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Modigliani Amedeo (1)

  • Béatrice Hastings - MODIGLIANI Amedeo, 1916

     

    La belle anglaise

     

     

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    Amedeo Modigliani - Madame Pompadour (Béatrice Hastings) 1915, Art Institut of Chicago, Chicago USA

     

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         - Reste de face ! Et ne bouge plus ! Je n’arriverai jamais à te croquer…

         Je reprends la position en m’efforçant de rester tranquille. J’avais besoin d’alcool.

         - Sers-moi un verre de vin, dis-je impatiente !

         Amedeo se lève, remplit mon verre à ras bord et finit le reste de la bouteille au goulot. Il se rassoit devant la toile et reprend son travail. Il avait insisté pour me peindre avec ce corsage à carreaux bleus que je ne mettais plus depuis longtemps.  Chaque jour, lorsqu’il arrivait, je l’enfilais pour prendre la pose.

         Sa main reste étonnement ferme malgré la boisson. Je le sens inquiet. Il sait qu’il doit rentrer dans son appartement atelier du boulevard Raspail…

     

    Amedeo Modigliani - Portrait de Béatrice Hastings au corsage à carreaux 1916, Galerie Achim Moeller, New York

        

         Il pose ses pinceaux, me jette un sourire contraint et sort en claquant la porte violemment.

         Je le regarde s’éloigner par la fenêtre. Je n’en peux plus de nos disputes incessantes. On est ensemble depuis bientôt 18 mois…

     

        

          Au tout début de notre rencontre, j’adorais mon bel italien. Il s’était rapidement installé dans l’appartement que je louais au 53 rue du Montparnasse depuis mon arrivée à Paris1769697095.jpg au printemps 1914. Ses amis me disaient que ma présence l’avait assagi. Il buvait moins. Lorsqu’il ne buvait pas, c’était l’être le plus gentil du monde, doux, attentionné, aimant. Le soir il rentrait à des heures régulières et nous vivions comme un couple normal. On s’aimait jour et nuit. Il ne sculptait plus. Ses poumons tuberculeux ne supportaient pas la poussière. Il me peignait souvent dans son style inimitable : des portraits vus de face ou légèrement de trois quart. On était heureux.

         Puis, progressivement, l’alcool avait repris sa place habituelle dans son être fragile. Il buvait beaucoup et rentrait ivre. La violence s’installa. Il s’emportait pour des choses sans importance, déchirait ses toiles, me faisait des scènes terribles en hurlant. Je me mis à boire également. Je lui crachais au visage des injures en anglais qu’il ne comprenait pas.

          La drogue amplifia les effets de la boisson. Le haschich… puis la cocaïne quand il arrivait à vendre quelques toiles. Cela le calmait un moment, puis l’agressivité reprenait. Un jour, fortement imbibé de vin et de drogue, il voulut me jeter par la fenêtre.

      

    Amedeo Modigliani - Portrait de Béatrice Hastings 1916, Barnes Fondation, Merion USA

        

          Il était terriblement jaloux. Cette robe noire ? Je l’ai gardée… Un soir, nous devions nous rendre à une des nombreuses soirées qui animaient Montparnasse. Je n’avais que cette petite robe noire à me mettre. « J’ai une solution me dit-il ». Il attrapa des pastels et me dessina des fleurs sur le tissu, à même le corps. C’était superbe. Au cours de la soirée, tous les hommes se pressaient pour m’inviter à danser. Amedeo ne dansait pas. Il s’installait au bar et se saoulait en me regardant. Un jeune homme blond se montra entreprenant avec moi. Il se jeta sur lui. Il me voulait toute entière à lui.

         Alors, je lui avais interdit mon appartement. Il cognait parfois le soir à ma porte, titubant. Il suppliait que je lui ouvre ou il criait : « Donne moi de l’argent que j’aille boire ». Puis il s’allongeait devant la porte et dormait ainsi.

     

        

         Je saisis mon verre de vin et le vide dans l’évier. J’ai assez bu aujourd’hui… Il est enfin parti ! Je lui accorde encore quelques séances de pose dans la journée. Je n’ose pas lui refuser. Une flamme folle le consume et il a besoin de moi. Il m'aime toujours. Une ivrogne… Je suis devenue une ivrogne… Comme lui…

         Je range son matériel de peinture, me dirige vers la chambre et m’écroule sur le lit. Excitée par le vin, fatiguée par la longue séance de pose, le sommeil ne vient pas. Notre première rencontre…

                                                             

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    Amedeo Modigliani - Portrait de Béatrice Hastings 1915, Art Gallery of Ontario, Torento, Canada

     

         Le soleil éclaboussait de ses rayons la terrasse de La Rotonde ce jour de juillet 1914. J’étais attablée avec Ossip Zadkine un sculpteur que j’avais connu dans une soirée. L’air était bouillant.

         Je le vis. Il circulait de table en table, un bloc de papier à dessin à la main. Parfois, il s’asseyait devant un couple, poussait les verres, commençait leur portrait sans leur demander leur accord, en chantonnant. Il déclamait aussi de la poésie en italien et en français. Du Dante ? En quelques minutes, le couple était dessiné d’un trait impétueux. Il tendait la feuille de papier à la femme : « Offrez-moi un verre de vin et le dessin vous appartient ! » Il buvait son verre et repartait  vers d’autres tables sourire aux lèvres.

