Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Monet Claude (6)

  • Camille Monet - 3/3 Argenteuil

     

     

    Suite…

     

           - Claude, dépêche-toi !... J’ai froid !

          Monet - mme monet capeline rouge 1872 cleveland.jpgIl neige. Le sol est blanc. Camille jette un regard inquiet vers l’intérieur de la pièce par l’ouverture laissée libre entre les rideaux blancs qui encadrent la porte-fenêtre.

          Monet ne répond pas. Il croque d’un flot de touches nerveuses le fin visage suppliant, interrogateur.

          - Reste tournée vers moi encore un instant, lance-t-il sans pitié pour sa femme grelottante qui ramène sa capeline sur elle des deux mains.

          L’image est si belle. Monet a peint les murs et la porte-fenêtre avec des tonalités grisâtres pour faire mieux ressortir la scène centrale éclairée de l’extérieur. Camille est habillée chaudement d’une veste et d’une jupe assortie gris bleu bordés de fourrure blanche. Sa capeline vermillon sur la tête la fait ressembler à un Père Noël.

     

      Claude Monet – La capeline rouge, portrait de madame Monet, 1873, The Cleveland Museum of Art, Cleveland

         

     

          Claude Monet se plait à Argenteuil où le couple est installé dans une petite maison depuis l’hiver dernier. Il peint comme jamais jusqu’ici.

          Les années 1870 sont une grande mutation dans son art. Le peintre ne s’intéresse plus qu’à la lumière. Tout devient vibration. Le plein air est son unique atelier, son seul maître devient la nature. Son inventivité est extrême pour saisir le motif sous tous ses aspects, découvrir le ton qu’il n’avait pas perçu. Il pose de simples virgules de couleurs pures directement sur la toile. Son oeil a changé, il recompose le paysage qui est saisi avec les accidents que l’atmosphère lui donne. Il réduit ce paysage à l’essentiel.

          Monet peint quelque chose de nouveau. Sait-il lui-même ce qu’il peint… 

     

     

     Manet - monet peignant dans son bateau-atelier 1874 neue pinakothek munich.JPEG

          Comme Daubigny autrefois sur son atelier flottant le « Botin », il possède, lui aussi, un bateau-atelier qui lui permet de naviguer, de peindre l’eau, les berges, les ponts, les péniches. Tout ce qu’il voit l’inspire et l’éblouit…

     

     

      

     Edouard Manet – Monet peignant dans son bateau-atelier, 1874, Neue Pinakothek, Munich

     

     

          - Je suis fatiguée Claude ! Je ne sens plus mes jambes ! Tu m’as déjà fait faire un nombre invraisemblable de kilomètres avec tous ces allers-retours !

       monet-promenade à argenteuil 1873 marmottan.jpg  

                                                 Claude Monet – Promenade à Argenteuil, 1873, Musée Marmottan, Paris

          Monet sourit. Il avait trouvé une sorte de nouveau jeu. Il obligeait Camille à parcourir les champs fleuris afin de l’insérer au mieux dans le décor. Lorsqu’elle s’approchait, il lui demandait de retourner au loin puis de revenir à nouveau vers lui. La silhouette de la jeune femme se confondait avec les herbes et les fleurs des champs. Sa figure s’estompait dans le paysage.

     Monet - la promenade argenteuil 1875 collection privée.jpg

                                 Claude Monet – La promenade Argenteuil, 1875, collection particulière

           - Je veux trouver le meilleur angle pour te croquer, ma chère, disait-il en riant. Plus tard, je rajouterai Jean à tes côtés sur la toile.

           Il plaisantait :

           - Je t’aime tellement Camille… Si tu meurs avant moi, je ferai comme les égyptiens antiques. J’embaumerai ton corps et mettrai tes viscères dans les vases canopes que l’on voit au Louvre. Résurrection assurée !

           Ils s’esclaffaient bruyamment, heureux d’être ensemble, puis Camille, comme toujours, s’exécutait et reprenait sa longue marche sous le soleil.

     

     

    Monet - le pont d'argenteuil 1874 orsay.jpg 

           Argenteuil, la Seine, les jardins, fournissent à Monet d’innombrables sources d’émerveillement. Les ciels de l’artiste n’ont jamais été aussi bleus que ceux d’Argenteuil.

      

     

      

     

    Claude Monet – Le pont d’Argenteuil, 1874, musée d’Orsay, Paris

          

          Camille est sa joie de vivre. Il la surprend partout.

          Dans le jardin avec Jean, se plantant une fleur dans les cheveux... 

      monet - camille et jean monet dans le jardin 1873 collection particulière.jpg

                        Claude Monet – Camille et Jean Monet dans le jardin, 1873, collection particulière

     

          Seule, au détour d’une allée, à la fin d’une belle journée d’été au moment où les ombres prennent une teinte bleutée...

     Monet - camille monet à Argenteuil 1876, metropolitan new york.jpg                          Monet - le jardin roses trémières 1877 privé.jpg 

     Claude Monet – Camille Monet à Argenteuil, 1876, The Metropolitan Museum of Art, New  York  

                                                                   Claude Monet – Jardin aux roses trémières, 1876, collection particulière

              Pensive, dans l'encadrement d'une fenêtre...

       Monet - camille à sa fenêtre1873 privée.jpg                            Claude Monet – Camille Monet à la fenêtre, 1873, Virginia Museum of Fine Arts, Richmond      

               Brodant devant un massif fleuri éclaboussé de tâches colorées...

       Monet - camille monet et un enfant argenteuil 1875 boston.jpg                                       Claude Monet – Camille Monet et un enfant au jardin, 1875, Museum of Fine Arts, Boston

           Lisant, assise dans l’herbe sous les lilas, confondue dans la végétation...

      Monet - 1872 la liseuse baltimore.jpg

                                                               Claude Monet – La liseuse, 1872, Walters Art Gallery, Baltimore

           Devant un massif de glaïeuls...

      Monet - les glaieuls 1876 détroit.jpg

                                         Claude Monet – Les glaïeuls, 1876, Institute of Art, Détroit

     

          

           15 avril 1874. C’est un grand jour pour les peintres avant-gardistes !

           Puisque le Salon officiel ignore ces « peintres d’esquisses non finies », le groupe des amis de Monet, ils soMonet - 1873 Impression soleil levant marmottan.jpgnt nombreux, une bonne trentaine, dont Renoir, Sisley, Pissarro, Cézanne, Guillaumin, Degas, décide de créer une Société coopérative d’artistes et d’organiser une exposition collective qui ouvre ses portes dans les locaux du photographe Nadar boulevard des Capucines à Paris. Claude Monet présente une petite toile qu’il a croquée de sa fenêtre d’hôtel devant le port du Havre. Il la nomme Impression, soleil levant. Elle sera moquée par le journaliste du Charivari Louis Leroy : « Puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans ! ». Celui-ci titrera sa chronique : « L’exposition des impressionnistes ».

     

     Claude Monet – Impression, soleil levant, 1873, Musée Marmottan, Paris

     

      Le mot « impressionniste » était né. Il sera adopté par les jeunes peintres et deviendra le nouveau titre et programme pour leur prochaine exposition de groupe. Monet en sera le chef de file.   

     

     

          Les amis de Monet viennent souvent voir le couple à la belle saison dans leur jardin d’Argenteuil. Renoir adore peindre le joli minois de Camille qui l’a déjà inspiré plusieurs fois :

          Allongée sur un divan, habillée d'un peignoir bleu, lisant le Figaro...

     Renoir_-_Mme_Monet 1872 museum of calouste portugal.jpg

               Pierre-Auguste Renoir – Portrait de madame Claude Monet, 1874, Musée Calouste Gulbenkian, Lisbonne

            En buste, un sourire entrouvrant ses lèvres...

      Renoir - portrait-de-camille-monet 1873 marmottan.jpg

                                      Pierre-Auguste Renoir – Portrait de Camille Monet, 1872, Musée Marmottan, Paris

           Une autre fois, toujours en buste, entourée de bleu...

