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  • L'OBSESSION VERMEER - 3. Un peintre sans visage

     

     

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               Johannes Vermeer - Jeune femme en jaune écrivant une lettre, 1665, National Gallery of Art, Washington

     

    Suite…

     

          Un doux soleil d’avril réchauffe le décor engourdi du jardin. Le départ pour la Hollande est proche. Plus que trois semaines à patienter avant la confrontation avec Vermeer. L’air de rien, j’ai bien approfondi mes connaissances sur l’artiste. Je pense même être devenu assez savant sur un peintre dont je ne connaissais que le nom avant ma récente visite automnale au Louvre.

          L’importante documentation que j’ai consultée, dont le catalogue de l’exposition de La Haye que je me suis procuré, n’a fait que confirmer ce que je pressentais. Les spécialistes de l’œuvre de Vermeer aboutissent tous à la même conclusion : cet homme demeure encore aujourd’hui un peintre sans visage, sans existence. Il accumule sur lui les questions et ne fournit pas les réponses. Une énigme…

          Singulier personnage que ce Johannes Vermeer de Delft ! Renoir mentionnait : « La Dentellière de Vermeer et L’embarquement pour Cythère de Watteau, sont les plus beaux tableaux du Louvre ». Malraux disait : « Vermeer est un peintre qui donne au monde pour valeur fondamentale la peinture elle-même ». Formidables compliments envers un peintre dont on ne sait pratiquement rien !

          Je feuillette lentement le catalogue de l’exposition de La Haye qui a ouvert ses portes le 1er mars. Je ne regrette pas d’avoir commandé ce bouquin dont les reproductions de tableaux sont superbes ! Il faut que j’en aie la confirmation… Je tourne les pages du catalogue nerveusement. La Dentellière, prêtée par le musée du Louvre, est bien en ce moment à l’exposition. La jeune femme au fin visage a retrouvé, l’espace de trois mois, sa patrie d’origine. Notre rencontre aura bien lieu. Par contre, je remarque l’absence de L’Astronome que le Louvre a conservé égoïstement.

          Le catalogue présente toutes les toiles qui seront exposées. La plupart d’entre elles, que je ne connaissais pas, sont du même niveau de qualité que les deux tableaux du Louvre. Un régal pour les yeux.

          Cette peinture est trop belle, trop finie, trop… L’essentiel m’échappe…

          Je ressens un besoin puissant, presque vital, inexplicable, de comprendre ce qui se cache derrière cet homme et sa peinture trop limpide. Comprendre quoi ? Je ne sais pas vraiment… Un secret ?… Un secret que le temps a enfoui profondément…

          Une pensée m’envahit qui me séduit instantanément. Si je faisais ma propre enquête ? J’ai du temps en cette dernière semaine d’avril. A la lumière de ma copieuse documentation, à la façon d’un enquêteur judiciaire, à mon rythme, en posant mes questions, je pourrais peut-être effleurer un tout petit peu le secret, tout au moins le percevoir ?

          Pas de temps à perdre ! Je décide de m’atteler à la tâche de suite. Le parcours de vie de Vermeer m’interroge en premier. Je commencerai par l’homme, j’appréhenderai sûrement mieux sa peinture ensuite.

     

     

          Je fixe les petits carreaux jaunes de la double porte qui sépare ma pièce de travail du salon. Cette nouvelle motivation m’excite. Je la redoute un peu… Je dois approfondir l’étrange relation qui s’est installée entre moi et cet homme d’un autre temps. Je décide de noter les enseignements de mes recherches sur un carnet.

          Je pose méticuleusement sur toute la largeur du bureau la documentation que je me suis procurée : des livres d’historiens, des revues diverses et, surtout, le superbe catalogue de l’expo.

          Mes outils de travail sont prêts. Sans plus tarder, j’envoie une série de questions. La première me tracasse depuis que mon intérêt pour l’artiste est apparu :

     

          Pourquoi a-t-il fallu attendre deux siècles après la mort de Vermeer pour que son œuvre soit redécouverte et reconnue ?

          peinture,vermeer,thoré bürgerC’est le critique et historien d’art français Thoré-Bürger, en plein 19e siècle, qui redécouvre son œuvre. Il fut ébloui lors d’une visite au Mauritshuis par la Vue de Delft. Fasciné, il passera le reste de sa vie à faire des recherches sur cet artiste qu’il qualifiait de « maître de la lumière ».

          Je m’aperçois dans ma doc que Vermeer n’était pas un inconnu en Hollande de son vivant. Il était considéré comme un artiste éminent à Delft où il jouissait d’un certain succès et où il fut élu par deux fois en 1663 et 1671 comme doyen de la guilde de Saint-Luc. Il était même considéré comme l’égal de Carel Fabritius, le peintre éminent de l’école de Delft. A Amsterdam, ses toiles atteignaient des prix élevés.

       

    Photo de Thoré-Bürger, 1892

         

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     Johannes Vermeer – La femme en bleu lisant une lettre, 1664, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          J’examine une planche du catalogue montrant La femme en bleu lisant une lettre. La jeune femme est concentrée sur la lecture d’une lettre qu’elle vient sûrement de recevoir. Elle entrouvre à peine les lèvres, absorbée à la lecture de cette correspondance qui ne peut être qu’une lettre d’amour. Le fort éclairage bleuté du mur lance des reflets chatoyants sur le devant de la veste qui laisse présager un heureux événement. J’aime les bleus du peintre ! Les contours du visage sont estompés, dilués… L’affection de l’artiste pour cette femme est perceptible. Il l'a peinte avec une telle affection, comme une caresse…

          peinture,vermeer,Diverses tentatives d’explications ont été avancées sur le long oubli du peintre après sa mort en 1675 : rareté de ses tableaux, confusion de ses œuvres avec celles d’autres peintres hollandais dont le style était proche, absence de signature sur la plupart de ses toiles.

     

     

    Signature d’artiste de Vermeer

               

          Une pensée me taraudait sournoisement. Je feuillette à nouveau le catalogue, laissant défiler les tableaux un à un, lentement. A l’examen des toiles, j’avais le sentiment intime de toucher du doigt quelque chose d’important concernant Vermeer : 

          La recherche de la beauté, d’une forme d’aboutissement maximum dans son art, n’aurait-elle pas pu être la motivation essentielle du peintre ?

          En détective consciencieux, je note méticuleusement ma réflexion dans mon carnet d’enquête et lance une autre question :

     

          La jeunesse de Vermeer : Le néant ?