       Il refit le même manège à une table voisine de la nôtre. Il lança à l’acheteur : « Modigliani ! Juif ! Cent sous ! ». Il rafla prestement son argent.

         Je l’observai à distance. Il était très beau. Un profil grec, des cheveux noirs bouclés coiffés à la diable. Par cette chaleur, sa veste et son gilet de velours ne semblaient pas le gêner. Une longue cravate accrochée de travers le suivait.

         - Modi, viens !

         Zadkine appelait l’homme amicalement. Celui-ci se retourna et reconnut mon compagnon de table. Il vint vers nous. Son pas était incertain. Il me regarda.

         - Béatrice Hastings, dit Zadkine en appuyant sa main sur mon coude ! C’est son nom de plume. Moi, je préfère Alice, son vrai prénom. Cette délicieuse jeune femme est une poétesse anglaise. Elle vient d’arriver à Paris et a eu la chance de me rencontrer… Elle travaille comme journaliste pour le New Age à Londres et leur fait parvenir des poèmes et des articles sur la France. Assis-toi, ami ! Je t’offre un verre ?

         L’homme s’écrasa lourdement sur la chaise et posa son bloc sur la table.

         - Amedeo Modigliani, lança-t-il en me fixant l’œil enjôleur ! Modi pour vous ! Je suis le plus grand peintre de Montparnasse ! Pour vous servir, mademoiselle !

         Son haleine sentait la vinasse.

         - Ne restez pas avec ce sculpteur, il ne sait pas s’occuper des femmes, envoya-t-il à haute voix en riant bruyamment.

         Il attrapa son crayon et commença à me dessiner. Libion, le patron du café, apporta du vin en boitant. Il connaissait bien les artistes qui passaient beaucoup de temps chez lui car il n’attendit même pas la commande.

         Le geste était rapide et sûr. Quelques minutes plus tard, il me tendit le portrait. Je remarquai que ma tête était déformée, caricaturale, mon buste tout en longueur.

         - Vous aimez ? Je ne fais que des portraits. Pour moi, le bonheur est un ange au visage grave comme le vôtre… Si cela vous tente je peux vous montrer mes œuvres dans mon atelier boulevard Raspail. C’est à côté, prononça-t-il en rougissant légèrement.

         J’y suis allée…

     

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         Impossible de dormir. Je me lève, me fais un café et m’assois sur le tabouret encore chaud de la présence d’Amedeo. Aux murs, plusieurs portraits peints à l’huile sont accrochés. La plupart me représentent. Toujours la même expression : vu de face, le cou est allongé, le regard vide. Les têtes s’inclinent comme des fleurs trop lourdes sur leur tige. La couleur est légère, réservée.

         Etonnante peinture ? De tous les peintres de Montparnasse que je connaissais, lui seul peignait de cette façon stylisée. Troublant… Une vie intense se dégageait de ces toiles dépouillées.

         Je n’avais accepté qu’une fois qu’il me dessine nue. Il aimait les courbes des corps de femmes. Une femme nue qu’il avait peinte récemment je ne sais où était accrochée dans un coin de la pièce.

     

    Amedeo Modigliani - Béatrice Hastings, 1915, collection privée   

         

          Elle est étendue lascivement sur un sofa. Je m’approche d’elle et caresse sa cuisse du bout des doigts. Une onde sensuelle me parcourt. Je contourne lentement la courbe ovale des hanches, le creux très marqué de la taille. Je remonte vers la poitrine, les épaules, le cou. Sa tête s’appuie sur sa main. Je caresse sa bouche pulpeuse. Ses yeux noirs en forme d’amande me regardent étrangement.

          Elle ressemblait à un jeune animal pervers…

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    Amedeo Modigliani - Almaiisa 1916, collection privée

        

          J’ai revu Amedeo en janvier 1917 chez Marie Vassilieff. Nous étions déjà séparés depuis 6 mois. Tous mes amis artistes étaient présents : Apollinaire, Max Jacob, Matisse, Picasso, Gris… Marie donnait une fête en l’honneur du peintre Braque. Mon nouveau compagnon, le sculpteur Alfredo Pina m’accompagnait. Amedeo, qui n’était pas invité, arriva et me récita du Dante à l’oreille. Alfredo, vexé, s’interposa et la soirée tourna au pugilat. Seul Matisse tenta de calmer tout ce monde. Amedeo fut jeté dans la rue. 

         C’était notre dernière rencontre.

                                                                                                                                             Alain

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         Béatrice Hastings était belle, cultivée, poétesse et journaliste de talent. Elle retournera en Angleterre, continuera à écrire, publiera quelques livres jusqu’à son décès en 1943.

      

     

        

     Amedeo Modigliani rencontrera en 1917 Jeanne Hébuterne, jeune étudiante en art de 18 ans. Ils vivront un amour fou qui finira dans le drame. Modigliani, malade, mourra à 36 ans le 24 janvier 1920 et Jeanne inconsolable se suicidera le lendemain. Les deux amants sont réunis aujourd’hui pour l’éternité  au cimetière du Père-Lachaise à Paris.

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