouche grande ouverte comme une carpe, je respirais par saccade. Une joie diffuse m’envahissait. Le visage du peintre, effacé quelques instants plus tôt dans le canal, m’emplissait.

          Je fouille dans mon sac pour prendre le carnet qui ne me quitte jamais. J’y avais noté la phrase de l’historien d’art français Elie Faure concernant l’homme Vermeer : « Cet homme qui est le plus grand maître de la matière peinte, n’a aucune imagination. Il n’a pas de désirs allant au-delà de ce que sa main peut toucher. Il a accepté la vie totalement. Il la constate. Il n’a rien interposé entre lui et elle, il se borne à lui restituer le maximum d’éclat, d’intensité ». Je rajoutai, en écrasant mon stylo feutre noir sur le papier, le mot « amour » en gros caractères à la suite de la phrase.

     

          Je tente de remuer mes jambes qui commencent à s’ankyloser. Je respire mieux. Ma cage thoracique s’ouvre et aspire l’air goulûment. Je fais quelques bruits de gorge. Le son de ma voix s’est éclairci, libéré.

          Je m’ébroue comme un jeune poulain malhabile. Flo allait bien rire quand j’allais lui raconter cette rencontre amoureuse avec un homme d’un autre temps.

          Mon séjour hollandais est terminé. Une dernière fois, j’examine l’eau chatoyante du canal redevenue sereine.

          Je prends la première rue sur ma gauche en direction de la place du marché. Je me sens léger. Je peux repartir en France dans l’après-midi, sans amertume. Je vais pouvoir refermer définitivement mon carnet d’enquêteur.

          Au loin, j’aperçois Flo m’attendant sous la statue d’Hugo Grotius. Elle m'aperçoit et me sourit.

          Je lui envoie de grands gestes joyeux de la main.

      

                                                                                                       F I N

     

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre   12. Les femmes de Johannes   13. Gert    14. La petite Amsterdam   15. Une plaque gravée   16. Johannes

     

      

  • L'OBSESSION VERMEER - 15. Une plaque gravée

     

     

     

    Suite…

     

    Vendredi 17 mai – 15 heures 30.

     

          Après ce repas rapide, nous nous sentons d’attaque pour terminer notre visite de Delft. La France nous attend, tard dans la soirée.

     

    peinture,fabritius,delft

    Carel Fabritius – Vue du vieux quai long de Delft, 1652, National Gallery, Londres

     

          Nous retraversons le Markt en direction de la Nieuwe Kerk. De face, elle ressemble à une fusée Ariane sur le pas de tir. Nous la contournons. Vue de trois-quarts arrière, celle-ci me rappelle la toile Vue du vieux quai long de Delft peinte par Carel Fabritius, l’autre célèbre peintre de la ville.

          En entrant dans l'église, la voûte gothique élancée impressionne. Nous longeons les piliers trapus de la nef côté sud. Je remarque les grands lustres en cuivre aux longues branches arrondies que l’on retrouve constamment dans les peintures du siècle d’or hollandais. Une raie lumineuse s’échappant d’un vitrail balaie sur toute sa largeur la croix du transept.

          Au fond du chœur, un groupe de touristes était amassé devant un étonnant monument en marbre noir et blanc encastré entre les derniers piliers. Nous avançons jusqu’à la grille métallique noire l’entourant.

          La voix sonore de Gert raisonne fortement dans le silence du lieu :

    peinture,houckgeest,delft,nieuwe kerk      - Mes amis, l’emplacement le plus important de La Nieuwe Kerk est situé devant vous. Cette église est le tombeau de la famille royale depuis 1584. Quarante membres de la Maison d’Orange Nassau reposent aujourd’hui dans le caveau royal.

          Notre guide continue, pompeux :

          - Il s’agit du mausolée le plus admirable des Pays-Bas ! Cette église, dont les vieilles pierres assistent régulièrement, depuis cette date, aux enterrements royaux, n’était pas destinée à un tel honneur. Un étonnant hasard la lia à la Maison d’Orange Nassau.

     

     

     

     

     

     

    Gerard Houckgeest – Delft, Intérieur de la Nieuwe Kerk ,1652, collection privée

         

          Il poursuit en baissant la voix :

          - Un peu d’histoire… En 1572 le prince Guillaume d’Orange, dit Le Taciturne, qui menait le combat contre l’occupant espagnol, fut obligé de se réfugier à Delft, ville puissamment fortifiée à cette époque. Ne pouvant le faire céder, Philippe II, le roi d’Espagne qui le redoutait le fit assassiner dans cette même ville. Le malheureux prince fut donc enterré à Delft. C’est ainsi que, depuis cet événement, la Nieuwe Kerk est devenue la dernière demeure des membres de la maison royale.

          Un groupe de touristes profitait complaisamment des connaissances historiques de notre guide. Quelle ne fut pas ma surprise de retrouver en ce lieu mon ami français, sa compagne et le reste du groupe que j’avais gentiment bousculés avant-hier devant La laitière au Mauritshuis. Le binoclard me reconnut et me lança : « Décidément nous suivons les mêmes routes ! ». Je lui souris en silence pour ne pas interrompre Gert.

          Celui-ci, remarquant que son auditoire s’était agrandi, s’engagea dans une description détaillée du mausolée.

     

    peinture,de witte,delft,nieuwe kerk

    Emmanuel De Witte – Delft, Intérieur de la Nieuwe Kerk, 1656, Palais des Beaux-Arts, Lille

     

          - Longtemps après la mort du prince, il fut décidé de construire ce monument somptueux en l’honneur du « Père de la Patrie ». Le prince mort, que vous voyez gisant sur un lit, est en marbre blanc. Remarquez l’élégance de sa statue en bronze grandeur nature devant vous. Je vous laisse faire le tour du monument. Vous pourrez contempler à ses quatre coins les symboles en bronze que Guillaume d’Orange représentait : liberté, justice, religion et courage.

          Notre repas énergétique et la fraîcheur de l’église avaient revigoré Flo qui courait dans tous les sens, s’arrêtait devant chaque statue installée derrière le choeur, palpant délicatement les veinures marbrées. J’appris que le Hugo Grotius, statufié sur la place du marché, était enterré ici.

          delft,nieuwe kerkDans la pénombre, je distinguais des pierres tombales disséminées un peu partout sur lesquelles les visiteurs se promenaient allègrement sans respect pour ceux qui reposaient pour l’éternité dessous. Autrefois, la coutume était d’enterrer les habitants dans les églises. Je m’aperçus que j’étais debout sur l’une d’entre elles. Un texte, gravé de 1652, indiquait qu’un ancien échevin de la ville reposait sous cette pierre. Un maçon partageait la tombe voisine avec un tailleur de pierre.  

          Les touristes Français mitraillaient notre guide de questions. Il répondait avec sa verve habituelle. Je décidai d’en profiter pour m’isoler un instant.

          J’empreinte l’allée centrale et prends place sur une chaise habituellement réservée à la prière, en plein milieu de la nef. Je tente de m’imprégner de ce lieu chargé d’histoire.

          Vermeer s’était certainement assis autrefois sur ces bancs, pensai-je. Cela avait dû être une belle fête pour ses parents lorsque, par une belle journée de l’automne 1632, ils amenèrent leur fils Johannes pour le faire baptiser ici même. Toute la famille du peintre était enterrée ici. Plus tard, son épouse, la douce Catharina y reposera également.  

          Un grand silence m’envahit. Au loin, j’entends faiblement Gert pérorer devant ses admirateurs. Je me surprends à rêver béatement.

          … Ne serait-ce pas Johannes ce jeune bourgeois aux longs cheveux blonds que j’aperçois déambulant au milieu de la nef, absorbé dans ses pensées ?... Il s’arrête parfois pour parler avec quelques notables… L’instant d’après, je le vois assis non loin de moi, enlaçant tendrement Catharina qui attend un heureux événement… Serait-ce encore lui, plus jeune, ce galopin qui court au loin et jette des pierres sur le monument de Guillaume d’Orange ?…

          Assoupi, je n’entends pas Gert et Flo, qui me cherchent depuis un moment, s’approcher de ma chaise. Leurs voix me sortent de ma torpeur. Je leur souris niaisement. Les paroles enjouées de Flo achèvent de me faire retrouver mes esprits.

          - J’adore ce lieu. Il a une âme. Habituellement, la visite des églises me déprime toujours un peu. Je vais  m’accorder un petit break shopping dans Delft. Gert et toi allez continuer la visite jusqu’à l’Ancienne Eglise. Faites vite car il faut songer au retour ! 

          Elle s’aperçut qu’elle était en train d’écraser l’épitaphe d’une tombe et fit un bond de côté.

          - C’est bien la première fois que je marche sur des morts, dit-elle en s’esclaffant bruyamment !  

          Nous sortîmes rapidement car Flo était partie dans ce fou rire dont elle avait le secret et qui durait souvent longtemps. A distance, j’envoyais un grand « bye-bye » sonore accompagné d’un signe de la main amical à mes compatriotes français qui continuaient leur visite.

     

     

          Nous quittons Flo dont les roucoulements joyeux montaient dans le ciel de Delft.

          delft,oude kerkNous remontons la rive gauche de l’Oude Delft, le canal le plus ancien de la cité, en direction de l’ancienne église : L’Oude Kerk. A distance, je reconnaissais le clocher que l’on devinait au dessus des toits rouges, caché dans la partie ombrée de la Vue de Delft.

          L’inclinaison du soleil accentuait l’ombre des maisons anciennes qui s’allongeaient dans le miroir du canal. Devant chaque maison digne d’intérêt que nous longions, Gert me faisait un bref commentaire. J’appris que le peintre Pieter de Hooch avait habité une de celle-ci.

          - Vous ne remarquez rien, dit Gert installé sur le pont face à la tour, la montrant du regard ?

          - J’ai l’impression qu’elle n’est pas droite. Fatigue visuelle certainement.

          - Votre vue est excellente, Patrice ! Elle penche vraiment. Au 14ème siècle, en pleine construction, le clocher s’est affaissé et s’incline de près de deux mètres. Il renferme la plus grosse cloche des Pays-Bas surnommée le « Bourdon » qui ne sonne que pour des événements exceptionnels.

          Près de l'entrée de l'église, la petite statue en pierre d'une jeune femme recouvertedelft d'une sorte de grande cape, la tête encapuchonnée, fixait le ciel. Son expression mystique illuminait la pierre grisâtre. 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

          Une femme heurte le lourd portail, entre et disparaît dans l’ombre. Une crispation me serrait la gorge. Je savais ce qui m’attendait à l’intérieur. Le dénouement de mon voyage se trouvait dans cette église. Planté devant le portail, je n’osais le pousser.

          Gert cogne violemment le bois peint. Il s’introduit le premier sous la voûte gothique. Je le suis, mal à l’aise.

          peinture,houckgeest,delft,oude kerkComme dans la Nieuwe Kerk, le sol est couvert de tombes aux reliefs tourmentés. Gert me montre, un peu à l’écart des autres, une très belle pierre tombale sculptée dont l’épitaphe en vers, gravée dans la pierre, vante les qualités du scientifique le plus important de Delft : Anthony van Leeuwenhoek. Je ne m’attendais pas à retrouver cet ami de Vermeer, inventeur du microscope, qui lui avait servi de modèle pour L’astronome et Le géographe.

          Gert savait parfaitement ce que je venais faire ici. Chacun de notre côté, nous parcourons l’église lentement. Il ne devait pas être bien loin…

     

     

    Gerard Houckgeest – Delft, Intérieur de l’Oude Kerk, 1654, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          C’est moi qui le découvris en premier, dans le centre du transept, non loin d’une chaire du 16e superbement décorée. Un minuscule monument commémoratif indiquait l’endroit. L’inscription était brève sur la petite plaque rectangulaire : JOHANNES VERMEER 1632 – 1675. Le « peintre de la lumière » reposait sous mes pieds. Sur la plaque, une petite photo de La jeune fille au chapeau rouge était déposée. C’était discret, simple. A son image… 

     

    oude kerk,vermeer,delft

     

           Gert me voyant arrêté, me rejoint. Nos regards se croisent un court instant. Debout côte à côte, nous fixons en silence, respectueusement, le rectangle de pierre gravé au nom de l’artiste. Des personnes passent non loin, indifférentes à notre présence immobile. J’avais le sentiment de me trouver devant un membre de ma famille très proche : un frère… un père…

          Gert me donne un coup de coude amical. Je le regarde tristement.

          Il est tard. Avant de m’éloigner, je regarde une dernière fois la plaque. Je sais que je ne reviendrai jamais dans cette église…

          Le soleil se cache déjà derrière une des maisons de maître qui longe l’Oude Delft. Nous marchons côte à côte, sans un mot. Gert, qui comprend mon trouble, évite de m’adresser la parole. Il ne paraît guère mieux lui-même.

          J’avance comme un automate. Des réflexions diverses m’envahissent… Ça ne colle pas ! J’ai effectivement rencontré l’homme, mais son secret ?… Mon parcours avec Vermeer ne peut s’arrêter au bord d’une pierre tombale ? Imperceptiblement, une pensée me pénètre et s’impose peu à peu dans mon esprit :

          « Je reste une journée de plus… Je dois revenir dans cette ville, demain… Mais, seul… »

          Gert m’examinait de temps à autre, se sentant presque coupable de mon mal être. Je cherchai comment j’allais pouvoir faire avaler la prolongation du séjour à Flo. En insistant elle comprendrait ? Après tout, quatre heures de route suffisent pour rentrer et nous pourrions repartir demain en début d’après-midi.

          Nous pressons le pas. Flo nous attendait depuis un bon moment dans l’ombre de la statue d’Hugo Grotius, les bras chargés de paquets.

          - Vous arrivez seulement maintenant, nous envoie-t-elle courroucée ! Tus sais bien Patrice que nous devons reprendre la route immédiatement !

          - Désolé ! Vermeer nous a retardés, dis-je avec un sourire forcé. Figure-toi qu’en cours de route j’ai pris une décision : Nous repartons demain… J’ai absolument besoin de revenir ici même demain matin. Nous rentrerons tranquillement après déjeuner. Ainsi, tu auras l’immense plaisir de profiter de la conversation de Gert une soirée de plus !

          Gert, surprit, ne semblait pas mécontent de rester avec nous un peu plus longtemps. Flo, décontenancée et sans arguments sérieux à faire valoir, admit que rien ne pressait et que, de toute façon, il était imprudent de rentrer ce soir précipitamment.

          La journée avait été longue. Je proposai à Gert de l’inviter dans le restaurant d’Amsterdam de son choix.

     

    A suivre…

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre   12. Les femmes de Johannes   13. Gert    14. La petite Amsterdam   15. Une plaque gravée

     

     

     

          Le 16ème et ultime chapitre de cette histoire arrivera avec la nouvelle année, le mardi 10 janvier prochain. Je vous donne rendez-vous, ce jour-là, pour connaître le dénouement de l'étrange aventure de Patrice qui a commencé au Louvre, à Paris, et va se terminer à Delft, la ville de Johannes Vermeer.

          Bonnes fêtes de fin d'année à tous, et des tas de cadeaux dans la hotte du Père Noël.

                                                                  Alain

     

      

  • L'OBSESSION VERMEER - 14. La petite Amsterdam

     

     

    Suite…

     

    Vendredi 17 mai – Delft. 11 heures.

     

          Je me lève et fais signe à Gert que ce n’est pas la peine de perdre plus de temps sur les vestiges de la Vue de Delft devant laquelle la foule s’agglutinait hier au Mauritshuis. Un désastre ! Il ne reste plus rien de la merveilleuse toile éclatante de lumière que nous scrutions en silence à l’entrée de l’exposition.

          Nous prenons à pied la route bruyante qui enjambe le canal de la Schie et suivons la Koorn Markt afin de rejoindre le centre historique de la ville. Malgré la présence éclairée de Gert, je gardais un plan de la ville à la main pour mieux mémoriser le nom des rues.

          - Vous pouvez constater que Delft est bien une « petite Amsterdam », dit Gert heureux de se dégourdir les jambes après ce long arrêt dans le petit port, face à la nouvelle ville moderne.

          vermeer,delftEn effet, les canaux quadrillaient littéralement la ville. De jeunes arbres ceinturaient le mince couloir liquide dans lequel les maisons se reflétaient. De proche en proche, de minuscules ponts bombés, surmontés de garde-fous ouvragés peints en blanc, ressemblaient à de gros champignons posés sur l’eau. Des jeunes gens guillerets pédalaient énergiquement. Il doit faire bon vivre ici, pensai-je.

      

     Delft – pont ancien daté de 1675, année du décès de Vermeer

     

            L’arrière de l’hôtel de ville construit au 17ème se profilait. Gert semblait chercher quelque chose ? Il marchait à longues enjambées sans se retourner. Il ne ralentit pas à l’hôtel de ville et tourna précipitamment sur sa droite dans l’Oude Langendijk.

          Arrivé à l’angle de cette rue et de la Jozefstraat, il se bloque net. Flo, surprise, le cogne au passage et s’arrête essoufflée à ses côtés. Je pressens un moment important. La voix de notre compagnon est plus grave :

          - Mes amis, vous vous trouvez à l’emplacement où s’élevait jadis la maison de la belle-mère de Vermeer, Maria Thins. Cette maison, tout comme l’auberge Mechelen dont je vous parlerai plus tard, a été détruite au 19e pour construire cette église tristounette devant laquelle nous sommes. Comme pour la Vue de Delft, le 19ème siècle a frappé une fois de plus !

          Gert prenait un ton doctoral :

          - Le peintre a vécu dans cette maison les quinze dernières années de sa vie. La plupart de ses nombreux enfants sont nés dans ce lieu. Les meilleurs tableaux de son œuvre, à partir des années 1660, ont été peints au dernier étage de la maison qui donnait sur cette rue, à l’abri des rayons du soleil.

          L’homme qui me hantait depuis des mois avait créé la plupart de ses chefs-d’œuvre en cet endroit. Gert m’annonçait cela, calmement, debout à l’angle de deux modestes rues, devant une sombre église. Flo s’exclama :

          - La Dentellière a donc été peinte ici ?