          Vermeer naît à Delft et ne s’en éloignera guère. Située entre Rotterdam et La Haye, Delft, au 17ème siècle, est une petite ville de province prospère de plusieurs milliers d’habitants. Son paysage est semblable à la plupart des villes des Provinces-Unies hollandaises : des canaux réguliers et droits qui s’entrecroisent, des rues étroites, une vaste place carrée au centre. Un petit nombre de familles bourgeoises dirigent la cité. Des commerçants, des artisans s’affairent. L’on fait de la géographie, de l’astronomie, de l’optique. Des industries prospèrent : la tapisserie, les vitraux, la bière, l’orfèvrerie, et surtout, la fameuse céramique de Delft de réputation internationale.

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                                                Rangée de carreaux de Delft – Enfants jouant

         

          Rien !… Je m’aperçois que l’on ne connaît rien sur la jeunesse de Vermeer, cette importante tranche de vie comprise entre le jour où ses parents le firent baptiser le 31 octobre 1632 sous le nom de Johannes dans la Nouvelle Eglise de Delft et son mariage le 20 avril 1653 avec Catharina Bolnes originaire de Gouda. 21 ans d’obscurité !

          peinture,vermeer,delftCette enfance se déroule donc dans l’atmosphère bruyante de l’auberge « Mechelen » sur la place du marché de Delft où le père de Vermeer, Reynier, un curieux personnage de tempérament sanguin,  provoquait souvent des rixes dans son auberge.

          L’énigme est totale également sur la formation du peintre… L’auberge de son père, qui faisait commerce d’œuvres d’art et était inscrit à la guilde de Saint-Luc, était fréquentée par de nombreux peintres. Son apprentissage aurait pu se faire chez l’excellent Carel Fabritius qui s’installa à Delft en 1650 alors que le jeune Johannes n’avait que 18 ans ?

     

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    Auberge Mechelen  à Delft – gravure Rademaecker, 1710

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

                                      Carel Fabritius – Autoportrait, 1648, musée Boymans-van Beuningen, Rotterdam

     

          Johannes avait-il voyagé en Italie ou dans les Flandres, pays dont les maîtres étaient la référence à cette époque et où tout peintre sérieux se devait d’aller afin de compléter sa formation ? L’information est absente…

          Je reste sur ma faim. Cet homme n’a pas eu de jeunesse et sa formation reste inconnue alors que les ateliers des grands maîtres étaient foisons en Hollande…

          Je n’ai rien à noter dans mon carnet d’enquêteur. J’abandonne, déçu, la prime jeunesse de Vermeer.

     

          Sa vie familiale ?

          Il semblerait que Johannes ait connu une vie familiale épanouie et heureuse entre sa tendre épouse Catharina et sa belle-mère Maria Thins, qui appréciait beaucoup son gendre et sa nombreuse progéniture.

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                                 Signatures de Johannes Vermeer et sa femme Catharina Bolnes sur un document notarié

         

          Au début de leur mariage, le couple vécut dans la maison familiale du peintre, au-dessus de l’auberge Mechelen, sur la place du marché de Delft. Ils déménagèrent en 1660 dans la maison de Maria Thins sur le canal Oude Langendijck où Vermeer, installé dans une pièce au premier étage dont deux fenêtres donnaient sur la rue, peignit l’essentiel de son œuvre.

          Etrange homme à vrai dire ! Les événements familiaux ne semblent avoir eu aucune prise sur sa concentration artistique. Ses nombreux enfants qui devaient envahir la maison ne paraissent pas avoir troublé sa quiétude silencieuse, l’incroyable sérénité qui se dégage de sa peinture.

          Je couche rapidement dans le carnet ces quelques informations sur une vie familiale qui paraît sans histoire au sein de la petite bourgeoisie d’une ville de province.

          Ce que je recherche ne peut se trouver dans cette banalité quotidienne, pensai-je ?

          Une réflexion nouvelle se présente :

     

          Vermeer a-t-il transmis son savoir à des élèves ?

          Contrairement aux grands maîtres de l’époque, et malgré le renom de Vermeer à Delft, rien ne laisse penser qu’il ait eu d’éventuels élèves fréquentant son atelier.

           Sur ce point, mon opinion est faite. L’activité lente et réduite de l’artiste ne permet pas d’envisager qu’il ait pu avoir des élèves. La simple vision de son œuvre démontre suffisamment que la méticulosité de ses représentations était incompatible avec d’éventuelles touches malhabiles déposées par de jeunes apprentis.

          Je passe à la question suivante qui me paraît beaucoup plus intéressante :

     

          Pourquoi ce peintre génial a-t-il produit une œuvre si peu abondante ?

          Cette fois, je pressens une interrogation essentielle sur Vermeer. Elle touche à la psychologie même du peintre et à ses rapports ambigus avec l’argent, le marché de la peinture et sa propre philosophie de l’art.

          L’œuvre connue de l’artiste serait d’environ 35 tableaux et son œuvre réelle totale ne dépasserait guère 50 à 60 tableaux. Cette production est extrêmement faible en une vingtaine d’années de peinture si on la compare à la plupart de ses collègues.

          Ma documentation m’éclaire sur le sujet. Vermeer n’avait pas besoin de son art pour vivre. Celui-ci ne lui apportait qu’un revenu complémentaire à un commerce de tableaux et de location de biens. De plus, le riche collectionneur Pieter Claesz van Ruijven, avec qui l’artiste était très lié, lui achetait une bonne moitié de sa production ce qui lui assurait des revenus réguliers. Néanmoins, victime du climat économique désastreux qui suivit l’invasion de la Hollande par Louis XIV en 1672, il mourra ruiné à 43 ans le 15 décembre 1675… Catharina sera même obligée de payer avec deux tableaux les dettes contractées auprès de leur boulanger. J’imaginai un instant La dentellière accrochée dans le fournil d’un boulanger… Bienheureux boulanger !

          J’ai besoin de faire le point... Je réfléchis.

          Insolite Vermeer ! Il peignait peu et lentement (2 à 3 tableaux par an), il manifestait une relative indifférence au marché de l’art officiel en Hollande et ne reprenait, contrairement à ce qui se pratiquait beaucoup à cette époque, jamais les mêmes motifs qui auraient pu lui assurer des succès commerciaux. 

          J’étais au cœur de l’ambiguïté de cet homme si tranquille. La plupart des historiens semblent être d’accord : l’idéal artistique de Vermeer s’élevait au-dessus des contingences bassement matérielles. Son ambition n’était ni sociale, ni commerciale, mais uniquement dirigée vers l’accomplissement dans son art.

