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10 octobre 2013

Danse au bord de l'eau - RENOIR Pierre-Auguste, 1883

 

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Auguste Renoir : La danse à Bougival, 1883, Boston, Museum of Fine Arts

 

 

     Il y a tout juste un an, j’écrivais un article se rapportant à un concours de nouvelles auquel j’avais participé. Le jury m’avait fait le plaisir de me décerner un prix pour ce récit.

     Le personnage de « Rose » m’a été inspiré par les superbes toiles peintes en 1883 par Auguste Renoir sur le thème de la danse. A mes yeux, la jeune femme symbolise ces femmes du peuple du 19e siècle, ouvrières, paysannes, dont la vie était difficile et qui venaient s’étourdir dans les guinguettes fleurissant à cette époque sur les bords de la Seine et de la Marne.

     Je publie cette nouvelle, ci-dessous, dans son intégralité.

  

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28 juin 2008

Le moulin de la Galette - RENOIR Pierre-Auguste, 1876

 

Bal sur la butte

 

 

   jeunefille.jpg  Nous sommes installées sous les acacias, derrière l’estrade de l’orchestre où une dizaine de musiciens s’échinent sur leurs instruments. Assis à une table voisine, quelques jeunes gens discutent devant des verres de sirop de grenadine. En arrière plan, les danseurs virevoltent emportés par la musique.

     J’aime ce bal simple qui mêle tout le monde. Personne ne se met en frais : femmes en chaussons, hommes sans faux-cols portant gibus, ouvriers en goguette. Des petits voyous gouailleurs et des « affranchis » aux poings solides apportent une touche de grossièreté qui me plait. Souvent plus jeunes que moi, des filles de toutes conditions viennent pour humer ce parfum de vice et de débauche.

     Ouf ! La séance de pose est enfin terminée !

     Plus d’un mois que cela dure… J’en ai marre d’être assise de travers, accoudée sur ce banc, la tête légèrement penchée. « Les cheveux bien en arrière, que l’on voit vos oreilles, les yeux expressifs, comme il dit. ".

     Je m'interroge : pourquoi ce barbouilleur s’intéresse-t-il tant à moi ? Je ne suis qu’une cousette, une habituée de ce bal populaire de Montmartre. J’y viens deux fois par semaine pour m’amuser, danser, et débusquer parfois quelques margoulins pour finir la soirée.

     Est-ce ma robe rose à rayures qui a plu à ce peintre, ou mon visage poupin d’adolescente d’à peine 16 ans ? Sur son tableau, il a tenu à rajouter ma sœur Jeanne, derrière moi, penchée en avant, la main appuyée sur mon épaule droite. Avant de commencer, il nous avait dit : « Je vous peindrai au premier plan. Des amis à moi seront assis aux tables proches. Vous êtes si fines de visage toutes les deux... placées au centre de la toile, vous illuminerez le tableau ! »

 

      Tom m’examinait d’un air coquin. Il faisait tout jeune avec ses cheveux frisés et son canotier. C’était la première fois que je le voyais. Arrivé avec le peintre en début d’après-midi, il faisait partie du groupe d’amis de l’artiste qui posait à la table voisine de la nôtre. Il avala son sirop et me lança :

     - Je peux connaître votre prénom ?

     - Estelle…

     - Auguste a de la chance de vous avoir comme modèle. Je suis peintre également. La peinture, c’est toute ma vie… A mes débuts, mes amis ont tout fait pour me dissuader de devenir peintre, Estelle ! Ils me répétaient : « La peinture est une vocation, un engagement qui vous bouffe la vie. C’est comme entrer en religion, il faut avoir la foi et ne penser à rien d’autre. ». Jamais, ils n’ont réussi à me convaincre. Maintenant, il est trop tard, je ne sais rien faire d’autre.

     Troublée par le regard de fauve du garçon, je ne répondis pas. Il me plaisait.

     

      Les danseurs réclamaient une polka. L’orchestre, morne jusque là, se réveilla. Le pianiste appuya plus fort sur les touches blanches, le piston souffla puissamment dans son instrument.

 danseurs-RMN.jpg    Solarès attrapa la main de mon amie Margot et l’entraîna vers la piste. D'origine espagnole, ce grand échalas barbu était toujours coiffé d'un chapeau mou penché sur le front. Rencontrés ici même il y a quelques semaines, ils ne se quittaient plus. Elle s'était mise en tête de lui apprendre l’argot : il adorait ces mots imagés parlés par les parisiens de la Butte. Solarès lui serra le poignet droit d’une main ferme, plaça son autre main dans le creux de sa taille et s’élança en la remuant sérieusement ce qui ne sembla pas déplaire à Margot. L'homme et la femme tournaient rapidement, sautillaient, virevoltaient en cadence d'un même pas souple, collés d'un contre l'autre.