          L’émotion m’étreignait. Je réponds à la place de Gert :

          - Pas seulement La Dentellière, mais aussi La leçon de musique, La jeune fille à la perle, La femme à la balance… La plupart des merveilleuses peintures que tu as admirées hier ont été créées lentement, amoureusement, à l’emplacement où tu te tiens en ce moment. Imagine que Vermeer a marché dans cette ruelle sans lumière et que ses gosses jetaient des pierres dans l’eau du petit canal en face !

          La voix de Gert s’élève à nouveau :

          - Vous vous souvenez des maisons en briques rouges du petit tableau La ruelle quipeinture,vermeer,delft était au Mauritshuis ? Elles n’ont pas été retrouvées. Le peintre aurait pu s’inspirer des maisons du Voldersgracht qu’il voyait de l’arrière de l’auberge Mechelen ? A moins que ce ne soit près d’ici sur l’Oude Langendijk ? Il y a de bonnes chances pour qu’elles aient à jamais disparu… comme le reste… O.K. Vous me suivez !

     

     

     

     

     

     

     

           vermeer,delftQuand nous débouchons sur la Markt, l’immense place du marché rectangulaire, je comprends que nous pénétrons dans le cœur de la cité médiévale. Gert nous explique qu’elle avait peu changé en trois siècles : à l’extrémité de la place, la belle façade de l’hôtel de ville d’époque et à l’autre bout, proche de nous, la longue silhouette élégante de la Nieuwe Kerk.

          L’imposante tour de l’église que nous contemplions il y a un instant encore au-dessus des toits, en face du canal de la Schie, nous dominait…

     

     

      

    Delft – Nieuwe kerk, place du marché, statue d’Hugo Grotius au centre

     

           Nous traversons la place et restons un long moment, pensifs, devant l’ancien emplacement de l’auberge Mechelen. Je me rappelais que le jeune Johannes avait vécu à cet endroit jusqu’à l’âge de vingt huit ans avant de déménager pour la maison de l’Oude Langendijk d’où nous venions. Quelques mètres seulement derrière le fantôme de l’auberge Mechelen, au 25 et au 21 de la Voldersgracht, Gert nous montre les lieux où étaient situés la maison natale de Vermeer et la Guilde de Saint-Luc. Tous ces emplacements avaient également été démolis au siècle dernier.

          Cela m’énervait vraiment ! Les maisons du 17e avaient toutes été remplacées au 19e et 20e par des bicoques modernes transformées en vulgaires commerces. Même le beau bâtiment de la Guilde de Saint-Luc, avec les attributs des principaux métiers accrochés sur sa façade, n’avait pas été sauvé. J’imaginais l’intense activité qui devait régner dans ce lieu dont les membres étaient les meilleurs artisans et artistes de la cité : tapissiers, faïenciers, marchands de tableaux, peintres, sculpteurs…

          Je me fis la réflexion : quelques mètres séparaient le siège de la Guilde et l’aubergepeinture,écriture,vermeer,delft tenue par le père de Johannes, Reynier, qui était inscrit à la Guilde comme marchand de tableaux. Le centre artistique de la ville se trouvait donc en ce lieu précis. Tous les artistes de Delft qui se réunissaient régulièrement à la Guilde, devaient donc, fort logiquement en sortant, prendre la direction de l’auberge pour se désaltérer.

     

     

     

     

     

     

     Dessin de Lamberts Gerrit - rue menant à la Guilde de St Luc au fond ,et arrière de l''auberge Mechelen sur le côté  

         

           delft, hugo grotiusEn plein milieu de la place, la lumière éclairait en biais l’imposante statue d’Hugo Grotius, l’un des grands hommes de la ville. Pourquoi Vermeer n’a-t-il pas une statue comme celle-ci, bien exposée, pensai-je ? Delft pouvait être fière de son célèbre concitoyen peintre qui faisait l’objet d’une admiration unanime dans le monde entier. Etait-ce le cas de cet Hugo Grotius ?

     

     

     

     

     

     

     Delft - statue de Hugo Grotius, humaniste et juriste

     

     

           La joie qui m’habitait ce matin en découvrant la ville s’estompait progressivement au fur et à mesure de nos pérégrinations. Je sentais confusément que ce que j’étais venu chercher à Delft m’échappait. Il ne nous restait plus que les deux églises de la ville à visiter. Tous les lieux de vie de l’artiste avaient disparu. C’était comme si une présence invisible s’efforçait systématiquement d’effacer toutes ses empreintes…

          Maintenant que je connaissais mieux Delft, je me rendais compte que les emplacements où l’artiste avait résidé étaient tous situés autour de la place du Marché. Un univers clos… Son univers : la Nieuwe Kerk au centre, sorte de tour de contrôle ; en face, l’auberge Mechelen et ses vapeurs d’alcool ; derrière l’auberge, la Guilde de Saint-Luc enfiévrée ; de l’autre côté de la place, sur la droite de l’église, la maison sur l’Oude Langendijk où il finira sa courte vie. Une vie entière était regroupée dans un rayon d’une cinquantaine de mètres maximum de part et d’autre de la Nieuwe Kerk.

          Un instant, je m’imaginais Vermeer, préoccupé et rêveur, allant et venant sur la longue esplanade allant de l’église à l’hôtel de ville. La mémoire de ces monuments auraient pu me le décrire, lui et sa famille. Quel homme était-il ? A quoi ressemblait-il ? Catharina était-elle jolie ? Et ses enfants ?

          Il allait falloir accélérer la cadence si nous voulions revoir la France dans la soirée, ou plutôt dans la nuit ? Je fis un signe à Gert attardé devant la devanture d’un des nombreux magasins de faïence de Delft autour du Markt.

          - Gert, je propose une halte déjeuner. Flo est harassée. Je suppose que cette longue marche vous a mis en appétit. Connaissez-vous un restaurant dans le coin ?vermeer,delft

          - Oui ! Derrière l’hôtel de ville, il y a un petit bar sympa !

          Nous longeâmes la place en passant devant la statue d’Hugo Grotius, impavide. Le bar était installé en plein air, non loin de la halle aux viandes sur la façade de laquelle deux têtes de bœufs en pierre, les yeux globuleux, nous regardaient.

     

    Delft – hôtel de ville

     

           Nous choisissons une petite table ovale en plein soleil. A la table voisine, des touristes allemands enjoués semblaient apprécier la bière de la région. Gert expliqua rapidement à la jeune serveuse que nous voulions un menu plutôt léger, énergétique. Il plaisanta un moment avec elle en néerlandais. Dès qu’il eut fini de passer la commande, je l’attaquai bille en tête, légèrement crispé :

          - Gert, ne prenez pas mal ce que je vais vous dire, mais il faut que çà sorte… Nous apprécions votre présence et vos connaissances historiques sur Delft, mais je dois reconnaître que vous ne nous avez rien épargné… Le néant ! Tous les lieux que vous nous avez montrés étaient intéressants mais, malheureusement, inexistants…  Pouvez-vous m’expliquer comment une ville qui a la chance inouïe d’avoir enfanté le génie de Vermeer, n’a rien réussi à garder de lui ? Je ne sais pas moi, une pierre… un pan de maison… peut-être un meuble… son chevalet… ou même un simple pinceau. Il est né en plein centre ville… il n’a jamais bougé d’ici… toute son œuvre s’est construite à cent mètres de cet hôtel de ville… Cet homme a fait connaître Delft à l’autre bout du monde et qu’a fait la ville en guise de reconnaissance ? Elle a tout détruit… Insensé !

          Ma voix montait. Les Allemands me dévisageaient. Ils devaient se demander pourquoi ce petit français s’énervait aussi bruyamment. Flo ne pipait mot. Gert avait perdu son apparente sérénité. Je continuai, sérieusement remonté :

          - La ville n’a pas seulement détruit les traces de Vermeer, elle a saccagé son image. Comment peut-on justifier cette route au trafic intense qui sabre le site de la Vue de Delft sur toute sa largeur ? Delft aurait voulu gommer tout ce qui rappelle le passage de l’artiste, qu’elle ne s’y serait pas prise autrement !

          Je reprends mon souffle, exalté. Gert, un moment décontenancé, prit le temps de terminer son plat de crudités. Sa réponse arriva :

          - Ho, Patrice ! Je n’y suis pour rien, moi ! Vous savez bien à quel point l’action du temps est sans pitié ! Que restera-t-il de vous dans trois siècles ? Même la trace des plus grands finit par disparaître. Cherchez bien dans votre histoire de France et vous serez surpris par le nombre de personnages célèbres dont plus rien ne subsiste. Patrice, vous vous laissez emporter par votre passion pour ce peintre… Calmez-vous !

          Il avait retrouvé son flegme habituel. Il but une gorgée du vin blanc bien frais posé devant lui avant de continuer :

          - Je ne vais pas vous apprendre que la seule chose qui compte pour un artiste est son oeuvre. Rien d’autre. Que nous importe de retrouver quelques pierres de sa maison ou un objet lui ayant appartenu… La toile de la Vue de Delft vous attire parce qu’elle dégage une impressionnante présence physique lui donnant vie, et cette lumière magique inoubliable… L’oeuvre du peintre nous enchante et nous fait rêver, n’est-ce pas l’essentiel ? Le reste est secondaire.

          Décidément, Gert avait le sens de la phrase juste. Nous le connaissions à peine, mais il m’impressionnait de plus en plus. En une seule tirade, bien calibrée, comme il m’en avait fait la démonstration ce matin à l’hôtel, il avait rétabli la situation, replacé les choses à leur juste valeur. Maintenant, il me regardait compatissant en savourant son verre de vin blanc. Flo mangeait, rassurée, sans plus se préoccuper de notre conversation.

          - D’accord, Gert ! Excusez-moi, dis-je apaisé. Ma déception était la cause de mon emportement contre la ville de Delft. Mais vous ne m’empêcherez pas de penser que les responsables de la cité n’ont pas fait leur boulot normal de sauvegarde d’un patrimoine culturel !

          Il sourit, indulgent. J’apercevais au loin l’horloge ronde plantée dans l’octogone supérieur de la Nieuwe Kerk. Les aiguilles indiquaient 15 heures précises.

          Nous terminons notre repas en silence.

     

    A suivre…

     

     1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre   12. Les femmes de Johannes   13. Gert    14. La petite Amsterdam

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 13. Gert

     

     

    Suite…

     

    Vendredi 17 mai - 8 heures.

     

          peinture,vermeerMon sommeil a été agité après l’intense journée de la veille au Mauritshuis. Un rêve me revenait sans cesse. Johannes me parlait. Je voyais, de dos, sa longue chevelure. Je ne percevais pas ce qu’il disait…

           La mine défaite, je descends avec Flo vers le restaurant qui ouvre ses portes dans quelques minutes. Pas de temps à perdre, nous avons un rendez-vous important avec la ville de Delft. Malheureusement il va falloir faire vite puisque nous devons prendre la route du retour pour la France en fin d’après-midi. J’attends beaucoup de cette trop courte dernière journée. Sûrement trop ? Je ne peux repartir sans comprendre…

     

      

          Flo semble remise de sa dure journée d’hier. Elle renifle l’effluve de café. Elle est incapable de commencer sérieusement une journée sans son bol de café frais. Pas celui de la veille, réchauffé. Non ! Uniquement le café qui vient d’être filtré longuement dans l’appareil glougloutant, secoué de hoquets avant de laisser échapper un joyeux sifflement. Je ne peux la déranger tant qu’elle n’a pas trempé ses lèvres dans le savoureux breuvage. Le rituel assouvi, elle déborde d’énergie toute la matinée.

          Mon plateau est déjà bien garni lorsque j’arrive devant la machine à café. Celle-ci est prise d’assaut. J’attends patiemment mon tour intercalé entre un grand blond aux larges épaules et une petite dame âgée aux fines lunettes en écaille. J’entame mon verre de jus d’orange.

          Le grand blond n’en finit pas devant la machine à café. Son profil me dit quelque chose ? Immédiatement, je repense au Mauritshuis. Il s’agit du personnage qui nous dévisageait hier devant les toiles de Vermeer… Que faisait-il ici ?

          Je me fais tout petit, ce qui n’est pas trop difficile derrière sa masse imposante, afin d’éviter qu’il ne me remarque. Il se voûte légèrement pour saisir sa tasse fumante et, de ce fait, se place à ma hauteur. Avant que je ne puisse m’écarter, ses yeux bleus croisent les miens. Sa bouche amorce une ébauche de sourire. Il me lance :

          - Hello ! Je vous ai vu hier chez Vermeer. J’étais sûr que vous étiez au même hôtel que moi !

          - Bonjour ! J’avais bien remarqué votre regard insistant. Je m’interrogeais avec inquiétude en me demandant si notre aspect physique présentait quelque anomalie.

          - Non ! Je vous croisais depuis plusieurs jours au breakfast. J’avais entendu que vous étiez français et j’étais surpris de vous retrouver au Mauritshuis. Je me présente : Gert Van der Groot. Je suis hollandais mais je parle français depuis longtemps et j’adore votre pays.

          Je posai mon plateau. Sa large main secoua durement la mienne.

          - Enchanté ! Moi, c’est Patrice ! Je prends une tasse de café et je me permets de vous inviter à notre table si rien ne vous retient ailleurs. Flo, ma femme, va être soulagée d’apprendre que notre apparence extérieure n’était pas la cause de vos regards indiscrets au musée.

          Un grand éclat de rire éclaira la face de mon nouvel ami. Il s’empresse de soulever son plateau débordant et me suit jusqu’à la table où je le présente à Flo, ravie de retrouver l’homme qui la dévisageait hier. A peine assis, elle l’apostrophe :

          - Vous parlez un français formidable, sans aucun accent !

          - J’essaye. Vous savez chez nous les trois-quarts des personnes sont bilingues et la moitié trilingues. Nous sommes bien obligés, notre langue nationale est peu parlée dans le monde. En ce qui me concerne, j’ai la chance de pouvoir utiliser le français dans ma vie professionnelle en me rendant fréquemment à Paris.

          Flo appréciait de rencontrer une nouvelle fois, après la charmante Claudia du « café brun » dans Amsterdam, un hollandais parlant parfaitement sa langue. Elle s’enhardit et lui demanda de quelle région de Hollande il venait.

          - Den Helder, une petite ville située tout en haut de la province de Noord-Holland, la région la plus septentrionale des Pays-Bas, en bordure de la mer du Nord. Notre côte d’azur à nous ! Des paysages de dunes venteuses, de nombreux moulins, polders et champs de fleurs. La vraie Hollande, quoi ! De Den Helder on aperçoit au loin l’île de Texel qui est la plus grande des îles Wadden, notre petit joyau national, réserve naturelle de plantes et d’oiseaux. Vous ne pouvez vous imaginer la beauté sauvage de ce lieu. L’air y est d’une pureté incroyable !

          Ce Gert me plaisait. Je lui demande :

          - Je suppose que vous êtes descendu à Amsterdam pour l’exposition Vermeer ?

          - Gagné ! J’ai profité de quelques jours de vacances pour venir en touriste. J’apprécie énormément cet artiste hollandais. A chaque fois que je vais à Paris, je ne manque jamais de me rendre au Louvre contempler les deux seuls tableaux que votre pays possède. La réunion au Mauritshuis d’un tel ensemble de peinture de l’artiste n’est pas prête de se représenter… Vous êtes des passionnés de Vermeer ?

          - Je suis un passionné de peinture en général et je peins un peu moi-même, lui répondis-je en trempant délicatement une brioche dorée à point dans mon café. Ma femme ne peut être qualifiée de passionnée, mais cela l’intéresse. Elle était si heureuse de m’accompagner et de découvrir la Hollande.

          Je pressentais que la conversation allait durer. Je reprends :

          - J'apprécie les peintres français du 19ème siècle et la riche période de la renaissance italienne. Vermeer c’est autre chose, articulai-je en avalant ma brioche… Vous n’allez sans doute pas me croire mais je ne le connaissais pratiquement pas il y a encore seulement six mois. Je l’ai découvert en visitant les peintres des Ecoles du Nord de l’Europe dans l’aile Richelieu du Louvre. Je suis tombé par hasard sur les deux petites toiles que vous connaissez. Ce jour-là, j’ai connu le plus grand choc de ma vie d’amateur d’art !

          Le regard bleu de Gert devint insistant.

          - Choc est même un mot faible, dis-je en baissant la voix, pour parler du trouble qui me força carrément à m’asseoir face à La dentellière et L’astronome. Je n’avais encore jamais ressenti cela. J’avais les tripes nouées… Les tripes, vous savez ce que c’est ?

          - Oh oui ! Les boyaux qui se mangent.

          - Voilà ! Mes boyaux s’étaient rigidifiés. Vous comprenez, vous, que l’on puisse se retrouver anéanti, hébété devant deux minuscules tableaux ?

          Gert émet une sorte de bruit de gorge joyeux. Il semblait particulièrement satisfait de ma mine perplexe.

          - La fameuse fascination… Non seulement je vous comprends, mais votre réaction est normale. Contrairement à Rembrandt que l’on admire pour sa technique en clairs-obscurs, la force de ses toiles, Vermeer, lui, il envoûte… Vous n’êtes pas le premier et il y en aura d’autres !

          - Ouf ! Vous me rassurez ! Depuis ma première rencontre au Louvre, j’ai passé beaucoup de temps à étudier Vermeer. Maintenant, je connais tout de lui. Enfin… tout ce qui est visible… Diable d’homme, une énigme ! J’ai examiné ses toiles une par une, presque à la loupe. Et bien, vous savez quoi ? Une sorte d’anxiété diffuse, inexplicable, ne me lâche pas. Et la vision hier de l’essentiel de son œuvre n’a pas arrangé les choses… Chez moi, j’avais même commencé une sorte d’enquête personnelle pour tenter de comprendre le pouvoir qu’exerce cet homme. J’essayais de décrypter son secret… son message… Il y a bien un message, n’est-ce pas ?

          Gert et moi ne mangions plus, crispés sur notre dialogue. Flo, elle-même, paraissait moins détendue.