          Une bouffée de plaisir m’envahit. Le raisonnement intime, que j’avais déjà noté au début de l’enquête, se vérifiait maintenant. Vermeer ne cherchait pas la reconnaissance extérieure. Il était totalement immergé dans son art. La beauté intemporelle de ses toiles relevait d’une volonté artistique supérieure.

          Mon carnet de note prenait du volume, une consistance qui me plaisait. J’avais le sentiment qu’une partie infime mais essentielle du secret se dévoilait clairement.

     

     

          Je suis en pleine méditation quand l’accent que je connais bien me fait sursauter. J’ai toujours été impressionné par l’aptitude des cordes vocales de Flo à fabriquer ce son puissant et clair, assorti d’une vibration mélodieuse et chaude qui ne peut cacher ses origines.

          - A quoi ça te sert de remuer la vie de ce peintre, Patrice ! Tu t’esquintes le cerveau pour peu de chose !

          - Ce type me bouffe ! J’ai besoin de le connaître lui et son œuvre avant de partir en Hollande. A La Haye, il faudra se contenter de quelques courtes minutes de contemplation devant chaque œuvre. Tu me vois arriver devant La laitière sans avoir auparavant essayé de comprendre, même superficiellement, ce qui s’est passé dans la tête du peintre pour réaliser ce chef-d’œuvre universellement connu !

          - Tu retrouveras d’autres occasions pour revoir ces toiles plus tranquillement.

          - Tu rigoles ! Une expo qui regroupe la quasi-totalité des peintures de Vermeer… Je n’en reverrai pas une autre dans ma courte vie. Toutes ces toiles sont la propriété des plus grands musées dans le monde. Même la reine d’Angleterre en détient une ! La France doit se contenter des deux petits tableaux du Louvre !

          Flo était à court d’argument. Elle lança calmement :

          -  Patrice, tu fais ce que tu veux mais je persiste à penser qu’un peintre ne mérite pas une passion aussi dévastatrice. Je vais finir par être jalouse !

          Sur ces mots énergiques, l’accent quitte mon bureau aussi vite qu’il y est entré.

          Je décide de terminer mon enquête demain. Elle portera sur le siècle d’or hollandais, la période la plus innovante de l’art de ce pays.

     

    A suivre…

                                   

    1. Deux petits tableaux    2. Hantise      3. Un peintre sans visage 

                                                                 

  • L'OBSESSION VERMEER - 2. Hantise

     

     

    Suite…

      

          La peinture me passionne depuis longtemps...

          Un jour d’anniversaire, ma fille Agnès, qui était encore adolescente, m'avait tendu une petite boîte de pastels secs Rembrandt en me disant sur un ton péremptoire : " Papa, tu vas faire de grandes choses ! ". Je ne pouvais pas la décevoir. Je complétais donc ma panoplie de bâtonnets et c'est ainsi que je devins un « peintre du dimanche ».

          Depuis cette date, je peins dans les creux de mes activités. Malgré l’avis défavorable de ma femme Flo, rien n’arrête la prolifération de mes œuvres qui envahissent les murs de la maison. Celle-ci devient une galerie d’art. La mienne… Il m’arrive d’exposer dans des manifestations régionales et je reçois parfois quelques récompenses lors de l’exposition annuelle de ma commune. J’ai gardé les breloques précieusement. La gloire…

          J’ai déjà en tête la toile que je présenterai à la prochaine exposition communale. Au cours de récentes vacances dans le midi, j’étais tombé devant un paysage éclaboussé d’un bleu intense. Les rochers en porphyre rouge plongeaient dans une eau vert émeraude transparente bordant la petite plage ocrée où je m’étais baigné. Quelques hortensias rouge vif offraient un contraste fort. Les pigments avaient été utilisés purs dans une fièvre colorée.

     

     

          Un bon mois s’est écoulé depuis ma visite mouvementée au Louvre. Autour de moi, je n’entends plus parler que des fêtes de Noël proches et des cadeaux à se procurer incessamment.

          peinture,écriture,vermeer,Une étrange angoisse, une sorte d’hantise, s’est introduite en moi. Une tache bleue et jaune en forme de Dentellière s’est incrustée dans ma mémoire et resurgit constamment dans mes pensées. Cette jeune femme d’un autre siècle me poursuit dans la rue, monte dans ma voiture, m’accompagne dans les magasins, dérange des réunions. Parfois, elle s’impose alors que je suis en pleine conversation avec Flo qui, tout à coup, ébahie, me voit bafouiller en plein milieu d’une phrase puis partir piteusement me réfugier dans le silence apaisant de mon bureau.

          Même mes rêves nocturnes sont squattés et je fais d’étranges cauchemars : au lieu de s’intéresser à son ouvrage, la Dentellière me piquette méticuleusement le nez avec une épingle. Celui-ci devient rouge, grossit, me fait mal. Ne supportant plus la douleur, je me réveille fébrile, inquiet. Parfois, à son tour, L’astronome m’apparaît. Il prend ma tête pour un globe céleste et la fait tourner en la caressant délicatement. Cette caresse, agréable au début, se fait insistante, agaçante, insupportable, et je m’éveille hagard.

     

     

          Une question lancinante me taraudait : d’où venait cette émotion soudaine qui m’avait cloué sur place face à la Dentellière en ce lugubre après-midi de novembre au Louvre ?

          Pourtant j’avais déjà eu de nombreux coups de cœur face à des toiles que je découvrais au détour d’une allée, dans un musée, une exposition. Certaines œuvres me pénétraient intimement, j’oubliais vite les autres.

          De merveilleuses toiles contemplées dans les musées français dansaient encore devant mes yeux :

          La légèreté des Danseuses finement pastellées de Degas,

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                                    Edgar Degas – Fin d’arabesque, 1876, musée d’Orsay, Paris

     

          L’émouvant Angélus de Millet,

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                                                             Jean-François Millet – L’angélus, 1858, musée d’Orsay, Paris

          La pureté vaporeuse des atmosphères de Corot,

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                                    Jean-Baptiste Corot – Souvenir de Mortefontaine, 1864, musée du Louvre, Paris

          La délicatesse de la Madone de Lorette de Raphaël croisée au château de Chantilly,

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                                      Raphaël – Madone de Lorette, 1509, musée Condé, Chantilly

     

          L’admirable clair-obscur du Nouveau-né de Georges de La Tour à Rennes.

