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Manet Edouard (2)

  • Berthe Morisot - la jolie modèle d'Edouard Manet

     

    Un noir joyeux

     

     

     

       Jeudi 3 mai 1883

     

         Je ne le reverrai plus…

        Accompagnée d’un soleil déjà chaud à cette heure matinale, une foule nombreuse est venue lui rendre un dernier hommage.

        Toute la famille Manet et des amis entourent le cercueil au cimetière parisien de Passy. Quelques curieux et des amateurs d’art circulent dans les allées. Les amis d’Edouard portent les cordons du drap mortuaire : Antonin Proust, Claude Monet, Emile Zola, Alfred Stevens, Fantin-Latour et Théodore Duret. Rudolf Leenhoff, son beau-frère a sculpté la pierre tombale.

         - Tenez-vous à mon bras Berthe, me dit Renoir debout à mes côtés.

        Trois jours que je porte le deuil. Ma détresse est profonde. Tout s’est passé si vite. Depuis plusieurs années, j’assistais, impuissante, à la terrible maladie d’Edouard. Il y a une dizaine de jours un docteur avait décidé l’amputation d’une jambe, ce qui n’avait eu pour effet que d’augmenter les souffrances du malade. Chaque jour, avec Eugène, nous venions le voir. L’agonie avait été cruelle.

         J’aimais cet homme, ces moments d’intimité joyeuse où il me racontait tout ce qui lui passait par la tête, les longues heures de pose offerte à son regard malicieux, nos fous rires.

         Quinze années déjà…

     

     

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  • Un bar aux Folies-Bergère - MANET Edouard, 1882

     

    Juste une illusion

     

     

          - Excusez-moi jeune homme ! Cette fichue douleur au pied m'oblige à rester assis !

          Edouard Manet m'avait reconnu. Il me serra une main salie de peinture. Des raies de couleurs égayaient sa barbe blonde.

          Le maître respecté de tous les jeunes artistes, le porte-étendard des peintres avant-gardistes, se trouvait devant moi. Lors de nos réunions dans les cafés parisiens, il exerçait une grande influence dans les discussions.

          Un artiste inclassable ! Solitaire, Manet refusait étonnement d'exposer avec ses confrères peintres qu'il soutenait. Il s'obstinait à se présenter uniquement au Salon où la plupart de ses toiles étaient refusées. « Je triompherai au Salon officiel, répétait-il ! ». L'homme aimait choquer. Situées à mi-chemin entre classique et moderne, ses oeuvres déclenchaient des esclandres incroyables. Il y avait maintenant une vingtaine d'années, ses toiles Olympia et Le déjeuner sur l'herbe avaient provoqué un énorme scandale. Le public et les critiques hésitaient entre le rire et les termes injurieux : « Trop réaliste ! Laid ! Trivial ! ».

          - Mettez-vous là, dit-il en me montrant une chaise.

          Il se remit au travail. Assis derrière lui, je l'observai respectueusement. Sa main était sûre, le geste précis. 

          Il terminait sa dernière grande toile Un bar aux Folies-Bergère. Il fignolait les natures mortes posées sur le comptoir en marbre : bouteilles de champagne, mandarines éclatantes présentées dans une coupe en verre. Je remarquai un délicieux bouquet de roses pâles se détachant sur le casaquin sombre de la serveuse.

         

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    Edouard Manet – Un bar aux Folies-Bergère, 1882, Courtauld Institute Galleries, Londres 
     

         

          Curieuse toile, pensai-je ? Au centre, une serveuse pulpeuse se tenait debout, les mains appuyées sur son comptoir. Derrière elle, une grande glace occupait toute la largeur du tableau. Le miroir renvoyait le décor de la scène : la jeune femme, de dos, en train de parler avec un homme moustachu, coiffé d'un haut-de-forme ; la salle de spectacle du café-concert éclairée par des lustres et des globes électriques.

