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27 septembre 2010

Naissance d'un art - ART PARIETAL préhistorique

 

 

lascaux - bovin.jpg

Bovin - Grotte de Lascaux , France

     

     

    Egarés loin du clan, ils avaient été surpris par l’orage. Longtemps ils avaient marché sous la pluie avant d’apercevoir cette faille dans la colline. La galerie où il s'étaient réfugiés s'ouvrait en son milieu en forme de rotonde dans laquelle ils avaient fait halte.     

     Yourk gardait toujours sur lui sa précieuse baguette de bois dur ainsi qu'un bout d’écorce. Le geste ancestral avait été précis : Gallia tenait l’axe de bois pendant que Yourk d’un mouvement de va-et-vient avec la paume de ses mains le faisait pivoter rapidement. D'un coup, la fumée s’était élevée. La jeune femme avait approché un amas de mousses et d’herbes trouvées dans la cavité et s’était mise à souffler fortement. De l’herbe fumante, rougeoyante, la flamme avait jailli embrasant le tas. Quelques branches de bois mort que Yourk avait ramassées à l’entrée de la caverne alimentèrent le feu. 

      Le crépitement du brasier résonnait dans le silence. La flamme haute, rouge, ondulante éclairait la caverne. La lumière s’accrochait aux reliefs de la pierre puis s’enfonçait par des effets de miroir dans la galerie noire avec des reflets dansants. Sur le sol, des flammèches couraient, puis finissaient par s'éteindre par manque de combustible.

      Les peaux de renne qui enveloppaient les jeunes gens étaient trempées. Debout à distance de la flamme, Yourk pencha sa tête en avant et la secoua longuement afin de faire sécher son épaisse chevelure, pendant que sa compagne, assise sur une pierre près du feu, exposait son dos et ses longs cheveux bruns, presque noirs, vers la source de chaleur. La jeune femme tremblait. Elle avait besoin de sentir la présence rassurante de Yourk. Elle saisit sa main. A l’extérieur, la pluie lourde, intense, cognait s'en discontinuer. La nuit était tombée. Quelques éclairs tentaient de s’infiltrer dans la grotte sans y parvenir. Serrés l’un contre l’autre, il se laissaient envahir par la douce chaleur qui amollissait leurs corps fatigués.

      Un bruit feutré les troubla. La masse velue se mouvait lentement. L’ours que le feu avait réveillé s’avançait, pataud, vers les intrus. Les flammes l'effrayaient. Il se dressa, énorme, sur ses pattes arrière et émit un grognement rauque. Yourk serra sa sagaie, s’avança vers l’animal et attendit. Il savait où il fallait enfoncer son arme. Un seul essai lui était permis, leur vie dépendait de la force de son bras. Le corps agité de secousses nerveuses, Gallia ne bougeait pas.

      La lumière du foyer dessina des crocs acérés, luisants, lorsque la bête ouvrit sa gueule. D'un jet puissant, précis, Yourk lança la sagaie en pleine poitrine de l’ours qui rugit. Ses pattes griffues balayèrent l’air longuement, ses dents claquèrent, puis son grand corps s’affaissa lourdement. Méfiant le garçon s'approcha. Son pied posé sur le poitrail sanglant, il arracha la sagaie qu’il jeta au loin sur le sol. Un cri victorieux, énorme, ébranla sa poitrine.

      Calmement, avec le silex tranchant de sa hache, le jeune homme découpa un large morceau de chair sur la partie charnue de la cuisse de l’animal, puis en arracha la peau. La viande saignante déposée sur les pierres brûlantes grilla lentement. Affamés, ils mangèrent puis s’allongèrent sur le sol. Repus, ils s’endormirent.

  

      Venant de l'entrée de la galerie, la faible lueur du jour naissant éveilla la jeune fille. L'orage était parti. Elle se leva. Le sol de la caverne suintait d’humidité par endroit. A distance, la tête de l’ours trempait dans une flaque de boue argileuse rougeâtre qui teintait son pelage brun.

      Elle s’approcha du grand corps étendu. Malencontreusement, son pied glissa, elle voulut faire un mouvement de côté pour éviter de tomber sur l’animal et ses deux mains s’enfoncèrent dans la boue sombre du sol. Rapidement relevée, d'humeur joyeuse, la jeune femme courut, ses mains gluantes tendues en avant, vers Yourk qui tentait de redonner vie au feu endormi. Amusé, le garçon l’évita d’une rotation rapide du tronc et, emportée par son élan, Gallia ne put éviter la paroi rocheuse sur laquelle ses mains s’aplatirent lourdement. Leurs rires espiègles résonnèrent dans la caverne.

     Les mains de Gallia avaient laissé une trace sur la pierre grise : une peinture,art pariétal,chauvetemprunte arrondie formée par la paume des mains et des doigts, étrange dessin coloré qui égayait la roche triste. Une pensée germa dans la tête de Yourk... Il plongea son index dans la flaque de terre teintée du sang sorti de la plaie de l’ours, posa son autre main à plat sur la roche et, lentement, partant de la base de son poignet, il cerna avec le liquide coloré l’ovale de sa robuste main, puis chaque doigt un à un.