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                             Georges de La Tour – Le nouveau-né, 1648, musée des Beaux-Arts, Rennes

     

          Et combien d’autres encore…

          Face à Vermeer, l’émotion n’était pas la même… Pourquoi ses toiles me préoccupaient-elles à ce point ? Elles s'octroyaient même le droit de venir déranger l’organisation de mes journées et troubler mes nuits.

          Les tableaux de cet artiste n’ont rien d’exceptionnel, pensai-je ? Ils sont dans la continuité de la peinture de genre intimiste néerlandaise du 17ème siècle hollandais…  Certes, sa technique est excellente, les couleurs superbement agencées, la lumière judicieusement dispensée, mais il s’agit bien du même style de peinture que ses contemporains De Hooch, Ter Borch, Metsu, Dou ou Van Mieris. Rien de plus !

          Il y avait bien une petite flamme bizarre en plus chez Vermeer ?

          Je nageais en pleine confusion mentale. La Dentellière avait même réussi à me faire oublier la visite de l’exposition Chagall du Musée d’Art Moderne de Paris que j’avais programmée depuis longtemps. Celle-ci était commencée depuis octobre et devait se terminer le mois prochain, courant janvier.

     

     

          En ce début d’après-midi, les ampoules étoilées décorant les arbres de l’avenue du Président Wilson attendaient les illuminations du soir pour scintiller de mille feux à deux jours des festivités de Noël.

          Je tente d’évaluer la longueur de la file d’attente bigarrée qui stationne patiemment devant l’entrée du Musée d’Art Moderne. Au moins 300 mètres ? De nombreux retardataires, comme moi, se précipitaient pour ne pas manquer l’exposition. Stoïque, je m’installe derrière un groupe de touristes.

          Dix minutes plus tard, je n’ai avancé que d’une dizaine de mètres. Mes pensées vagabondent… Dans l’univers de l’art moderne de la première moitié du 20e siècle, Marc Chagall est un des peintres qui me touchent le plus. J’aime la naïveté poétique de ses toiles... Pas facile pour les non-initiés de s'y retrouver dans toutes ces écoles et courants de pensée en "isme" : fauvisme, cubisme, expressionnisme, surréalisme, hyperréalisme, symbolisme... Par contre, la peinture contemporaine, celle de mon époque, me perturbe. J’apprécie certains artistes mais je ne comprends guère ce que j'ai eu l'occasion voir à la FIAC ou dans certaines galeries. Cela ne me touche pas...

          Pendant mes réflexions sur l’art, la file a avancé d’une bonne cinquantaine de mètres. Les touristes ont disparu devant moi. Peut-être fatigués d’attendre ?

          peinture,renoirJe repars dans mes pensées… Moi ce que j’aime, ce sont « les impressionnistes », ces peintres de la nature et du mouvement qui peignaient en plein air avec des tons clairs et une touche divisée. La lumière était leur préoccupation essentielle. Je suis toujours ému à chaque vision des Coquelicots de Monet, séduit par les vibrations lumineuses du Moulin de la Galette de Renoir, la sensibilité toute féminine des toiles de Berthe Morisot ou par les limpides paysages de Sisley. Cette peinture me pénètre. 

     

     

    Auguste Renoir – détail Bal du Moulin de la Galette, 1876, musée d’Orsay, Paris

    peinture,monet

    Claude Monet, Coquelicots, 1873, musée d’Orsay, Paris 

     peinture,sisley       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

                                              Alfred Sisley – Vue du canal Saint-Martin, 1870, musée d’Orsay, Paris

          Je discerne l'entrée du musée qui grossit progressivement. Ma patience ne devrait pas tarder à être récompensée.

          Subrepticement, la Dentellière, qui me laissait étrangement tranquille depuis quelques jours, prend la place des impressionnistes dans mes pensées. Je la vois légèrement floue, comme lors de ma première vision au Louvre. Elle ne fixe plus son ouvrage. Elle me regarde, souriante, mutine. Je découvre de grands yeux mordorés. Elle me tend la main d’un air de dire : « Viens ! » J’ai envie de saisir ses doigts si fins. Je n’ose pas. Elle est si belle…

          J’accepte inconsciemment un bout de papier qui m’est tendu. Perdu dans mon rêve, je n’avais pas remarqué ce type qui distribuait des prospectus sur toute la longueur de la file d’attente. Négligemment, j’examine l’imprimé. Une agence de voyage propose des séjours avec visites programmées dans différents pays européens à l’occasion des prochaines grandes expositions de peinture qui auront lieu l’année prochaine.

          Je parcours la liste des expositions histoire de passer le temps en attendant Chagall. Brusquement, mon œil se contracte sur le troisième séjour : « Exposition Johannes Vermeer : 1er mars – 2 juin, Cabinet Royal de Peintures Mauritshuis, La Haye, Pays-Bas ».

          Une exposition de la presque totalité de l’œuvre connue de Vermeer avait lieu dans moins de trois mois dans son pays natal. Etrange coïncidence !... Le papier publicitaire m’informant de l’exposition Vermeer m’avait été glissé dans la main au même moment que l’étrange invite que j’avais perçue dans le regard malicieux de la Dentellière. Il y avait obligatoirement un lien entre les deux événements : la troublante vision de la Dentellière et cette exposition totalement imprévue à La Haye ?

          Je réalise mal ce qui m’arrive. L’entrée du musée est proche. Un jeune clarinettiste installé près de la porte d’entrée envoie des sons de musique classique. La Dentellière est toujours présente dans mon esprit. J’en suis sûr, elle y sera ! J’étais certain que la Dentellière serait présente à l’exposition au Pays-Bas. Il ne pouvait en être autrement. Je devais m’y rendre…   

          J’entre perturbé dans le musée.

     

     

          La période des fêtes est enfin passée. Contrairement aux fins d’année, les débuts d’année me réjouissent. Un peu comme si on se dévêtait d’un vieil habit un peu démodé, usé, pour revêtir une nouvelle parure enluminée des perspectives bénéfiques qui nous attendent.

          Ma décision était prise. J’allais me rendre en Hollande, sur les lieux mêmes où le peintre était né, avait vécu, respiré, créé et s’était éteint trop jeune à Delft. L’ébullition qui envahissait ma tête ces derniers temps s’était dissipée d’un coup. La Dentellière avait cessé de m’importuner. Je pensais encore à elle parfois, calmement, avec plaisir. J’allais la revoir très bientôt.