          Notre invité hollandais réfléchissait. Le silence était pesant. Gert engloutit une large tranche de pain beurré et boit lentement, pensif, la moitié de sa tasse. Il attaque soudain, l’œil plus vif :

          - Le message… Dans vos recherches, vous avez constaté que l’on savait peu de chose sur la vie du peintre. Comme vous, je me suis beaucoup interrogé à son sujet car cette peinture hors du temps me fascine également. Finalement, je suis arrivé à une conclusion.

          Il termine lentement sa tasse de café.

          - Vermeer, et c’est bien pour cela qu’il se distingue des autres, a su introduire de la poésie dans des objets simples, sans éclats ou dans de banales scènes de la vie de tous les jours. Chez lui, les motifs les plus courants dégagent une beauté irréelle… quelque chose d’inexplicable... L’apparente sérénité de ses toiles est presque un défi au temps… En fait, lui seul possède la clef de son monde enchanté. Il ne faut pas se prendre la tête ! Le mieux est de se laisser guider par l’artiste. Il nous prend par la main et… si l’on est réceptif, sensible à sa vision, comme vous Patrice, le monde enchanté peut nous ouvrir ses portes… Voilà ! Le message, il est là !

          J’étais franchement impressionné. Gert m’avait sorti cela d’un trait, avec de légers temps morts entre les mots pour bien faire pénétrer son discours. Il s’était levé. Je voyais son imposante silhouette au fond de la salle se resservir une bonne rasade de breuvage brûlant. Flo était un peu paumée par notre conversation. Je décidais d’aller à mon tour reprendre du rab de café. En revenant, je vis que Gert parlait avec Flo qui lui apprenait que nous partions à Delft pour notre dernière journée en Hollande.

        J’étais soucieux. L’angoisse qui s’était un peu dissipée durant l’intense activité de la semaine, s’était à nouveau infiltrée en moi. Ma nuit difficile n’avait pas arrangé les choses.

          - Vous rentrez bientôt dans votre région de dunes et de polders, dis-je ?

        Gert avait retrouvé le calme apparent qu’il présentait avant que mes interrogations ne le perturbent.

          - J’ai encore tout le week-end. Pas de femme qui m’attend… Pas d’enfants… Libre comme l’air… Peut-être irai-je voir le musée Frans Hals à Haarlem que je vous conseille fortement. Ce peintre est l’un des talents les plus novateurs de la peinture hollandaise, au siècle béni de Rembrandt et Vermeer. Vous possédez au Louvre sa succulente Bohémienne. Vous qui êtes un connaisseur, Patrice, je suis persuadé que vous devez apprécier cet artiste !

          Une pensée furtive me traversait l’esprit. Oserais-je demander à Gert de nous accompagner à Delft ? Quel guide merveilleux il ferait ! L’on devait rentrer en France ce soir, cela nous permettrait d’aller directement à l’essentiel, sans les pertes de temps inhérentes à la découverte d’une ville inconnue.

          J’hésitais à interrompre l’échange passionné qu’il avait entamé avec une Flo bavarde sur les qualités comparées des cuisines hollandaises et françaises. En l’espace d’une heure une amitié spontanée s’était installée entre nous trois. Gert était captivé par la voix chaude de Flo décrivant avec force détails la recette de son soufflé au fromage.

          Elle reprenait péniblement son souffle après sa tirade culinaire. J’en profitai :     

          - Gert, Accepteriez-vous de nous accompagner à Delft aujourd’hui. Cela nous ferait un immense plaisir à moi et à Florence ! Nous repartons en France dans la soirée. Il ne me reste plus que cette journée pour tenter de déchiffrer ce lien mystérieux qui m’attache si profondément à Vermeer. Je dois casser cet envoûtement dont vous parliez il y a instant… l’exorciser… Pour cela je souhaite voir les lieux où il a vécu, peint, sentir les parfums qu’il a humés, fréquenter les rues où il a marché. Une sorte de pèlerinage personnel dans sa ville qu’il ne quitta pratiquement jamais pendant les quarante trois années de son existence.

          Mes yeux s’étaient posés sur la reproduction d’un Rembrandt accrochée au-dessus de Gert. J’attendais sa réponse, fébrile. La voix haute me fit tressaillir.

          - Topez-là Patrice ! Je serais très heureux de vous accompagner. Vous savez que Delft est appelée « la petite Amsterdam ». Un anglais a même écrit : « Delft a autant de ponts que de jours dans l’année, et tout autant de rues et de canaux où vont et viennent les bateaux. » Il ne faut pas trop tarder car le temps va défiler très vite ! Ne fondez pas trop d’espoir sur votre « pèlerinage » Patrice, il ne reste que l’atmosphère du Delft d’autrefois…

          J’avais du mal à dissimuler ma joie. La surprise passée, Flo avale son jus d’orange d’un trait et se lève solennelle : « Mes amis, l’heure est grave ! Vermeer nous attend ! »

     

    A suivre…

     

     1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre   12. Les femmes de Johannes   13. Gert 

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 12. Les femmes de Johannes

     

     

    Suite…

     

    Jeudi 16 mai 1996. Mauritshuis. 15 heures 45.

     

          De biais, j’observais La leçon de musique. Nous arrivions vers le milieu de l’expo et ce magnifique tableau était plus aisément accessible. Plus aucun français à l’horizon, pensai-je, surpris ?

          Flo, agréablement surprise de pouvoir rester seule à mes côtés semblait étonnée de la discrétion que, cette fois, je m’efforçais de donner à mes commentaires.

    peinturevermeer,la haye,mauritshuis,      - Cette toile me ravit, susurrai-je. Quelle finesse de coloris ! Vise la cruche blanche posée sur un tapis d’orient bariolé, c’est un petit bijou de délicatesse ! Le miroir au-dessus du visage de la jeune femme est le point de fuite des nombreuses lignes de perspective. Approche-toi, tu verras que ce coquin de Vermeer a laissé une discrète signature dans le haut du miroir : les pieds de son chevalet sur lequel il est en train de peindre la scène. Il ne se montre pas, mais il est bien présent !

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

      

          Pendant que Flo cherchait les lignes de perspective du tableau, j’en profitai pour scruter les alentours.

      

           Excellente idée ! Sur un même pan de mur, les organisateurs avaient accroché les quatre toiles de même format représentant des jeunes femmes seules, debout, occupées à une activité quotidienne.

     

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      En furetant, je trouve un endroit précis, placé dans la diagonale des quatre petits tableaux serrés à la même hauteur sur le mur, qui permet de les découvrir d’un seul regard : En premier, La femme en bleu lisant une lettre, ensuite, La jeune femme à l’aiguière, La femme au collier de perles et, clôturant l’angle de la pièce, La femme à la balance.

          Sur le visage des visiteurs, je discernais une expression d’enchantement. Ils avaient succombé au charme de ces créatures venues d’ailleurs.

          Flo arrivait à pas lents. Elle s’installe à mes côtés etpeinture,vermeer,la haye,mauritshuis, dévisage les quatre femmes.

          - Ces portraits rayonnent sur ce mur tristounet verdâtre ! Ont-elles déjà été exposées côte à côte par le passé ?

          Je fis une moue d’ignorance.

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      - Elles ont toutes été peintes à la même période, vers 1665. Peut-être ont-elles séjourné ensemble encore fraîchement peintes dans l’atelier du maître ? A moins qu’elles ne se soient côtoyées à la vente aux enchères de la collection Jacob Dissius qui eut lieu à Amsterdam en mai 1696 ? Imagine que ce fils d’un imprimeur de Delft, vingt ans à peine après la mort de Vermeer, possédait rien moins que 21 toiles, presque la moitié de la production totale du maître !

          La lumière de Vermeer giclait, enveloppant les femmes d’un même halo lumineux. L’harmonie était totalepeinture,vermeer,la haye,mauritshuis, entre la perspective, les formes, les couleurs. Un bleu… un jaune…

          - Ecoute le silence quasi religieux exhalé par les toiles, dis-je à Flo distraite par un individu corpulent qui lui faisait rideau. La femme à la balance, celle qui ressemble à une Vierge sur le côté, semble transpercée par la lueur sortant d’un vitrail dans l’intérieur sombre d’une église. Un petit ventre orangé perce sous sa veste.

          J’hésite à m’éloigner. Le « Ah les femmes de Vermeer ! » lancé par Claudia, notre ami hollandaise rencontrée la veille dans le « café brun » d’Amsterdam, me revenait en mémoire.

     

          Je tends une main moite à Flo et l’entraîne vers une autre pièce, plus petite, sur la gauche, où l’exposition se poursuit et se termine. Une petite pose serait la bienvenue, mais rien n’a été prévu pour s’asseoir.

          peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,Dans une encoignure, Le géographe paraît intimidé au milieu de toutes ces jolies femmes qui lui font les yeux doux. La lumière pénétrant par les fenêtres dessine le beau profil du savant. Quel dommage que le Louvre, en gardant L’Astronome, n’ait pas permis les retrouvailles de ces deux frères à jamais séparés, pensai-je ?

     

     

     

     

     

          Je la devine… Elle est là…

          Je percevais, derrière les crânes immobiles, la présence de la jeune femme qui m’avait incité à entreprendre ce voyage : La dentellière… C’était la plus petite toile depeinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellière l’expo et, évidemment, les gens étaient collés dessus pour mieux la contempler.

          Cette fois, toute possibilité d’approche semblait illusoire pour Flo qui, fatiguée, abandonna en rase campagne un combat par trop inégal. Elle s’exclame :

          - Je n’y vais pas ! C’est elle qui t’a incité à venir ici. Fonce !

          J’eus un coup de chance : Je sentis la main légère d’un jeune garçon posée sur mon bras. Il me dit dans ma langue : « Allez-y monsieur, j’ai terminé, je vous la laisse ! ». Comment savait-il que j’étais français ?

     

          De suite, je pense à Lui. A travers l’image de cette jeune femme, c’est lui qui m’accueille. Je resterai éternellement reconnaissant à la jolie brodeuse de m’avoir permis de faire la connaissance de son créateur… Elle médite sur son ouvrage. Elle m’apparaît peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellièreencore plus épanouie. L’air du pays sans doute. Les fils blancs et rouges s’échappent indéfiniment du sac à couture et se répandent sur le tapis verdâtre. La peinture est toujours floue, diluée…

          Plus rien n’existait autour de moi. Je ne voyais qu’elle et ses doigts si fins. Le temps s’était arrêté. Jepeinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellière flottais dans un monde où tout était facile, simple, à son image…

          Le face-à-face dure un long moment. La jeune femme au doux visage devait percevoir ma présence car il me semblait percevoir un sourire complice sur ses lèvres. J’étais bien…

           Un choc en plein sur une vertèbre lombaire déjà douloureuse me ramena à la réalité. Les grands yeux verts effrontés d’une adolescente étaient plantés dans les miens. Je compris. Il fallait laisser la place à mon tour, le message de La dentellière ne m’était pas réservé.

     

          Des bouffées d’optimisme me submergeaient en quittant la brodeuse. Une sorte de jouissance paisible, un de ces instants de bonheur fugitif que l’on ressent parfois sans trop savoir pourquoi.

          J’apercevais Flo m’attendant, appuyée contre un mur. Son visage, en partie estompé, comme la jeune femme que je venais de quitter, m’apparaissait à travers  une brume dorée, irréelle, qui enflammait le mur vert derrière elle…

          Agacée par ma mine éthérée, Flo agrippe fermement ma main et s’engouffre à grandes enjambées dans le couloir libéré au centre de la pièce. La vision du jean délavé du français binoclard me sort quelque peu de mon agréable torpeur.

          Je le vois de profil, très sérieux. Il s’est fondu dans l’anonymat des autres visiteurs et examine de près La jeune fille au chapeau rouge qui semble le combler.

          Je m’adresse à Flo :

          - Je vais essayer de m’approcher de mon ami français. Il a mordu à l’hameçon. Je t’avais bien dit que Vermeer finirait par l’emporter ! Pendant ce temps, va voir La lettre d’amour sur la droite. Elle va t’étonner. Elle est conçue comme une pièce de théâtre que l’on regarde des coulisses. Je viendrai te rejoindre.

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      Pendant que Flo docile se dirige mollement vers La lettre d’amour, je m’installe incognito à côté du binoclard. Les autres membres de son groupe manifestent leur lassitude. Mais pas lui. Il a même décroché son bras du cou de sa compagne pour être plus à l’aise dans sa réflexion contemplative.

          - Vous avez senti l’importance de cette toile, lui dis-je un brin moqueur ? Dire qu’elle a failli ne pas être attribuée à Vermeer ! Difficile de ne pas reconnaître la patte de l’artiste… Tout son talent est condensé dans ce petit portrait.

          - Vous aviez raison tout à l’heure devant la Laitière, balbutia l’homme, le regard accroché sur la jeune fille. Non seulement, comme vous le disiez, c’est bien un précurseur des  « impressionnistes », mais il est meilleur qu’eux.

          Inconsciemment, il saisit mon bras.peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

          - C’est admirablement peint : ce contraste de rouge vif et de bleu froid… les reflets subtils renvoyés par l’étrange chapeau à plumes rouge orangé sur les joues… l’empâtement blanc pur sous le menton… tous ces rehauts clairs comme des gouttes de rosée… Ce Vermeer est un magicien !

          - Vous êtes entré dans son monde de lumière, dis-je, heureux ! Si vous n’avez pas vu La dentellière, hâtez-vous d’y aller. C’est du même tonneau ! Avant de sortir, ne manquez surtout pas la lumineuse Jeune fille à la perle appelée la  « Joconde du Nord ». C’est le clou de l’expo !

          Je laisse mon ami extatique et, détendu, me dirige vers Flo quand je remarque, sur ma droite, non loin de nous, un grand blond qui me dévisage avec intérêt. Un vrai nordique, solide, carré, des yeux bleus presque transparents. Déconcerté, je détourne le regard.

          Flo ne semblait pas très emballée par l’originale scène intimiste de La lettre d’amour. La fatigue déjà ? C’était la fin de l’expo et sa concentration retombait.

          Son regard clair me fixait, peu lucide.

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

          - Imagine-toi que tu es au théâtre, dis-je en riant. Une porte entrouverte dans un sombre réduit à balais débouche sur une pièce éclairée occupée par deux jeunes femmes. Pour une fois, c’est à  une scène amusante à laquelle l’artiste nous convie. La servante apporte une lettre à sa maîtresse et a décidé de laisser en plan son travail jusqu’à l’ouverture de la lettre… Le message d’un amant ? Epatant ce face à face psychologique entre ces deux femmes, ne trouves-tu pas ?  

          L’aspect définitivement éteint de Flo achève de me convaincre de la faiblesse actuelle de son niveau de réceptivité. Je décide de faire l’impasse sur les tableaux de la dernière période du peintre après les années 1670. Nous nous dirigeons tout droit vers La jeune fille à la perle qui concentrait toutes les attentions.

     

          En cours de route, je croise à nouveau le regard du grand blond aux yeux transparents. J’ai l’impression qu’il voudrait nous parler mais n’ose pas. Pourquoi un nordique s’intéresse-t-il à d’obscurs touristes français de passage à La Haye ?

         - Ne te retourne pas, un homme nous regarde depuis un moment, murmurai-je à Flo. Il doit faire une confusion avec d’autres personnes ?

          Persuadés qu’il s’agissait d’une grossière erreur, nous décidons de ne plus y faire attention.

     

          La « Joconde du Nord »… La jeune fille qui faisait tressauter de plaisir l’écran de mon ordinateur avant de partir était devant moi grandeur nature, chaleureuse, souriante, dans l’éclat de sa jeunesse insolente.

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,jeune fille à la perle      Jamais une peinture ne m'avait laissé une telle impression de beauté. Même si l’exposition n’avait présenté que ce seul tableau, je me serais déplacé ! L’amour de Vermeer pour la vie et les êtres s’exprimait ici totalement. Il avait tout donné dans ce portrait. Au top de son art, pensai-je… Le visage lumineux aux contours indécis de la jeune femme rayonnait littéralement sur ce fond sombre. Le turban exotique bleu enserrant sa tête lui donnait un aspect mystérieux… Ce regard ? Quelque chose d’indéfinissable s’en dégageait… J’y lisais des tonnes de tendresse.

          Les gens autour de nous semblaient comme chloroformés, anesthésiés, les yeux rivés sur cette vision étrange. J’apercevais à nouveau mon compatriote français, pétrifié, le regard dans le vide. Même Flo retrouvait, un instant, ses forces abandonnées.

          Un silence oppressant régnait dans la pièce. Que dire devant un tel spectacle ? Même si l’on ne s’intéresse pas à la peinture, l’on devient captif des yeux translucides de la jeune fille. Le pire des monstres est obligé de tomber sous le charme s’il lui reste un minimum de sensibilité. Dans le cas contraire, il est irrécupérable.

          Flo me jette un regard de détresse.

          Je m’éloigne à regret. C’était peut-être la dernière fois que je la voyais ? A distance, je me retourne pour la contempler à nouveau : les reflets blancs des ses prunelles et de la perle accrochée à son oreille continuaient d’irradier dans la pénombre…

     

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

     

          A la sortie de l’exposition, je montre à Flo une opulente banquette ronde installée au milieu du grand hall de l’étage. Harassée, elle s’écrase la tête en arrière en fermant les yeux. J’en fais de même.

          Je tente de remettre de l’ordre dans mes pensées agitées. L’émotion est vive. Je n’avais jamais ressenti cela à la sortie d’une expo. J’avais la sensation que Vermeer faisait partie de mon être intime, de ma famille très proche. Ces chef-d’oeuvres m’appartenaient également… La jeune fille à la perle, je l’aurais peinte comme lui… pareil… avec le même sourire fragile et cette pointe de séduction innocente dans le regard.

          Je baignais dans un océan de tendresse dont les vagues m’emportaient loin, très loin, vers un lieu inaccessible…

     

          Le musée fermant ses portes dans peu de temps, nous entamons la descente du grand escalier recouvert de velours rouge.

          L’euphorie ressentie auparavant retombait. Je n’avais plus le même allant. L’effet euphorisant des toiles de Vermeer s’était dissipé et mon corps explosait de fatigue.