     La polka avait réchauffé l’ambiance.

     - Vous dansez Estelle, me dit Tom en pointant ses yeux effrontés sur mon corsage.

     - Non, merci… Je suis fatiguée aujourd’hui… Votre ami m'épuise avec ses longues séances de pose.

     - Puisque vous ne dansez pas… venez, nous allons voir à quoi vous ressemblez sur le tableau d’Auguste !

          

      Le peintre rangeait son matériel.

     Long et maigre, il flottait dans son vêtement qui plissait de partout. En me voyant, un large sourire élargit son visage agrémenté d’une barbe clairsemée. Ses yeux bruns, humides, me fixaient avec douceur.

     - Je n’aurai plus besoin de vous, me dit-il… Mon tableau est terminé. Merci Estelle, je n’aurais pu rêver un modèle plus élégant que le vôtre. 

     En guise de remerciement, il me bisa joyeusement sur les deux joues. Puis il se mit à discuter avec Tom. Celui-ci semblait enthousiasmé par la toile qui, à mes yeux, ne représentait qu’un mélange désordonné de personnages un peu flous.

     Je m’approchai du tableau : sur la piste de danse, Solarès et Margot dansaient dans une étrange lumière mauve. La robe rose de Margot, écrasée contre son partenaire qui souriait béatement, envoyait des reflets chauds sur son gilet. Le dos de l’homme assis face à moi, accoudé sur sa chaise, était criblé de taches claires, petites étoiles lumineuses égarées sur sa veste.

                        

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Pierre-Auguste Renoir  - Bal au moulin de la Galette, 1876, Paris, Musée d'Orsay 

 

       - Cela vous plait, Estelle, me lança Auguste ?

     - C’est joli…

     Tom trouva ma réponse un peu fade.

     - Seulement joli… Mais c’est féerique !

     Il se planta devant la peinture. Ses yeux brillaient.

      - Je vous explique Estelle… Sentez la respiration surprenante qui se dégage de la toile : les robes tournent, les jupes s’envolent. Le soleil s'est invité à la fête. Il en est le roi, il met de l'élégance dans les pinceaux d’Auguste emportés dans un frou-frou lumineux d’une gaîté étonnante…

      Il s'arrêta un instant pour argumenter son explication :

      - Regardez votre robe, Estelle : la lumière la traverse. Vous sentez la vibration des roses et des bleux ? Et votre visage…

      Son regard coquin de tout à l’heure avait disparu.

     - Avez-vous remarqué que la piste de danse, uniquement par la grâce de quelques coups de pinceaux, s’est transformée en toison floconneuse ?

     J'étais désemparé. Mes connaissances en matière picturale étaient si pauvres. Tom le compris et se tourna vers son ami.

     - Auguste, lorsque je vois ton travail je me demande si je dois continuer à peindre… Tu es un magicien de la lumière : elle s’accroche partout. Tes danseurs gesticulent dans un monde en apesanteur composé de mousse vaporeuse colorée.

     Auguste sourit devant la verve de son ami. Il posa son tableau contre le tronc d’un acacia et plia son chevalet.

     - A dimanche prochain, Estelle, me dit-il avant de partir. Je reviendrai une dernière fois pour d’éventuelles retouches. Bonne fin de journée. Et ne vous laissez pas entraîner par tous ces garnements. Vous êtes bien jeune… Gardez longtemps cette fraîcheur…

     Il souleva son matériel et l'installa sur son dos.

     - Tu viens, Tom, je t’offre un verre !

                                                                                                                                  Alain

 

     Le « Bal du Moulin de la Galette » est considéré comme le premier chef-d’œuvre de l’artiste. Il sera acheté par le peintre impressionniste, ami et mécène, Gustave Caillebotte. Celui-ci fera don à l’Etat de sa collection par testament, à condition que celle-ci entre au Luxembourg et, par la suite, au Louvre.

      En 1896, la toile entrera au musée du Luxembourg et en 1929 au Louvre.