          J’avais pris conscience que la Dentellière et L’Astronome n’étaient que la représentation apparente du travail de Vermeer. C’était lui, le concepteur des œuvres, qui était le responsable de mon obsession, de ma fascination. Je percevais que le trouble procuré par ses toiles si attirantes provenait de quelque chose de profond, d’intime en moi. Peut-être était-ce le fameux mystère Vermeer dont commençaient à parler les journaux ?

     

     

          Puisque le voyage est décidé, il faut l’organiser sans plus attendre. Le temps presse puisque l’expo débute le 1er mars prochain.

          Curieusement, depuis que j’ai appris l’existence de cette exposition et au fur et à mesure que l’événement approche, tout l’univers médiatique s’est approprié ce qui est annoncé comme l’exposition phare de l’année. Même les journaux télévisés, qui ne parlent habituellement de peinture qu’avec parcimonie, arrivent à glisser un peu de Vermeer entre un reportage sur la hausse des ventes de fin d’année dans les grands magasins et le dernier accident de l’autoroute A6.

          Je n’entends plus parler que de cela. Des bouquins sortent. Les toiles les plus connues de cette exposition unique qui présente la quasi-totalité des peintures de l’artiste, comme ma Dentellière et surtout la fameuse Laitière, celle que les pots de Yaourts ont universalisée, sont disséquées et commentées longuement afin que nos cerveaux incultes s’imprègnent du talent envoûtant de l’artiste.

          Flo, que j’avais évidemment mise au courant de mon projet, ne semblait pas enthousiasmée par un voyage culturel dans la patrie de Vermeer. Un matin, elle m’avait lancé avec son accent du Sud-Ouest inimitable : « Patrice, pourquoi ne descendrait-on pas chez moi, la végétation est tellement belle au printemps ! ». Je n’avais pas répondu.

          La demande de billets pour cette exposition unique avait été tellement forte, les agences dévalisées, que je dus me battre pour obtenir les précieux sésames. Après moultes péripéties, j’obtins enfin deux entrées pour le jeudi 16 mai à 14 heures, au Mauritshuis à La Haye, l’exposition se terminant le 2 juin. Nous retînmes une chambre dans un hôtel d’Amsterdam, arrivée le lundi 13 mai, retour le vendredi 17 mai au soir.

          Résignée, Flo finit par penser que les canaux hollandais pouvaient présenter un certain charme et, qu’après tout, cela la changerait des forêts de pins de sa région natale.

          Je pouvais partir à la rencontre de Vermeer…

     

    A suivre…

     

     1. Deux petits tableaux    2. Hantise    

     

                       

  • L'OBSESSION VERMEER - 1. Deux petits tableaux

     

     

     

    Pouvais-je savoir, ce jour là, que cette visite au Louvre allait devenir un des moments importants de ma vie d’amateur d’art ?

     

          J’appuie sur l’accélérateur pour traverser le pont Royal pratiquement désert en ce triste dimanche après-midi de début novembre. La façade du Louvre, imposante, me fait face.

          Quelle chance nous avons de posséder cet ensemble culturel unique, pensai-je. Depuis les derniers travaux de modernisation et la construction de la pyramide en verre, on ne pouvait trouver meilleure appellation que  « grand Louvre » à ce lieu que l’étranger nous envie et où des millions de visiteurs se pressent chaque année. Je souris en pensant que la pyramide, érigée en 1988 par l’architecte Ming Pei dans la cour Napoléon, si critiquée au moment du projet, faisait maintenant l’unanimité dans l’éloge.

          Fier ! Je ressens toujours un sentiment de fierté devant ce site grandiose situé au cœur de Paris, dans l’ancienne demeure des rois de France. A vol d’oiseau, la perspective offerte par le Louvre et sa pyramide, l’arc de triomphe du Carrousel, le jardin des tuileries, la place de la Concorde et son obélisque, puis la montée de l’avenue des Champs-Élysées et, à l’horizon, l’Arc de Triomphe de l’Etoile, est la plus imposante de la capitale.

          Ce matin, un froid glacial ne m’incitait guère à sortir. « Va au Louvre Patrice, tu en meurs d’envie, m’avait dit ma femme Florence – je l’appelle simplement Flo… cela me rappelle la mer -, ironique devant ma mine perplexe ! ».

          Je m’engage dans le parking du Louvre, laisse la voiture, emprunte quelques escaliers et couloirs. Sous la verrière pyramidale la lumière du jour inonde l’immense espace d’accueil. Je n’avais pas préparé un itinéraire de visite… La peinture bien sûr !

          Je ne venais pas très souvent. La plupart du temps, deux directions possibles s’imposaient invariablement : l’aile Denon où je retrouvais les maîtres italiens du 13e au 17e siècle ou l’aile Sully regroupant les peintures françaises du 17e au 19e.

          En novembre 1993, François Mitterrand avait célébré l’ouverture au public de la nouvelle aile Richelieu que le musée s’était appropriée aux dépends du Ministère des Finances qui s’était enfin décidé à partir s’installer sous d’autres cieux. La totalité des peintures allemandes, flamandes et hollandaises étaient maintenant exposées définitivement dans cette aile.

          Depuis son ouverture, je n’y étais allé que deux fois, en fin de journée, pressé. Les toiles devaient se demander, en me voyant passer au pas de charge, les raisons d’une telle indifférence. Je décidai donc de me faire pardonner et de revoir ces artistes des Ecoles du Nord que j’avais trop délaissés ces dernières années.

          Les veinures des statues en marbre des sculptures françaises du rez-de-chaussée réfléchissaient la lumière de la coupole transparente. Je passe indifférent devant un lion en bronze noir et me laisse porter par l’escalator jusqu’au dernier étage.

     

     

          Ouf ! Ma journée dans le Nord se termine ! J’ai besoin de respirer. On manque d’air dans ces salles !

          J’avais retrouvé avec plaisir des toiles que j’avais oubliées. Je m’en remémorai certaines : La diabolique Nef des fous de Jérôme Bosch représentant la folie humaine ; l’imposant portrait de Charles Ier d’Angleterre de Van Dyck ; Rubens, ses blondes et plantureuses jeunes filles flamandes aux tons de pêches bien mûres… A croquer ! Pitoyables ces Mendiants estropiés de Brueghel le Vieux ! Le sourire effronté de La bohémienne de Frans Hals ne s’était pas altéré et la même lumière dorée magique enveloppait Les Pèlerins d’Emmaüs de Rembrandt… Celui-là c’est un génie !