      Renoir - Portrait_of_Madame_Claude_Monet__1872.jpg                             Pierre-Auguste Renoir – Portrait de madame Claude Monet, 1872, collection particulière

           

          Un jour de l’été 1874, Edouard Manet est occupé à peindre La famille Monet dans le jardin d’Argenteuil lorsque Renoir débarque trouvant le motif à son goût. Il s’installe et se met à peindre lui aussi. Manet énervé souffle à Monet : « Il n’a aucun talent ce garçon là ! Vous qui êtes son ami dites-lui de renoncer à la peinture ! ». Manet qui n’avait pas souhaité participer à l’exposition du printemps chez Nadar, se réservant pour le Salon officiel, gardait une rancoeur envers Renoir qui s’était opposé à lui.

    renoir-madame-monet et son fils jean à argenteuil 1874 national gallery.jpg

    P. A.  Renoir – Camille Monet et son fils Jean à Argenteuil, 1874, National Gallery of Art, Washington

                                                                 

    Manet - la famille monet dans le jardin d'argenteuil 1874 metropolitan museum of art new york.jpg

                        

                          Edouard Manet – La famille Monet au jardin, 1874, The Metropolitan Museum of Art, New York

     monet - camille monet au travail 1875 - barnes fond..jpg

     

     

     

           L’hiver 1875 est froid. Monet peint Camille à l’intérieur de la maison. Le chevalet planté dans le couloir, il la représente dans la véranda, brodant sur un métier dans l'éclairage de la fenêtre donnant sur le jardin. 

     

      

      

      

    Claude Monet – Camille au métier, 1875, Barnes Foundation, Merion

     

     Monet - la femme à l'ombrelle 1875 national gallery.jpg

     

     

     

     

     

             Une apparition ascendante peinte en contre-jour éclaboussée du bleu du ciel parcouru de nuages rosés !

          Telle apparaît la gracieuse Camille en ce bel été, debout sur un talus herbeux, tenant une ombrelle qui, comme son voile et sa robe, s’agite dans le vent. Jean à ses côtés semble tout petit.

      

       

                                                    Claude Monet – La femme à l’ombrelle, 1875, National Gallery of Art, Washington

     

          monet - la japonaise 1875 boston.jpg« Souris, lance Claude à sa femme ! » La pauvre Camille fait de son mieux. Le peintre l’a affublée d’une somptueuse robe d’acteur japonais rouge brodée de fleurs et de personnages grimaçants. Une parisienne déguisée, coiffée d’une curieuse perruque blonde. Elle tient un éventail tricolore à hauteur du visage et s’efforce de sourire niaisement car elle a plutôt envie de rire tellement sa pose est étrange et son déguisement théâtral.

          Pourquoi Monet peint-il cette Japonaise, tableau détonnant par rapport à son travail habituel ? Une fantaisie… Certains parlent « d’œuvre indécente ». Et ce guerrier grotesque brodé sur les fesses de Camille… « Une déguisée de mardi gras ». Cette « japonaiserie » marque-t-elle un moment de changement psychologique intime chez Monet ?  

    Claude Monet – La japonaise, 1875, Museum of Fine Arts, Boston

     

          Un collectionneur du nom d’Ernest Hoschedé a acheté plusieurs tableaux du peintre dont le fameux Impression, soleil levant. Un curieux personnage… L’homme vit au-dessus de ses moyens dans un château à Montgeron avec ses enfants et sa femme Alice.

            Monet rencontre le couple en 1876 et peint plusieurs toiles pour Ernest. La faillite d’Hoschedé est prononcée en août de l’année suivante. Monet éprouve de l’attirance pour sa femme Alice, une femme cultivée et exaltée. Est-ce le début d’une passion amoureuse ?

            Les soucis financiers de l’artiste ont repris. Il a trente-sept ans. Il est couvert de dettes. Camille est malade. On parle d’opération. De plus, elle est enceinte à nouveau ce qui n’arrange pas son état. Elle accouche d’un nouveau garçon, Michel, en mars 1878.

          En septembre de la même année, les deux familles, les Hoschedé et leurs six enfants, le couple Monet et leurs deux enfants, décident de partager pour un temps leur destinée et leurs préoccupations financières. Elles s’installent ensemble à Vétheuil, entassées à quinze personnes avec les trois femmes de service, dans une petite maison.

           La période radieuse d’Argenteuil est terminée. Camille n’a plus qu’un an à vivre…

      

     

      Vétheuil, le dimanche 7 septembre 1879, 13 heures.

     

            Monet regardait une dernière fois la compagne de ses dernières années.

             Les confrères de la charité qui s’occupaient des funérailles n’allaient pas tarder à venir. L’enterrement était prévu pour 14 heures dans une fosse creusée dans un angle du cimetière longeant l’église de Vétheuil, face à  la vallée de la Seine.

      

    Monet - église de vétheuil neige 1878 orsay.jpg

                                                   Claude Monet – Eglise de Vétheuil, neige, 1879, Musée d’Orsay

           L’hiver dernier, il neigeait, Camille se sentant mieux ce jour là, il était sorti peindre l’église. Il ne s’imaginait pas que sa chère Camille y reposerait bientôt.

           Monet avait conscience qu’une période importante de son existence se terminait devant le visage glacé de cette morte dont les beaux yeux s’étaient définitivement fermés.

            Il disposa à côté du lit le portrait de Camille en robe de tulle qu’il avait croqué il y a deux jours. Le regard obscurci par les larmes, il la discernait à peine. Il savait qu’il ne peindrait plus jamais de personnages avec la même tendresse.

            Il se leva, saisit la toile et la coinça dans un angle du mur, derrière l’armoire. Il ne la montrerait à personne. Elle lui appartenait pour toujours.

                                                           

                                                                                                 Alain

      

      FIN 

     

     

          tombe de Camille Monet à Vétheuil.JPGUn dimanche d'automne récent, j'ai retrouvé à Vétheuil "La femme à la robe verte".

           « Vous trouverez la tombe de madame Monet au fond du cimetière, le long du mur faisant face à l’église, m’avait dit un vieil homme. »

            J’avais cherché un long moment. La haute silhouette du clocher de l’église dominait le petit monument entouré d’un ouvrage en fer forgé. Quelques fleurs tapissaient le rectangle où elle reposait.

           Je me recueillais lorsque je crus entendre une petite voix d’adolescente, celle qui disait timidement à Claude Monet lors de leur première rencontre :

          "Je serais heureuse d'être votre modèle, monsieur Monet. Je n'ai que 18 ans mais je sais poser. Je m'appelle Camille."

     

     Tombe de Camille Monet à Vétheuil (photo de l’auteur)

     

     

    1. La femme à la robe verte    2. Femmes au jardin        

                                                    

     

  • Camille Monet - 2/3 Femmes au jardin

     

     

    EXCELLENTE ANNEE 2011

    Je vous souhaite des moments inattendus, des rencontrantes excitantes, des curiosités satisfaites, des envies partagées, bref, tout ce qui donne de la joie et un sens à l'existence.

     

     

     

    Suite... 

     

    Printemps 1867. Chemin des Closeaux à Sèvres.

     

           Camille et Claude vivent depuis un an leur histoire d’amour dans une petite maison de banlieue entourée d’un jardin. Les lilas embaument l'air.

          Fort du succès obtenu au Salon précédent avec sa Camille à la robe verte, l’artiste s’obstine à peindre de nouveau un tableau grand format, une sorte de rattrapage à son Déjeuner sur l’herbe inachevé.

     

    Monet - femmes au jardin 1866 orsay.JPEG

                                                     Claude Monet – Femmes au jardin, 1866, Musée d’Orsay, Paris

          

          Le projet est d’importance : 2,50 mètres de hauteur. Des figures en plein air de jeunes femmes grandeur nature installées au bord d’une allée sur une pelouse ensoleillée.

          Monet souhaite peindre la toile entièrement sur le motif, dans le jardin. Il n’a pas lésiné sur les moyens pour réussir son travail. Un fossé a été creusé dans la terre pour pouvoir enfouir progressivement la peinture lorsqu’il en peint le haut. Un système de poulies permet de faire monter ou descendre la toile à la manivelle.

     

          Monet - femmes au jardin détail -1867 orsay.jpgCamille pose toute la journée. « Tu seras les trois femmes qui seront sur la gauche de la toile, lui a dit Le peintre ! » Elle s’exécute. Chaque jour, elle change de robe comme de personnage.