          La visite de l’exposition, qui était le but de mon voyage et de mes recherches, venait de se terminer et, curieusement, un étrange sentiment d’insatisfaction s’insinuait dans mon esprit. En l’espace de quelques heures, chez Vermeer, j’avais eu l’impression d’être dans une famille, la mienne. Je me retrouvais seul, orphelin…

          Une anxiété que je connaissais bien, qui avait disparu en foulant la terre hollandaise, s’installait à nouveau en moi. Flo m’examinait du coin de l’œil, déçue. Elle ressentait mon trouble.

          Des doutes m’envahissaient. Nous repartions demain soir pour la France. Ma joie s’était envolée.

     

    A suivre...

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre   12. Les femmes de Johannes 

     

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 11. Une servante célèbre

     

     

    Suite…

     

    Jeudi 16 mai. Mauritshuis. 15 heures.    

     

          Il faut se décider à quitter la Vue de Delft. Les touristes basanés, qui n’ont toujours pas digéré de s’être laissés surprendre, n’attendent que çà pour prendre notre place. Je fais un signe à une Flo extatique qui est maintenant complètement imprégnée par le tableau et n’arrive plus à s’en détacher. Nous partons le plus discrètement possible. La foule se referme derrière nous.

          Je fais le point avant de continuer la visite :

          - On va attaquer la période que je préfère. Elle est la plus connue du peintre, les tableaux de genre, intimistes, à partir des années 1660. Accroche-toi, fascination garantie !

          Flo m’écoute distraitement. Ses pensées sont restées à Delft.

          peinture,vermeer,mauritshuisUn attroupement m’indique que La laitière attire toujours autant. Juste à côté d’elle, un tableau de format moyen est boudé par les visiteurs peu nombreux devant lui. Je reconnais La jeune fille au verre de vin que j’avais étudiée rapidement avant de partir et que je n’avais pas trouvée très réussie. J’examine la toile avec insistance. Il s’agit d’une scène de séduction avec deux hommes : l’un somnole dans un coin, l’autre, très attentionné, donne un verre de vin à une jeune femme assise qui sourit, consentante… Çà ne va pas ! Quelque chose me gène dans cette peinture qui semble avoir souffert et paraît avoir été très mal restaurée : le bras gauche de la jeune fille est inachevé et, le pire, son visage est défiguré par un sourire niais… Impossible ! Je ne peux croire que Vermeer, qui savait si bien représenter les femmes, ait pu donner volontairement cette expression ratée au personnage ?peinture,vermeer,mauritshuis

     

     

     

     

     

     

     

     

     

          peinture,vermeer,laitière,mauritshuisPressée de faire connaissance avec la servante la plus célèbre au monde, Flo a décidé de jouer des coudes en solo. Elle me jette un clin d’œil effronté et profite de son extrême minceur pour se faufiler dans un espace étroit qui s’est libéré entre deux femmes attentives. Elle s’installe paisiblement face à la toile.

          Resté derrière les visiteurs, j’étais bien obligé d’admettre que mon manque de taille, comme pour Flo, allait m’être préjudiciable pour une visite confortable de l’exposition. Je ne pouvais refaire le coup de force de la Vue de Delft à chaque fois. J’attendis qu’une place se libère.

          Flo avait largement profité de La laitière lorsque j’arrivai enfin auprès d’elle.

          - C’est vraiment un chef-d’œuvre, dis-je pensif… Tu es devant la toile de l’artiste, peinte en 1658, où ses couleurs préférées, le bleu et le jaune citron, sont les plus éclatantes. Serrées l’une contre l’autre, ces deux couleurs complémentaires se répondent.

          Flo me fit une moue de compréhension.

          - Tu sais que c’est excessivement rare dans la peinture hollandaise qu’une servante soit représentée comme motif unique d’un tableau. Par des jeux de lumière en clair-obscur, Vermeer lui donne une force, une présence étonnante. Il nous fait ressentir la tendresse qu’il éprouve pour cette robuste femme dont le geste précis, les manches retroussées, accompagne la fuite du blanc liquide… Il l’embellit.

          Placés juste à côté de Flo, les touristes français, que je ne voyais plus depuis un bon moment, examinaient la servante. Le plus proche de Flo, un grand brun binoclard, pas épais, les cheveux en brosse, flottant dans son jean délavé, parlait à sa voisine, une jolie blonde qui devait être sa compagne. Son timbre de voix était suffisamment fort pour que je l’entende : « On nous avait bien parlé d’un précurseur des peintres impressionnistes français avant de venir ici ! Est-ce que tu perçois de l’impressionnisme dans cette peinture dans la plus pure tradition hollandaise de cette période ?… Que voit-on ? : une servante dans l’intimité de son travail quotidien, de jolies couleurs c’est vrai, une lumière savamment répartie mettant en valeur le personnage. C’est tout ! Une belle peinture classique. Rien de plus que les autres excellents peintres hollandais du 17! ».

          Il regardait sa compagne, plutôt satisfait de son appréciation, en connaisseur des choses de l’art. Mon sang ne fit qu’un tour. Cette critique sonore de Vermeer, ce « maître de la lumière », m’était désagréable. J’étais obligé de réagir. Discrètement, j’intervertis ma place avec celle de Flo afin de me placer à côté du personnage qui s’en aperçut et cessa de parler.

          - Excusez-moi de vous interrompre, l’apostrophai-je poliment mais fermement ! J’ai entendu votre remarque… Vous faites erreur, monsieur, Vermeer fut bien le premier peintre à utiliser la touche impressionniste !… Vous paraissez en douter ?

          L’homme ne me regardait pas, inquiet.peinture,pissarro

          - Approchez-vous de la toile… Oui, encore plus près ! Maintenant, examinez l’extraordinaire nature morte disposée sur la table. La technique en petites touches fragmentées ne vous rappelle-t-elle pas certaines toiles de Camille Pissarro ? Vous devez connaître ce peintre des bords de l’Oise qui apparaissait comme le patriarche de ce groupe d’artistes français qui avaient la lumière comme unique religion. 

          J’attends un instant pour développer mon argumentation.

          peinture,vermeer,laitière,mauritshuis- Vous voyez ces miches de pain peintes avec des teintes terres et ocres… Bien ! Qu’a fait l’artiste ensuite ? Avec la pointe du pinceau, il a rajouté sur ces couleurs de base un fourmillement de petites touches légèrement plus claires dans les parties ombrées. Dans les zones où l’éclairage est le plus fort, le pain est éclaboussé de tâches brillantes carrément blanches, juxtaposées, qui accentuent l’intensité lumineuse… N’est-ce pas de l’impressionnisme çà ?… Ce pain croustille, monsieur !

    peinture,vermeer,laitière,mauritshuis

     

     

     

     

     

     

          La compagne du binoclard n’osait plus bouger, collée contre lui. J’insistai :

          - Regardez le reste de la toile. Le procédé se répète sur le pot bleu foncé criblé de points bleu pâle. Les bords de la cruche rougeâtre sont perlés d’un blanc presque aussi vif que le liquide qui s’en écoule. Partout, vous retrouvez la touche fragmentée : sur la peinture,vermeer,laitière,mauritshuistable, la corbeille à pain, le tablier bleu de la femme, ses bras, son bonnet… Maintenant, reculez-vous légèrement et plissez les yeux. Pas trop mon ami, vous n’allez plus rien voir ! La lumière entre par la fenêtre et tombe directement sur la servante qui est inondée de vibrations lumineuses. Même les parties ombrées ne sont pas grisâtres, mais teintées de lueurs colorées.

    peinture,vermeer,laitière,mauritshuis

     

     

     

     

     

     

     

     

          Le grand brun faisait tout ce que je lui disais, sans un mot, impressionné.

          - Alors ! Suis-je suffisamment clair ?… A vous entendre, je suppose que vous connaissez bien la peinture hollandaise. Avez-vous déjà vu cette technique, réellement innovante à cette époque, chez les contemporains de Vermeer ?… Ai-je réussi à modifier votre vision de l’artiste ?

          Je n’attendis pas la réponse.

          - Oui, monsieur ! Il s’agit bien, en plein 17ème siècle hollandais, de la naissance de ce style qui allait révolutionner la peinture à la fin du 19e en France. Vermeer concevait la couleur comme un phénomène soumis aux variations de l’éclairage et à la perception de l’œil humain...

          Je voyais sur le visage de mon voisin qu’il était mal. Il voulut partir en entraînant la jeune fille.

          Sadiquement, je le retiens par sa veste et lui assène le coup de grâce.

    peinture,monet 

          - Attendez ! Je vous donne un exemple simple pour étayer mon propos. Vous connaissez la fameuse série des Cathédrales de Rouen que Monet a peintes à différentes heures de la journée ? Elles sont recouvertes de touches colorées épaisses qui accentuent le relief de la pierre et précisent les changements de tonalités apportés par la lumière extérieure… Eh bien, il s’agit du même procédé que Vermeer utilise sur ses miches de pain ! Je suis certain que Claude Monet, à ses débuts, aurait payé cher pour profiter des leçons d’un tel maître.

     

     

          Je m’énervais bêtement. Plus un son ne s’élevait autour de La laitière qui continuait sa besogne sans se préoccuper de mes commentaires stylistiques. Elle savait bien, elle, où se trouvait la vérité de celui qui l’avait conçue…

          Je termine, compatissant.

          - Je suis désolé de m'être laissé déborder par ma passion mais j’admire tellement ce peintre que je ne peux supporter l’indifférence ou l’incompréhension envers lui. Pensez à mes observations pour les tableaux que vous allez découvrir dans la suite de l’exposition. C’est la meilleure période du maître.

          J’ajoute :

          - Si vous le pouvez avec ce monde, mais votre grande taille est un sérieux avantage par rapport à moi, n’hésitez pas à vous approcher au plus près de chacune des toiles pour mieux comprendre son travail tout en toucher. Vous ne serez pas déçu.

          Je m’exclamai avant qu’il ne parte :

          - Tenez, j’aperçois La leçon de musique ! Quelle chance que la Reine d’Angleterre ait accepté de s’en séparer pour l’exposition ! Concentrez-vous sur les effets de perspective qui sont calibrés au millimètre près. C’est aussi un des points forts de Vermeer. Il en a beaucoup.

          Après quelques vagues paroles de remerciement, mon interlocuteur qui devait être le guide du petit groupe demeuré silencieux, s’éloigna vexé.

          Flo me regardait atterrée. Elle ne reconnaissait plus la personne calme et discrète qu’elle connaissait.

          - Tu as fait un peu fort avec cet homme, me dit-elle, contrariée.

          Je ressentais un vague sentiment de malaise. Pourquoi m’étais-je laissé emporter par ma passion pour ce peintre que je connaissais à peine il y a seulement six mois ?

          Je ne montre rien de mes sentiments à Flo et lui envoie sur un ton désinvolte :

          - J’ai été un peu rude avec cet homme mais c’était pour son bien. Avant la fin de l’après-midi, ces jeunes français ressentirons cette émotion qui t’a laissée bouche bée devant la Vue de Delft. Simple, il suffit de se laisser aller !

          - Se laisser aller ! Tout est simple avec toi ! Comment peut-on se laisser aller alors qu’il faut se bagarrer pour approcher chaque tableau.

          Elle s’installe face à moi :

          - Soyons clair Patrice ! A compter de la prochaine toile, ne t’occupe pas de moi. Ce n’est pas grave si ma petite taille me condamne à une vision réduite. C’est pour toi que nous sommes venus, je serais trop déçue si tu repartais frustré de n’avoir pu apprécier totalement ces peintures qui te tiennent tant à cœur.

          Merveilleuse Flo. Toujours prête à se sacrifier pour le plaisir de l’autre. Je la pris tendrement par les épaules et nous dirigeâmes vers La leçon de musique.

      

    A suivre

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre 

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 10. Une lumière dorée

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

     

          Patrice est amoureux ! D’une silhouette, de couleurs, de silences, d’une femme… ou d’un homme ?

          Depuis ce jour glacial de novembre au Louvre où il découvrit la peinture de Johannes Vermeer, la jolie Dentellière impose sa présence obsédante à Patrice. Il s’est documenté, a étudié l’art de ce peintre hors du temps qu’il connaissait mal. Il est prêt pour retrouver l’artiste lors de l’exposition exceptionnelle de son œuvre qui se tient depuis le début du printemps au Mauritshuis à La Haye.

          Accompagné de sa femme Flo, il vient d’arriver à Amsterdam. Il a déjà exploré la verdoyante campagne hollandaise colorée de tulipes, narcisses et autres azalées éclatants en cette saison. Les grands peintres de ce pays ont accompagné ses visites au Rijksmuseum et au Van Gogh Museum. De plus, au cours d’une balade dans Amsterdam, il eut le plaisir de rencontrer, dans un « café brun », la charmante Claudia, habitante de la ville, avec laquelle il partagea une passionnante discussion sur l’art.

          Le grand jour est enfin arrivé. La tension monte. Johannes l’attend…

     

      

    mauritshuis, la haye

    La Haye – Cabinet Royal de peintures Mauritshuis

     

     

     

    Suite…

     

    Jeudi 16 mai. Mauritshuis - 14 heures

       

          En arrivant devant le Mauritshuis, l’image de ce type qui me tendait un prospectus devant le Musée d’Art Moderne à Paris, celui qui m’informa de la future exposition Vermeer, me revenait en mémoire. C’était juste avant Noël, il y avait seulement six mois…

     

     

          L’eau à peine ridée de l’étang du Hofvijver renvoie l’aspect blanc marbré du Cabinet Royal de Peintures Mauritshuis, superbe bâtiment 17ème. Dans son prolongement, l’ocre foncé de l’élégant Binnenhof, siège du gouvernement des Pays-Bas à La Haye, offre un puissant contraste.

          Nous suivons le flot bigarré des visiteurs qui se dirigent tous vers un curieux ponton reposant sur l’eau devant le Mauritshuis. Un centre d’accueil a été aménagé spécialement pour l’exposition Vermeer afin de commercialiser livres, affiches, vidéos et objets divers. Une jeune fille amène vêtue d’un uniforme pivoine s’empare de nos précieux billets et nous montre le chemin à suivre. Je talonne Flo qui s’engage résolument sur la courte passerelle menant au rez-de-chaussée du musée.

          Nous gravissons lentement l’imposant escalier en bois sculpté recouvert d’un épais tapis de velours rouge. Cette montée des marches me fait l’effet d’une cérémonie religieuse : les visiteurs progressent en silence, la tête penchée, recueillis, déjà unis dans un même sentiment de communion. J’examine Flo. Le visage grave, elle paraît consciente de l’importance de l’instant. Je souris de son air compassé peu courant chez elle.

          Au dernier étage, une foule disciplinée s’agglutine devant la première salle qui ouvre l’exposition. Nous nous insérons dans la file et attendons. Un sentiment d’anxiété m’étreint. J’ai tellement pensé à ce moment. Comme nous, toutes ces personnes sont là uniquement pour voir 22 petites toiles, soit la quasi-totalité des œuvres connues de Johannes Vermeer. Elles viennent des plus grands musées dans le monde, le Mauritshuis n’en possédant que trois. Quelle magnifique récompense pour ce peintre qui faillit disparaître dans l’oubli du temps, pensai-je.

          Devant nous, des voix sonores, des rires bruyants troublent la solennité du lieu. L’accent est facilement reconnaissable : un groupe de touristes français de quatre à cinq personnes s’attirent des œillades courroucées. Je crois lire dans les regards : « Encore des Français qui ne comprennent rien à la peinture ! ». J’ai envie de dire à mes compatriotes : « Il s’agit d’une exposition exceptionnelle ! Respectez toutes ces personnes qui viennent souvent de très loin comme en pèlerinage ! ». Hilares, ils ne se posent pas de question. Ils sont là en vacanciers de passage à La Haye et entendent bien distraire cette atmosphère funèbre inhabituelle.

          Je tente de retrouver ma concentration intérieure avant de pénétrer chez Vermeer…

     

     

          Une multitude de têtes frémissent en silence cachant les toiles accrochées sur les murs verts. Avant de venir, je m’étais imaginé un grand hall plein de lumière mettant en valeur chaque peinture ; tout l’inverse de ce lieu étroit, presque sombre où nous venions d’entrer. Après réflexion, je dois admettre que cet endroit convient mieux à la peinture intimiste de Vermeer. Il doit apprécier…

          Pas simple de se frayer un passage ! Sur la gauche de la porte d’entrée, une massevermeer,mauritshuis,la haye,vue de delft humaine compacte contemple je ne sais quoi ? Regroupés à l’arrière de cette foule, nos compatriotes gesticulent beaucoup pour tenter de discerner la chose. Par l’ouverture laissée entre deux crânes, j’aperçois un morceau de toile : quelques nuages ensoleillés… des toits dorés ? De suite, je saisis ce qui se passe : les organisateurs ont cru bon, pour chauffer l’ambiance, de mettre la Vue de Delft au début de l’expo.

           Cela aurait pu être une réussite si tout le monde ne s’était installé béatement devant cette grande toile mondialement admirée. Flo qui craint la foule me lance :

          - Inutile d’insister ! Trop de monde ! L’on pourrait regarder les tableaux suivants et revenir plus tard ?

          J’acquiesce d’un signe de tête et suis sa courte foulée.

          vermeer,mauritshuis,la haye,vue de delftNous débouchons sur les peintures de jeunesse du peintre : deux grandes toiles représentant des scènes religieuses. Ce n’est pas encore la grande période de l’artiste.

          Nous avançons jusqu’à La ruelle, seul petit paysage peint par l’artiste avec la Vue de Delft. Plusieurs personnes alignées à la hauteur de son format étriqué en rendent la vision difficile. Je souffle à Flo : « Cela s’annonce périlleux…tous les tableaux à venir sont du même acabit, même taille ou à peine plus grands. » Elle m’envoie une grimace compréhensive.

          Flo, peut inspirée par ces quelques maisons en briques roses, m’interpelle :

          - Patrice, on tente à nouveau la Vue de Delft ?

          Nous revenons sur nos pas précipitamment. Le tableau occupe tout un pan de mur à lui tout seul. Le groupe de touriste français n’est plus là, sans doute découragé.