 

 

 

 Main négative - Grotte Chauvet, France

 

      Gallia sourit. A son tour, elle posa une main à côté de l’emprunte du garçon, écarta ses doigts fins et, de la même façon, cerna avec son index humidifié depeinture,art pariétal,altamira boue visqueuse les contours de sa chair. Les marques de leurs deux mains côte à côte ressemblaient à celles que la jeune fille avait laissées un instant auparavant en s’écrasant sur la paroi. Mais, cette fois, le creux de la paume n’apparaissait plus et les contours étaient plus précis, plus fermes. 

     

 

 

 

Mains positives et négatives, - Cueva de la Manos, Argentine

L'homme et la femme se regardèrent : une clameur joyeuse, enfantine, monta de leur gorge. 

 

      Depuis tout jeune, Yourk avait l’habitude de créer des formes. Il aimait ça. Sa tribu vivait dans des huttes formées de branches d’arbres et de peaux de bête. Il passait des journées entières à tracer, reproduire avec une pierre dure taillée en pointe les animaux qu’il voyait autour de lui : chevaux, bisons, cerfs, rennes, bouquetins, mammouths. De simples silex, des os, du bois, les galets plats ramassés dans le cours d’eau près du campement, étaient ses supports préférés. Récemment, les chasseurs du clan avaient attiré deux mammouths dans des marécages proches et les avaient tués. L’ivoire de leurs défenses pointues étant très malléable, le garçon s’était aperçu qu’il pouvait la modeler facilement et sculpter des statuettes qu’il offrait comme parure aux femmes de la tribu. Celles-ci les trouaient et se les accrochaient en pendentif autour du cou.

      Yourk examina, pensif, les empruntes rouges laissées par sa main et celle de Gallia sur la pierre. Il avait appris de la bouche des anciens du clan que, autrefois, lorsque qu’ils habitaient encore dans les grottes, leurs ancêtres gravaient sur la roche des parois. C’était il y a bien longtemps…

 

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   Mammouth – Grotte de Rouffignac, France

 

       Les contours colorés de leurs mains se détachaient nettement sur le fonds gris du mur face à lui. Cela l’intriguait et l'interrogeait... Pourquoi ne reproduirait-il pas de la même façon ces animaux qu’il avait l’habitude de tracer ou modeler avec des matières trouvées dans la nature environnante ?

      Le feu s’éteignait. Yourk ramassa une branche de bois calcinée. Il savait que le bois en refroidissant devenait noir, plus tendre, et salissait la peau lorsqu’on le prenait. Le garçon se campa face au mur, hésita un instant. Son trait, malhabile dans les premiers gestes, prit vite de l’assurance. Il connaissait parfaitement les formes de l'animal. Un bison prenait forme : le mufle, la tête avec ses cornes, le large poitrail, la ligne bossue du dos, les cuisses épaisses, puis les pattes fines terminées par des sabots. Quelques poils longs en hachures sur le devant du poitrail, un œil bien noir et une barbiche, complétèrent l'ensemble.

      Assise sur une grosse pierre plate, Gallia contemplait le dessin, étonnée de voir un bison apparaître sur la pierre, non loin de leurs mains rougeâtres.

      Les yeux de Yourk se dilataient dans un effort de concentration extrême : il fallait faire mieux, donner de la consistance, de l’épaisseur à l’animal. Il se dirigea vers l’ours mort, découpa un petit carré de peau velue sur son ventre et le trempa longuement dans le liquide terreux, visqueux, répandu sur le sol. Le morceau de peau dégoulinait de cette boue ocrée. Il s’approcha à nouveau de la paroi.

      Avec des gestes larges, calculés, il étala la couleur sur le bison. Lorsque la peau qui lui servait d’outil était sèche, il la trempait à nouveau dans la boue et continuait à colorier le dessin. Il ressentait le même plaisir que lorsqu’il creusait des formes dans un galet.

      La couleur, le relief bosselé de la roche renforçait le modelé de l’animal et lui donnait vie. Yourk déposa la peau gluante sur le sol et termina son œuvre en estompant la terre colorée avec les doigts au gré de son inspiration. Il contempla longuement son travail, puis alla s’asseoir près de Gallia.

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                                                                  Bison – Grotte d’Altamira, Espagne

 

      Les jeunes gens restaient silencieux, envoûtés, le regard rivé sur la grande image rougeâtre qui les impressionnait.

      Yourk pensait qu’il pourrait reproduire avec les mêmes gestes tous les animaux qu’il avait en tête. Il imaginait que la nature lui fournirait d'autres pigments qui, mélangés avec de l’eau ou de l’huile animale, donneraient une pâte permettant des tonalités colorées différentes.

      Gallia se serra contre l’homme. Elle sentait ses muscles, sa force physique l’attirait. Elle se dit que ce n’était pas cette force qui avait permis à Yourk de créer le bison qu'elle voyait... Pour l'avoir vu travailler sur le mur, elle savait qu'il s'agissait uniquement de la souplesse de ses mains... et quelque chose d'autre en plus qu'elle ne comprenait pas bien... Peut-être serait-elle capable d’en faire autant pensa-t-elle ? Elle posa un regard admiratif sur Yourk.

      L’emprunte des mains, accolée à la peinture du bison, animaient la paroi vide en arrivant, lui insufflant une présence, une vie nouvelle. Le jeune homme prenait conscience qu'il venait de réaliser quelque chose de nouveau qui le séduisait... Heureux, il contempla Gallia. Il la trouvait si jolie...

      " Il me faudra modeler prochainement son fin visage dans l’ivoire, se promit-t-il " 

 

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La dame de Brassempouy – Ivoire, St Germain en Laye, France

 

 

                                                                                                                                Alain