          Assise au centre, elle porte une robe et une veste blanches ornées d’élégantes broderies en arabesques noires. Son regard se penche vers le bouquet de fleurs blotti au creux de sa robe dont le jupon blanc déborde de l’allée. La tendance de l’été est au petit chapeau à galettes qui lui enserre les cheveux. Paupières baissées sous l’ombrelle saumon, son visage s’éclaire d’une lumière chaude.

                 Monet - femmes au jardin détail 1867 orsay.jpg

         Derrière Camille, c’est encore elle qui pose pour les deux femmes : de profil, en crinoline blanche rayée de vert, coiffée d’un autre curieux petit chapeau posé sur le chignon dont le ruban blanc lui tombe jusqu’au bas du dos ; de face, jupe droite beige, le visage enfouit dans un bouquet de fleurs, ses grands yeux bruns regardant le peintre qui travaille inlassablement. Au fond de l’allée rosâtre, une quatrième femme aux cheveux roux cueille une rose. Sa robe en mousseline blanche à pois noirs illumine tout le tableau.

         

          " Qu'ils aillent se faire... éructe Monet en apprenant la décision du jury du Salon de 1867 ! ". Il n'a plus les faveurs du jury et ses Femmes au jardin ne sont pas acceptées. Il est d'autant plus furieux qu'il ressent ce rejet comme une insulte envers sa gracieuse compagne, omniprésente sur la grande toile, elle qui avait fait l'objet de commentaires grandoliquents au même Salon de l'année précédente.

          La nouvelle manière de peindre de l'artiste ne plait pas au monde poussiéreux du Salon. Tous ses amis sont également refusés. Une douzaine d’entre eux envisagent d’ailleurs de montrer leur travail dans une Exposition des refusés.

          C’est le premier échec du peintre. Les ennuis financiers du couple s’accumulent. Finalement, Bazille aidera son ami en achetant Femmes au jardin.

      

          En août de cette même année, Camille donne naissance à son fils Jean. Elle a vingt ans, Claude n’en a pas encore vingt-sept. Il est loin d'elle. Le travail... Occupé à peindre des paysages chez ses parents à Sainte-Adresse en Normandie, il ne pourra être présent à l’accouchement. Le fidèle Bazille sera le parrain de l’enfant.

          La vie échappe à Monet, manque d’argent, indifférence égoïste de ses proches envers Camille et son enfant dont ils ne veulent pas entendre parler. Le peintre souffre. Il tente d’oublier ses problèmes en continuant de fréquenter le café Guerbois où il retrouve le « Groupe des Batignolles », des amis composés d’artistes et d’écrivains.

     

    Monet - au bord de l'eau bennecourt 1868 chicago.jpg

       Claude Monet – Au bord de l’eau, Bennecourt, 1868, Art Institute of Chicago, Chicago

     

          L'année suivante, sur les conseils d'Emile Zola, le couple loue une maison à Bennecourt, un petit village non loin de Bonnières-sur-Seine. Les reflets chatoyants de la Seine face à sa maison inspirent le peintre. Il brosse Camille assise dans une île au pied d'un arbre regardant vers la rive opposée. Elle est songeuse. L'arbre filtre la lumière du ciel qui tombe sur elle et l'enveloppe, ainsi que la rivière, d'un ruban bleu cobalt. Tout est mouvance, reflets, vibrations colorées...

                  Monet - le déjeuner 1868 städel museum francfort.JPEG

         

          Durant les longs mois d'hiver, et pour la première fois, Monet va peindre sa petite famille dans un Déjeuner, une scène d'intimité familiale. La toile est audacieuse par son format important qui surprend car il s'agit d'une scène de genre habituellement destinée aux petits formats. Sa compagne sert de modèle à deux personnages : la femme assise au centre faisant manger le bébé Jean et une curieuse visiteuse voilée observant la scène debout devant la fenêtre, apportant une note de mystère. Une belle lumière blonde illumine la table.

         

     

      Claude Monet – Le déjeuner, 1868, Städel Museum, Francfort     

     

           C’est décidé ! Malgré la désapprobation marquée de ses parents, Claude Monet a décidé de régulariser sa liaison. Le 18 juin 1870, à la mairie du 17e arrondissement à Paris, il se marie civilement avec Camille. Le déjà célèbre peintre Gustave Courbet signe le registre. Seul les parents de Camille Doncieux assisteront à la cérémonie car les Monet, indifférents à ce mariage, resteront en Normandie. La douce et discrète Camille est devenue officiellement madame Monet.

          Monet - la plage à trouville 1870 - nat.galley london.jpgC’est l’été. Ils sont jeunes mariés. Un voyage de noce… Pourquoi pas Trouville ? C’est proche de chez les parents de Monet. Il espère encore que ceux-ci pourraient accepter de rencontrer leur nouvelle belle-fille et leur petit-fils.

          Pension Tivoli. Les mariés s’y sont installés avec Jean qui a trois ans. Il fait beau. Monet aime cette côte normande. Il peint la mer, les voiliers colorés, l’entrée du port, le luxueux hôtel des Roches Noires face à la mer, et puis… sa petite femme, Camille.

     Claude Monet – La plage à Trouville ,1870, National Gallery of London, Londres

         

          Ce bel été semble marquer un tournant dans le style de Monet. Sur la plage deMonet - camille assise sur plage 1870 particulier.jpg Trouville, il retrouve Eugène Boudin, son initiateur de jeunesse à la peinture de paysage. Désormais, l’étude de la lumière devient sa préoccupation essentielle.

          « Camille, installe toi ici !… Jette ton ombrelle en arrière, ton visage doit rester dans l’ombre !… Accroche bien ton chapeau, le vent souffle !… Mets-toi dos à la mer !… Descends ta voilette sur le nez !… Penche-toi en avant !… Tu vois bien qu’il n’y a plus de soleil, referme ton ombrelle !... »

          Camille passe des journées entières à poser sur la plage, au point que sa robe se teinte d’une couleur sable. Obéissante, elle se prête à toutes les demandes de son mari qui la croque dans toutes les positions en regardant la mer. Elle est si heureuse d’avoir Claude et son fils Jean toute la journée auprès d’elle.

                                    

                                                 Claude Monet – Camille assise sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

     

          Monet - camille à la plage de trouville 1870 particulier.jpg

                               Claude Monet – Camille sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

     

          La France a déclaré la guerre à La Prusse en ce mois de juillet 1870. Les amis, Manet, Degas, Renoir et Bazille sont aux armées. Ce sera une guerre éclair. Rapidement, la capitale est encerclée et prise. C'est le désastre de Sedan et bientôt la capitulation. Monet n'a plus de maison et de ressources et décide, à l'automne, de partir en Angleterre avec sa famille.

          Londres…

          C’est une période très difficile financièrement pour la famille. Le peintre visite les musées anglais et retrouve les peintres Daubigny et Pissarro. Il peint des paysages londoniens : les parcs, la Tamise, le parlement, les effets de brouillard, les ciels grisâtres. Sa peinture est plus claire, aérienne, lumineuse. Pas plus que le jury du Salon annuel parisien, les anglais n’apprécient son style… Il est refusé par le jury de l’exposition de la Royal Academy.

          

          - Que fais-tu, Claude ?

          Camille était nonchalamment allongée sur un divan, la tête coincée sur un rebord pour lire plus à l'aise, lorsque Monet la saisit brusquement par les épaules, la soulève rudement, la retourne et l'assoit dans l'angle du divan. Elle rit croyant à un jeu.

           - Oui ! Reste dans cette position, le livre dans les mains ! Baisse légèrement le regard, la tête tournée vers la lumière venant de l'extérieur ! Il faut que je m'occupe Camille...

          Elle prend la pose, souriante. Elle ne pouvait rien refuser à son Claude. Elle le sentait dépressif depuis la fin de l'hiver. Coincé dans l'appartement qu'ils occupaient à Londres, le peintre ne cessait de pester depuis plusieurs semaines contre ce printemps londonien pourri. Le froid, de grosses pluies, interrompues parfois par quelques rayons de soleil peu engageants, l'obligeaient à rester enfermé, oisif.

          Sur la toile, Camille, installée dans une attitude méditative, le profil éclairé de trois-quarts, ressemble à une lady anglaise. Il y a encore de la jeunesse enfantine dans l'expression du visage, la chevelure tordue, le col blanc et le ruban rouge en noeud sous le menton.  