          Les dernières salles que je venais de traverser présentaient la peinture intimiste néerlandaise appelée aussi peinture « de genre », le courant le plus intéressant et le plus original du 17e siècle hollandais avec ses scènes d’intérieurs nous faisant pénétrer dans les coquettes maisons bourgeoises, participer à la vie de famille et aux travaux ménagers. Une peinture sans prétention, simple : la banalité quotidienne.

          Finalement, à l’exception de l’immense Rembrandt, j'avais sous-estimé ces peintres hollandais dont la peinture pleine de sensibilité me séduisait ? Des toiles reposantes, parfois drôles : les paysages de Van Goyen ou Van Ruysdael, Jan Steen et son humour corrosif, les scènes intimistes de Pieter de Hooch, Gabriel Metsu ou Gérard Ter Borch. Leur côte était sérieusement remontée dans ma hiérarchie personnelle de la peinture.  

          Un couple de japonais me double rapidement. Le musée va fermer. Il doit rester une ou deux salles sans grand intérêt. J’accélère le pas.

     

     

          Je croyais être un des derniers visiteurs attardés en Hollande. Au fond de la pièce où je me trouve, un imposant groupe de personnes est pratiquement scotché contre le mur de cette salle. Des abeilles à l’entrée d’une ruche ?… Perplexe, j’avance de quelques pas. Les abeilles sont tout simplement agglutinées devant quelque chose.

          La toile était tellement petite que je ne pouvais pas la voir derrière cet écran humain. Certains avaient pratiquement le nez collé sur la vitre qui protégeait le tableau. Un groupe de visiteurs myopes ? Je m’approche d’une jeune femme placée derrière les abeilles. Elle tente péniblement de deviner la chose encadrée.

          - Que se passe-t-il ? Impossible d’approcher ! Il faut prendre un ticket, dis-je rigolard ?

          -  C’est la plus petite toile de cette salle et personne ne veut bouger, me répond la femme un brin essoufflée. A chaque fois que je viens c’est pareil ! Pas étonnant, c’est La dentellière !

          Je réfléchis un instant. La dentellière ?… Mais oui, j’y suis, La dentellière de Vermeer ! J’avais complètement oublié ce peintre intimiste hollandais tombé longtemps dans l’oubli et qui avait été redécouvert au 19e par un français. Je le connaissais mal. Sa personne restait énigmatique car l’on savait peu de chose sur sa vie. Peu de tableaux avaient été retrouvés. Une aura mystérieuse entourait son nom : Johannes Vermeer…

          - En attendant votre tour, profitez-en pour aller voir L’astronome, c’est l’autre toile de l’artiste qui est sur le côté droit de l’ouverture menant à la salle suivante, en pendant à la première. Ce sont les deux seuls Vermeer que la France possède, il y en tellement peu dans le monde… Vous ne serez pas déçu, insista gentiment la jeune femme.

          -  Il y a donc deux tableaux de Vermeer au Louvre ? J’ai dû les manquer à ma précédente visite !

          -  Forcément, ils sont minuscules et ils sont toujours cachés par les nombreux visiteurs qui se pressent devant, me souffle-t-elle en essayant frénétiquement de se frayer un passage vers La dentellière.

          L’astronome est solitaire. Cette toile apparaît légèrement plus grande. Etant seul, je prends le temps de l’examiner. Je n’ai encore jamais vu de près une œuvre de Vermeer.

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                                      Johannes Vermeer – L’astronome, 1668, musée du Louvre, Paris 

         

          Ma première impression est déconcertante : une émotion inhabituelle devant quelque chose de nouveau, d’inconnu… Pourtant la scène n’a rien d’originale : un savant assis dans son cabinet de travail pose la main sur un globe céleste. Devant lui, une table sur laquelle reposent des objets. Une tenture ferme l’angle gauche de la pièce et recouvre la table. L’attention de l’astronome est concentrée sur le globe céleste face à la fenêtre, seule source de lumière apparente.

          Cette représentation, sans intérêt notoire, s’apparentait à toutes celles exposées dans cette salle. Comme chez la plupart des peintres intimistes, l’activité quotidienne était représentée. Pourtant, chez ce peintre, la vision de l’intimité était différente ?

          peinture,vermeer,louvre,astronome,La clarté de la fenêtre distille des dégradés subtils d’ombres et de lumières sur le globe céleste, dans les plis du tapis jaune et bleu, sur le savant et le mur derrière lui. L’éclairage légèrement rosé sur la face et les mains de l’astronome offre un doux contraste avec le vert de son habit. En m’approchant, je distingue des petites touches claires qui font vibrer les ombres bleutées du tapis ainsi que les ocres du globe céleste. Le modelé du personnage semble flou, dilué.

          Un merveilleux équilibre se dégage de cette œuvre. Une mélodie colorée rythmée par la lumière…  

         

          J’étais tellement sous le charme que je ne m’étais même pas aperçu du départ des abeilles. Seule la jeune femme était restée en contemplation devant l’œuvre. Je quitte L’astronome et m’approche du minuscule portrait. Comment est-il possible de peindre aussi petit, pensai-je ?

          A distance, la première impression est une harmonie en bleu et jaune. La dentellière est penchée, attentive sur son ouvrage. Cette fois, la lumière vient de la droite. Ma sensation est la même que face à L’astronome. Une douce clarté irradie la scène. Il ne s’agit pas d’un clair-obscur à la Rembrandt où les ombres sont réservées à l’arrière-plan ; ici, de fines nuances colorées dispersent les sombres et les clairs sur l’ensemble du motif.

     

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    Johannes Vermeer – La dentellière, 1669, musée du Louvre, Paris

         

           Je cligne légèrement les yeux, comme le ferait un photographe pour vérifier lespeinture,vermeer,louvre,dentellière contrastes devant le paysage convoité. Une délicate vibration lumineuse irrigue la toile dans ses moindres détails et fait chanter les couleurs. Des teintes complémentaires, judicieusement juxtaposées, se répondent entre elles et égayent l’œil : le bleu foncé du coussin contre le jaune du corsage ; des fils blancs et rouges s’échappent du sac à couture et se déversent sur le tapis vert de la table. Les contours du visage et des mains du personnage sont peu marqués. Une impression de pas fini, peu courante dans la peinture de cette époque. Flou… Pareil que L’astronome ? Vu de très près, des gouttelettes de peinture essaiment les fils ainsi que le col du corsage.    