          - C'est Suzon, dit Manet en posant son pinceau ! Elle tient le bar des Folies. Vous savez que j'aime les femmes, peinture,manet,folies-bergère
    mon ami ! J'ai dû user d'une grande persuasion pour la convaincre de poser dans mon atelier. Campagnarde récemment débarquée à Paris, son teint de rose, sa coiffure taillée à la chien, sa taille fine et sa poitrine généreuse, m'avaient séduit. Une belle fille, d'une fraîcheur... Je lui avais demandé de garder son uniforme de la maison : un long corsage de velours noir sur une jupe grise. Ses grands yeux bruns et son aspect mélancolique m'attiraient. Il était hors de question que j'en fasse une aguicheuse ! La plupart des serveuses de l'établissement, peu farouches, monnayent leurs charmes auprès des clients. Il faut bien gagner sa vie...
          

          Il se servit un verre d'eau.

          - Le beau profil sensuel, un peu boudeur, de ce jeune modèle m'a tellement plu que je lui aie demandé de revenir poser pour un portrait sans son uniforme, coiffée d'un large chapeau.

          - Jolie jeune femme, m'étais-je exclamé, intimidé !

         L'artiste pointa du doigt sur la toile deux petits personnages assis dans les loges de la salle de spectacle qui se reflétaient dans le miroir.

          - Remarquez ! J'ai introduit deux grandes amies à moi dans les premiers rangs de la salle de spectacle : la séduisante Méry Laurent en robe blanche accoudée sur le balcon et, juste derrière elle, l'actrice Jeanne de Marsy en beige. Elles sont mes modèles préférés. J'apprécie leur compagnie et ne cesse de les peindre.

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    Edouard Manet – Jeanne de Marsy  Sur le banc (pastel), 1879, collection particulière

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    Edouard Manet – Méry Laurent au grand chapeau (pastel), 1882, Musée des Beaux-Arts, Dijon

          

          Manet se redressa fièrement sur son siège. Je retrouvais l'artiste sémillant, au sourire railleur, que je connaissais.

          - Savez-vous, jeune homme, que les plus belles mondaines ou demi-mondaines de Paris se succèdent dans mon atelier. toutes veulent leur portrait au pastel. Elles adorent le rendu velouté de cette matière. La charmante Méry, celle que je viens de vous montrer accoudée au balcon, m'a envoyé, en remerciement de son portrait, les fleurs que vous voyez nichées dans le corsage laiteux de la serveuse. Depuis ma maladie, elle ne cesse de me faire porter des fleurs et des friandises. Les femmes ont un cœur que nous ne possédons pas !

    manet - irma brunner la viennoise 80 Louvre.jpg

    Edouard Manet – La Viennoise Irma Brunner (pastel), 1880, Musée d'Orsay, Paris

         

          Je m'étais levé. Placé en léger recul face à la toile, celle-ci se montrait dans toute sa splendeur. Ces noirs... Mes amis impressionnistes n'avaient que dédain pour cette couleur sombre. Les noirs de Manet étaient dynamiques, joyeux, étincelants.      

          Calé sur sa chaise, le peintre examinait successivement mon regard, puis la toile, et encore mon regard... Il s'exclama :

          - Cela vous paraît gauche, n'est ce pas ?

          - Gauche ?

          - Oui... je veux dire... maladroit.

          Je ne répondis pas, surpris. Comment aurais-je pu pu trouver maladroite une toile de cet artiste que je vénérais ? Je l'examinai avec attention.

          Manet - bar aux folies bergère 82.jpgJe m'interrogeai... Peut-être... La scène dans le miroir, derrière Suzon ?... La perspective ne collait pas ?... En biais ? Le reflet dans le miroir du dos de la serveuse et de l'homme au chapeau devant elle, semblait décalé... Pourtant, le cadre de la glace était bien parallèle au comptoir de marbre... 

          Je sentais que Manet jubilait intérieurement en voyant ma mine soucieuse.manet - bar aux folies bergère détail.jpg

          Je cherchais... Suzon était placée de face, son reflet, de dos, aurait logiquement dû être masqué ? Bizarrement, elle se montrait penchée en avant parlant à ce client au regard concupiscent. Cet homme ne devrait pas être visible, pensai-je, puisqu'il n'est pas présent devant le bar où se tient la femme ?

          Je ne m'expliquais pas comment un peintre aussi réaliste que Manet pouvait faire de telles erreurs de perspective. Je n'osais pas émettre une critique.

          L'œil malin du maître me fixa, souriant.