    Monet - madame monet au canapé 1870 orsay.JPEG

                                        Claude Monet – Méditation ou Madame Monet au canapé, 1870, Musée d’Orsay, Paris

          

     

          La terrible nouvelle qui vient d’arriver accable Monet. Frédéric Bazille, le grand ami de ses débuts à l’atelier Gleyre, le modèle qui posait inlassablement en chapeau melon dans le Déjeuner sur l’herbe au côté de Camille, le parrain de son fils Jean, s’en est allé mourir face aux prussiens dans le Gâtinais devant un motif qu’il aurait pu peindre.

          Paris est meurtri, dévasté. Le couple rentrera en France peu de temps après les événements sanglants de la Commune en mai 1871 pour repartir à nouveau vers le petit port de Zaandam en Hmonet - moulin près de zaandam 1871 particulier.jpgollande. 

     

          Tout au long de cet été 1871, Monet délaisse sa femme. Il la trompe avec les paysages hollandais dont il jouit égoïstement. Ils accaparent tout son temps. Camille s'ennuie. Pour s’occuper, elle donne des leçons de conversation française dans les familles bourgeoises de Zaandam.

     Claude Monet – Moulin près de Zaandam, 1871, collection particulière

          La production de l’artiste est intense. Il ne voit que des motifs autour de lui :Monet - zaandam 1871 metropolitan new york.jpg maisons, églises, moulins, digues, ports. Un enchantement… A perte de vue, les prairies sont parcourues de canaux s’enfonçant dans le ciel. Les ailes rouges, bleues, noires des moulins tournent inlassablement et se reflètent dans l’eau ridée par le vent.

           Les toiles du peintre sont légères, tout est flottant, vibrant, diffus. Sensation… Impression…

          

                                                         Claude Monet – Zaandam, 1871, The Metropolitan Museum of Art, New York

      

       

          « Je suis ici à merveille pour peindre, c’est tout ce que l’on peut trouver de plus amusant. Des maisons de toutes les couleurs, des moulins par centaines et des bateaux ravissants, écrit-il. »

    Monet - zaandam 1871 orsay.jpg

                                     Claude Monet – Zaandam, 1871, Musée d’Orsay, Paris

     

          En décembre, la famille va rentrer définitivement en France et emménager dans une maison à Argenteuil. Ils vont y rester six années. Une période heureuse se prépare pour eux.

          L’âge d’or de ceux que l’on appellera bientôt « les impressionnistes » va commencer…

     

    A suivre...

      

     

                                                                                Alain

     

                                                                        

  • Camille Monet - 1/3 La femme à la robe verte

     

     

    Vétheuil, le vendredi 5 septembre 1879

     

          Un silence glacial avait envahi la petite maison faisant face à la Seine où ils s’étaient installés l’année passée. Les cris habituels des enfants ne raisonnaient plus.

     

    Monet - camille sur lit de mort 1879 orsay.jpg

                                                 Claude Monet – Camille Monet sur son lit de mort, 1879, musée d’Orsay, Paris

     

          Il était resté seul à ses côtés. Une lucarne éclairait faiblement la pièce où elle reposait sans vie depuis ce matin.       

          Camille… Ma chère Camille… Enfin elle ne souffre plus…

          Claude Monet contemplait le fin visage devenu rigide de sa femme. Il y avait un instant, le regard mouillé, il avait accroché autour de son cou, sous la parure transparente qui recouvrait le corps et le lit, le médaillon qu’il avait dégagé du mont-de-piété et l’avait ensuite recouvert avec des fleurs. C’était le seul souvenir qu’elle avait conservé.  

          Une mariée… Le voile en tulle qui enveloppait la jeune femme lui rendait l’apparence de la jeune mariée qui souriait à Claude, heureuse, le jour de leur mariage il y avait seulement neuf années.

          La tête de la morte avait été recouverte d’un bonnet qui lui enserrait les joues et le menton. Les yeux clos, elle semblait dormir paisiblement, dans un vague sourire.

          Le peintre s’était surpris à noter machinalement les coloris dégradés que la mort imposait au visage immobile. Il voyait des tonalités de bleu, jaune, gris, mauve. Il estimait les ombres, les endroits précis où la lumière se déposait sur le visage, le voile, le lit. Il percevait la succession des valeurs. La face ravagée de Camille devenait une réflexion picturale.

          C’était plus fort que lui. Un besoin organique qu’il ne maîtrisait pas le submergeait. Il prit une toile vierge suffisamment grande dans le sens de la hauteur et son matériel de peintre.

          La toile se couvrait de touches immatérielles, de hachures colorées, nerveuses, inhumaines. Des formes estompées, floues, se recréaient, redonnaient une apparence à l’image de ce corps éteint. Monet peignait dans une sorte de détachement qui lui donnait la sensation inexplicable d’entrevoir un mystère, celui de la vie.

          La toile fraîche posée contre le mur près du lit, il avait fixé longuement le portrait de la femme qu’il avait peinte si souvent. Etrangement, il ne l’avait jamais sentie aussi près de lui que sur cette toile. Il revoyait la Camille si jolie qui posait inlassablement autrefois : la Femme à la robe verte des débuts de leur rencontre, celle dont l’ombrelle violaçait le visage sur la plage de Trouville, les formes flottantes de sa robe qui foulait les hautes herbes d’une prairie d’Argenteuil piquetée de coquelicots.

          Les traits émaciés de la femme qu’il aimait envahissaient la toile. C’était le plus beau portrait qu’il ait fait d’elle.

          Camille n’était plus morte. Elle existait à nouveau…

     

     

    Eté 1865

     

          Il n’y a personne à cette heure. Claude Monet travaille sur une étude d’arbre dans la forêt de Fontainebleau quand il la voit arriver de loin. Elle s’avance vers lui sans hésiter.

          - Vous êtes monsieur Monet ? Un de vos amis de l’atelier Gleyre m’a fait savoir que vous cherchiez un modèle pour un tableau de plein air. « Avec ce beau temps, allez au pavé de Chailly, il y sera, m’a-t-il dit ! »

          - Vous êtes modèle ?

          - Oui, monsieur ! Je suis arrivée récemment de Lyon avec ma famille. Je pose souvent pour les peintres. Mon physique leur plait… Et puis j’aime ça !

          La jeune fille se tourne vers la toile.

          - C’est beau ce que vous faites ! Moins sombre que vos amis. Quelle clarté ! 

          Elle parlait d’une petite voie d’adolescente. Pendant qu’elle examinait le tableau, le regard de Claude Monet s’attardait sur elle. Charmante, pense-t-il !

          Elle était ravissante avec ses cheveux bruns relevés en chignon, la taille bien prise, un nez droit planté dans un visage à l’ovale parfait et une bouche fine qui s’ourlait discrètement de carmin.

          - Je cherche des modèles pour un projet de composition à plusieurs personnages grandeur nature pique-niquant dans la forêt. J’ai déjà réalisé de nombreuses études en sous-bois. L’esquisse de la toile est bien entamée mais il me manque un personnage féminin. Je souhaite m’inscrire pour le Salon en mars de l’année prochaine… mais je crois que j’ai vu trop grand… J’en deviens fou !

          Monet remballe son matériel.

          Cheveux longs tirés en arrière, le peintre approche de ses 25 ans. La demoiselle lui paraît bien jeune.

          - Si vous êtes libre demain matin, venez à l’atelier que je partage avec mon ami peintre Frédéric Bazille, rue Fürstenberg à Paris. Nous ferons quelques essais de pose.

          - Je viendrai. Je serais heureuse d’être votre modèle monsieur Monet. Je n’ai que 18 ans mais je sais poser. Je m’appelle Camille.  

          Elle lui sourit timidement.

          Monet trouvait les yeux de la jeune fille magnifiques. Ceux-ci s’éclairaient de reflets verts dorés lorsque le soleil s’y mirait.

     

     Monet - déjeuner sur l'herbe centre 1865 orsay.jpg

     Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, fragment central, 1865, musée d’Orsay, Paris

        

      Monet - déjeuner sur l'herbe gauche 1865 orsay.jpg     

     

          La toile définitive appelée Déjeuner sur l'herbe est immense : 27 m2. Les amis de l’atelier Gleyre, Renoir et Sisley, ne souhaitant pas servir de modèles, le grand Bazille parti en province fut sommé d’accourir par Monet afin de poser pour certaines figures. Il arriva en août. 