      

           Le temps s’est arrêté. Le silence…

          Cette peinture est lumineuse, limpide, d’une simplicité grandiose. La comparaison avec les toiles toutes proches des pauvres Gerard Ter Borch, Gabriel Metsu, Gerard Dou et Pieter de Hooch, pourtant les meilleurs du genre, est sans appel : celles-ci me paraissent fades, sans éclat. 

          Je reste là, sans bouger, fasciné. Je ne perçois pas ce qui m’arrive. La jeune femme, qui est toujours présente, me regarde en souriant.

          -  C’est un choc, me dit-elle ! Cela fait toujours comme ça la première fois. Asseyez-vous, vous les verrez avec plus de recul.

          Je suis son conseil sans même m’en rendre compte. Groggy…

          A quelques mètres des deux Vermeer, je les regarde intensément. Ils me paraissent encore plus beaux à distance. Je n’avais jamais ressenti une telle émotion. J’avais la sensation qu’il ne s’agissait plus de peinture. J’étais devant quelque chose d’autre, d’indéfinissable…

          - Monsieur, le musée ferme ses portes dans cinq minutes. Merci de bien vouloir vous diriger vers la sortie.

          Un homme en uniforme m’interpelle. Je le regarde, hébété. Pourquoi ne me laisse-t-il pas tranquille ? Que peut-il comprendre à la peinture, ce type !

          J’essaye de reprendre mes esprits. La jeune femme est partie. Je regarde une dernière fois les deux petits tableaux. Je traverse la salle suivante d’un pas incertain, sans un regard pour les toiles accrochées, et emprunte inconsciemment l’escalator en direction du hall d’accueil dont la verrière s’est voilée d’une cape ténébreuse.

     

     

          A la sortie du Louvre, j’emprunte la voie de droite et me glisse parmi les points lumineux formés par les voitures. La statue de Jeanne d’Arc, dorée, me salue. Je rejoins l’avenue de l’Opéra, longe la Comédie Française endormie, retrouve le jardin des Tuileries et la pyramide illuminée. Je la trouve encore plus somptueuse de nuit. Ses multiples miroirs s’étoilaient sous les projecteurs. Sur le pont du Carrousel, je traverse la Seine, m’engage dans la rue des Saints Pères et me dirige vers le sud de la capitale.

          J’enfile l’autoroute et ouvre la fenêtre. L’air vif automnal me balaie le visage. Un étrange sentiment euphorique m’envahissait. Deux lumineuses petites toiles repassaient sans arrêt devant mes yeux. Ma voiture fit un écart. Attention à la route mon gars, pensai-je !

           Quelle incroyable journée ! Ma curiosité m’avait poussé vers l’aile Richelieu, un peu par hasard, pour revoir les peintres hollandais, essentiellement Rembrandt. J’avais découvert un peintre merveilleux qui l’égalait. Peut-être même le dépassait ?

          Une sensation confuse m’envahissait. J’avais besoin de comprendre. Comment deux minuscules tableaux pouvaient-ils provoquer un tel émoi ?

          Le ruban rouge de l’autoroute s’étirait au loin. Le ciel était sombre et mon esprit joyeux.

                        

     A suivre…

        

     

  • L'OBSESSION VERMEER - Introduction

     

     

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    Johannes Vermeer – La liseuse à la fenêtre, 1659, Gemäldegalerie Alte Meister, Staatliche , Dresde

     

     

     

          Le mystère Vermeer ?

          Cette interrogation m’a incité à imaginer un récit inspiré par le peintre Johannes Vermeer. Il oeuvra en plein milieu du 17e siècle hollandais, âge d’or pour ce pays qui vit s’épanouir quelques-uns des plus grands artistes de l’histoire de la peinture.

          J’ai condensé cette histoire en une quinzaine de chapitres dont le premier sera publié le jeudi 24 février prochain. J’essaierai de maintenir un rythme de parution bimensuel afin d’en faciliter la lecture. Une catégorie séparée sera créée dans le blog nommée : L'OBSESSION VERMEER.

          Cette fiction romanesque a essentiellement pour but de montrer la peinture de ce merveilleux poète de la vie quotidienne qu’était Johannes Vermeer. J’espère que vous en apprécierez la lecture. 

          A bientôt.

     

                                                                                             Alain

     

     

  • La lettre d'amour - VERMEER Johannes, 1670

     

     

          L'église de la Madeleine a un aspect fantomatique.

        Foutu temps... Triste, froid, venteux, humide... Tout ce que j'aime ! Je bougonne toujours lorsque je me balade à Paris en cette saison.

        J'avais lu de nombreux articles élogieux sur la qualité de l'exposition exceptionnelle que la Pinacothèque de Paris présentait en association avec le Rijksmuseum d'Amsterdam : L'âge d'or hollandais - De Rembrandt à Vermeer. L'expo dure jusqu'au 7 février 2010, mais, prudent, j'ai préféré prendre les devants pour éviter la foule des retardataires qui, comme moi trop souvent, se précipitent, affolés, les tous derniers jours.

          J'arrive bien tard. Un train paresseux m'a retardé. Le jour commence déjà à baisser et le musée ferme ses portes à 18 heures. Si j'étais parti plus tôt...

          J'ai presque honte de dire que je suis venu presque essentiellement pour revoir une toile : La lettre d'amour, petit Vermeer de 44 cm x 38 cm. Il est le seul Vermeer des toiles hollandaises exposées à la Pinacothèque. Succès assuré pour les organisateurs ! Ils ont ainsi pu introduire le nom de Vermeer, accolé à celui de Rembrandt, dans l'affiche spectaculaire que j'aperçois au loin.

        Pour une fois qu'un Vermeer débarque à Paris, je ne pouvais pas le manquer. Les deux seuls Vermeer du Louvre que la France possède, La dentellière et L'astronome, ne suffisaient plus à satisfaire ma passion pour cet artiste énigmatique mort depuis plus de trois siècles.

          J'ai encore en tête la grande exposition consacrée au peintre qui avait eu lieu en 1996 au Mauritshuis à La Haye. J'avais fait des pieds et des mains pour obtenir des places que le monde entier se disputaient. Les trois-quarts de l'œuvre peu importante du maître de Delft étaient rassemblés (22 toiles sur environ 35 toiles connues), dont la Lettre d'amour qui m'attend.

          Je traverse la rue de Sèze. La toile de Vermeer, immense, anime les murs du musée devant lequel une longue file de visiteurs se presse, stoïque.