          Je m’en voulais d’avoir entraîné Flo dans cette galère. Même sur la pointe des pieds, son mètre 55 ne pouvait la hisser au-dessus de cette barrière humaine.

          - Vas-y tout seul… Je t’attends ici, dit-elle résignée.

          Instantanément, j’imaginai une stratégie que je n’aurais jamais osée en temps normal. La Vue de Delft se mérite, pensai-je ! Aurai-je un jour l’occasion de revoir ce fabuleux tableau ?

          J’agrippe la main de Flo qui se demande pourquoi je la secoue ainsi, donne un coup d’épaule persuasif dans les reins d’un immense viking moustachu qui s’écarte étonné, déplace légèrement un homme grisonnant placé au deuxième rang qui, les yeux rivés sur la toile ne se rend compte de rien, et m’empare du premier rang inespéré qu’un jeune couple vient tout juste de déserter. Tout s’est passé très vite. Deux touristes basanés, qui étaient postés en embuscade pour prendre la place du couple, sont grillés sur le poteau et nous dévisagent incrédules. Flo qui m’a suivi, passive, n’en revient pas.

          - Tu es gonflé ! J’avais déjà vu çà dans un France-Irlande de rugby à Paris. Quel talent !

          Je lui souris fièrement.

      

          La clarté rase qui enveloppe la Vue de Delft est incroyablement lumineuse. Je n’avais encore jamais vu une peinture de paysage présentée de cette façon. Une sorte de vue panoramique que l’on retrouve fréquemment sur les cartes urbaines de cette époque. Coincée entre l’immensité du ciel et l’eau sombre du canal, cette ville toute en longueur, comme une frise, aimantait le regard.

     

    vermeer,mauritshuis,la haye,vue de delft

     

          Flo, surprise de se retrouver à une fête qui lui paraissait inaccessible quelques instants auparavant, est radieuse. Depuis le temps que je lui parlais de cette Vue de Delft que le Mauritshuis s’enorgueillit de posséder.

          vermeer,mauritshuis,la haye,vue de delftAu premier plan du tableau, des petits personnages bavardent sur la bande de sable rosée. Ces obscurs lilliputiens habitants de Delft prennent l’air à l’extérieur des murailles par cette belle journée.

          - Tu sens la respiration de la ville, dis-je à Flo pas encore complètement remise de notre passage en force ? Imprègne-toi de cette présence physique étonnante… Regarde bien les maisons, la muraille, les portes de la ville et le pont au centre.

          Elle m’écoute attentionnée.

          - La matière des murs en briques et des vieilles pierres déformées est exprimée par des empâtements rugueux de différentes tonalités dispersés un peu partout… Tu distingues l’ondulation des tuiles sur les toits rouges dans l’ombre, sur la gauche ?  Du sable a été mélangé exprès à la peinture pour donner du relief...

          Flo s’approche pour vérifier.

          - Remarque ces bateaux très sombres à droite. L’aspect granuleux de leurs coquesvermeer,mauritshuis,la haye,vue de delft s’oppose fortement à la transparence lisse de l’eau. Le peintre les a  bombardé de petits points lumineux clairs et de rehauts bleutés. Bon ! Maintenant, recule-toi à nouveau et examine la vue d’ensemble… N’est-ce pas que cette ville  respire ?

          Je me félicitais d’avoir bien étudié la toile avant de venir ce qui apportait de la précision à ma description. Séduite, Flo se passionnait vraiment pour cette peinture. Tour à tour, elle s’avançait, reculait, scrutait en experte les murs, les bateaux, se penchait de côté, au risque de gêner son voisin, pour voir de plus près les paysannes sur la bande de sable. Elle tentait de comprendre, soucieuse. Au bout d’un moment, elle se hasarda :

      

    vermeer,mauritshuis,la haye,vue de delft      - C’est beau… - Je sentis une onde de bonheur m’envahir - Tu as raison, elle vit… Cette lumière éparpillée un peu partout… C’est quoi le petit pan de mur jaune de Proust dont tu m’as parlé ?

          - On ne sait pas bien... C’est peut-être la fin du mur d’enceinte qui longe le canal, là, devant toi, à côté de la porte de Rotterdam sur la droite. A moins que ce ne soit tout simplement un de ces toits dorés, juste au-dessus, en pleine lumière.

      

     

          Quelques instants encore, je contemplai la Delft du 17ème siècle. Vermeer ne me décevait pas.

     

    vermeer,mauritshuis,la haye,vue de delft

     Johannes Vermeer - Vue de Delft, 1660, Mautitshuis, La Haye

          L'artiste n’avait peint qu’un seul grand paysage comme celui-ci, mais c’était un coup de maître unique. Aucun paysage de ses contemporains n’approchait cette luminosité exceptionnelle. Je m’expliquais mieux à présent l’éblouissement ressenti devant cette toile, lors d’une visite au Mauritshuis, par le critique français Thoré-Bürger au 19e. Il n’eut plus ensuite qu’une pensée : réhabiliter la peinture du maître hollandais oublié.

     

     A suivre…

     

     1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 9. Balade hollandaise

     

     

    Suite…

     

    Mercredi 15 mai – 10 heures

      

          Je viens d’apprécier la peinture des maîtres du siècle d’or hollandais. Les quatre Vermeer appartenant au Rijksmuseum ont déserté les salles : La laitière, La lettre d’amour, La ruelle et La femme en bleu lisant une lettre sont partis pour La Haye. J’ai hâte de les retrouver insérés dans l’exposition que nous visiterons demain.

          En fait, aujourd'hui, je suis venu spécialement pour Rembrandt. Au premier étage du Rijksmuseum, j’ai suivi la foule. Pas besoin de boussole, tout le monde partait dans la même direction. Il faut dire que le point de fuite de l’immense galerie centrale, bordée de petites pièces disséminées de chaque côté, se remarquait dès l’entrée : La ronde de nuit accrochée au fond de la galerie, en plein centre, était le phare qui guidait les pas pressés des visiteurs.

     

    peinture,rembrandt,amsterdam

    Rembrandt van Rijn - La ronde de nuit, 1642, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          A distance, la plus fameuse peinture du musée m’apparaissait monumentale. La ronde de nuit est, sans conteste, le tableau le plus célèbre et le plus admiré de Rembrandt. Un portrait collectif : des membres d’une société de tir affublés en gardes civiques, commandés par deux officiers, se mettent en marche.

          Les commanditaires étaient nombreux à cette époque pour ce type de tableau. Chaque personnage souhaitait être représenté à son avantage, la figure bien visible, les traits plus ou moins figés. Je repensais aux photos de mariage de nos jours : les personnes sont alignées sur deux ou trois rangs, les plus petits devant, les grands à l’arrière, les couples formés, la tenue du dimanche, le corps rigide et le sourire « cheese »… « Ne bougez plus le petit oiseau va sortir ! »

          peinture,rembrandt,amsterdamLe peintre n’avait pas respecté la commande, pensai-je ? Il semblait en avoir fait à sa guise. En dehors des deux officiers - eu égard à leur rang peut-être ? - qui étaient superbement représentés, les autres personnages gesticulaient dans tous les sens, regardaient dans des directions opposées, les lances montaient, descendaient, penchaient ; certains, indifférents, s’occupaient de leur mousquet. Pour ajouter à la confusion, Rembrandt avait rajouté au milieu de la troupe unpeinture,rembrandt,amsterdam malheureux chien effrayé par le son du tambour et une fillette, lumineuse en jaune, portant une volaille accrochée à sa ceinture.

          Difficile de faire plus discordant ! Malgré tout, en dehors de l’aspect un peu caricatural des personnages, j’étais bien obligé de reconnaître que la beauté du tableau provenait justement de ce joyeux désordre qui lui donnait son harmonie.

     

     

     

     

          Cette majestueuse toile illuminait la grande salle. Puissance, vivacité des tons, lumière, poésie… C’était Rembrandt jeune, au sommet de sa forme en 1642.

          Je décide, en repartant, de faire une ultime visite à La fiancée juive considérée comme l’une des œuvres les plus belles de l’artiste. Je la cherche longtemps et finis par la trouver dans la salle contiguë à la grande pièce que je viens de quitter.

     

    peinture,rembrandt,rijksmuseum

    Rembrandt van Rijn – La fiancée juive, 1665, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Pourquoi le nom de Fiancée juive ? L’homme penché vers la jeune femme l’enlace tendrement. Une atmosphère spirituelle se dégageait du tableau brossé dans un clair-obscur habituel chez Rembrandt avec, en pleine lumière, les couleurs fétiches du maître : un rouge puissant sur la robe et de l’or finement répandu sur le personnage. Le tout était synonyme de chef-d’œuvre…

          En revenant vers l’hôtel, je longe le canal. Des bateaux chargés de touristes secouaient l’eau verdâtre qui venait s’écraser sur la berge en gros bouillons. Derrière les embarcations, un profond sillon laissait une trace argentée, puis s’évanouissait.

     

     

    Mercredi 15 mai – 13 heures

     

          En prenant la voiture au garage de l’hôtel, la même petite bise frisquette que ce matin refroidit le soleil printanier. Je referme d’un geste sec le col de mon parka. Du coin de l’œil, j’observe Flo. Notre légère brouille d’hier soir semble oubliée ?

          Avant de partir, la réceptionniste de l’hôtel m’avait signalé que la route des bulbes, de mars à mai, s’étendait sur près de deux cents kilomètres dans la province de Zuid-Holland. Nous laissons l’autoroute. Quelques moulins à vent nous saluent en zébrant le ciel de leurs ailes mouvantes. La terre craquelée crache un magma végétal de fleurs prêtes à être cueillies : tulipes, jacinthes, narcisses, s’éclatent au soleil. Par la vitre avant de la voiture, l’horizon prend une parure violine.

     

    peinture,hollande

     

          peinture,hollandeLa chance est avec nous ! A Lisse, le Keukenhof, considéré comme le plus beau et le plus vaste jardin à fleurs du monde, ferme ses portes à la fin de la semaine. Une mer de fleurs de 28 hectares, six millions d’espèces à bulbes s’offraient à nos yeux émerveillés. Un déchaînement de coloris chatoyants s’intercalait entre des arbres séculaires. Un vaste plan d’eau traversé de cygnes majestueux renvoyait des myriades de lueurs irisées. C’était jour de fête pour mon appareil photo.

      peinture,hollande

     

     

           

     

     

     

    peinture,hollande

     

          Au retour, nous quittons la route des bulbes et reprenons l’autoroute pour rejoindre plus rapidement Amsterdam.

     

            peinture,amsterdamDans la ville, la méthode la moins rapide mais la plus agréable pour se rendre d’un point à un autre est de profiter de l’omniprésence de l’eau. Nous gagnons les quais de la Beulingstraat où un bateau taxi nous attend. Confortablement installés à l’avant pour jouir de la vue panoramique, nous glissons le long du canal Herengracht, un des plus beaux de la ville.

          Le siècle d’or dérivait lentement au fil de l’eau. Rembrandt devait avoir connu certaines de ces anciennes demeures habilement sculptées, aux pignons découpant le ciel, construites par de riches marchands. Inscrites sur les frontons, les dates de leur implantation remontaient le temps. De vieux ponts étroits caressaient l’eau calme du canal nuancée de tonalités pastel. Une mouette solitaire traversa le ciel et se posa sur le pont du bateau. Le son d’un accordéon au loin… 

          Des vaguelettes secouaient le ventre rebondi des nombreux bateaux accostés le long du théâtre de l’Opéra. Notre promenade fluviale s’arrêtait là.

     

     

          J’indique du doigt à Flo la direction à prendre. Elle avançait, détendue, lorsque, placépeinture,amsterdam quelques mètres derrière elle, j’aperçus le tramway qui fonçait. Mon cri lui fit accélérer le pas, ce qui la sauva in extremis. Paralysée par la frayeur, elle restait plantée au milieu du trottoir n’osant plus bouger. Des cyclistes insouciants débouchaient de partout l’enserrant dans un curieux ballet fait de circonvolutions endiablées. Je fonçai vers elle, lui attrapai le bras et la tirai vers une zone plus calme.

          - Fais attention, dis-je énervé ! A Amsterdam, le cycliste et le tramway sont rois. Impossible de flâner le nez en l’air comme chez nous !

          Nous reprenons notre route prudemment.

     

     

          peinture,amsterdamLa maison de Rembrandt ne semblait guère avoir changé depuis l’époque où il y vécut entre 1639 et 1658 : une large façade rognée par de hautes fenêtres, des volets rouges. J’imaginais l’artiste montant le petit escalier devant la maison… Combien de chef-d’œuvres avaient été peints à l’intérieur de ces murs, dont la Ronde de nuit ?

     

     

     

     

     

          D’un commun accord, nous décidons de continuer notre chemin à pied et de musarder dans le centre ville. Silencieuse, Flo ne semblait pas encore remise de l’émotion du tramway. C’était le bon moment pour intervenir.

          - Sais-tu qu’Amsterdam est une des capitales mondiales de la joaillerie, lançai-je, innocemment ? La réputation de ses tailleurs de pierres n’est plus à faire... Je t’offre un diamant, dis-je calmement. Cela te ferait un beau souvenir… non ?  

          Flo possédait toujours en elle cette naïveté naturelle de l’enfance et j’en profitais souvent pour la faire enrager. Elle s’exclama incrédule, consciente de l’énormité de ma proposition :

          - Tu es devenu fou mon pauvre Patrice ! Comme ce malheureux Van Gogh ! Pourtant, ici, le soleil ne cogne pas comme en Provence ! Tu te vois entrer dans une boutique en jean et baskets et dire solennellement au vendeur : « Etant de passage à Amsterdam, je souhaite offrir un diamant à ma femme. »

          Elle prenait un ton précieux, style jet-set, qui m’amusait beaucoup. Je répliquai d’un air grave.

          - J’aperçois une boutique sur le trottoir juste en face qui pourrait faire l’affaire.

          Nous traversons la rue. J’insistai lourdement.

          - Regarde ce collier terminé par une petite pierre taillée en forme de poire. Entourant ton cou gracile, ton succès serait assuré dans tes futures soirées. Agnès va en crever de jalousie.

          Ses yeux verts croisèrent les miens un court instant. Sa moue perplexe libéra l’hilarité que je contenais à grand peine. Nos rires conjoints firent se retourner quelques passants. Nous repartîmes bras dessus, bras dessous, complices.

          Sur les quais du canal Singel, un marché aux fleurs sympa, petit oasis de verdure en plein cœur de la ville, longe les péniches. Un peu plus loin, un jazz rythmé est repris par un orchestre de rue.

          La rue que nous avions prise se terminait en impasse. Nos pas se bloquaient devantpeinture,amsterdam la façade effritée d’un bar mal éclairé. Ne pouvant aller plus loin, je m’apprête à faire demi-tour lorsque je m’aperçois que le hasard avait bien fait les choses. Flo s’éloignait déjà rapidement apeurée par l’aspect sombre, vaguement sinistre, de la ruelle. Je lui lance :

          - Que dirais-tu d’une halte dans ce « café brun » d’apparence très ancienne ? Sais-tu que ces cafés font partie du patrimoine hollandais ?

          Elle hésita un moment. Son désir de repos l’emporta sur ses appréhensions.

     

     

      

          Il n’y avait pas encore grand monde à cette heure. Quelques clients bavards sirotaient je ne sais quoi. Une table carrée dans un angle de la salle semblait nous attendre. Au milieu de celle-ci, une lampe à huile rougeâtre luisait faiblement.

          - J’ai lu que l’ancienneté d’un « café brun » se vérifie au niveau d’incrustation de la nicotine répandue sur les boiseries des murs et des plafonds qui, paraît-il, ne sont jamais nettoyés par souci d’authenticité, dis-je à Flo. Nous sommes bien tombés, les boiseries sont imbibées comme du papier buvard couleur ocre brun.

          Un barman nous apporte divers gâteaux régionaux. Le flair aiguisé de Flo les avait repérés sur une table en entrant. Deux grands verres de bière accompagnaient les pâtisseries.

          J’avalai la bière à petites gorgées. Flo me demanda d’aller prendre des serviettes en papier déposées sur un buffet au fond de la salle.

          D’une démarche qui se voulait souple, je me lève et prends la direction du meuble quand la pointe de ma chaussure de tennis droite a la malchance d’accrocher le pied d’une chaise qui débordait sur le passage. La jambe bloquée, le corps penché, mes bras battent l’air désespérément et je m’étale de tout mon long devant une table proche de la nôtre, manquant de la renverser sur une femme qui lisait tranquillement son journal. Elle se leva précipitamment pour me venir en aide.

          - Vous vous êtes fait mal ?

          - Non, je ne crois pas, balbutiai-je rouge de honte.

          Je me relève le plus vite possible, vais chercher précipitamment quelques serviettes en papier et reviens m’asseoir discrètement à côté de Flo désemparée.

          Notre voisine, la quarantaine joviale, nous regardait compatissante.

          - Vous devriez boire un petit verre de genièvre, cela vous remontera, c’est la spécialité de la maison, me dit-elle dans un français parfait, teinté d’un léger accent local. Vous êtes de passage à Amsterdam ?

          Je me recoiffe d’un geste de la main. Je lui réponds plus détendu :

          - Nous restons jusqu’à vendredi où nous terminerons notre séjour hollandais à Delft. Nous sommes venus spécialement pour l’exposition Vermeer de La Haye où nous allons demain.

          - Vermeer ! Grandiose ! J’y suis allée à l’ouverture en mars. Une foule pas possible ! L’exposition durerait des années qu’il y aurait toujours autant de monde pour admirer ces chef-d’œuvres. Ah, les femmes de Vermeer ! Il est le peintre qui a su le mieux les représenter. Elles sont réservées… et pourtant quelle présence. Elles vivent de l’intérieur… Comment dire ?... Vermeer fait parler leurs âmes…

          Nous nous présentâmes mutuellement. Elle s’appelait Claudia et habitait Amsterdam. Elle était charmante et volubile. Je la fixai soudainement.

          - Claudia, j’ai vraiment hâte d’être à demain au Mauritshuis. Depuis que Vermeer est entré en moi, je n’arrive plus à m’en débarrasser... Il m’a envoûté…

          Claudia souriait. Je goûtai le genièvre.