           Courbet venu voir le travail avait émis des critiques qui déconcertèrent le peintre. Boudin s’était exclamé en voyant l’oeuvre : « Monet termine son énorme tartine qui lui coûte les yeux de la tête ».

          Camille est représentée plusieurs fois au côté de la haute silhouette déhanchée de Frédéric Bazille en chapeau melon. Dans la partie centrale du tableau, elle est la femme en robe de toile bleue cachant son visage par un mouvement des bras pour retirer son chapeau. A gauche de la toile, elle pose en robe mexicaine grise à ceinture rouge, jupons et festons assortis. 

    Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, 1865, fragment gauche, musée d’Orsay, Paris

         

          Satisfait de son nouveau modèle, Monet la peint également dans une étude plus petite en robe grise ornée de broderies noires, coiffée d'un chapeau de même teinte que la robe.

     

    Monet - les promeneurs 1865 washington national galleryof art.jpg

                                                  Claude Monet – Les promeneurs, 1865, National Gallery of Art, Washington

     

          Le tableau par ses effets lumineux nouveaux, l'utilisation de couleurs pures, est un enchantement pour l'oeil.

          Malheureusement, le projet était trop imposant et la date d’inscription au Salon trop proche pour être prêt dans les délais. L'artiste renonce à terminer la toile. Elle ne sera jamais achevée.      

                      

         

          Quelques semaines avant la fin des délais d’inscription au Salon, Monet voulait présenter une toile qui accompagnerait son Pavé de Chailly. Il lui fallait quelque chose de solide, qui plairait au jury. Camille, qu'il avait beaucoup appréciée dans le "Déjeuner", serait à nouveau mise à contribution.

    Monet - camille 1866.JPEG

                                               Claude Monet – Camille ou La femme à la robe verte, 1866, Kunsthalie, Bremen

               

          Il faut faire vite. L’hiver est froid. Il fait poser Camille en intérieur. Quatre jours lui suffisent pour la peindre grandeur réelle debout sur un fond sombre, de dos. Elle se retourne à demi, les yeux baissés, une expression coquette emplit son beau visage régulier, sa main tient la bride de son chapeau. En parisienne élégante, elle porte une élégante veste bordée de fourrure retombant sur une longue robe traînante à bandes noires et vertes qui s’écroule en larges plis souples.

          La toile, dont l’aspect général reste académique, suscite un concert de louanges au Salon. « La jeune femme traîne une magnifique robe de soie verte, éclatante comme les étoffes de Paul Véronèse, écrit un critique. ». Emile Zola commente pour le journal l’Evénement : « Je venais de parcourir les salles, las de ne rencontrer aucun talent nouveau, lorsque j’ai aperçu la Camille de Claude Monet, une jeune femme traînant sa longue robe et s’enfonçant dans le mur comme s’il y avait eu un trou. Je ne connais pas Monsieur Monet. Voilà un tempérament ! Regardez les toiles voisines et voyez quelle piteuse mine elles font à côté de cette fenêtre ouverte sur la nature. Voyez la robe. Elle est souple et solide, elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme. »

          La jolie Camille faisait une entrée remarquée dans l’histoire de la peinture. En l’espace de quelques mois, elle était devenue le modèle de Claude Monet mais aussi sa nouvelle compagne. Elle allait devenir sa muse.

     

     A suivre...

                                                                           

                                                                                      Alain

                           

          

  • Un musée des impressionnismes à Giverny - Le jardin de MONET

     

      

     

    afficheexpogiverny.JPG

     

          Il était temps ! L'exposition se termine samedi prochain, 15 août.

          L'ancien Musée d'Art Américain n'a pas changé de look mais de nom en 2009. Il est devenu le Musée des impressionnismes et veut s'intéresser à l'histoire de l'impressionnisme et à ses conséquences sur l'art du 20ème siècle.

          Blotti dans un jardin découpé à l'ancienne en carrés fleuris éclatants de couleurs, il est toujours aussi agréable de se rendre dans ce musée proche de quelques centaines de mètres de la maison et des jardins de Claude Monet à Giverny. L'artiste y vivra de 1883 à sa mort en 1926, soit 43 ans.

          Comme souvent, le ciel normand bleu diaphane, presque délavé, est morcelé de nuages moutonneux qui laissent filtrer quelques rayons de soleil au gré de leurs humeurs. Pour une fois, la chaleur est présente.

          - Is that parking free ?

          Je ne suis pas encore sorti de la voiture que déjà un touriste japonais s'inquiète de savoir si son budget vacances résistera durablement aux prix exorbitants des places de parkings en France.             

          Je lui souris béatement pour le rassurer.

          - Oh ! Yes, it is free !

          J'accompagne ma réponse d'un geste significatif en arrondissant les doigts de ma main droite : « Zero !... Free ! ».

          Rassuré l'homme s'éloigne rejoindre sa compagne qui semble s'impatienter.

     

          Il fait toujours frais dans ce musée. J'inspecte les lieux. Je constate que les tableaux des excellents artistes américains que je voyais souvent exposés dans ce lieu semblent avoir disparu.

          « Ce n'est qu'un œil, mais bon dieu, quel œil ! » s'exclamait Paul Cézanne en parlant de Claude Monet.

          Je savais avant de venir que l'expo était entièrement consacrée à Claude Monet et à son travail dans la région de Giverny. Effectivement, il n'y a pratiquement que des toiles de l'artiste. Une bonne vingtaine de tableaux du peintre semblent un peu perdus dans les grandes salles du musée. Ils représentent son jardin, quelques vues des bords de la Seine ou de l'Epte et, surtout, son fameux étang aux nymphéas.

    ennorvégienneorsay.jpg

    Claude Monet – En norvégienne ou La barque à Giverny, 1887, Musée d’Orsay, Paris

     
     

         

          Faute de la quantité, je vais me contenter de la qualité ! Sur ce plan, aucun souci à se faire. Avec Claude Monet, nous sommes dans le meilleur de l'impressionnisme. Un régal !

          Le Musée d'Orsay s'est délesté, à regret certainement, de sept de ses toiles. J'en reconnais certaines d'entrée : Le bassin au nymphéas avec son pont japonais et, mon préféré, le jardin de l'artiste aux iris bleu mauve vibrants dans la lumière.

     
    jardinharmonierose.jpg   

    Claude Monet - Le bassin aux nymphéas, harmonie rose, 1900, Musée d’Orsay, Paris

    jardiniris.jpg

    Claude Monet – Le jardin de l’artiste à Giverny, 1900, Musée d’Orsay, Paris

     

     

     

          La visite est entrecoupée de documents historiques divers se rapportant à la vie de l'artiste : courriers autographes signés, livres sur le jardin et beaucoup de photos d'époque dont plusieurs de Théodore Robinson, peintre faisant partie de l'importante colonie d'artistes américains venus s'installer à Giverny autrefois, attirés par la présence de Monet.
     
    photomonetgiverny.jpg                 monetbassin-RMN.jpg   

        Photo de Claude Monet, vers 1888-1890                                  

                                                                                                             Photo de Claude Monet près du bassin aux nymphéas, 1905

     
     

          Sur une photo, la famille Hoschedé Monet est installée au grand complet dans le jardin. Ils sont nombreux car Claude Monet, veuf de sa première femme Camille décédée à 32 ans, a épousé en 1892 Alice Hoschedé, veuve également. Ils ont déjà 8 enfants à eux deux de leur premier mariage. Cela fait du monde. Je reconnais Blanche au premier plan, beaucoup plus jeune que la Blanche vieillissante aux cheveux blancs que l'on voit sur les photos de la fin de vie de l'artiste. La belle-fille de Monet fut la compagne attentive et dévouée de ses dernières années. Elle peignait souvent avec lui dans la campagne environnante et une de ses toiles est exposée.

    the_monet_and_hoschede_familie1892.jpg

    Théodore Robinson – photo des Monet et des Hoschedé, 1892, Musée Marmottan, Paris

     

         

          Evidemment, de nombreuses études de nymphéas sont exposées. La plupart ont été retrouvées dans l'atelier du maître après son décès. Elles servaient d'études préparatoires pour les « Grandes Décorations » données à l'Etat par Monet, celles qui enthousiasment les visiteurs du musée de l'Orangerie à Paris depuis 1927.   

     nymphéasbleu-RMN.jpg   Nymphéaslehavre.jpg

       

    Claude Monet – Nymphéas bleu, 1916/19, Musée d’Orsay, Paris

                                                                                            Claude Monet – Nymphéas, 1904, Musée des Beaux-Arts, Le Havre

          

          Etrange ! Mes yeux se sont posés par hasard sur les signatures en noir  « Claude Monet » apposées au bas des études. Je ne reconnais pas le jambage minutieux des signatures habituelles du peintre ? Serait-ce des signatures rajoutées par Michel Monet, son fils, qui donna nombre de ces études au Musée Marmottan Monet à Paris ?