          - Incompréhensible, n'est ce pas ? C'est voulu, mon ami, j'aime provoquer ! Vous comprenez mieux maintenant pourquoi je suis régulièrement bouté du Salon. Les officiels se gaussent devant mes toiles, ma singularité, mon originalité les désoriente. Ils ne vont pas être déçus, une nouvelle fois !

          Manet rangea ses pinceaux sur une table et alla, en boitant fort, s'étendre sur un canapé bas.

          J'aimais l'humour de l'artiste. Fatigué, malade, il faisait encore des plaisanteries de collégien dans sa peinture. Je repensais à son fameux Déjeuner sur l'herbe qui avait tant choqué, à l'époque, la bourgeoisie bien-pensante. Quel plaisir il avait dû prendre en peignant cette femme nue, d'une pâleur sensuelle, assise dans un sous-bois, coincée entre deux jeune gens habillés en étudiant de la bohème élégante.  

          - Servez-vous un verre, me lança-t-il !  

    Manet - un bar aux folies-bergères82 détail.jpg      - Vous n'avez sans doute pas remarqué un autre détail dans le tableau, continua-t-il. Vous connaissez certainement les Folies-Bergère. Je me suis fait un dernier plaisir : j'ai réuni dans le miroir des éléments qu'il est impossible que la toile puisse montrer. Pensez-vous, mon garçon, que, de l'entrée de l'établissement où est placée la serveuse, il soit possible de voir le reflet de la salle de spectacle ainsi que les bottines de la trapéziste que l'on aperçoit tout en haut sur la gauche de la toile ?

          Cette fois, il éclata d'un rire d'enfant, heureux de sa supercherie.

          - C'est mon ami Zola, avec son roman Le ventre de Paris, qui m'a inspiré le thème du tableau. Il m'avait envoyé, dédicacé, ce livre qui parlait d'une belle charcutière du quartier des halles installée devant son comptoir de victuailles. La femme se reflétait dans des glaces que le héros du roman examinait. La description par l'écrivain de la jeune Lisa était si précise que mon imagination s'en était emparée. Ainsi ma Suzon a pris la place de la Lisa de Zola.

          Une douleur le fit grimacer. Il cessa de parler et se cala la tête entre deux gros coussins, songeant face au tableau.

          - Reprenez un verre, jeune homme ! Cela me laissera le temps de me reposer un instant.

          Un long silence s'installa.

          Manet paraissait rêver. Une nostalgie embuait ses yeux : il savait qu'il allait bientôt faire ses adieux définitifs à ces soirées nocturnes parisiennes qui avaient été une partie de sa vie. Il se revoyait, avant sa maladie, marchant sur les boulevards de la capitale en compagnie des plus belles femmes. Le soir, il adorait se montrer aux Folies, habillé en dandy, avec sa canne et un haut-de-forme en soie. Sa loge était toujours réservée au premier rang de la salle de spectacle d'où il pouvait contempler cette faune bruyante dont la fumée des cigares montait en forme de brume enrobant les lustres d'un nuage vaporeux. A la fin du spectacle, son grand plaisir en sortant de la salle était de flâner dans le « jardin palmeraie ». Il remontait ensuite l'escalier vers le promenoir circulaire où des groupes de cocottes poudrées, les lèvres enduites de rouge vermillon, attendaient.

          - Je dois partir, maître, dis-je interrompant sa rêverie.

          Manet voulu se lever pour me saluer. Un cri de souffrance étouffé le contraint à s'allonger de nouveau.

          Il me tendit une main molle. Il n'avait que cinquante ans, sa maladie l'avait vieilli. Je ne reconnaissais plus dans cet homme émacié, le Manet homme à la mode, gouailleur, moqueur, au sourire éternellement charmeur. Je savais que quelques propos aigres tenus par Zola dans un journal l'avaient marqué : « Sa main n'égale pas son œil. Si le côté technique égalait chez lui la justesse des perceptions, il serait le grand peintre de la seconde moitié du 19ème siècle. » De la part de son ami, les mots étaient très durs.

          - Venez voir ma toile terminée au Salon en avril prochain. Les officiels m'ont promis que j'y serai cette année. Ont-ils été influencés par ma Légion d'honneur récente ?

          Je lui adressai un signe de la main amical en sortant.

          Le peintre, mélancolique, continuait de contempler son œuvre : tout était reflet, apparence, illusion...