          - Vous n’êtes pas le premier, dit-elle. Sa peinture trouble la plupart de ceux qui l’approchent. Curieux peintre…

          Flo semblait apprécier la liqueur. Le genièvre venant après la bière allumait une petite flamme dans ses yeux. Je me tourne vers Claudia.

          - J’aime votre pays et plus particulièrement Amsterdam dont l’histoire a été si bien conservée. Ici, impossible d’ignorer l’art, il est partout… Est-il vrai que votre ville possède 42 musées ?

          - C’est exact Patrice. L’art est présent dans la rue comme dans les musées à Amsterdam. Les peintres du siècle d’or sont notre fierté et l’on peut facilement parler peinture avec les hollandais qui en connaissent les subtilités. Notre riche passé nous a appris que, contrairement aux nombreuses matières parfois inutiles enseignées dans les écoles et que l’on oublie vite, l’art, lui, n’est pas volatile. Vous savez bien Patrice que l’art nous aide à transcender notre courte existence…

          La voix chaude de Claudia s’animait. Je ne regrettais pas de m’être flanqué par terre tout à l’heure car nous serions restés chacun dans notre coin, elle à lire son journal et nous à nous gaver de gâteaux.

          L’on était entré dans le vif du sujet. Je repris la parole :

          - Quelle chance vous avez ! Lorsque je tente de parler de peinture en France, qui a un passé artistique aussi riche que le vôtre, j’ai parfois l’impression de passer pour un extraterrestre… L’histoire des arts commence seulement à être enseignée dans les collèges et lycées. Quelques rares émissions de télévision, la plupart du temps tardives, peuvent être vues. Il reste les magazines et livres, souvent trop techniques… Et pourtant, il ne faudrait pas grand chose pour inverser la tendance : les musées sont pleins et il faut poireauter longtemps avant d’entrer dans les grandes expositions.

          Flo montrait des signes de lassitude. Je ne pouvais quand même pas lui commander un deuxième verre de genièvre pour la faire patienter ? Je décide de conclure de façon magistrale :

          - Claudia, comme souvent en matière d’art, seuls les initiés, ceux qui savent, peuvent en tirer un véritable épanouissement personnel. Les autres, si personne ne les a aidés à éveiller leur curiosité, ont difficilement accès, sans d’ailleurs sans rendre compte, à cette connaissance essentielle. Heureusement, je m’aperçois qu’avec les nouveaux médias, comme internet, l’avenir s’annonce meilleur.

          Le noir teintait depuis longtemps les vitres du café. Je pensai d’un seul coup qu’il nous fallait rentrer à pied, notre voiture ayant été déposée au garage en rentrant du Keukenhof.

          Nous remerciâmes Claudia pour tout et surtout le secours qu’elle m’avait apporté dans un moment délicat pour ma fierté personnelle. Les deux femmes s’embrassèrent. Nous échangeâmes nos adresses.

          Dehors, la bise glaciale nous incita à accélérer nos pas. Les paroles d’une chanson trottaient dans ma tête. Je reconnaissais la voix grave :

    « Dans le port d’Amsterdam

    Y a des marins qui chantent

    Les rêves qui les hantent

    Au large d’Amsterdam... »

     

     

    A suivre…

     

           Vous avez dû remarquer, comme moi, que l’été arrive officiellement la semaine prochaine. De nombreuses personnes préparent impatiemment leurs valises pour la grande migration annuelle. Une immense léthargie estivale va envahir notre pays. Pour cette raison, j’ai décidé, moi aussi, de faire un break pendant cette douce saison. Je reprendrai donc le 10ème chapitre de « L’obsession Vermeer » le mardi 27 septembre au retour de mes propres vacances que, par habitude, je prends toujours en septembre.

          Des surprises inattendues attendent Patrice et Flo sur la terre de Vermeer…

          Je publierai, durant les mois de juillet et août, quelques « coups de cœur » de l’été se rapportant à  mes visites d’expositions récentes ou à venir. Il en y en a de superbes cette année dans ma région. J’aurai le plaisir de les partager avec ceux qui ne seront pas occupés à griller sur une plage, à crapahuter vers des cimes inacessibles, ou à naviguer sur une mer fougueuse en rêvant d'horizons quasi inconnus.

          Je vous souhaite d’agréables vacances à venir. A bientôt.

     

    Alain

     

      

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 8. Amsterdam

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

          Lors d’une visite au Louvre par une triste journée d’automne, Patrice découvre, par hasard, les deux seuls tableaux de Johannes Vermeer que le musée possède. Peu de temps après, il apprend qu’une exceptionnelle exposition réunissant la plus grande partie des œuvres de Vermeer aura lieu au printemps à La Haye au Pays-Bas. Il persuade Flo, sa femme, de l’accompagner pour une semaine en mai.

          Avant de partir pour la Hollande, Patrice se documente sérieusement sur la vie et l’œuvre du maître de Delft. Il veut tout connaître sur cet artiste dont il admire la maîtrise des couleurs, la lumière, et l’étrange sensibilité qui se dégage de ses scènes d’intérieurs.

          Il a besoin de comprendre pourquoi cette peinture le bouleverse intérieurement…

     

     

    peinture,amsterdam

    Maisons d’Amsterdam – photo de l’auteur

    Suite…

     

    Lundi 13 mai - 15 heures.

     

          Le Anne Frank Hotel a belle allure : façade allongée couleur lie-de-vin foncé, typiquement hollandaise, en bordure du Singelgracht l’un des nombreux canaux d’Amsterdam.

          Nous sommes arrivés plus tôt que prévu. Autoroute tout du long jusqu’à la frontière, court passage en Belgique par Gand et Anvers, le sud des Pays-bas, direction Utrecht, et arrivée dans les faubourgs d’Amsterdam en tout début d’après-midi.

          - Est-ce que vous parlez français ? 

          La réceptionniste sourit à ma question. Elle doit avoir l’habitude.

          - Sorry, I only speak english.

        Même si le français est très parlé en Hollande, je m’attendais à cette réponse. Mon anglais reste assez primaire, néanmoins, mes connaissances sont suffisantes pour voyager sans trop de problème. Je hausse volontairement la voix :

          - Hello, I reserved a room for 5 days.

          Après une rapide vérification des réservations, la jeune femme adopte un ton commercial de bon aloi.

          - You are welcome in our hotel. You have the room number 60. Please take your keyroom. Park your car in the hotel’s garage. Have a pleasant stay in Amsterdam.

         Flo ne comprenant pas grand chose et n’ayant pas l’habitude de m’entendre parler une autre langue, m’interroge du regard.

          - Tout va bien, nous avons la chambre 60, lui dis-je en remerciant l’employée distraite par des italiens exubérants s’exprimant par gestes. Nous pouvons garer la voiture dans le garage de l’hôtel proche d’ici.

          Satisfaite, elle s’approprie prestement la précieuse clé. L’ascenseur nous mène au deuxième étage. La chambre est sympa tapissée d’une teinte vieux rose ? J’entends l’eau du canal clapoter à l’extérieur. J’ouvre la fenêtre et hume délicieusement l’air de la Hollande, le même que Vermeer respirait il y a plus de trois siècles…

     

     

    Mardi 14 mai – 21 heures.

     

          Pour notre première journée, nous nous sommes séparés. Notre quête n’était pas la même : Flo souhaitait s’offrir une balade vers le centre ville et moi commencer mes visites culturelles. Quatre jours seront si vite passés ! Vermeer, qui nous attend après-demain à La Haye, ne m’en voudra certainement pas d’avoir consacré ma première visite à l’un de ses compatriotes, Van Gogh, que j’ai redécouvert et apprécié au Van Gogh Museum proche de l’hôtel.

          Un charme fou ! J’ai l’impression d’avoir toujours connu Amsterdam, de l’avoir toujours aimée. Cette ville est étonnante, suspendue entre ciel et eau. En seulement sept ou huit siècles, à force de digues et d’écluses, les habitants ont chassé les anciens marécages pour élever cette cité bâtie au-dessous du niveau de la mer où les maisons reposent sur des pilotis. Une cité lacustre ! C’est une ville d’un autre âge où le passé est constamment présent avec ses maisons à pignons et ses canaux l’enserrant dans une gigantesque toile d’araignée.

          Assis sur le lit, un oreiller calé en bas des reins, j’inscris quelques notes sur mon carnet de voyage. Flo s’efforce de trouver un programme séduisant à la télé. Je l’entends pester : « Impossible de trouver un programme en français dans ce foutu pays ! »

     

          Ce matin, en sortant de l’hôtel, le vent frais tournoyait enveloppant les passants pressés emmitouflés jusqu’au cou. Ici, la voiture est proscrite. On peut très facilement visiter la ville à pied. C’est d’ailleurs préférable car les parcmètres coûtent cher, le sabot de Denver étant une spécialité locale assez dissuasive.

          Une vingtaine de minutes de marche m’avait suffi en suivant la Nassaukade et ensuite la Stadhouderskade pour déboucher devant le vieux Rijksmuseum dont je me réservais la visite pour demain. Je m’étais dirigé vers le moderne Van Gogh Museum situé juste derrière.

          L’aspect chaleureux de l’immense hall saturé de lumière m’avait surpris en entrant. Tout le premier étage était évidemment consacré à Van Gogh. Le rez-de-chaussée présentait une importante sélection de toiles du 19ème siècle. Claude Monet était le plus représenté. Il est vrai qu’il avait fait plusieurs séjours en Hollande dont l’atmosphère et la lumière l’inspiraientpeinture,gauguin.

          Avant d’emprunter l’escalier, j’avais remarqué au passage le portrait bien connu de Van Gogh peignant des tournesols peint à Arles par Gauguin. Cette toile me rappelait cet automne 1888 où la colère l’emporta sur l’amitié de ces deux fortes personnalités.  

     

     

     

     

      Paul Gauguin – Portrait de Van Gogh peignant des tournesols, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Curieusement, ma première rencontre avec Van Gogh au musée d’Orsay à Paris n’avait pas été un franc succès. Etonnante Eglise d’Auvers difforme et grimaçante sous un ciel plombé ! Je ne détestais pas, ce style me déroutait : trop de couleurs, des touches hachurées en pâte épaisse, une peinture directe, sans fioritures.

          A la fin des années 1880, l’artiste exposait avec ses amis du groupe impressionniste. Les peintres impressionnistes étaient finesse, subtilité, lumière, et lui, puissance et couleur. Ses grands traits, appliqués avec des teintes pures, droits, arrondis ou en spirales délirantes, dégageaient une force qui faisait peur. Peu des ses amis le comprenaient vraiment, à part les avant-gardistes Emile Bernard et Toulouse Lautrec. Je ne m’expliquais pas pourquoi ses toiles se négociaient à des prix ahurissants de nos jours, alors qu’il n’avait vendu qu’une seule toile de son vivant. Je comptais sur ma visite au Van Gogh Museum, où l’essentiel de son œuvre était présente, pour faire mieux connaissance avec l’artiste.

          Il ne m’avait pas fallu beaucoup de temps pour comprendre !

          Les toiles étaient présentées suivant un ordre chronologique des différents lieux de séjours du peintre : La Hollande, Paris, Arles, Saint-Rémy et Auvers-sur-Oise. A peine dix années de peinture de 1880 à 1890.

     

    peinture,van gogh,

    Vincent Van Gogh – Champ de blé aux corbeaux,  juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Van gogh m’avait bluffé ! Assis sur la balustrade faisant face au dernier tableau de la collection, Champ de blé aux corbeaux, je me revoyais fixant incrédule les blés torturés. Un chemin tortueux s’éclatait en trois branches agressives. Le ciel orageux, terrifiant, écrasait les blés. Un vol de corbeaux noirs donnait un aspect hallucinant à ce paysage.

          Les mains crispées sur la balustrade où j’étais assis, un visiteur, les yeux écarquillés rivés sur les blés, semblait atteint du même mal que moi.

          - C’est d’une tristesse, avais-je murmuré faiblement.

          -  It’s wonderful… Isn’t it ?

          - Je n’ai jamais aimé les corbeaux. Ce sont des oiseaux de malheur… 

          - What a worrying sky !

          Noyés dans notre rêve personnel, nous conversions inconsciemment dans deux langues différentes sans nous en rendre compte.

          J’avais quitté la balustrade. Mon voisin continuait à parler… seul…

          Je saisissais à présent pourquoi les toiles de Van Gogh me dérangeaient autant au musée d’Orsay. Cette technique tout en force maîtrisée donnait l’impression qu’un fauve s’était jeté sur la toile pour y planter ses griffes ? Ce Champ de blé aux corbeaux peint en juillet 1890 à Auvers-sur-Oise était une des dernières toiles de l’artiste avant son geste désespéré. Une folie créatrice en couleurs pures explosait la toile …

          Les tableaux de Vincent que j’avais vus tout au long du parcours dans le musée n’inspiraient pas toujours la profonde tristesse du champ de blé. Son œuvre était multiple.

          J’avais remarqué des toiles étonnantes de fraîcheur : Branches d’amandier en fleurs, Le verger rose, Poirier en fleurs...

     

    peinture,van gogh,

    Vincent Van Gogh – Branches d'amandiers en fleurs, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

    peinture,van gogh,

    Vincent Van Gogh – Poirier en fleurs, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

          Des coloris somptueux : La mer près des Saintes-Marie-de-la-Mer, Vue sur Arles avec iris, La moisson...

     

    peinture,van gogh

    Vincent Van Gogh – La mer près des Saintes-Maries-de-la-Mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

    peinture,van gogh,

     Vincent Van Gogh – Vue sur Arles avec Iris, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

          Des autoportraits étonnants : en chapeau de paille, en chapeau de feutre, au chevalet...

     

    peinture,van gogh,

    Vincent Van Gogh – Autoportrait au chavalet, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

                                                                                        peinture,van gogh

    Vincent Van Gogh – Autoportrait au chapeau de paille, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Des vases de fleurs aux tonalités vives : Glaïeuls, Iris, Les tournesols...

     

    peinture,van gogh,

    Vincent Van Gogh – Vase avec iris, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

         

          En deux heures d’exposition, j’avais fait connaissance avec le vrai Vincent Van Gogh. Ce garçon était de la race des génies ! Deux siècles après l’âge d’or hollandais, avec une technique complètement différente, son œuvre était du niveau d’un Rembrandt et même… allez, pourquoi pas !… de Vermeer ?

          Il était déjà tard en sortant du musée. J’étais retourné précipitamment vers l’hôtel. peinture,van gogh,En cours de route mon esprit vagabondait. Je repensais aux Mangeurs de pommes de terre, croqués par Van Gogh dans son village de Nuenen, montrant des paysans aux rudes visages peints dans des teintes sombres aux couleurs terreuses. Je m’étais arrêté longuement devant le premier chef-d’œuvre du peintre.

     

     

    Van Gogh - Les mangeurs de pommes de terre, 1885, Van Gogh Museum, Amsterdam

           Quelle différence avec les toiles ultérieures, à partir de sa venue à Paris ? Cet artiste n’était pas un impressionniste… Rien à voir avec Monet ? Il s’était inspiré de ses amis pour éclaircir ses couleurs et les faire chanter… C’était tout ! Son style personnel s’était ensuite définitivement libéré sous le soleil de Provence. Il allait terminer sa vie à Auvers-sur-Oise, seul, incompris, mais… lui-même… unique.

     

          Je finis de griffonner mes notes, allongé sur le matelas trop raide du lit de l’hôtel. Je remarquai que Flo m’examinait depuis un bon moment, soucieuse. Elle devait en avoir marre des émissions télé en néerlandais ? Durant ma visite chez Van Gogh, madame faisait du shopping ! En une journée entière passée dans le centre ville, elle n’avait réussi à ramener qu’un foulard peinturluré au portrait de Rembrandt pour sa mère et un fanion de l’Ajax d’Amsterdam, le club de football phare de la ville, destiné aux murs du studio parisien de notre fille Agnès, supportrice inconditionnelle du Paris Saint-germain FC.

          - J’essaye de rassembler sur du papier les événements de ma journée, dis-je fatigué. Van Gogh m’a pris dans ses griffes… Ce type  flirtait avec la folie selon certain, mais quel artiste !... Tu aurais dû venir. Tes cadeaux souvenirs d’Amsterdam auraient pu attendre. Pour ce que tu as déniché d’intéressant !

          L’humour de mon dernier trait déplu à Flo qui répliqua agressive :

          - Tu es vraiment misogyne, mon pauvre Patrice ! Comment peux-tu penser que je me suis déplacée à pied dans Amsterdam uniquement pour ramener un foulard et un fanion de club de foot. Quand je suis dans une ville qui a le charme d’Amsterdam, je regarde, et, crois-moi, j’ai passé une excellente journée… Tant pis pour Van Gogh ! Je me réserve pour après-demain chez Vermeer. C’est bien le but de notre voyage, non ? Dépêche-toi de finir ta prose car tu monopolises le lit ! J’ai hâte d’aller me reposer !

          Je n’insistai pas car la conversation risquait de s’éterniser et Flo avait la rancune tenace.

          Je croquai nerveusement le Champ de blé sur mon carnet, me levai et me dirigeai vers la fenêtre. L’eau du canal prenait des tonalités roses orangées. 

     

    A suivre…

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 7. La Joconde du Nord

     

     

     Suite…

     

          L’omelette aux fines herbes rapidement confectionnée exhale son doux parfum. Je la déguste en pensant à mon prochain voyage en terre batave.

          J’ai déjà préparé un plan de visite. En dehors du Mauritshuis de La Haye, but ultime du séjour, Amsterdam, ses canaux, et les vastes champs de tulipes en pleine floraison en cette saison sont incontournables. Je prévois deux musées dans Amsterdam à ne manquer à aucun prix : le Rijksmuseum, dont l’orgueil est la fameuse Ronde de nuit de Rambrandt, ainsi que le musée Van Gogh qui présente la collection de toiles du peintre la plus importante au monde.

          Evidemment, je terminerai mon séjour par Delft, la ville natale du peintre. Je ne me fais guère d’illusion, il ne restera certainement pas grand-chose du passé historique de la cité peinte par Vermeer, mais j’ai besoin de retrouver l’atmosphère de sa ville et les lieux où il écrivit une des plus belles pages de l’histoire de la peinture.