           Bof ! L'essentiel est que la peinture soit bien du maître. On ne peut s'y méprendre. L'harmonie picturale des fameux Nymphéas est bien présente : la symphonie des couleurs, les saules pleureurs trempant dans l'onde, les reflets des nuages et les éclats du soleil primesautier, les vibrations des feuillages dans l'eau troublée par le vent, la lumière volage. Seul Monet était capable de rendre ce fouillis aquatique de façon aussi réaliste, souvent proche de l'abstraction.

    Nymphéasvernon.jpg

    Claude Monet – Nymphéas, 1908, Musée municipal de Vernon

          Je vois un beau paysage du musée d'Orsay ne se rapportant pas à la région de Giverny : Champ de tulipe en Hollande. L'artiste aimait le pays des moulins et des canaux.

    champtulipe-RMN.jpg

    Claude Monet – Champ de tulipe en Hollande, 1886, Musée d’Orsay, Paris

     
     

          Je reconnais deux des nombreux nymphéas que possède le Musée Marmottan Monet. Les courbes gracieuses de l'agapanthe et de l'hémérocalle ne pouvaient qu'inspirer l'artiste.

    leshémérocalles.jpg        nymphéasetagapanthes-SCA_0002.jpg

    Claude Monet – Les hémérocalles, 1914, Musée Marmottan Monet, Paris

                                                                     Claude Monet – Nymphéas et agapanthes, 1914, Musée Marmottan Monet, Paris

     

     

     saulepleureurorsay-RMN.jpg

     

          Finalement, la visite a été trop rapide. Je m'assois un long moment, pensif, au milieu des grandes toiles, immense jardin d'eau qui m'entoure.

          Cet homme âgé avait fait un travail colossal, pensai-je. Monet n'avait plus besoin de se déplacer sur le motif, il lui suffisait de piocher dans la « palette » de son jardin. Son style de peinture en fin de vie, peut-être dû à ses problèmes visuels, était proche de l'art moderne...

         

         

     

     

    Claude Monet – Saule pleureur, 1920/22, Musée d’Orsay, Paris

     

          En sortant du musée, je ne suis pas retourné visiter la maison rose de Monet et son jardin. Je les connais si bien.

          J'aperçois le couple de japonais qui m'a accosté en arrivant se diriger d'un pas allègre en direction de la maison rose. Je leur fais un signe de la main. L'homme sifflote, heureux.

                                                                          

                                                                                                    Alain

     

    J'indique ci-dessous, deux récits que j'ai déjà publiés se rapportant au jardin et à l'étang aux nymphéas de Claude Monet :

      Le Clos Normand, un jardin à Giverny - Claude Monet, 1900

      Les Nymphéas - Claude Monet, 1922

     

     

     

     
     
  • Les Nymphéas - MONET Claude, 1922

     

    Un aquarium géant

     

     

    540172436.jpg

     

         - Tu es encore là à t’esquinter les yeux à cette heure ? Le médecin t’a pourtant bien recommandé de ne plus faire d’efforts avant l’opération. Tu n’es pas sérieux !

         - Blanche, viens m’aider !... Passe moi le tube de vermillon !

    607635301.jpg   Monet était grimpé sur l’escabeau qui lui permettait d’atteindre le sommet d’un immense panneau. Il atténuait par des frottis de touches orangées claires le rouge vif des pétales d’un nénuphar en bouton posé sur l’eau.

         - Je ne peux m’arrêter Blanche. Il y a encore tellement à faire. Les 19 panneaux sont pratiquement terminés mais je ne suis pas satisfait de certaines parties.

        Le peintre sortit un mouchoir et s’essuya le visage qui avait été éclaboussé par des gouttes de peinture.

         - Il faut que cela soit parfait. Georges Clemenceau m’a offert deux salles à l’Orangerie à Paris pour recevoir ces panneaux. Tu imagines… deux grandes pièces arrondies dont les murs seront entièrement recouverts de mes Nymphéas… J’en ai fait don à l’Etat, je ne peux décevoir !

        - Décevoir ? Quel cadeau fabuleux tu fais à ton pays ! Une vingtaine de panneaux… Tu travailles inlassablement au bord de l’étang par tous les temps depuis des années… et tu parles de décevoir ? Vieux fou ! Cesse de retoucher sans arrêt ces toiles. Elles sont finies. Avec ta mauvaise vue ces modifications continuelles vont bien arriver à leur faire perdre toute fraîcheur. Allez, viens mon ami, il est tard !

        Le vieil homme descendit avec précaution de son perchoir et posa sa palette et ses pinceaux sur un guéridon. Il s’avança vers sa belle-fille Blanche Hoschedé-Monet et lui pinça gentiment la joue.

         Elle le regarda avec inquiétude. Depuis la mort de son mari Jean, le fils du peintre, elle vivait seule avec Claude Monet, cet homme veuf de sa mère Alice depuis déjà onze années. Elle était doublement sa belle-fille par sa mère Alice Hoschedé-Monet et son mari Jean Monet. Elle aimait tendrement le peintre qu’elle connaissait depuis son enfance. Elle s’occupait de lui et veillait à ce qu’il puisse pratiquer son art sereinement.

         - J’ai peur ma fille, dit-il d’une voix fatiguée. Ma vue décline de jour en jour. Je discerne mal les couleurs. Je ne saisis plus la réalité de la nature. J’ai passé ma vie à analyser la lumière, la démêler, la dissocier pour mieux comprendre son rendu sur les couleurs. Seule la couleur est importante, Blanche ! Aujourd’hui, elle m’échappe… Ce maudit voile jaune qui obscurcit mes yeux…

        Blanche, habituée aux plaintes de son beau-père, lui prit le bras et l’entraîna vers la sortie de l’atelier dont la vaste verrière commençait à s’obscurcir.

         - Arrête de te torturer l’esprit, dit-elle en lui souriant ! Le docteur a dit que ta cataracte n’était pas irréversible. L’intervention se pratique couramment à notre époque et il est très optimiste sur son résultat. Dans quelques mois tes yeux auront retrouvé une nouvelle jeunesse.

         - Oh, tu sais, même si ma vue s’améliore, mon corps restera ce qu’il est devenu ! Celui d’un vieil imbécile qui peine de plus en plus à rester des heures debout devant ces trop grands panneaux. C’est une folie. C’est au-delà de mes forces de vieillard. Je voudrais tant arriver à rendre ce que je ressens…

         Monet stoppa sa marche soudainement avant que le couple n’atteigne la sortie de l’atelier. Son visage buriné de patriarche à la longue barbe blanche se tourna vers la femme. Sa voix prit des intonations enfantines :

         - Fais moi plaisir, Blanche. Je veux les voir en place. Si je deviens aveugle, j’aurais vu, au moins une fois, mes Grandes Décorations des Nymphéas comme elles seront présentées à l’Orangerie.

         Il quitta le bras de Blanche et se dirigea vivement vers le centre de la pièce.

         - Ce ne sera pas long. La plupart des panneaux sont déjà en cercle les uns à côté des autres. Aide moi à déplacer ceux sur lesquels je travaille encore.

         Blanche hésita puis se prêta de mauvaise grâce à la demande du peintre en le sermonnant :

         - J’accepte, mais ne fais pas d’efforts. Je m’en occupe.

     

         Les grands panneaux de deux mètres de haut et, pour certains, plus de quatre mètres de long, étaient dressés sur des chevalets roulants. Elles les poussa, les intervertit et environna la salle des peintures dont Monet lui indiquait avec précision l’emplacement. Ils s’assirent ensuite sur un large divan placé au centre de l’atelier.