     

         

          Une bonne surprise m'attendait en entrant dans le musée. Devant le succès colossal de l'exposition, le musée avait modifié ses horaires de fermeture : 20 heures au lieu de 18 heures. Je saluai par la pensée les gentils organisateurs pour cette heureuse initiative qui allait me permettre de visiter sereinement, sans courir.

          L'itinéraire fléché m'imposa un circuit commençant par le premier étage du musée et se terminant au rez-de-chaussée par les peintures de genre où Vermeer clôturait l'expo.

          Les œuvres, superbement éclairées, se détachaient dans une semi pénombre.

          Que des chef-d'œuvres ! La richesse de la peinture hollandaise au 17ème siècle avait peu d'équivalent dans l'histoire mondiale de l'art, avec les italiens auparavant. Les peintres de grands talents fourmillaient. On pouvait parler de siècle en or.

          J'examinai chaque œuvre avec minutie, admiratif. Toutes ces toiles me transportaient dans un autre monde fait de polders, canaux, moulins à vent, églises, scènes villageoises, bourgeois posant en grande tenue au milieu de leurs enfants.

          Je décidai de noter sur un carnet mes nombreux "coups de cœur". Pas simple... Je les présenterai une autre fois.

          Je viens de passer les toiles du merveilleux Rembrandt. Je les décris sur mon carnet. Le réjouissant Jan Steen m'arrête un instant. Je me dirige vers la dernière salle de l'expo.

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    Johannes Vermeer – La lettre d’amour, 1670, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Ouf ! Etonnamment, je suis seul devant la petite toile. Un groupe important de visiteurs étrangers agglutinés autour de leur guide vient à peine de s'éloigner.

          Le tableau-phare de l'exposition, la Lettre d'amour de Johannes Vermeer, m'est offert.

          Etrange peinture ?

          C'est la seule toile du maître de Delft avec une œuvre de jeunesse ressemblante, La jeune fille endormfilleendormie.jpgie, où l'on pénètre dans l'intimité d'un intérieur bourgeois par une porte judicieusement entrouverte.De hoochCoupleperroquet.jpg

          Je repensais à une toile de Pieter de Hooch qui aurait pu inspirer Vermeer car la perspective et la composition étaient comparables : Le couple au perroquet. Les deux peintres avaient été voisins à Delft durant quelques années, se copiant l'un, l'autre. Chez Vermeer, l'impact psychologique de la scène est d'une toute autre densité, pensai-je...

                                              

    J. Vermeer – La jeune fille endormie, 1667, Metropolitan Museum, New York

                                                                                         Pieter de Hooch – Couple au perroquet, 1668, Wallraf-Richartz Museum, Cologne

         

          Je décide de m'introduire par la pensée dans la toile pour mieux en saisir les subtilités.

          Voyeur, je m'installe discrètement dans le réduit à balais très sombre, juste à côté d'une chaise sur laquelle un linge et une partition chiffonnée ont été déposés négligemment. J'observe à leur insu les jeunes femmes placées au centre de la pièce en pleine lumière. Cela me rappelait quand je regardais par un trou de serrure étant gamin.

          Cette mise en scène, comédie muette de gestes et de regards, ressemble à un décor de théâtre avec des objets dispersés un peu partout : un balai, un panier à linge, un coussin, des tableaux au mur, des chaussures traînent par terre en désordre. Un bric-à-brac voulu par le peintre.

          Les comédiennes ignorent ma présence proche.

          La servante vient d'interrompre son travail pour remettre une missive à sa maîtresse qui se distrait en jouant du luth. La musicienne arrête de jouer, soucieuse. Elle redoute l'ouverture de l'enveloppe.

        dét4lettreamour.jpg  Lèvres entrouvertes, l'inquiétude amoureuse se lit dans son regard qui interroge la servante : rupture ou rendez-vous ? La mine réjouie de celle-ci s'épanouit d'un sourire complice, presque ironique. Elle a laissé en plan ses travaux de ménage et semble pressée de connaître le contenu de la lettre qui l'intrigue tout autant que sa maîtresse.

       Je ne perds rien du drame qui se noue... Curieux face à face ? Les deux femmes se regardent, réunies dans une même interrogation immobile.leçon de musique.jpg

          Toujours la perspective... Le quadrillage de la pièce est savamment ordonné. Le dessin des dalles noires et blanches est d'ailleurs le même que dans la fameuse Leçon de musique que la Reine d'Angleterre a la chance de posséder. Il attire automatiquement le regard vers l'intérieur de la deuxième pièce.

          La méthode utilisée par Vermeer était d'une grande précision : partant du point de fuite situé juste au-dessus de la chaise dans le petit couloir où je suis blotti, une corde trempée dans la craie lui permettait de tracer des lignes dans toutes les directions et ainsi d'agencer, comme un architecte, les différents plans du tableau. Simple et habile à la fois !

      J. Vermeer – La leçon de musique, 1664, Buckingham Palace, Londres        

         

    La lumièdét3lettreamour.jpgre magique de Vermeer arrive par la gauche et tombe en plein sur les personnages. Les couleurs fétiches du peintre s'harmonisent : la robe en satin jaune de la musicienne accolée au bleu éclatant du tablier de la servante. Une tapisserie en cuir doré derrière les femmes réchauffe la pièce. Les tons sont d'une grande douceur. Le peintre est au sommet de son art en cette année 1670.

          J'examine la marine et le paysage idyllique suspendus au mur. A cette époque, ils symbolisaient le calme, bon présage en amour...

          Je lance un dernier regard. La domestique semble s'impatienter, espérant toujours l'ouverture de la lettre. Je m'éloigne à tâtons de mon lieu d'observation. Il ne faut surtout pas les déranger. Quelle honte si elles me voyaient ! 

          Je sors  à regret de la toile et l'observe à distance.

          Le temps semble s'être arrêté...Une atmosphère mystérieuse, envoûtante, enveloppe le petit tableau scintillant dans la pénombre...

     

         

          La nuit recouvre l'église de la Madeleine. Je marche vers la place de la Concorde. Quelques étoiles lumineuses s'entrelacent autour des arbres. Bientôt Noël, pensai-je.

          Les visages lumineux des deux femmes que je venais de quitter m'apparurent un court instant dans le noir.

          Ont-elles ouvert la lettre ?

     

                                                                                       Alain

     

          Je présenterai dans un prochain article mes "coups de coeur" de l'exposition notés à la sauvette sur un carnet. Rien que du beau ! Ce sera mon cadeau de Noël.