           Je crains qu’une semaine sera trop courte pour apprécier pleinement ce copieux programme ?

     

     

          Elle jaillit éblouissante sur mon écran : La jeune fille à la perle, récompense ultime de ma laborieuse étude, me fait face. J’ai l’impression que Jojo s’est mis sur son trente-et-un pour lui donner l’éclat maximum qu’elle mérite ? J’observe ébahi…

          Le mauritshuis a le bonheur de posséder dans ses collections permanentes cette inestimable peinture qui lui fut léguée par un collectionneur hollandais l’ayant acquise en 1881, en mauvais état, pour le prix faramineux de… 2 florins… C’est à dire rien !

          Les spécialistes n’ont pas hésité à comparer cette toile à La joconde de Léonard de Vinci, le tableau du Louvre le plus célèbre au monde, devant laquelle des visiteurs venus du monde entier se pressent uniquement pour que Mona Lisa leur fasse l’aumône d’un sourire. La Jeune fille à la perle a même été appelée la « Joconde du Nord » ou « Joconde hollandaise ».  L’aspect flou des toiles de Vermeer ne trompe pas : elles ont bien un petit air de famille avec le célèbre « sfumato », cette étrange graduation de la lumière utilisée par Léonard. 

     

    peinture,vermeer,jeune fille à la perle

     Johannes Vermeer – La jeune fille à la perle, 1666, Cabinet royal des peintures, Mauritshuis, La Haye

         

          Pourquoi emploierait-on des qualificatifs pompeux pour décrire un portrait qui présente une telle simplicité apparente ? La jeune fille paraît toute jeune, pétillante de vie. De grands yeux brillants, une bouche humide entrouverte avec deux petites perles de lumière rose aux commissures des lèvres. L’ai-je surprise ? Les plis de l’étrange turban bleu et jaune frémissent. Son regard croise le mien. Son souffle est parfumé.

          Mon rythme cardiaque s’est accéléré.

    peinture,vermeer,jeune fille à la perle      Sur ce fond sombre, la figure aux traits indéfinis rayonne. Les contours du visage, de la bouche, du nez fondu dans la joue droite, sont imprécis. L’artiste semble l’avoir voulu  ainsi pour nous inciter à pénétrer dans son tableau et compléter les parties manquantes. La peinture est lisse, fluide, aérienne. Les couleurs, tout en glacis superposés, glissent progressivement, sans à coup, de l’ombre profonde vers cette fabuleuse lumière de Vermeer qui irradie naturellement d’elle-même. Des gouttes blanches pures dans les yeux et sur la perle se répondent. L’harmonie…

          Qui peut bien être cette femme enrubannée, mystérieuse : une femme de Delft, une jeune servante ? Elle ressemble étrangement à la jeune fille qui pose dans la toile L’atelier du peintre ? Vermeer ne peut dissimuler la tendresse qui l’a animé en peignant ce visage infiniment précieux et fragile. Je m’interroge : ce portrait ne présente aucune affinité avec ceux peints à cette époque, il aurait presque pu être peint de nos jours ? La fantaisie du vêtement et du turban exotique, ce visage lumineux aux contours indécis, cette beauté irréelle en font un portrait hors d’un temps, d’un lieu précis.

          Incontestablement, Vermeer a laissé dans cette image qui me sourit, ce regard qui me transperce, un message que je m’efforce de décrypter : la pureté… l’apparence… la beauté… la vie… quelque chose d’indéfinissable qui nous transporte au-delà même de notre propre existence…

     

     

          Dans un état second, j’appuie nerveusement sur l’icône de La jeune fille au chapeau rouge. La lumière de l’écran tressaute un long moment avant d’installer le tableau suivant. Pour Jojo comme pour moi, il est grand tant que mon étude se termine aujourd’hui !

     

    peinture,vermeer,jeune fille au chapeau rouge

    Johannes Vermeer – La jeune fille au chapeau rouge, 1665, National Gallery of Art, Washington

         

          Ce tout petit tableau est d’une qualité égale à la toile précédente. Etonnamment, certains historiens d’art, encore de nos jours, paraissent contester sa paternité à Vermeer. Je le contemple longuement… Le génie du peintre explose dans cette peinture exceptionnelle de talent et de sensibilité, pensai-je ! Ma conviction intime me disait que seul Vermeer avait pu réaliser ce petit bijou.

          Ma première impression, devant l’aspect du vêtement et l’étonnant chapeau rouge, est qu’il s’agit d’un jeune homme adolescent. Un regard plus inquisiteur ne peut tromper sur le sexe du personnage : un doux visage au regard curieux, des lèvres entrouvertes qui rappellent la bouche humide de La jeune fille à la perle, une boucle sous le lobe de l’oreille dans l’ombre des cheveux qui paraissent frisés. Nul doute, il s’agit bien d’une jeune fille !

          Le rendu des couleurs que je voyais était peut-être le plus beau des tableaux que j’avais étudiés jusqu’ici. Contrairement à la plupart des toiles du peintre, ses couleurspeinture,vermeer,jeune fille au chapeau rouge fétiches, le bleu et le jaune, n’était plus associées. Le bleu avait été gardé dans la cape mais le jaune était remplacé par le rouge vif du large chapeau à plume. Ces deux couleurs s’équilibraient superbement : froide sur le vêtement, chaude au-dessus du visage.

          J’observe ce qu’il est possible d’apercevoir de la technique. Elle est semblable aux tableaux de Vermeer peints à partir du milieu des années 1660 : de légères touches de peinture transparente très diluée en glacis sur de minces couches de pigments colorés plus opaques. Le résultat est lumineux. Je retrouve à nouveau les impressionnistes dans ce petit tableau ! Les effets de lumière et rehauts divers sont disséminés sur toute la toile et lui donnent vie : le chapeau rouge sombre en forme d’aile s’éclaire de touches graciles comme des flammèches empourprant d’orangé le visage de la jeune femme ; quelques virgules jaunes et des taches blanc crème sont éparpillées sur le bleu de la cape et sur les têtes de lion de la chaise ; des gouttes de rosée accentuent la bouche et la pointe du nez ; une tête d’épingle minuscule vert clair anime la pupille de l’œil droit.  

          En plein milieu de la toile, Vermeer, jugeant sans doute que l’effet n’était pas suffisamment fort, donne au plastron travaillé en pâte d’un blanc pur sous le menton de la femme, un aspect saisissant de réalisme qui éclaire le visage. Van Gogh et ses pâtes épaisses écrasées puissamment aurait apprécié ce travail !

          "Hé bé putaïn, comme ils disent avec l'accent dans la région de Flo (ce n’est pas grossier là-bas), c’est quelque chose !".

     

     

          Il faut absolument que je me détache quelque temps de Vermeer…

          En l’espace de deux jours, j’ai exploré une autre planète de l’univers de la peinture, une planète de grâce poétique où l’on circule en état d’apesanteur, sans contrainte, heureux…

          Mon étude est bien terminée. Circulez, y a plus rien à voir ! Place à la réalité hollandaise maintenant toute proche et à la confrontation directe avec le peintre, sur son terrain, sans livres et autres artifices qui brouillent l’image spontanée. Je ne regrette pas tout ce travail de découverte. J’ai assemblé, ordonné dans mon esprit une multitude de petits fragments de connaissances sur la vie et l’œuvre du petit génie de Delft, que j’ignorais il y a encore six mois.  Ma perception de l’homme et du peintre est maintenant beaucoup plus précise.

          Néanmoins, quelque chose me chagrinait…

          Je décide de m’installer en position de relaxation sur le canapé du salon, détendu, presque assoupi. J’attends… Du temps passe… Une image animée m’arrive, inattendue, comme dans un rêve. Cela ressemble à ces spectacles de music-hall que l’on voit souvent à la télé. Un magicien présente son numéro bien rôdé. Le suspense monte progressivement avec une intensité savamment dosée pour nous tenir en haleine. Captivé, le public veut comprendre. Puis le numéro se termine, le magicien salue sous les applaudissements, mais il garde pour lui le secret du dénouement final afin d’étonner à nouveau la prochaine fois.

          L’image se déforme et quitte mon esprit. Je me lève et marche dans la pièce. Je fais un effort de réflexion pour comprendre le sens de la représentation qui m’est apparue. Autrefois, j’aimais interpréter mes rêves. Le sens de ce songe éveillé finit par s’imposer lentement en moi.

          Vermeer !... Mais oui... c’est lui le magicien ! Un magicien dont les toiles séduisent et troublent. Cela pourrait paraître largement suffisant pour la plupart de ses admirateurs… Pas pour moi ! Comme le magicien, il cache l’essentiel. Son talent exceptionnel lui permet, comme pour un sportif de haut niveau qui domine largement ses adversaires, d’en garder sous la pédale. Il distille, met l’eau à la bouche, mais conserve son mystère.

          J’attends trop de lui ? Il m’a déjà beaucoup donné… pourtant je ne suis pas rassasié. J’ai l’obscur sentiment que je ne découvrirai jamais son secret de magicien. A moins que… la route est encore longue jusqu’à Delft…

          En peu de temps, Vermeer est devenu un ami proche.

          "Au plaisir de vous rencontrer Johannes !"

     

    A suivre…

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 6. La leçon de musique

     

     

    Suite…

     

          Mon sécateur à la main, je contemple amoureusement la symphonie des verts tendres libérés par le départ de la végétation printanière. Le froid vif des jours précédents a laissé la place à cette tiédeur agréable que les derniers jours d’avril nous réservent parfois.

          A travers l’ouverture libérée par le déplacement récent d’un deutzia, une tête souriante se découpe. Elle est charmante ma voisine ! J’entretiens d’excellents rapports avec ce couple de jeunes retraités. 

          Leur récente oisiveté leur a redonné le goût des escapades : l’hiver, le soleil des tropiques ; l’été, ils sillonnent la France en camping-car. Ils s’investissent à fond dans les voyages que les contraintes de la petite entreprise artisanale qu’ils géraient ensemble auparavant ne leur permettaient guère d’assouvir.

          - Vous profitez du soleil, me dit-elle !

          - Quel bonheur ! J’en profite pour préparer le jardin au grand rendez-vous annuel. Je ne suis pas trop en avance cette année. Ce temps pourri… Je redonne une forme aux arbustes.

          - Vaste programme ! Vous avez du courage !… Moi je n’ai encore rien fait, mais je n’ai pas votre jardin.

          Les rayons lumineux lui arrivaient pleine face lui donnant bonne mine.

          - Ouah ! Je n’avais pas remarqué vos superbes couleurs, m’exclamai-je ! Il me semblait bien que votre maison était fermée ces derniers temps. Quelle île enchanteresse avez-vous visitée cette fois ci ?

          - Enchanteresse est bien le mot qui convient ! La Martinique est un petit paradis. Nous étions vers le « rocher du diamant », au sud de Fort-De-France. Quinze jours de rêves ! Chaleur, soleil, couleurs bigarrées, fruits exotiques, mer d’émeraude et… punch à volonté. En bordure de plage, les poissons aux teintes fascinantes se laissent approcher, presque caresser. Nous avons même vu des chirurgiens et des demoiselles à queue jaune identiques à ceux que vous m’avez montrés dans votre aquarium !

          - Quelle chance ! Pour le moment, je dois me contenter de contempler mon aquarium. Le temps me manque pour voyager aussi loin. Néanmoins, nous partons en Hollande dans une quinzaine de jours. Le climat est différent, mais je ne n’y vais pas pour la plage.

          - La Hollande ! Qu’allez vous faire là-bas en cette saison ?

          - Chut ! Voyage culturel… J’ai rendez-vous avec un vieil ami à moi : Vermeer…

          - Vermeer ? Drôle de nom… Ami d’enfance ?

          - Presque ! Je plaisante… C’est un grand peintre hollandais du 17ème siècle. Je vous raconterai.

          Du coin de l’œil, je voyais, au loin, le mari de ma gentille voisine se diriger vers nous. Un artiste cet homme. Il gardait de son ancien métier le plaisir du travail manuel et passait des journées à sculpter des petits personnages naïfs en fer forgé. Je lui lance un grand bonjour enjoué : « Excusez-moi, mais mes travaux de jardinage ne peuvent attendre. J’ai encore pas mal de boulot à terminer avant ce soir. Je ne suis pas oisif, moi ! ».

          J’entendis un grand éclat de rire. J’adressai une œillade complice à sa femme. Heureusement, ils avaient le sens de l’humour. Je me dirigeai vers la maison. Le lilas proche de l’entrée dispersait des effluves parfumés.

     

     

          L’éclosion brutale de mon jardin m’a revigoré. Quelle merveille cette renaissance annuelle qui se renouvelle imperturbablement à date fixe chaque année, fidèle aux règles immuables de la nature !

          Bon ! Il n’est plus temps de rêvasser ! Cet entracte sans Vermeer, un peu comme une courte séparation dans un couple, a renforcé mon désir de le retrouver. Impatient, j’allume Jojo. Il semblait s’être refait une santé depuis avant-hier et les troublantes jeunes femmes qui s’affichaient sur son écran.

          J’ai sélectionné les cinq tableaux que je souhaite partager avec Jojo pour terminer mon étude avant le grand départ pour La Haye : deux toiles avec deux personnages, un géographe seul, et je me garderai, en bouquet final, les deux portraits de jeune fille que j’adore. Des tonnes d’émotions en perspective !

          Je choisis La leçon de musique. Cette toile est la seule qui soit entrée dans une collection royale. J’ai appris que son attribution à Johannes Vermeer ne fut seulement reconnue définitive que lors de son exposition à la Royal Academy à Londres en 1876.

     

    peinture,vermeer,lecçon de musique

    Johannes Vermeer – La leçon de musique, 1663, Collection royale, Palais de Buckingham, Londres

          Une femme joue du virginal dans un intérieur élégant. Quelques notes de musique distraient le calme apparent. Les deux personnages apparaissent un peu raides debout de chaque côté du dossier de la chaise bleutée à tête de lion qui les sépare. Le gentilhomme regarde affectueusement la jeune femme… Est-ce un professeur ou un amant ? A moins que ce ne soit l’amour de la musique qui les rapproche comme le suggère l’inscription en latin que je déchiffre sur le couvercle du virginal aux éléments décoratifs d’une extrême finesse : MUSICA, LAETITIAE COMES, MEDICINA DELORUM (La musique, compagne de la joie, médecine de la douleur).

          Des diagopeinture,vermeer,nales invisibles partent dans toutes les directions agrandissant la pièce en lui donnant sa profondeur. On sent que Vermeer a longuement pensé la perspective. Toutes les lignes, y compris le joli dallage noir et blanc, convergent vers le point central de la toile : le miroir. Un peu comme dans L’entremetteuse ou Vermeer se serait représenté sur la toile, l’artiste laisse percevoir sa présence. Il trouve le moyen d’insérer, au-dessus du charmant visage de la jeune femme que l’on découvre de face dans ce miroir, les pieds de son chevalet de peintre qui apparaît tout au fond de la pièce, hors du tableau. Une signature discrète…

     

    peinture,vermeer,

          L’imposant tapis d’orient recouvrant la table vibre d’une multitude de tonalités colorées réchauffant le bleu clair froid de la chaise accolée. Une formidable cruche lisse en céramique blanche, tout en contrastes savamment dosés, est posée au centre du tapis. Une basse de viole est étendue sur le sol. Un éclair bleuté transperce les larges vitraux. La lumière semble intentionnellement stoppée sur le mur du fond ocre et bleu pâle afin de mieux renvoyer l’image de la femme dans le miroir.

    peinture,vermeer,

     

     

     

     

     

     

         

         Avant de passer à la toile suivante, je pense à la reine d'Angleterre. J’envie la chance inouïe qu'elle a de pouvoir contempler à satiété cette merveilleuse peinture de sa collection.

     

          Je clique sur Le géographe qui met un temps inaccoutumé à s’installer. Jojo devait apprécier la lumineuse beauté de l’image venant de disparaître pour réagir aussi lentement à ma nouvelle sollicitation.

     

    peinture,vermeer,le géographe

    Johannes Vermeer – Le géographe, 1669, Städelsches Kuntinstitut am Main, Francfort

     

          Au cours des années 1668-1669, Le Géographe et L’astronome seront les seulspeinture,vermeer,l'astronome,anthony van leeuwenhoek tableaux de l’artiste dont le personnage unique sera un homme. Ma documentation me dit que tout au long de leur existence ces deux toiles ont constamment été réunies, leurs acquéreurs successifs les achetant comme des pendants dans les ventes aux enchères. Même Louis XVI faillit les acheter ! Elles furent séparées définitivement lors d’une vente en 1797. Orphelin, L’astronome termina son parcours au Louvre et ce pauvre Géographe, inconsolable, s’exila dans un musée de Francfort.

          Je regrettai, ce qui aurait été un événement, que les retrouvailles des deux frères, le temps de l’exposition de La Haye, ne se produise pas puisque le Louvre a gardé L’astronome. Heureusement, j’ai lu récemment qu’une expo pourrait les réunir à nouveau prochainement. Ce sera un moment exceptionnel à ne pas manquer.

    Johannes Vermeer – L’astronome, 1668, musée du Louvre, Paris

     

             Le 17ème siècle fut une période d’intense activité scientifique. Vermeer s’intéressait à la connaissance de l’univers à travers la cartographie, la géographie, l’astronomie et l’optique. Il semble probable que Le géographe comme L’astronome, au-delà de leur inspiration scientifique, ont pour l’artiste une signification allégorique. 

             Le géographe, habillé comme un savant d’un habit bleu bordé de rouge, est penché peinture,vermeer,sur son bureau entouré de ses accessoires : quelques cartes devant lui et à ses pieds ; un globe terrestre surmonte l’armoire derrière lui ; une carte marine est accrochée au mur. Une intense réflexion intellectuelle suspens son compas dans l’espace. La lumière solaire entrant par la fenêtre dessine son fin profil. Etonnamment, la signature du peintre apparaît deux fois : sur le mur du fond avec la date, ainsi que sur l'armoire. Je m'interrogeai sur l'authenticité de ces deux signatures ?peinture,vermeer,

         

         

          L'homme représenté pourrait être Anthony van Leeuwenhoek, le fameux scientifique Delftois spécialiste des lentilles optiques et microscopes, que Vermeer connaissait bien. Ses longs cheveux et sa ressemblance frappante avec L’astronome laissent penser qu’il servit de modèle pour les deux toiles. 