                                                           709064388.jpg 

         Un horizon liquide les entourait.

     1686864634.jpg

     

     

     

     

     

     

     

         

          Un immense jardin d’eau aux tonalités mauve bleuté, traversé par endroit d’herbes aquatiques ondulant sur le fond. Des rameaux de saules plongeaient dans le liquide, sortes de lianes immatérielles étranges. Sur certains panneaux, les nuages ouatés du ciel se miraient dans l’eau. Parfois, un coup de vent en faisait frémir la surface. Posées çà et là, de grosses fleurs de nénuphars blancs, jaunes ou rouges s’ouvraient dans la clarté du jour et se refermaient le soir. L’ensemble formait un aquarium géant envahi d’un inextricable enchevêtrement végétal.           

                                                                                                                            2124846196.jpg

                                                           2130469956.jpg

       Blanche se taisait, impressionnée. Ce qu’elle voyait la ravissait. Cela dépassait tout ce que Monet avait peint dans sa vie. Cette peinture, elle la connaissait bien Blanche ! Combien de fois elle avait planté son chevalet sur le motif à côté de l’artiste. Ils peignaient ensemble la campagne environnante.

         Elle fixait avidement cette féerie qui les enveloppait.

         - Le bleu… C’est la couleur que mes yeux perçoivent encore le mieux, dit le peintre. Les bleus changeants du ciel… J’aime ajouter du rose non loin, ces deux teintes s’harmonisent bien. C’est ce qui donne cette dominante mauve aux panneaux. Celui que tu vois face à nous est le seul qui soit nuancé dans des tons ocre brun. Je m’en souviens… C’était en fin de journée, le soleil baissait et l’eau était éclaboussée de reflets jaunes orangés violents. J’avais attrapé mon tube de jaune et avait étalé la pâte à grands coups de brosses fougueux.

    1925723875.jpg

         Etrange gamin énervé, l’artiste s’agitait sur son siège. Son regard observait longuement chaque peinture.

         - Peindre l’instant présent. Toute ma vie je n’ai pensé qu’à cela Blanche ! Peindre l’instantanéité des choses, ces moments fugaces où les2141228345.2.jpg couleurs du matin disparaissent dans les minutes suivantes et reviennent parfois le soir.  

         Il cessa de parler un court instant et reprit :

         - Regarde bien ma fille ! Tout bouge. Tout vit. Ce travail sera mon dernier. J’ai voulu aller encore plus loin. J’ai supprimé la ligne d’horizon, fondu les plans, oublié la perspective. Le ciel est absent, seul sa réflexion sur l’onde est visible. L’apparence éphémère des choses…

      Il était heureux comme un enfant à Noël en découvrant ses jouets. Ce qu’il voyait était l’aboutissement de toutes ces années de dur labeur.

         Il se tourna vers Blanche et la prit affectueusement par les épaules.

         - Mon petit ange bleu… Clemenceau t’appelle ainsi et il a raison. Tu es un ange ! J’ai la sensation que j’ai réussi là une peinture nouvelle. Il n’y a plus de formes, les éléments du décor sont devenus fluides et se dissolvent les uns dans les autres, sans contrainte. La couleur est libérée de tout obstacle dans une vaste abstraction.

     

    576577868.jpg

         Le vieil homme tournait le dos à sa belle-fille et fixait intensément ses toiles. Il parla doucement :

         - Est-ce bien, petit ange ? C’est toi qui me connais le mieux…

         Blanche ne répondit pas. Une émotion la gagnait. Ses yeux s’embuèrent d’un coup, puis de grosses larmes se mirent à couler lentement sur ses joues potelées de femme déjà vieillissante. Le liquide s’infiltra dans les rides qui longeaient sa bouche et tomba lentement sur le devant de sa robe.

         Le peintre qui ne recevait pas de réponse à sa question, se retourna. Le visage défait de la compagne des ses dernières années le surprit. Elle ne pleurait pas souvent Blanche. Il ne se souvenait pas l’avoir vue pleurer depuis la mort de Jean. Il resta silencieux.

         Il attendit. Il avait besoin de l’avis de sa belle-fille. Elle ne se trompait jamais sur son travail. Elle le connaissait tellement. Ses remarques étaient toujours pertinentes, sans flatteries.

         L’émotion continuait à faire tressauter le chignon de Blanche. Elle se moucha en le regardant par dessus le mouchoir. Ses petits yeux rougis lui souriaient.

         Il avait compris. Ses derniers doutes s’envolèrent. Il répondit à son sourire.

     

         Le vieil homme prit la main de Blanche comme autrefois lorsqu’il emmenait la petite fille pour de longues promenades dans la campagne. La main de Blanche tremblait. Ils se levèrent et quittèrent l’atelier.

    1257712675.jpg

         Derrière eux, la coupole de verre bleuissait fonçant les teintes du jardin d’eau immobile. Une faible lueur alluma dans le ciel une dernière flamme. Elle accrocha les nénuphars, les transformant en grosses pommes rouge vif luisant comme des phares dans la nuit.  

     

                                                                                                                                              Alain

                                      1021393429.gif                                                                              

                                                                                                                                                                                

    Monet, Blanche et Clémenceau au bord de l'étang

                                                              329054901.jpg        

                                                                   Nouvel atelier de Claude Monet dans sa maison à Giverny

     

     Monet mourra en 1926. Blanche continuera à vivre dans la maison du peintre à Giverny jusqu’à son décès en 1947. Les «  Nymphéas »  entreront au Musée de l’Orangerie le 27 mai 1927 inaugurés par le père « La victoire » Georges Clemenceau. Finalement, ce seront 8 compositions en 22 panneaux qui seront exposées, le tout occupant 2 mètres de hauteur et 91 mètres linéaires.

     1055202878.jpg 

                                                                          66145764.jpg

    Photos : RMN France

     

  • Le Clos Normand, un jardin à Giverny - MONET Claude, 1900

     

    La maison rose

     

     

     

    ec31784d954acdf27114e8539eb871e8.jpg

     

         Au moins 300 mètres de queue… Une bonne heure d’attente… J’en étais sûr… Giverny c’est l’enfer !

       Pourtant, je m’arrange toujours pour y aller en semaine. Je repère une journée où la météo est favorable. Le casse-croûte, la bouteille d’eau et c’est parti. Une heure et demie de route, les boucles de la Seine, Vernon, le pont sur la droite qui enjambe le fleuve. Une petite route serpente ensuite directement jusqu’au vaste parking du musée.

         Je suis arrivé sur le coup de midi. La bonne heure… Et voilà le résultat ! Je me retrouve dans une file indéfinie, coincé entre un groupe de scolaires allemands qui me hurlent dans les oreilles et des japonais bardés de caméscopes et appareils photos miniatures. Les gens du « Soleil levant » arborent un sourire zen qui m’irrite.

         Je me résigne à une attente forcée. Des accents américains que je connais bien arrivent jusqu’à moi. Ces américains… Il y a toujours une flopée de touristes américains à Giverny. Ils font coup double : ils visitent le Musée d’Art Américain et se rendent ensuite à la maison de Monet située à peine 200 mètres plus loin.

         Je repense à la photo…

         Il y a un instant, je déambulais tranquillement sur le petit chemin bordé de fleurs qui mène à la maison de l’artiste, lorsqu’une jeune américaine, un reflex Canon en main, m’avait apostrophé dans un français imprécis :

         - Pouvez-vous faire photo devant maison de Monet ?

        Interloqué, je m’étais demandé pourquoi elle était plantée devant une vieille bicoque en ruine. Dans mon meilleur anglais, j’avais essayé de lui faire comprendre son erreur :

         - It is not the Monet’s house ! The good one is one hundred meters over there.

         - Non ! Je suis sûr ! C’est vraie maison !

         La pauvre ! Elle était certaine que la maison de Monet ne pouvait, compte tenu de son ancienneté, qu’être délabrée, au bord de l’effondrement, et non la belle maison soigneusement crépie de rose devant laquelle je poirotais actuellement. Devant son obstination, je n’avais pas insisté, avais saisi l’appareil photo et l'avais immortalisée devant la ruine. De toute façon, le souvenir restera le même et ses futurs enfants ne verront pas la différence sur la photo… Ces américains, je les adore !

         La file a pas mal avancé. J’entre enfin dans le musée, requinqué.

         - Messieurs dames, nous sommes désolés de vous faire savoir que le jardin d’eau est fermé pour travaux. Le ticket de l’entrée n’est valable que pour le jardin de fleurs.

         Un homme en chemisette d’un bleu délavé envoie cette annonce à chaque visage qui s’encadre dans la porte d’entrée. Les japonais n’ont rien compris à l'annonce et sourient toujours béatement. Les allemands se marrent, indifférents.

        Lamentable… J’ai attendu plus d’une heure pour ça…  Dire que je viens essentiellement pour revoir les nymphéas que Monet a immortalisés dans le monde entier... Quand les touristes japonais vont comprendre que l'étang n'est pas accessible, leur sourire va se figer… De plus, ils vont louper le fameux pont japonais…

         La journée commence bien… J’y suis, j’y reste ! Gonflés… ils n’ont même pas baissé le prix de l’entrée ! J’ai envie de taper sur le caissier. Je me retiens et paye.

         Je m’efforce de me calmer et me dirige vers le côté jardin de la maison du peintre.

    2e85566a881be2b078d2cf9cf33a3360.jpg

         C’est un curieux jardin. Il me surprend à chaque visite. J’en ai vu des jardins : des français réguliers et taillés de près, des « mixed borders » à l’anglaise, des méditerranéens luxuriants, sans compter les joyeux petits jardins de curés. Ce jardin là à une bobine différente des autres. Unique…

    241791e440133d87c8e5b1c2ac4eb85c.jpg     Des fleurs de toutes sortes et de tous formats se sont données rendez-vous ici. Les annuelles se mêlent aux vivaces, les fleurs les plus simples fréquentent les variétés les plus recherchées. Dahlias, campanules, rosiers, sauges, soucis, pavots, soleils, marguerites, lys… forment une palette multicolore où toutes les teintes se côtoient de façon un peu désordonnée.

     

         La maison rose rougit sous les lueurs de feux du massif de géraniums à ses pieds. Je descends l’allée extérieure qui mène habituellement à l’étang. J’enrage encore d’être privé des nénuphars et des effets de transparences que le peintre copiait inlassablement.

         La dernière fois que j'étais venu, un alsacien en visite à Giverny m’avait demandé avec un fort accent :

         -  Monet a vraiment souhaité cet étrange jardin ? 

          Je connaissais bien l’historique du jardin. Je répondis sans hésiter :

         -  Il a tout pensé ! Monet était un peintre jardinier, fou de fleurs. C’est l’œuvre d’une vie. Lorsqu’il s’installa ici il y f657a36c3a279dccd2738cc57255bbb2.jpgavait un verger de pommiers que l’on appelait le Clos Normand. Il arracha les arbres et créa son jardin en s’inspirant des traditions de jardins françaises, italiennes et anglaises. Cela donne le résultat original qui est sous vos yeux : un dessin en lignes droites avec des surfaces tirées au cordeau. Des arbustes et rosiers grimpants donnent du volume dans les plates-bandes. Les nombreuses variétés de fleurs posées de-ci de-là apportent la touche de folie de l’artiste… Vous n’aimez pas ? 

         L’alsacien n’avait pas répondu. Son regard explorait le foisonnement floral du décor. Il paraissait un peu perdu. J’insistai :

         - Vous savez, monsieur, les taches de couleurs ne sont pas posées au hasard ! Monet les orchestrait et reproduisait ensuite sur ses toiles toute cette beauté qui l’entourait.

         Mon interlocuteur se tripotait le nez avec application, peu attentif à mes explications. Il semblait pressé de continuer l’exploration du jardin. J’eus le tort de continuer à faire étalage de mes connaissances.

    a622b9f769415f6b11adf21bb9be8095.jpg

    Claude Monet : Le jardin de Monet à Giverny, 1900, huile sur toile 81 x 92 cm, Paris, Musée d’Orsay 

        

        - L’artiste aimait peindre plusieurs toiles en même temps. Cela lui permettait de saisir les variations de la lumière aux diverses heures du jour. Vous devez sûrement connaître les « séries » qu’il réalisa sur le thème des meules, des peupliers, des matinées sur la Seine et, surtout, ses fameuses cathédrales de Rouen. Ces cathédrales… Il s’est usé les yeux à guetter des journées entières les moindres changements lumineux sur les vieilles pierres du monument ! ».

         L’alsacien peu intéressé par mon discours trop savant m’avait laissé en plan sans le moindre remerciement. Il s’était rapidement éloigné dans le jardin. L’ingratitude humaine…

    25057f0eeb2edd49e8ca7bf34874bb13.jpg

    Claude Monet : Une allée du jardin de Monet, Giverny, 1901, huile sur toile 80 x 92 cm, Vienne, The Österreichische Galerie

        

          Je contourne le jardin par le bas. Les allées intérieures sont réservées aux jardiniers. Installés devant l’allée centrale, les japonais mitraillent à tout va. Cette large allée est la plus belle du jardin. D’énormes roses grimpantes courent sur des arceaux en formant une voûte qui s’allonge jusqu’à la maison rose au fond. Des capucines orangées enflamment le sol.

         Devant moi, des enfants prennent quelques marguerites. C’est interdit. Le « solitaire de Giverny » les aurait certainement laissé faire. Il aimait les enfants. Savent-ils qu’ils cueillent des fleurs dans le jardin du « père de l’impressionnisme » ?

         J’ai fait le grand to64235c3803712f5c818ae0d543c66133.jpgur et me dirige vers la haute verrière qui servait d’atelier à l’artiste. Dans un poulailler, des volatiles se poursuivent en caquetant.

         Monet apprécierait son jardin aujourd’hui. Hormis les touristes qui arpentent les allées, l’ambiance que j’ai vue sur des photos anciennes est intacte. Le décor a gardé ce côté désuet d'autrefois. J’imagine le vieux peintre assis sur ce banc devant l’atelier, fumant sa pipe en attendant qu’Alice l’appelle pour le repas...

     

         Je sors.

     

    Claude Monet : Le jardin de Monet à Giverny, 1895, huile sur toile 81 x 92 cm, Zurich, Collection EG Bührle

         

        Les japonais rassasiés de photos sont en grande discussion sur le terre-plein faisant face du musée. L’un d’entre eux, petit, la figure mangée par de grosses lunettes de myope, s’avance vers moi. Son français est incroyable.

         - Savez-vous où est enterré le peintre Monet ?

         - Oui ! L’artiste repose dans le cimetière du petit village de Giverny. Suivez le chemin jusqu’à l’église à environ 800 mètres. La tombe est face à l’église. Vous la reconnaîtrez, c’est un grand monument sur la droite lorsque l’on monte vers l’entrée du cimetière. Il y a toujours du monde et souvent des fleurs… Vous aimez notre grand peintre national ?

         - Si je l’aime ? Au Japon, Monet est considéré comme le peintre de la lumière. C’est un immense artiste. Nous sommes venus en France exprès pour lui et ses amis impressionnistes. Hier, nous étions au Musée d’Orsay où beaucoup de leurs toiles sont exposées. Quelle émotion ! Notre seul regret est de ne pas avoir vu le jardin d’eau. Les Nymphéas...

         Le petit homme ne savait comment me remercier pour mon aide. Il voulut absolument me prendre en photo pour le souvenir.

       Il partit avec ses amis dans la direction que je lui avais indiquée. Soudainement, il se retourna et courut vers moi.

         - Donnez-moi votre adresse, je vous enverrai la photo !

     

                                                                                                                              Alain

     

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                
                                                                                                           

         Monet vivra 40 ans à Giverny, de 1883 à sa mort en 1926. Peu après son arrivée, de nombreux peintres étrangers, essentiellement américains, s’installeront au village. La réputation de Monet et surtout les paysages et la lumière changeante de la fe63e906daa67320f07f145c550a0248.gifNormandie les attiraient. 

       Durant une trentaine d’années, Giverny deviendra une importante colonie d’artistes. Monet se plaindra d’ailleurs parfois de ne pas pouvoir faire la moindre esquisse dans la campagne « sans se retrouver entouré de curieux ».