          Beau travail, pensai-je. J’avais quand même, comme Jojo, une petite préférence personnelle pour les toiles de jeunes femmes contemplatives du peintre que j'avais examinées hier…

      

          Le balancement insistant de ma petite pendule en ardoise au dessus de mon bureau me ramène à la réalité. 11 Heures… J’ai largement le temps de finir la matinée sur l’unique tableau à deux personnages féminins de mon étude : La lettre d’amour. Il me restera ensuite tout l’après-midi pour m’extasier devant les deux exceptionnels portraits de jeunes filles, La jeune fille à la perle et La jeune fille au chapeau rouge, que j’ai gardés pour le feu d’artifice final. Elles clôtureront mon étude, volontairement limitée, sur l’œuvre de Vermeer.

     

          peinture,vermeer,La lettre d’amour est le seul tableau avec une œuvre de jeunesse ressemblante, La jeune fille endormie, où le peintre nous fait pénétrer l’intimité d’un intérieur bourgeois par une porte judicieusement entrouverte.

          Un drame se noue…

          Curieuse mise en scène qui ressemble à un décor de théâtre. Au premier plan, un réduit à balais sombre où l'on distingue une chaise sur laquelle un linge et une partition de musique chiffonnée ont été déposés. Des objets sont dispersés un peu partout dans la pièce éclairée : un balai, un panier à linge, un coussin, des tableaux au mur, des chaussures traînent par terre. Deux femmes, une servante et sa maîtresse, sont au centre de ce bric-à-brac et semblent préoccupées par une seule chose : la lettre que la servante vient d’apporter.

     

     Johannes Vermeer – La lettre d’amour, 1669, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Je n’avais pas encore vu chez Vermeer ce type de représentation de la vie domestique qui était pourtant courante dans la peinture de ses contemporains. Pieter de Hooch aurait d’ailleurs pu l’inspirer dans une toile que je connais dont la mise en scène est ressemblante : Le couple au perroquet.

    peinture,vermeer,de hooch 

    Pieter de Hooch – Le couple au perroquet, 1668, Wallraf-Richartz Museum, Cologne

     

          peinture,vermeer,Je retrouve dans cette peinture le quadrillage de la perspective savamment ordonné que j’avais déjà remarqué dans La leçon de musique. Les dalles noires et blanches sont les mêmes. La lumière du jour tombe en plein sur les personnages faisant ressortir la robe en satin jaune de la musicienne contrastant avec le bleu éclatant du tablier de la servante. Une jolie marine est accrochée au mur juste derrière elles. Je lis sur le catalogue que, dans les traditions hollandaises, une mer tranquille était un bon présage en amour…

          Le temps semble arrêté. La domestique, impatiente, espère toujours l’ouverture de la lettre : rupture ou rendez-vous ?

     

          Le cœur léger et l’estomac criant famine, je m’accorde une pause déjeuner bien méritée. J’ai besoin de recharger les accus avant l’apothéose finale de l’après-midi qui s’annonce très chaude…

     

    A suivre…

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique

     

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 5. Vue de Delft

     

    Suite…

     

          Le gel intense de la nuit passée s’accroche encore bien au sol en ce début d’après-midi. Le dicton se vérifie à nouveau : « En avril ne te découvre pas d’un fil ». A travers l’épais voilage nuageux, de discrets rayons solaires tentent quelques timides percées. Le blanc manteau de givre qui recouvre mes massifs dénudés est clairsemé par endroits de petites tâches brunes allongées. 

          J’arrête l’enquête sur l’homme Vermeer que j’ai entamée depuis le début de la semaine. Mes connaissances sur ce peintre énigmatique se sont bien enrichies. Le détective va s’éclipser et laisser parler son cœur devant les oeuvres. Je continuerai à prendre des notes pour mémoire.

          Les outils nécessaires à mon étude me paraissent performants. En route pour le plaisir… 

          J’ai passé la matinée à scanner toutes les toiles que je souhaitais étudier, avant de me confronter avec les originaux dans peu de temps à La Haye. Les unes après les autres, je les ai faites défiler sur mon grand écran sans ordre précis : La Vue de DelftLa femme à la balanceLe géographeLa lettre d’amourLa femme au collier de perlesLa laitièreLa leçon de musique

          La beauté éclatante des tableaux de Vermeer est un véritable défi à l’art ! L’idéal, la perfection paraissent atteints. Certains disent que son œuvre toute de sérénité, de calme, d’intériorité est si personnelle, unique, qu’il est presque impossible de la décrire et de l’expliquer.

     

     

          J’allume l’ordinateur. L’ami Jojo, impatient, réagit immédiatement.

          Je souhaite commencer par la Vue de Delft. Cette toile, la plus célèbre du Mauritshuis à La Haye, fut à l’origine de la redécouverte de Vermeer par le Français Thoré-Bürger qui se déclara « enchanté et ravi » lorsqu’il la vit pour la première fois.

          Proust considérait la Vue de Delft comme le plus beau tableau du monde. Dans son roman « La prisonnière », il fit même mourir son héros d’une indigestion de pommes de terre en pleine contemplation du tableau et de son fameux « petit pan de mur jaune ». Je revoyai cette scène que j’avais relue, amusé : qui était responsable de la mort, les pommes de terre ou Vermeer ?

          Je m’installe dans une position de méditation attentive et clique sur la Vue de Delft qui emplit l’écran.

     

    peinture,vermeer,delft

    Johannes Vermeer – Vue de Delft, 1660, Mauritshuis, La Haye

     

          Je me demande ce que vient faire ce tableau dans l’univers habituel de Vermeer ? Ce paysage peint par l’artiste en 1660 est unique dans son œuvre puisqu’il s’agit du seul tableau, avec La ruelle, où il nous montre une scène de la vie se déroulant à l’extérieur.

          peinture,vermeer,delftLa ville de Delft s’allonge devant mes yeux… Un vaste ciel translucide occupe plus de la moitié du tableau. Des petits personnages discutent debout au premier plan sur une bande de sable rosée. A distance, dans l’ombre, les remparts anciens et les deux portes de Rotterdam et de Schiedam se reflètent dans l’eau calme légèrement ridée du port. Quelle heure est-il au cadran de l’horloge au centre de la porte de Schiedam ?

          Une lumière rase enveloppe la ville qui apparaît à moitié baignée d’une lueur dorée, moitié dans l’ombre des nuages. La modulation des couleurs de l’eau glisse lentement de l’ombre vers la lumière.

           Les deux principales églises de Delft dominent la ville : Sur la gauche, au-dessus des toits rouges, l’Oude Kerk (l’ancienne église), sombre et toute petite. En la peignant, Vermeer se doutait-il qu’il y serait enterré quinze ans plus tard ? Plus loin, en pleine lumière, l’imposante tour de la Nieuwe Kerk (la nouvelle église) scintille au soleil, ciselée comme une sculpture.

          A l’extrémité droite de la toile, un bleu sourd recouvre les deux petites tours pointues de la porte de Rotterdam ainsi que le toit de la bastide proche, offrant un puissant contraste avec le jaune doré des toits environnants… Le petit pan de mur jaune quipeinture,vermeer,delft éblouira tant Proust et son héros est probablement un de ces toits, me dis-je, pensif ?

          La cité dégage une sensation de présence physique énorme. Je demande à Jojo de zoomer certains détails, ce qu’il fait avec une belle dextérité.

          Le peintre a donné de la texture, de la matière à sa ville. Elle respire… Des empâtements judicieux suggèrent les murs en briques et mortier ainsi que les vieilles pierres déformées des remparts. Dans la partie ombrée de la cité, des petites taches de couleurs de tonalités différentes et des grains de sable mélangés à la pâte pour faire plus rugueux, réveillent la matière inégale des toits de tuiles rouges ondulées.

          Mon œil s’attarde sur les sombres chalands accostés devant la porte de Rotterdam. L’aspect granuleux de leur coque s’oppose fortement à la transparence lisse de l’eau. Je retrouve ces fines touches de couleurs disparates qui m’avaient tant intrigué, au Louvre, sur le corsage de la Dentellière. Les bateaux sombres sont rehaussés d’un bleu vigoureux et des petits points bleu et jaune clair, savamment déposés, reluisent comme des pierres précieuses…

          Comme de nombreux peintres à cette époque, l’artiste se servit certainement de la « chambre noire » ou « caméra obscura » offrant une image quasiment photographique, afin d’élaborer sa propre vision de la lumière et de la couleur. L’utilisation de cet accessoire pourrait expliquer les effets vaporeux ou pointillistes observés sur les bateaux de cette Vue de Delft ainsi que sur plusieurs autres toiles.

     

           L’effet était saisissant. Pour son unique grand paysage, Vermeer avait tapé très fort !

          Outre la densité physique qu’elle dégageait, cette toile baignait dans une lumière magique. Vermeer avait inventé la technique impressionniste deux cents ans avant les Français du 19ème siècle. Monet, Sisley, Pissarro, Seurat lui-même qui savait si bien faire chanter les couleurs avec ses petits points scientifiquement juxtaposés, et tant d’autres qui peignaient des paysages lumineux directement sur le motif, avaient certainement apprécié ce travail à leur époque.

          J’avais besoin de souffler un peu après avoir pris un nombre impressionnant de notes techniques en prévision du jour proche où je serais face à l’original.

          Avais-je le temps de pratiquer une nouvelle méditation devant La laitière, peut-être la toile la plus connue de nos jours, que je m’étais promis d’étudier aujourd’hui ? Je relance Jojo.

     

     

          Je comprends mieux maintenant pourquoi les publicitaires, de nos jours, ont tellement utilisé l’image de cette fabuleuse Laitière ! Elle aurait été peinte un peu avant la Vue de Delft, à la toute fin des années 1650. Ma sensation personnelle est que je suis devant le premier chef-d’œuvre de Vermeer…

     

    peinture,vermeer,delft, laitière

    Johannes Vermeer – La laitière, 1658, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Les couleurs fétiches du peintre jaillissent : bleu, jaune citron. On ne voit qu’elles : denses, profondes, vives dans les zones éclairées. La lumière venant de la fenêtre envahit le mur gris et triste sur la droite.

           Est-ce une fermière ou une servante ? J’ai lu que Vermeer employait une servante prénommée Tanneke. Comme il sait la mettre en valeur…

          Cette robuste femme du peuple est ennoblie par le peintre. C’est une princesse en tablier qui verse le liquide onctueux dans la jatte. Ses mains et ses bras solides sont comme suspendus pour mieux diriger le mince filet blanc pur. Le côté droit de son visage, sa coiffe chiffonnée et son petit col blanc, sa robe et son tablier en gros drap reprisé, sont littéralement inondés d’une lumière qui fait ressortir sa silhouette massive. Au sol, une chaufferette attend devant une plinthe en carreaux de Delft soulignant le mur gris.  

          peinture,vermeer,delft, laitièreDevant la femme, Vermeer a peint une véritable « nature morte » qui aurait pu être le motif unique d’un tableau : sur une table, la jatte contenant le lait, un pichet bleu très sombre, une corbeille en osier et quelques petits pains.

          Jojo zoome la scène, intéressé… Le mélange optique utilisé sur la coque des chalands dans la Vue de Delft est toujours présent : une multitude de petits globules blancs, des épaisseurs ocres et brunâtres soigneusement répartis sur la miche de pain en font craquer la croûte qui paraît tendre, cuite à point… La cruche vernissée rougeâtre d’où le lait s’échappe et le tablier sont rehaussés également de points lumineux.

          Les frères Goncourt parlaient de « petits empâtements juxtaposés », de « beurre merveilleux », de « picotement bleu ». Que dire de plus !

          A mon insu, le jour s’est estompé définitivement. J’allume ma lampe de bureau qui m’aveugle un court instant. Je reste rêveur devant La laitière…Vermeer a immortalisé cette modeste servante !

          Une émotion venait de très loin en moi. Je me parlais intérieurement : « Mais que t’arrive-t-il ?… Pourquoi l’univers de ce peintre te bouleverse à ce point ? » Je n’arrivais pas à émettre un raisonnement sensé.  « Bon ! Mon petit père, il va falloir te ménager car la suite te réserve certainement beaucoup d’autres surprises ! ».

          Anxieux, j’éteins Jojo. Demain, je ferai ses femmes…

     

     

          Le moment est d’importance. Je vais pénétrer dans la période picturale la plus intime, la plus mystérieuse de Vermeer, celle qui s’impose à l’esprit lorsque l’on évoque son nom : des tableaux de petits formats à un, voire deux personnages, la plupart du temps des femmes, représentés dans des intérieurs bourgeois.

          Au cours des années 1663 – 1665, Vermeer peindra quatre tableaux semblables de femmes seules, debout, pensives, occupées à une activité quotidienne : La femme à la balance, La jeune femme à l’aiguière, La femme au collier de perles et La femme en bleu lisant une lettre.

          Je visionne lentement sur écran ces toiles qui seront toutes à La Haye. Je laisse La femme en bleu lisant une lettre que j’ai déjà étudiée précédemment et passe à la toile suivante. Après mûre réflexion, j’arbitre pour La femme à la balance qui m’attire irrésistiblement.

           L’éclairage de lapeinture,vermeer,delft, femme à la balance scène très contrasté créé une atmosphère d’intimité spirituelle envoûtante. Sur la droite, dans la partie éclairée, la jeune femme se détache, sorte d’apparition. Une sainte ? Cela pourrait être la Vierge Marie pesant de l’or comme elle pèserait des âmes…

          La lumière clairsemée éclabousse le devant de la robe bordée d’une fourrure éclatante. Le visage paraît transfiguré. Sa robe laisse pointer une mignonne petite bosse orangée claire. Attend-elle un enfant ? Les plateaux de la balance qu’elle soulève sont vides. Va-t-elle peser les pièces d’or ou les perles disposées sur l’épaisse table devant elle ? Un grand tissu bleu sombre recouvre le bord gauche de la table, créant un puissant contraste avec la blancheur des perles et de la vaporeuse fourrure.

      

    Johannes Vermeer – La femme à la balance, 1664, National Gallery of Art, Washington

     

          Je cherche des mots suffisamment forts pour exprimer ce que je ressens : délicatesse… harmonie… douceur… sérénité …

          Je me souviens que De Hooch a peint également un tableau intitulé Femme pesantpeinture,de hooch,delft de l’or, très proche de celui de Vermeer qui aurait pu s’en inspirer. Je retrouve la toile dans un bouquin. La ressemblance s’arrête là. Je ne ressens pas dans l’excellente toile de De Hooch la subtilité et l’atmosphère si particulière dégagée dans celle de Vermeer.

     

     

     

     

     

                  

                                                        Pieter de Hooch – Femme pesant de l’or, 1664, Gemäldegalerie, Berlin

       

          Le regard absent de La jeune femme à l’aiguière fixe les vitraux de la fenêtre qu’ellepeinture,vermeer,delft,jeune femme à l'aiguière entrouvre. Un jour froid glisse le long de son bras droit, escalade son visage et ses habits et termine sa course sur sa main gauche qui tient une aiguière de vermeil qu’elle saisit à l’anse.

          Les motifs du tapis rouge recouvrant la table se reflètent sur le vase doré et le bassin métallisé dans lequel il repose. Les couleurs et les contrastes sont répartis délicatement par superposition de légers glacis.

          Négligemment, je fixe la fenêtre. C’est suffisamment rare pour être mentionné… Exceptionnellement dans une de ses toiles, le peintre nous renseigne sur le temps qu’il fait à l’extérieur : les petits carreaux finement travaillés de la fenêtre reflètent l’aspect du ciel bleu ennuagé.

     

    Johannes Vermeer – La jeune femme à l’aiguière, 1664, Metropolitan Museum of Art, New York

     

          Rafraîchissant ! Il est vrai qu’à cette époque, le thème de la toilette et du lavement de main était un symbole de la pureté et de l’innocence que l’on retrouve d’ailleurs souvent dans de nombreuses « Annonciations » des siècles précédents.

          Je reste longuement silencieux devant l’écran avant de passer à la dernière jeune femme.

     

     

          peinture,vermeer,delft, femme au collier de perlesJojo, tout émoustillé par le charme des demoiselles que je lui offre, me remercie par quelques vibrations intempestives accompagnées de ce que je perçois comme un clin d’œil complice sur le vaste écran scintillant.

           Je scrute à loisir la dernière toile de femme debout, pensive, de mon étude : La jeune femme au collier de perles.

          De l’or, je perçois de l’or !

          La jeune femme, en train d’ajuster son collier de perles, baigne dans une lumière dorée. Très élégante, elle porte une veste de satin jaune bordée d’hermine duveteuse. Un ruban orangé en étoile égaie sa coiffure. Elle semble être arrêtée au milieu de sa toilette, surprise au moment où ses mains potelées hésitent devant son miroir pour attacher les rubans du collier glissé autour de son cou.

      

    Johannes Vermeer – la femme au collier de perles, 1664, Staatliche Museum zu Berlin, Gemäldegalerie

     

          Il n’y a pas de connotations amoureuses dans la scène. L’attache du collier est sa seule préoccupation. Son visage garde une rondeur adolescente. peinture,vermeer,delft

          Je me demandai si une des filles de Vermeer aurait pu incarner cette gracieuse image d’innocence juvénile ? Je calculai. Le premier de ses enfants, Maria, était né en 1654… Trop jeune ! C’était peut-être Maria qui jouait à genoux dans La ruelle ?... A moins qu’elle ne soit la toute jeune fille portant un bébé dans ses bras à l'extrémité gauche de la petite bande de sable rosé dans La vue de Delft ?

     

     

     

     

     

          J’ai terminé l’étude de cette série de toiles de jeunes femmes debout, appliquées à leur besogne.

          Au fond de moi, quelque chose d’inexprimable s’agite…

     

     A suivre…

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise     3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft