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VAN GOGH A AUVERS, roman (32) - Page 2

  • VAN GOGH A AUVERS - 18. Un nouveau locataire

     

     

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    Vincent Van Gogh – La plaine d’Auvers, juin 1890, Kunsthistorisches Museum, Vienne

     

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

     

          Un mois a passé depuis l’installation de Vincent Van Gogh à l’auberge Ravoux dans le petit village d’Auvers-sur-Oise, proche de Paris.

          Vincent suit à la lettre les remèdes de santé très simples du docteur Gachet : oublier son séjour douloureux en Provence, manger sainement, dormir, et, surtout, consacrer son temps à sa passion de peintre.

          Le dimanche 8 juin, Jo, Théo et le bébé Vincent Willem sont venus à Auvers invités à déjeuner par le docteur Gachet et ses enfants Paul et Marguerite. L'atmosphère joyeuse du repas dans le jardin rappelle à Vincent les réunions familiales de son enfance.

          La campagne environnante lui offre de nombreux motifs qu'il peint avec frénésie. 

          Il est impatient de portraiturer bientôt deux jolies jeunes filles : Adeline Ravoux et Marguerite Gachet.

     

     

     

     

     

    Suite...

     

     

    Jeudi 19 juin 1890.  

     

          Ce bruit raisonnant à travers la cloison devenait agaçant.

          A-t-il besoin de faire un boucan pareil, pensai-je ?

          J'aimais bien ce jeune homme arrivé à l'auberge lundi dernier, le jour de mon escapade à la plage de la Grenouillère sur les bords de l'Oise. En mon absence, Ravoux l'avait installé dans la chambre inoccupée à côté de la mienne. « Vous serez proche de votre compatriote, lui avait-il dit. »

          Je l'entendais préparer son matériel de peintre pour la journée. Courageux ce garçon songeai-je ! Moi je ne sors pas avec ce temps pluvieux qui gène la vision et esquinterait mon travail...

          Il passa devant ma porte et descendit l'escalier d'un pas alerte.

     

         

          Pourquoi Théo m'a-il envoyé ce jeune peintre hollandais de 23 ans, ruminai-je ? C'était mon ami Eugène Boch dont j'avais fait le portrait à Arles qui l'avait présenté à Théo : « Recommandez-le auprès de votre frère Vincent à Auvers, il lui sera d'excellents conseils. »

          Comme si je n'avais que cela à faire... Ce garçon paraissait bien trop gentil et pas assez travailleur pour faire de la peinture dans les conditions actuelles ? De nos jours il fallait être téméraire pour se lancer dans cette aventure.

          Le premier soir, à table, j'avais bien essayé de le dissuader : « La peinture est un métier de crève-la-faim, qui apporte, certes, quelques joies mais ne permet pas à un homme de se stabiliser, de faire vivre une famille. Tu es jeune et insouciant. Regarde-moi et imagine-toi, à travers mon apparence, ce que tu seras à mon âge... Pas brillant, n'est-ce pas ? ».

          Il m'avait examiné étrangement.

          J'avais insisté : « Cela fait dix ans que je tente d'exister par la peinture. Dix années de difficultés, de détresse, de moqueries ou d'incompréhensions... Mais pas question de compromission, mon ami ! Je ne peindrai jamais lisse et facile pour me conformer au goût du temps ! De nos jours, les avant-gardistes, ceux qui veulent révolutionner leur art, travaillent dans une dèche continuelle. Ce ne sont que de pauvres bougres qui, comme moi, vivent au café, logent dans des auberges bon marché et ne subsistent qu'au jour le jour. Si mon frère Théo ne m'aidait pas financièrement, je ne serais plus de ce monde... C'est cela ton ambition ? ».

          Il s'était contenté de me regarder bizarrement avec ses yeux de gamin espiègle et avait éclaté de rire, imité par Martinez qui appréciait d'avoir un nouveau compagnon de table plus gai que moi.

          Ces deux là étaient déjà très liés. Ils échangeaient peu de paroles car Hirschig s'exprimait mal en français et parlait le plus souvent en hollandais avec moi. Malgré leur différence d'âge, quatre jours avaient suffi pour qu'ils se reconnaissent comme faisant partie de la même famille, celle des jouisseurs. Ils mangeaient et buvaient avec le même entrain, s'amusaient de tout, se moquaient de moi et ne s'intéressaient qu'aux jupons féminins.

          Anton Hirschig, que tout le monde appelait déjà familièrement Tommy ou Tom, avait cette capacité naturelle à se faire aimer de suite. Dès qu'il ouvrait la bouche, ses erreurs de vocabulaire provoquaient le fou rire à tous les coups. J'enviais sa bonne humeur doublée d'une assurance étonnante pour son jeune âge. En peu de temps, il s'était attiré les faveurs des habitués de l'auberge, du couple Ravoux et, surtout, de la jeune serveuse Alice. Il était beau garçon avec un laisser-aller dans l'allure qui plaisait. Madame Ravoux était aux anges. Elle mitonnait des petits plats spécialement pour notre table. Alice et elle se relayaient pour servir Martinez et Tom dès que leurs assiettes étaient vides, sans me jeter un regard connaissant mon manque d'intérêt pour les choses de la table. Les deux femmes s'étaient transformées en abeilles ouvrières, celles que j'observais parfois dans la campagne planant sans discontinuer autour de la ruche pour y déposer le pollen des fleurs. Elles froufroutaient autour de nous, déposaient les plats, servaient le vin et répondaient aux blagues coquines de mes voisins de table par des éclats de rire interminables qui m'ôtaient toute possibilité de discussions sérieuses.

     

         

        En me levant ce matin, compte tenu du mauvais temps, j'avais pensé mettre de l'ordre dans mes estampes japonaises qui traînaient dans tous les coins de la petite chambre. J'en ramasse deux par terre, sous la lucarne, et les contemple. Ces japonais sont les premiers « modernes » me dis-je une nouvelle fois ? Peu motivé, je repose les gravures au même endroit, enlève mes chaussures et m'allonge sur le lit qui émet un son lugubre.

          La pluie tapait furieusement à l'extérieur sur la lucarne. Tom allait revenir trempé ? La position allongée m'engourdissait les membres.

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    V . Van Gogh – Le jardin de Daubigny, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Charmante madame Daubigny ! Avant-hier, elle avait laissé un gentil message à l'auberge pour me dire de passer un après-midi. Le jour même, j'avais esquissé une petite étude carrée de son jardin et de sa maison. « Vous êtes le bienvenu m'avait-elle dit en ouvrant la grille. Le docteur Gachet m'a fait part de votre demande. Je suis toujours heureuse de recevoir des peintres. Peignez tout ce que vous voudrez, monsieur, vous êtes chez vous ! Mon mari aurait aimé vous connaître. » Intimidé, j'avais balbutié une phrase d'admiration pour le maître. Je l'avais préparée sur la route en venant : « la célébrité d'Auvers dont les couleurs et la finesse de touche dans la description des paysages avaient su relier le classicisme et la modernité. »

          Ma phrase un peu pompeuse l'avait fait sourire et elle m'avait remercié courtoisement. Puis elle m'avait laissé peindre le jardin envahi de roses rouges et blanches dont le parfum embaumait l'air. En partant, je lui avais demandé si je pouvais revenir pour peindre une toile plus importante. Elle avait accepté en s'exclamant : « Le décor de ma demeure n'est pas exceptionnel, mais c'est tout ce que je peux vous offrir ! » Enjouée, elle était retournée tailler ses rosiers.

          Un claquement bref me fait sursauter. La jeune Alice devait être en train de faire le ménage.

          C'est décidé... J'ai dit à Adeline d'être prête vers 14 heures demain après-midi : « En travaillant nerveusement, vous devriez pouvoir admirer votre portrait dans la soirée. » Ses parents me disaient encore ce matin, amusés, qu'elle était très excitée à la perspective d'être prise pour modèle. Mignonne Adeline... J'aurais pu avoir une fille de cet âge ? Depuis que je lui avais proposé ce portrait, elle cherchait constamment à me croiser au restaurant ou devant la porte de l'auberge lorsque je rentrais le soir. Elle prenait des poses de dame : le sourire grave, l'œil aguicheur, la poitrine bombée.

          Depuis la récente venue de Théo et Jo dans ma chambre, L'église d'Auvers n'avait pas bougé de son emplacement, coincée entre la commode et le mur, sur une chaise face au lit. Etrange église ? Je n'arrivais pas à percevoir cette église comme un vulgaire édifice de pierre sans vie. Elle avait une apparence humaine. C'est le meilleur portrait que j'ai jamais fait, pensai-je ?

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    V. Van Gogh – Portrait d’Eugène Boch, 1888, Musée d’Orsay, Paris

     

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          Les portraits, c'est ce que je préférais peindre... A Arles, j'avais trouvé des figures dont j'étais vraiment satisfait : Eugène Boch, personnage lunaire au regard rêveur représenté dans un décor de nuit au ciel étoilé ; ce farceur de Roulin en postier triomphant qui avait tant fait rire Jo à Paris le mois dernier ; le sous-lieutenant de zouave Milliet au teint mat, qui venait peindre avec moi dans les champs aux alentours d'Arles. Sans oublier mon amie, madame Ginoux, en costume d'arlésienne noir sur un fond jaune citron.

     

     

    V. Van Gogh – Sous-lieutenant des zouaves Milliet, 1888, Kröller-Müller Museum, Otterlo

     

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          Satané soldat ! Que de mal il m'avait donné celui-là pour le croquer ! C'était un jeune soldat du régiment de zouave de Milliet engoncé dans son bel uniforme bleuté. Il avait un cou de taureau et un regard de tigre. Pour le peindre, j'avais utilisé des tons disparates pas facile à mener. Je me souvenais de sa tête bronzée coiffée d'un bonnet garance que j'avais plaquée sur une porte de couleur vert sale. C'était d'un criard... Mais cela me plaisait.

         

                                        

                                                                                                  V. Van Gogh – Le zouave, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

         

          Des effluves parfumés de cuisine s'infiltraient sous ma porte. La pluie avait cessé. Tom n'était pas rentré. Je connaissais par expérience la difficulté de poser ses pinceaux, excité par l'ardeur de la création. A son âge, il peut sauter un repas...

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          Une idée me vient. Je vais donner L'Eglise d'Auvers à Moe. Ma chère mère serait certainement heureuse d'accueillir à Nuenen cette église de campagne au ciel plombé. Les églises, c'était sa vie à Moe. Tout au long de son existence, elle n'avait cessé de suivre mon père dans les paroisses où il officiait comme pasteur. Elle n'avait connu comme habitation que des presbytères : Groot-Zundert, puis Etten et, peu avant la mort de Pa il y avait déjà cinq ans, Nuenen dans le Brabant. Sa grande fierté était d'assister au sermon du dimanche proféré d'une voix solennelle par mon père.

          Je m'imaginais L'église d'Auvers faisant le pendant à celle de Nuenen accrochée au-dessus de la cheminée. Pour la distraire lorsque Moe s'était cassée le fémur, j'avais brossé et lui avais offert son église entourée de fidèles sortant joyeusement de la messe... Pauvre Moe, que de soucis je lui donnais !

     

    V . Van Gogh – Sortie de l’église de Nuenen, 1884, tableau volé au Van Gogh Museum en 2002

         

     

          Le soleil revenu transperçait la lucarne. Il n'était plus temps de rêvasser.

          J'enfile ma tenue de travail, sors et descends l'escalier en pensant à l'après-midi qui m'attendait.

          Demain, je peindrai Adeline...

     

    A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire

     

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 17. La Grenouillère

     

     

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    Pierre-Auguste Renoir – Bord de Seine à Asnières, 1879, National Gallery, Londres

    Suite...

     

    Lundi 16 juin 1890.        

     

          Toute la matinée, j'ai marché le long de la berge en griffonnant sur mon carnet de croquis les sites pittoresques rencontrés au bord de l'Oise.

          Je repensais au grand peintre d'Auvers, Daubigny, qui devait connaître autrefois tous ces sites par cœur. J'avais appris qu'il avait acheté un bac auquel il avait adjoint une voile et une cabine pour le transformer en atelier flottant. Il parait que le « Le Botin » avait Corot comme amiral honoraire et son fils comme moussaillon. Joyeux équipage ! Le peintre avait tellement de succès avec ses paysages de rivières qu'il les multipliait en explorant inlassablement les rives de la Seine et de l'Oise... Pourvu que Gachet ait pensé à parler à madame Daubigny de mon projet de peindre son jardin et sa maison, pensai-je.

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    Charles-François Daubigny – dessin du bateau-atelier, 1860, Musée du Louvre, Paris

          J'arrive à hauteur d'un large embarcadère monté sur pilotis face à l'île de Vaux. Une grosse barque ventrue attendait le long de celui-ci... La guinguette dont Ravoux m'avait parlé avant de partir devait être sur cette île ? Il s'agissait certainement du lieu d'embarquement pour traverser l'Oise ?

          La berge, encombrée d'arbustes entremêlés, n'étant plus accessible, je décide de continuer à marcher sur l'ancien chemin de halage des péniches aujourd'hui abandonné. A distance, la tête de l'île de Vaux se profilait. La Grenouillère ne devait plus être bien loin.

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          Deux skifs effilés passèrent en brassant l'eau à grands coups de pelles. A l'intérieur des fines embarcations, quatre solides gaillards coiffés de bonnets de marins, habillés de maillots rayés, étaient assis. Leurs bras hâlés, nus jusqu'aux épaules, les muscles saillants, noueux, tiraient en rythme sur les avirons sous les cris impétueux du barreur qui imprimait la cadence. Je les suivis du regard. Ils disparurent derrière une rangée d'arbres.

          Dans un renfoncement de la rive, des barques et de nombreuses yoles longues et minces, de toutes couleurs, étaient amarrées. Le lieu me plaisait. J'aurais aimé le peindre séance tenante. Je me fis la réflexion qu'il était trop tard, en ce début d'après-midi, pour entamer un tableau que je n'aurais pas le temps de terminer.

          Des clapotis, des sons vagues, des cris sourds me parvenaient. Je ne discernais pas de quoi il s'agissait. Cela ressemblait à des pierres que l'on jette dans quelque chose de liquide. Je me redresse, intrigué. Ces bruits venaient de l'autre côté d'un large bouquet d'arbres.

          Il faisait chaud. Je prends ma gourde et bois longuement l'eau qui était encore assez fraîche.

     

          La Grenouillère était une grande étendue de berge déserte. Le lieu avait été aménagé en plage sablonneuse. Un large ponton en bois s'enfonçait dans la rivière.

          La plage était envahie d'une foule bruyante. La plupart des personnes portaient un maillot pour le bain ; d'autres, habillées, certainement de la famille ou des amis, étaient assises sur des bancs à l'ombre et profitaient du spectacle.

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    Henri Guydo – A la Grenouillère, dessin paru dans Le Rire en 1902

     

          J'avance et m'assois sur un carré d'herbe, sous un arbre. Une jeune fille brune me frôla en courant vers l'eau en costume de bain magenta. Très décolleté, son corsage en étoffe la moulait jusqu'à la taille et s'évasait sur des hanches enserrées dans une culotte s'arrêtant au-dessus des genoux. Le maillot foncé accentuait la blancheur de ses épaules, de ses bras et de ses jambes dénudées que de fines chaussures, tenues par des lacets ficelés aux chevilles, enjolivaient. Elle tentait de semer un petit homme maigrelet, la barbiche en avant, affublé d'un large chapeau de type colonial et d'un maillot crème à manches courtes. Il la poursuivait pieds nus, les mains tendues en avant, l'œil égrillard, en poussant des petits cris d'oiseau. De son caleçon blanc, dépassaient des jambes noueuses aux mollets protubérants. Ils sautèrent dans l'eau qui rejaillit dans une pluie d'éclaboussures.

       grenouillère.JPEG   Quelle pagaille ! La rivière était secouée de tremblements. Des nageurs se croisaient d'une brasse vigoureuse, d'autres escaladaient la courte échelle menant à la plate-forme sur pilotis et piquaient une tête, sans trop se préoccuper des baigneurs aventureux qui passaient par là. Des hommes en profitaient pour apprendre à nager à leurs compagnes. Ils les soulevaient, une main solidement plaquée sous le ventre, pendant que l'autre main tentait de maintenir le fragile équilibre. Elles tiraient l'eau en cœur en faisant de grands cercles avec les bras, sans grande efficacité, leurs mollets et leurs pieds sortant de l'eau battaient l'air derrière elles.

          Quelques baigneurs restaient assis sur le bord et trempaient leurs jambes dans la rivière pour se rafraîchir. Je vis un chien tenter d'attraper des mollets par jeux, pendant qu'au milieu de la plage, gonflant ses pectoraux, un sportif en maillot lançait alternativement ses bras et ses jambes devant lui. Des bébés nus rampaient sur le sable sous le regard attentif des parents.

     Gravure de Miranda – Les grenouilles apprennent à nager aux bains froids de La Grenouillère, L’illustration 1873

         

          Ce joyeux désordre me plaisait. Ces scènes nautiques feraient une peinture originale et drôle, me dis-je ravi du spectacle ?

          Des yoles et des skifs circulaient au milieu de la rivière. Un homme sauta d'un bateau et disparut sous l'eau avant de réapparaître plus loin en hurlant.

          Un groupe de jeunes garçons arrivait. Ils se déshabillèrent rapidement dans les cabines de bain et foncèrent vers l'eau bienfaisante. La plupart d'entre eux portaient un simple caleçon court coupé à mi-cuisse. La poitrine libérée, ils bombaient le torse devant les jeunes filles. Certains, grands comme des échalas ou bedonnants, n'avaient pas grand-chose à montrer et sautaient bêtement dans l'eau en position assise, les pieds en avant, afin de faire jaillir le plus d'eau possible sur les fillettes apeurées.

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    Victor Geruzez dit Crafty – dessin de La Grenouillère de l’île de Croissy, Le Monde Illustré 1869

     

          Je m'allonge, la tête calée sur un tronc d'arbre. Le spectacle devint franchement comique lorsque quatre garçons attrapèrent un de leur camarade qui se débattait et se dirigèrent vers la berge. Arrivés au bord, ils le lâchèrent en le jetant dans la rivière. Les spectateurs habillés, assis derrière moi, lancèrent des cris effrayés à la vision du malheureux garçon, dont seule la tête sortait de l'eau, qui toussait et crachait. Finalement, à l'aide de grands moulinets avec les bras et le secours d'un brave homme, il parvint à  remonter sur la rive.

          Je m'apprêtai à partir. J'eus un dernier regard pour une jeune femme seule au milieu de la rivière, sans bonnet, glissant d'une brasse souple, sa longue chevelure cuivrée caressée par l'onde. J'étais un piètre nageur et je l'enviais. Elle stoppa sa course, se mit en planche, les bras en croix, la tête dans le ciel. Seuls ses seins, son ventre et ses pieds, émergeaient. Soudainement, elle repartit d'une nage plus rythmée vers la rive et sortit de l'eau. Elle était grande et mince, l'allure athlétique. Elle gagna une cabine.

          La nageuse me rappelait Marguerite, la fille du docteur Gachet : finesse des traits du visage, souplesse du corps. Je repensais qu'elle aussi, comme Adeline Ravoux ce matin, m'avait promis de me consacrer une journée pour la peindre en buste jouant du piano. Quelle chance j'avais ! Deux très jolies jeunes filles allaient m'offrir leur fin minois !...

        Tous les ans, Gachet préparait une grande fête à l'occasion de l'anniversaire commun de Paul et Marguerite nés le même jour. J'avais reçu cette semaine un carton d'invitation pour dimanche prochain 22 juin. Je ne pourrais apporter mon matériel de peintre ce jour là, songeai-je ? Peut-être pourrai-je croquer Marguerite le dimanche suivant, le 29 juin... ?

     

          Je serais bien resté des heures en ce lieu mais le soleil entamait sa course descendante. Je souhaitais rentrer au village sans avoir à me presser afin de profiter au maximum du temps radieux. Madame Ravoux me ferait bien réchauffer un plat si je manquais l'heure du repas ?

          Assoiffé, je sors la bouteille de bière qui restait dans ma musette et la bois d'un trait. Je reprends l'ancien chemin de halage en sens inverse et récupère la berge quelques centaines de mètres plus loin.

          Installés en plein soleil, deux pêcheurs surveillaient leurs bouchons. Une minuscule « guêpe » à vapeur, la coque bleue rayée de deux minces fils blancs, remorquait une péniche lourdement chargée en lançant dans le ciel un grand panache de fumée grise. « Guêpe » ?... Curieux nom...

          De violents remous agitèrent la rivière. Un homme en vareuse, coiffée d'une large casquette, s'irrita et se mit à injurier à distance le conducteur de la « guêpe » dont le passage intempestif troublait le silence et la quiétude de son coin de pêche. Son bouchon disparut soudainement, ce qui eut pour effet de calmer sa colère. Il n'eut que le temps de tirer sur la canne et ramena un joli gardon de fond. Il le décrocha, le contempla sans pitié et le jeta dans un seau.  

     

     A suivre...

          Ce 17ème épisode burlesque et nautique aura un avant goût de vacances pour beaucoup d’entre vous.

          Cette période de farniente estival qui s’ouvre est le moment propice pour permettre à Vincent de souffler.

          Pour changer, je publierai quelques nouvelles ou poèmes avant que notre bel été ne file en pente douce en septembre, mois où je prendrai des vacances.

          Ne vous inquiétez pas Vincent va revenir. Il espère seulement que vous avez apprécié le premier mois qui se termine de son aventure à Auvers qui l’a rendu pleinement heureux.

          Il sera fidèle au rendez-vous qu’il vous fixe début octobre pour vous conter la suite de son histoire. Il brûle d’impatience à la seule pensée de peindre bientôt les jolis minois qu’il évoque dans cet épisode…

     

     

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  

  • VAN GOGH A AUVERS - 16. Un travail de forcené

     

    Depuis la visite de sa famille il y a une semaine, Vincent travaille beaucoup. En cette journée du 16 juin 1890, le temps est superbe, la nature prometteuse. Vincent fourmille de projets.

     

    Suite...

     

    Lundi 16 juin 1890.   

         

          La nuit était si douce que je m'étais levé très tôt. J'éprouvais les mêmes sensations qu'en Provence, celles qui m'incitaient à sortir avant que les lueurs de l'aube ne s'allument pour aller planter mon chevalet au hasard, en pleine lumière.

          Je n'avais fréquenté jusqu'ici que les routes caillouteuses de la plaine et des coteaux au dessus d'Auvers et avais donc décidé de descendre vers les bords de l'Oise dont Paul m'avait déjà montré quelques sites proches de chez lui. Une furieuse envie de croquer à nouveau des paysages aquatiques me tenaillait. 

          Ravoux, l'œil glauque, la voix pâteuse, pas rasé, m'apostrophe au moment où je sortais de table pour monter à ma chambre :

          - Vous connaissez la « Grenouillère » ?

          Pourquoi me posait-il cette curieuse question ? Ce nom me disait quelque chose ?... Un souvenir déjà ancien me revenait en mémoire.

          - Oui ! La Grenouillère ! Lorsque j'habitais chez mon frère à Paris, celui-ci me parlait souvent d'un lieu de plaisir nommé la « Grenouillère ». Il s'agissait d'un établissement flottant installé le long de l'île de Croissy, sur la Seine. Une guinguette assez mal fréquentée, avec, juste à côté, une baignade spécialement aménagée. Théo y était allé une ou deux fois. Il n'avait jamais osé se baigner dans cette pataugeoire...

          Je m'amusai en pensant à Théo qui ne nageait guère mieux que moi.

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    Claude Monet, La Grenouillère, 1869, Metropolitan Museum of Art, New York
     
                                                                                                               

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                                                                    Pierre Auguste Renoir – La Grenouillère, 1869, Nationalmuseum, Stockholm

         

           - Le « Pot-à-Fleurs »... C'est ça ! On disait aussi « Camembert ». C'était un petit îlot rond, planté d'un arbre en son milieu, qui servait de plongeoir aux nageurs... Théo me fredonnait souvent une chanson à la mode que les danseurs reprenaient en chœur. Je crois que c'était... « La polka des canotières ». C'était très rythmé ! Je me souviens de quelques paroles :

         « Ohé ! Ohé ! Mes belles amoureuses, surtout prenez garde à vous 

         Les rameurs vous font les yeux doux.

         Ohé ! Ohé ! Les ondes sont trompeuses 

         Et la vertu dans un coup d'vent en canot chavire souvent »

          -  J'ai appris que cette guinguette avait brûlée entièrement l'année dernière, dis-je pensif.

          Ravoux n'en revenait pas de me voir chanter à cette heure matinale. Il avale à petites gorgées son café fumant. Il repose son bol sur le zinc, essuie son épaisse moustache d'un revers de main, et entreprend de se beurrer une tartine de pain.

          - Nous aussi, nous avons une « Grenouillère » à Auvers, lance-t-il, le regard bien éveillé cette fois ! Cette baignade a été aménagée au bord de l'Oise. Les gens de la commune et des communes avoisinantes viennent s'y baigner l'été. Après une journée de canotage, des parisiens, arrivés par le train du matin, aiment piquer une tête dans l'eau fraîche avant de rentrer le soir.

          Il trempe sa tartine dans le café et l'avale avec gourmandise.

           - Cela pourrait vous inspirer une peinture ! Si cela vous tente, vous trouverez la baignade non loin de la pointe de l'île de Vaux, en suivant la rivière dans la direction de Chaponval. Avec le temps qui se prépare, vous pourriez voir de jolies filles en maillot, monsieur Vincent ! Beaucoup de jeunes, comme ma fille Adeline parfois, s'y rendent l'après-midi, à l'heure la plus chaude. Des femmes d'artisans, de commerçants, et même des journalières, en fin de journée, lorsqu'elles ont terminé leur travail, viennent y exposer leur peau blanche au soleil.

          L'œil de Ravoux s'allume à cette pensée. Il se ressert un second bol de café et continue :

          - Une guinguette s'est installée récemment sur l'île de Vaux. Elle ouvre le jeudi soir et le dimanche après-midi. Des canotiers avec leurs compagnes y finissent la journée autour d'une matelote d'anguille ou une friture de goujons, accompagnée d'un petit vin blanc. Si vous aimez la musique et la danse, n'hésitez pas à vous y rendre. Cela vous changera des tubes de couleurs ! Alice, la jeune fille qui aide ma femme au restaurant, y va souvent le dimanche. Elle vous en parlera.

          Je laisse Ravoux à ses occupations et sors de la salle. La danse ?... Est-ce que j'ai l'air d'un danseur ?... Je prends la clef de la souillarde dans ma poche de pantalon, ouvre la porte et la referme discrètement derrière moi. Un relent d'huile m'incommode. A cette heure matinale, je préférais le fumet du café.

          Une semaine était passée depuis notre dimanche festif avec Théo et Jo, chez le docteur. Je n'avais pas cessé de travailler. J'avais labouré comme un possédé : une huile par jour, qu'il vente ou qu'il pleuve. Une semaine intense, le nez collé sur la toile du matin au soir, à peindre, vite... Trop vite ? Une sorte de rage intérieure me poussait à accélérer le mouvement, à hachurer mes tableaux dans un élan impétueux. J'avais besoin de violenter ce nouveau corps, le mien, qui répondait à mes moindres désirs. J'étais un homme neuf.

          Je suivais les conseils de Gachet à la lettre : « Faîtes ce que vous aimez ! Peignez ! » Cette fureur sourde de travail allait me guérir. Parfois, le soir, seul, je doutais encore de la persistance de cette forme physique inhabituelle. Mes périodes d'accalmie, après chaque crise, n'excédaient guère trois mois. La dernière avait pris fin vers la mi-avril. Deux mois déjà. Il fallait que je produise...

          Les toiles peintes durant la semaine luisaient, humides, serrées les unes contre les autres pour gagner de la place. La fenêtre donnant sur l'arrière de l'auberge les éclairait en biais, favorisant un contre-jour qui raffermissait les couleurs. C'étaient des paysages de champs trouvés aux alentours, les pittoresques maisons d'Auvers et des études de plantes et fleurs sauvages.

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     V. Van Gogh – Fleurs des champs (pavots, marguerites, bleuets dans un vase), juin 1890, collection particulière

                                                      V. Van Gogh – Vase avec des chardons, juin 1890, collection particulière

         

          J'ai aligné côte à côte les deux bouquets que j'ai peints chez Gachet dans un même vase posé sur une table ronde. L'un est très rouge, l'autre vert. Faute de toile, j'en avais peint un troisième sur un torchon rayé donné par le docteur. Je lui avais laissé en remerciement.

          J'avance vers les toiles suivantes. Des coquelicots rouges réchauffent une luzerne qui apparaît comme éclaboussée de gouttelettes de sang.

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    V. Van Gogh – Champ de coquelicots, juin 1890, Gemeentemuseum, La Haye

     

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          Sur une toile plus petite, une simple étude de blé. Rien que des épis, tenus par des tiges bleus verts, des feuilles longues en forme de rubans. Les épis jaunes se dressent de ci delà. Des liserons roses s'enroulent autour des tiges. Le vent soufflait fort. Pour n'avoir pas pris soin de fixer mon chevalet, comme je le faisais en Provence sous le mistral, j'avais dû courir après ma toile sous la bourrasque.

    V. Van Gogh – Epis de blé, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

          

          Il pleuvait le jour où j'avais croqué ce tableau accroché dans un angle de la pièce... Je m'étais placé en haut de la côte de Saint-Martin pour peindre des champs s'étendant à perte de vue. Plutôt que de déranger le docteur en passant par le fond de son jardin, j'avais préféré emprunter un sentier étroit à partir de la rue des Vessenots.

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      Vincent Van Gogh – Paysage à Auvers, juin 1890, Musée Pouchkine, Moscou

        

           La vue portait très loin. A l'horizon, un train, laissant derrière lui une immense traînée blanche, courait le long des collines bleues. Les cultures de pois, de luzernes et de blés étaient traversées, au centre de la toile, par une route blanche sur laquelle une frêle carriole tirée par un cheval avançait gaillardement. Au premier plan, entre les plants de pomme de terre vert outremer, la terre grasse m'était apparue violette.

          J'ai bien fait de poser ce rouge cru sur les toits des maisons, les verts en sont renforcés, pensai-je en refermant soigneusement la porte de la souillarde.

          Je m'apprête à monter dans ma chambre lorsque Adeline, très matinale, débouche de la cuisine. Des cheveux en désordre balayaient son visage pâle. Depuis mon arrivée, je la voyais tous les jours. On se croisait  dans les couloirs ou dans la salle de restaurant le soir pour le rituel obligatoire, le dessin du « marchand de sable » réclamé par sa sœur Germaine.

          Une idée me trottait dans la tête depuis plusieurs jours, mais je n'avais pas encore osé lui en parler. J'en profitai :

          - Est-ce que cela vous ferait plaisir que je fasse votre portrait ?

          Elle me regarde sans bien comprendre. Depuis que je jouais avec sa petite soeur, sa timidité envers moi s'était atténuée. Son regard clair s'éveilla. L'extrême minceur de ses lèvres me donnait parfois l'impression qu'elle n'en avait pas. Elles s'entrouvrirent sur des dents bien rangées.

          - Vous voulez me faire un portrait ?

          - Oui, Adeline ! Vous feriez un joli modèle ! Je peins rapidement. Je ne vous ennuierai pas longtemps.

          Elle semblait heureuse de ma proposition. Quelques taches colorées réchauffèrent ses joues.

          - J'accepte, monsieur Vincent ! Vous me direz le jour qui vous convient. Je me rendrai libre.

          - C'est un grand honneur que vous me faites, Adeline. Je demanderai la permission à vos parents.

          Ravi d'avoir trouvé une aussi charmante figure à peindre, je monte à grandes enjambées chercher mon matériel et une toile pré encadrée.

           - A ce soir, monsieur Ravoux, je passerai voir votre Grenouillère, dis-je en sortant.

          Il me fit un signe amical en avalant une nouvelle tasse de café.

     

    A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené  

                                                  

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 15. Théo

     

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    Suite...

     

    Dimanche 8 juin 1890.        

     

          Le soleil écrase le devant de l'auberge, malgré les arbres qui dispensent un maigre ombrage sur les tables en fer installées devant les fenêtres. J'attache le cheval à l'anneau scellé dans le mur du passage. Théo et Jo souhaitèrent marcher un instant jusqu'au centre de la place de la mairie, face à l'auberge.

          Ravoux est attablé devant une orangeade à l'intérieur du restaurant. Des gouttes de sueur perlent sur son front et son crâne dégarni. C'était l'heure où il s'octroyait un moment de détente avant l'arrivée des premiers clients.

          Je lis de l'incompréhension dans son regard lorsqu'il me voit arriver seul avec un bébé serré dans les bras. A voir l'expression grotesque du cafetier, je comprends de suite sa pensée.

          Apercevant la face rondouillarde de cet homme qu'il ne connaît pas, Vincent Willem se met à gigoter dans mes bras. Il se calme lorsqu'il voit ses parents entrer dans l'auberge avec moi.

          - Vous avez bien cru que c'était le mien, dis-je à l'aubergiste, en riant ! J'aimerais avoir un enfant mais je n'ai pas encore trouvé la femme qui me le donnera. Il est beau mon neveu...n'est-ce pas ? Quatre mois... Je vous présente mon frère Théo, dont je vous ai déjà beaucoup parlé, et sa femme Johanna. Jeunes mariés, ils sont en pleine lune de miel. Je dois les raccompagner à la gare tout à l'heure. J'espère toujours qu'ils viendront à Auvers pour les vacances le mois prochain. Pouvez-vous leur confirmer qu'une de vos chambres les plus spacieuses sera disponible s'ils la retiennent suffisamment tôt ?

          Ravoux, rassuré sur mon éventuelle paternité, se lève, salue Jo et Théo, presse le menton du bébé, se remet derrière son zinc et sort trois verres. Les petites lunettes rondes qui encerclaient ses yeux accentuaient la vivacité de son regard éternellement affable.

          - Je me ferais un plaisir de vous recevoir monsieur Théo, dit-il en versant des jus de fruit. Monsieur Vincent me parle constamment de vous et de la galerie artistique que vous dirigez à Paris. Venez dans notre région avec votre femme, vous éliminerez rapidement les scories des usines parisiennes. Avec cette belle journée, vous avez dû apprécier les parfums et la beauté de notre campagne. Ici, le calme est assuré. Et pour le bébé, madame, l'air est d'une pureté...

          Jo, assoiffée, boit son verre à petite gorgée. Elle défait le nœud du chapeau qui lui enserre le cou et le pose sur le comptoir en souriant au cafetier.

          - Merci pour votre offre, monsieur. La région nous plait beaucoup. Le problème est que nos parents respectifs, en Hollande, tiennent absolument à ce que nous venions leur présenter Vincent Willem cet été. Il faut les comprendre, ils veulent embrasser leur petit-fils... Peut-être pourrions nous couper nos vacances en deux : une partie en Hollande et l'autre à Auvers ? Nous allons y réfléchir et dirons à Vincent ce que nous avons décidé.

          Théo soupire et hausse les épaules, fataliste, en me regardant.

          - Notre mère et les sœurs attendent le petit avec impatience, Vincent. Moe serait trop déçue de ne pas le voir. Il faut comprendre. C'est une grand-mère...

          Jo se tourne vivement vers moi.

          - Petit frère ! Montre nous vite tes toiles ! J'ai hâte de voir tes derniers chef-d'œuvres !

          Je souhaitais leur montrer ma chambre en premier. Nous traversons la salle de restaurant et montons au deuxième étage.

          En entrant, Théo ne put retenir une exclamation de surprise :

          - C'est minuscule ! Comment arrives-tu à vivre dans cette pièce exiguë à peine éclairée ?

          Je n'avais pas eu le temps de mettre un peu d'ordre ce matin, avant de partir. Mon matériel de peintre reposait dans un angle de la pièce, à droite de la lucarne. Quelques japonaiseries étaient accrochées au mur. Mes cartons à dessin et mes gravures jonchaient le sol. Ne sachant où les mettre, mes toiles ramenées d'Arles s'amoncelaient sous le lit, coincées entre le mur et ma valise. L'église d'Auvers, peinte cette semaine, achevait de sécher. Je l'avais posée contre le mur face au lit pour qu'ils la voient en pénétrant dans la pièce.

          Jo semblait aussi déçue par l'aspect de la chambre que Théo mais ne dit rien pour ne pas m'attrister. Elle s'assoit sur le lit et examine mon église d'Auvers. Le bébé s'était endormi dans ses bras.

          - Ne change jamais de style Vincent, dit-elle soudainement ! Cette église parle... Qu'exprime-t-elle ? Toi seul le sais, Vincent. Ce ciel bleu, immense, fait presque peur...

         Je m'assois à côté de Jo sur le lit. Théo marche dans la pièce puis prend quelques livres au hasard, les feuillète et reconstitue la pile bancale sur le sommet de laquelle il dépose « Nana » de Zola. Il regarde longuement le crépon japonais que j'avais intentionnellement laissé sur la table : quelques paysans revenant des champs, des constructions en bois devant des montagnes bleutées et, au-dessus, le mont Fuji, énorme, écrasant.

         
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    Utagawa Hiroshige – Les monts juji et Ashitaka, 1855, Van Gogh Museum, Amsterdam

                         

                                              V. Van Gogh – Le pont sous la pluie (d’après Hiroshige), 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     

     

          - Je m'en inspire dans mon travail, lui dis-je, connaissant son intérêt pour les estampes japonaises. Ces tons plats posés l'un à côté de l'autre sont admirables de spontanéité. Les formes, peintes avec des couleurs pures, primaires, se détachent librement. Je tente de reproduire dans mon art cette simplicité... cette harmonie. Te rappelles-tu ce pont sous la pluie d'Hiroshige dont j'avais fait une copie ? Je place les japonais au même rang que Millet ou Delacroix dans ma hiérarchie des grands maîtres.

          Théo se poste face à moi, préoccupé.

          - Vincent, il faut absolument que tu trouves une petite maison à louer dans la région. Cela ne devrait guère coûter plus cher que ta pension à l'auberge et tu aurais de la place pour installer tes meubles, travailler tranquillement et stocker tes toiles. Que deviennent tes meubles ?

          - Je n'ai plus de nouvelles des Ginoux à Arles qui doivent me les envoyer. Ce sont de vrais amis, ils ne devraient pas tarder à me les expédier. J'ai peint plusieurs fois madame Ginoux qui était la tenancière du Café de la Gare.

          Je pensais qu'il fallait que je les relance pour mes meubles. 

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    Vincent Van Gogh – L’Arlésienne (madame Ginoux), 1888, The Metropolitan Museum of Art, New York

     

          - Tu as raison, c'est trop petit ici, mais, pour le moment, je m'en sors. Je peux peindre et stocker des toiles en bas, dans l'arrière-salle que je vous montrerai en redescendant. Je mange bien et les Ravoux, de braves gens, m'ont adopté.

          La petite glace accrochée au mur face à moi me renvoyait mon portrait.

          - Je viens d'arriver Théo... Je me sens bien... Je travaille dans la joie... n'est-ce pas l'essentiel ? J'ai demandé à Gachet de m'aider à trouver cette maison en location. Elle me permettrait de reprendre certaines toiles qui sont chez toi et Tanguy. Tu sais ce qui me ferait le plus plaisir si je louais une maison ? Ce serait de pouvoir vous loger tous les trois. Tu pourrais venir à tes moments de libre à la galerie, ainsi que pour les vacances. Paris est si proche.

          Théo sourit à cette idée qui ne lui déplaisait pas.

          - Préviens-moi quand tu auras trouvé cette maison, je me déplacerai exprès. Peut-être pourras-tu également accueillir un autre peintre ? Puisque la communauté d'artistes que tu voulais faire dans le Midi te tient toujours à cœur... pourquoi pas à Auvers ?

          Je rêvai un instant. J'avais tellement été déçu à Arles de n'avoir pu réaliser ce vieux projet d'un atelier d'artistes réunissant des peintres amis dans une même communauté. Gauguin l'avait réussi à Pont-Aven en Bretagne. Si mon vieux copain Emile Bernard acceptait de venir ?  

          Théo scrute à son tour l'église d'Auvers, attentivement.

          - Epatante ton église ! L'influence japonaise est perceptible. Mais les japonais n'ont pas la force d'expression que tu as donnée à cette modeste église de campagne.

          Nous redescendons l'escalier. Madame Ravoux n'était pas présente. J'aurais bien aimé la présenter à la famille. J'étais certain qu'elle aurait plu à Jo.

          Mes toiles finissaient de sécher dans l'arrière-salle. La pièce, peu ventilée, était envahie de senteurs de peinture à l'huile. Théo remarque en premier le portrait du docteur Gachet.

          - C'est bien lui ! Cette touffe de poils sous la lèvre, et ces cheveux qui s'échappent furieusement de chaque côté de la tête. Curieuse casquette ! Le bougre, il n'était pas aussi triste cet après-midi ! Il est vrai qu'il avait bu pas mal. C'est une vraie chance pour toi d'avoir rencontré ce médecin, artiste et amoureux de peinture moderne. Il a un sens aigu de la nouveauté et sent ce qui est bon comme personne. Il est vraiment senti ce portrait...

          Jo lorgnait mes marronniers. Théo se poste derrière elle et pose délicatement son menton sur son épaule.

          - Ton style s'est modifié depuis ton arrivée à Auvers, Vincent ! Ta palette est plus nordique, moins chaude. Les contrastes sont estompés. C'est plus paisible.

          Il circule lentement en galeriste visitant une exposition.

          - Mes amis, il est l'heure de partir si vous voulez dîner chez vous ce soir, dis-je brusquement ! Je vous dépose à la gare d'Auvers, plus proche de l'auberge que la halte de Chaponval où vous êtes arrivés ce matin.

          Un voile violet s'étendait devant le café quand nous sortîmes. Ravoux, assit dehors, nous adressa un signe de la main lorsque le cheval s'élança.

     

          

          J'ai laissé la voiture à la gare et reviens à pas lents. Théo m'a fait une promesse avant de monter dans le train : organiser mon projet d'exposition dans un café parisien. J'aimerais tant reproduire les expositions des artistes du « petit Boulevard » que j'avais organisées autrefois au restaurant "Le Chalet" et au "Tambourin". Cela n'avait pas été un grand succès... Mes amis étaient là : Anquetin, Bernard, Toulouse Lautrec...

          A la vue de l'auberge, je stoppe mon pas. Une joie intérieure profonde m'habite dont je veux profiter encore un dernier instant. Je voudrais crier, clamer mon bonheur... Théo et Jo étaient si heureux en repartant. Ils ne tarissaient pas d'éloges sur Auvers, la famille Gachet, ma peinture.

          Ils reviendront pour leurs vacances prochaines avec Vincent Willem... Quelle merveilleuse journée ! 

     

    A suivre...

     Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo

     

      

  • VAN GOGH A AUVERS - 14. Jo

                                       

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    Johanna Van Gogh-Bonger

    Suite...

     

    Dimanche 8 juin 1890.        

     

           La famille Gachet nous attendait dans le jardin. Le temps estival avait incité madame Chevalier à dresser la table à l'ombre des tilleuls.

          Je fis les présentations. Le docteur ne connaissait pas Jo. La gentillesse simple qui se dégageait de la jeune femme le séduisit instantanément. Paul et Marguerite vinrent nous saluer. Marguerite avait gardé la longue robe blanche qui la moulait à ravir. Elle la portait le jour où je l'avais peinte dans le jardin. Elle m'adressa un grand sourire dont je me réjouis secrètement. Les deux femmes se mirent aussitôt à bavarder comme des amies de longue date. Le docteur entraîna Théo vers la maison, impatient de montrer ses toiles, ses gravures et sa presse à un professionnel de l'art réputé à Paris.

          La visite de Théo dans l'antre de Gachet ne dura guère car madame Chevalier rameuta rapidement les troupes en tapant vigoureusement dans ses mains : « A table mes amis !... A table ! ».

          La cuisinière s'était surpassée. Son saumon sauce hollandaise qu'elle avait préparé exprès pour notre venue, était un régal. Suivaient, des dindonneaux artistiquement entourés d'une garniture de feuilles de cresson. Théo et Jo mangeaient avec un appétit que le voyage avait dû aiguiser.

          Une conversation animée s'engagea. Le docteur appréciait visiblement la présence de Théo et Jo. Nos goûts picturaux étant similaires, la discussion s'orienta rapidement vers la littérature. Je savais que Gachet, tout comme moi, était passionné par les auteurs modernes français.

          Les carafons de vins descendaient rapidement. Théo, qui buvait peu habituellement, semblait apprécier la cave du docteur. Il regardait Jo amoureusement. Je me félicitais de ne plus être dépendant de l'alcool depuis une bonne année. Je me contentais habituellement d'un verre ou deux en mangeant à l'auberge.

          Les esprits s'échauffaient. Le docteur parlait fort. Paul et Marguerite se taisaient, intimidés par notre présence. Cette atmosphère joyeuse me rappelait les réunions familiales de mon enfance.

          En cours de repas, j'avais repensé aux masques d'assassins que Gachet stockaient dans son atelier. Une idée drôle m'était venue.

           J'adresse un clin d'œil énigmatique à Marguerite en quittant la table et je m'éloigne vers la maison dans le sillage de madame Chevalier qui ramenait quelques plats. Je lui demande de me couper deux longs morceaux de la cordelette qui lui servait à tuteurer les fleurs du jardin et lui empreinte son ciseau. Je bondis ensuite dans l'escalier et grimpe jusqu'à l'atelier de Gachet au dernier étage.

          Les masques en plâtre semblaient, stoïques, attendre ma venue, toujours empilés sur la table. J'en prends un, le plus hideux, perce légèrement avec la pointe du ciseau les orbites des yeux en leur centre et entreprends de l'ajuster à mon visage avec les cordelettes bien serrées. Je redescends lentement l'escalier.

          Madame Chevalier pousse un cri de surprise en me voyant pénétrer dans la cuisine. Je la prends par les épaules.

          - Chut ! Ne vous inquiétez pas, c'est un jeu ! Pourriez vous me prêter un chapeau et une cape ?

          Rassurée et amusée, elle monte prestement au premier étage et revient avec un large feutre devant appartenir au docteur et une ample cape noire dont Marguerite s'enveloppait à la saison froide.

          Je vérifie longuement mon apparence dans la glace du couloir. Je relève le col de la cape sur le masque et enfonce fermement le feutre sur mon front. Seul le nez et les yeux dépassaient. Le regard approbateur de madame Chevalier me confirma la réussite de mon déguisement.

          Blotti derrière un arbuste assez haut placé non loin des convives, je percevais vaguement les voix de Gachet et Théo. Je me redressai en silence en étendant les bras en croix sous la cape. Je devais ressembler à une grosse chauve-souris à visage humain.

          L'effet produit sur l'assemblée dépassa mes espérances.

          Je m'avançai et caressai méthodiquement avec mes ailes noires tous les visages qui se présentaient à ma portée. Cela tourna à la panique. Les femmes poussaient des cris de détresse à chaque frôlement de la cape. Paul, peu courageux, préféra s'échapper vers la falaise. Théo et Gachet, restés assis, cherchaient à comprendre.

          Je respirais difficilement sous ce masque trop serré.

          Epuisé, je pose une aile sur le dossier d'une chaise et tente de récupérer mon souffle. Hardiment, profitant de l'accalmie, le docteur s'approche. Il tire sur le col de la cape et reconnaît le plâtre que j'avais habilement dissimulé.

          Son rire sonore explosa. Il souleva la cape pour faire constater la supercherie : « Ce n'était que Vincent mes amis ! ».

          Ils se ruèrent tous sur moi. Le chapeau et la cape furent arrachés. Je m'efforçais de desserrer, non sans mal, les cordelettes qui retenaient le masque humidifié par ma transpiration. J'apparus, pleurant, reniflant, le visage écarlate.

          L'explosion de joie fut à la hauteur de la frayeur ressentie. Je recevais des bourrades amicales : « Ce Vincent ! ». Je ne me souvenais plus m'être amusé autant depuis mes sorties nocturnes parisiennes d'autrefois avec Toulouse-Lautrec. L'image de l'être malade, proche de la folie, qui se roulait par terre terrorisé à Saint-Rémy il y a peu de mois, m'apparut un court instant. Elle se dilua rapidement. C'était très loin maintenant... Cela n'avait pas existé...

          Jo prend une serviette de table et essuie mon visage dégoulinant. Je me laissais faire comme un gamin. Je lisais dans ses yeux bruns une crispation d'inquiétude. Ma poitrine montait et descendait précipitamment pour happer l'air : « Excuse-moi petite sœur de t'avoir fait peur, mais j'avais tellement envie... »

          Elle me sourit : « Vincent, je suis si heureuse de te voir ainsi. »

     

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    Johanna Van Gogh-Bonger avec le bébé Vincent Willem

     

      

          Les femmes remettaient de l'ordre sur la table et relevaient les chaises qui étaient tombées durant le moment de terreur que je venais d'inspirer. Madame Chevalier arrivait justement avec la cafetière fumante. « Le bébé dort dans la maison, dit-elle doucement à Jo en remplissant les tasses ». Mes bouffées de chaleur s'atténuaient. Ma respiration redevenait naturelle.

          Je sors ma pipe, imité par le docteur. Il se tourne vers Jo :

          - Johanna, comment faites vous pour supporter ces deux individus dont les conversations doivent porter essentiellement sur l'art et la peinture ? Les hommes ne pensent qu'à eux ! J'ai appris que vous aviez enseigné l'anglais ? Les hollandais sont plus réceptifs aux langues étrangères que les français. Je sais que Vincent parle au moins trois langues couramment : le français, l'anglais et l'allemand, en plus de sa langue nationale. C'est une vraie richesse...

          Je regarde Jo. Ses cheveux taillés très court rendaient son visage encore plus poupin, presque enfantin. Ses traits n'avaient pas la finesse et l'apprêt des parisiennes que je croisais fardées et pomponnées dans les cabarets de la capitale, mais dégageaient une vraie beauté simple, naturelle. Sa voix était aussi douce que son regard :

          - La maîtrise des langues étrangères est indispensable si nous voulons exister ailleurs que chez nous, docteur. Nous sommes un tout petit pays et le hollandais est peu utilisé. Vous, français, possédez une langue universellement parlée en Europe et dans le monde. Et vos écrivains savent s'en servwtrpitch.jpgir.

          Son expression rêveuse s'accentue, puis elle élève la voix :

          - Détrompez-vous docteur, les conversations sur la peinture me passionnent ! En matière d'art, la Hollande possède, comme la France, un riche passé artistique. Les peintres du siècle d'or, Rembrandt, De Hooch, Hals, Vermeer, et bien d'autres, sont notre fierté. Savez-vous que c'est un français, Thoré Bürger, qui redécouvrit, au début de ce siècle, celui que, pour ma part, je considère comme un de nos plus grand peintre : Vermeer. Il le qualifiait de « maître de la lumière ». Ses femmes méditatives éclairées par une fenêtre entrouverte... Des joyaux...

          Son visage s'illuminait.

     

     J. Vermeer – La femme à l’aiguière, 1665, Metropolitan Museum of Art, New York

     

           Gachet n'en revenait pas de voir Jo parler peinture avec cette aisance mêlée de passion

          - Je vais vous surprendre docteur, dit-elle, enjouée ! Dans les « modernes », mon peintre préféré est... Vincent. Ce n'est pas parce qu'il est mon beau-frère, mais je trouve sa peinture si parlante. C'est celle que je comprends le mieux : franche, directe, expressive. Il peint ce qu'il voit, sans fard, avec un cœur énorme. Je l'admire beaucoup.

         Je n'osais plus remuer sur mon siège tellement ses paroles me pénétraient. Je les aspirais délicieusement. Heureux Théo...il avait trouvé la perle rare, la femme sensible, intelligente, cultivée, avec laquelle on aimerait rester toute une vie.

          Jo profitait de l'attention soutenue de son auditoire.

          - Docteur, je sais que vous appréciez la peinture de Vincent et je m'en réjouis. Il nous a écrit qu'il avait peint récemment un portrait de vous dont il nous a envoyé une esquisse. Nous irons le voir à l'auberge dans la soirée avant de reprendre le train... A Paris, nous manquons de place pour stocker les toiles qu'il nous envoie régulièrement. Elles sont toutes étonnantes de fraîcheur. Parfois, lorsque je ne dors pas, je me lève pour regarder sa Nuit étoilée sur le Rhône peinte dans le midi. Les lumières or rougeâtre de la ville se reflètent dans l'eau sombre et les étoiles percent l'obscurité comme ces gros phares scintillants qui appellent les bateaux en détresse.

         

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         Vincent Van Gogh – La nuit étoilée, 1888, Musée d’Orsay, Paris

          Elle me regarde, souriante.

          - Au récent Salon des Indépendants, Monet a dit que les tableaux de Vincent étaient les meilleurs et, lors de l'exposition des Vingt à Bruxelles, en janvier, Toulouse-Lautrec a bien failli se battre en duel avec un peintre qui critiquait ses Tournesols. Une toile d'Arles, La vigne rouge, s'est d'ailleurs vendue à l'occasion de cette exposition et le journaliste Albert Aurier a fait un papier élogieux dans le Mercure de France... Vincent est un grand peintre et cela se saura bientôt !

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    V. Van Gogh – Vase avec 15 tournesols, 1888, National Gallery, London

     

     

          Elle cesse de parler. Si j'avais pu m'enfoncer dans la terre et disparaître, je l'aurais fait instantanément. Je me lève et court l'embrasser fougueusement sur ses joues rondelettes. Son émotion était perceptible.

          Théo pointa ses yeux transparents sur sa femme. Sa joie était encore plus forte que la mienne. Je savais qu'il n'aurait pu épouser une femme qui ne m'aurait pas aimé.

          Le docteur avait écouté avec beaucoup d'intérêt les phrases de ma petite belle-sœur. Le lien qui nous unissait tous les trois le surprenait visiblement.

          - Quelle belle déclaration d'amour, Johanna ! Je ne peux que vous approuver. Vincent possède un vrai talent qui m'a conquis dès que j'ai vu une de ses toiles. J'ai fréquenté beaucoup de peintres dans ma vie. Les meilleurs ! Mais je perçois chez Vincent la peinture du futur. Quand nous serons tous morts depuis longtemps, je pense que ses toiles resteront des phares pour la peinture moderne.

          C'en était trop. Le pensait-il vraiment ? J'aurais voulu que le temps arrête sa course.

          Je tire voluptueusement une longue bouffée de ma pipe.

          - Et ton exposition Raffaëlli, cela se passe bien, lançai-je à Théo pour dévier la conversation ? Ton chiffre d'affaires va grimper en flèche ce mois-ci. J'espère que tes employeurs sauront en tenir compte.

          - L'exposition est un succès ! Nous allons la prolonger de quelques jours... Mes employeurs ? Ils ne semblent guère se préoccuper des efforts que je consens. Depuis le temps que je réclame une amélioration de mon salaire. Pourtant, j'en aurais bien besoin en ce moment...

          Théo prononça les derniers mots avec une grimace fatiguée qui traduisait sa pensée. Jo lui lança un regard inquiet.

     

          Nous étions à table depuis longtemps. Je me souvenais que je voulais passer à l'auberge avant de ramener Jo et Théo à la gare pour le train de 5 heures 58. Je fis un signe discret à Théo. Il fallait faire vite car l'heure tournait. Jo alla chercher le bébé encore endormi. Nous remerciâmes madame Chevalier pour son excellente cuisine. Marguerite, Paul et le docteur nous raccompagnèrent jusqu'à la grille.

          Théo, Jo et le bébé montèrent dans la carriole. J'attrapai les rennes du cheval qui s'élança vigoureusement à ma première sollicitation.

     

     A suivre...

    Projet    Mise en oeuvre du projet   1. Le retour de Provence   2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet   10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 13. La halte de Chaponval

     

      

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     Vincent Van Gogh – Maisons à Auvers, juin 1890, The Toledo Museum of Art, Toledo, Ohio

     

    Suite...

     

    Dimanche 8 juin 1890.        

     

           - C'est ma tournée aujourd'hui, monsieur Vincent !

           Accoudé au zinc, Pascalini sirote déjà son premier ou deuxième verre de la journée.

          Je suis arrivé tôt ce matin au café « A la Halte de Chaponval ». J'ai mis à peine dix minutes pour faire le chemin avec la carriole louée par le docteur Gachet. Celui-ci  avait pensé qu'il était plus simple de venir chercher Théo, Jo et le bébé à la halte de chemin de fer de ce quartier d'Auvers. Celle-ci,chaponval-ruepontoise.jpg placée à mi-chemin entre les gares de Pontoise et d'Auvers en venant de Paris était la plus proche de la grande bâtisse du docteur.

        Pascalini insiste pour m'offrir un canon. J'accepte sans grande envie, uniquement pour ne pas contrarier cet ami, ancien gendarme corse retraité, retiré à Auvers. Nous nous étions rencontrés pour la première fois dans ce café un jour où j'explorais les rives de l'Oise proches en quête de motifs et que la chaleur m'avait incité à entrer pour me désaltérer. Nous avions rapidement sympathisé.

     

           Photo du café “A la halte de Chaponval”

         

          C'était un joyeux luron, ce Pascalini ! Souvent éméché, il offrait des tournées à la cantonade en lançant des sonores « C'est ma tournée ! » avec cet accent corse inimitable que tout le monde connaissait aux alentours.

           Malgré son apparence de fêtard en goguette, il était intelligent et curieux. Il m'arrivait parfois de le croiser dans la campagne où il occupait son temps, entre deux tournées, à se promener. Il connaissait parfaitement les noms latins des plantes et fleurs sauvages. Il m'avait appris quelques noms bizarres que je gardais en mémoire. Ainsi, je savais que les graciles coquelicots qui couvraient en ce moment les champs et talus de fleurs rouges éclatantes, étaient des « papavers », ou, plus simplement, des pavots, et que le charmant bleuet, celui qui s'abrite dans les champs de céréales l'été, se nommait « centaurea ».

          Le père Penel dépose un verre devant moi, le remplit jusqu'au col d'un geste ample et précis, et me serre la main.

          - Le train de Paris s'arrête bien à 11 heures 26, demandai-je ? Mon frère arrive avec sa petite famille pour passer la journée avec moi. Il repartira dans la soirée par le train de 5 heures 58.

          - Les trains en provenance de Paris sont toujours à l'heure, monsieur Vincent ! Vous avez encore une bonne heure à attendre.

          Rassuré, je porte le verre à mes lèvres.

          Pascalini se penche vers moi :

          - Alors monsieur Vincent, cette peinture ? Lorsque je vous vois peindre au cours de mes promenades, vous le faites avec une fougue incroyable ! Vous martyrisez ces pauvres toiles...

           Sa dernière expression me fit sourire. Son haleine sentait la vinasse. Comment serait-il ce soir ?

          - Je ne martyrise pas la toile, Pascalini, je me bats avec elle ! Et, croyez-moi, la peinture est un combat dont le peintre ne sort pas toujours vainqueur... Je n'ai jamais autant travaillé que depuis mon arrivée à Auvers. Cette région m'inspire. Qui pourrait croire que nous ne sommes qu'à une heure de Paris ? C'est la vraie campagne. Je découvre de nouveaux motifs à chacune de mes sorties... J'ai peint l'église d'Auvers récemment et lui ai donné une vie qui me surprend moi-même. A ce propos... vous connaissez un jeune garçon qui s'appelle Georges ? Il est très grand avec des cheveux blonds comme les blés et demeure non loin du cimetière, au-dessus de l'église.

          - Le gars Georges ! Bien sûr que je le connais ! Ses parents ont une ferme vers le Montcel. Ils font essentiellement la culture de pois et haricots. Un peu de blé également... C'est un gentil garçon, s'intéressant à tout, toujours prêt à parler. On le reconnaît de loin avec sa démarche de héron et ses cheveux qui partent dans tous les sens. Ils ne doivent pas connaître le peigne chez lui !

          En parlant, Pascalini faisait des grands pas dégingandés sur la pointe des pieds afin d'imiter la foulée aérienne du jeune homme.

          - Ce garçon me plait, dis-je en souriant aux pitreries du corse. J'espère avoir l'occasion de le croquer un de ces jours. La peinture semble le passionner. L'analyse pertinente qu'il a faite, devant moi, de sa propre vision de mon église d'Auvers m'a beaucoup surpris. Il ressent bien les choses et ferait certainement un excellent peintre.

          Quelques paysans entrèrent. Leurs sabots de bois claquaient sur le dallage en grès. Ils commandèrent une bouteille de vin. Leur accent rocailleux raisonnait dans le café peu fréquenté à cette heure. Le vin du père Penel était réputé pour sa qualité et son faible coût. Les ouvriers agricoles profitaient de leurs moments de pause dans la journée pour passer boire un canon. Ils saluèrent Pascalini à distance. La bouteille fut vite descendue. Ils sortirent ensuite, revigorés.

          Le patron du café, Félix Penel, avait exercé la profession d'artiste graveur à Paris. Il y a deux ans, il avait fait construire le bistrot qui faisait office de gare depuis l'ouverture de la halte de chemin de fer. Penel distribuait les billets et informait les voyageurs sur les horaires des trains. Sa femme, une blonde solidement charpentée au teint constamment coloré, l'aidait dans son travail.

          Rubens ! En voyant cette femme, je ne pouvais m'empêcher de penser aux nus du peintre flamand que j'avais vus lors de mon dernier séjour à Anvers, ainsi qu'à Paris, au Louvre. Ce peintre joyeux adorait peindre de plantureuses jeunes femmes au teint de pêches bien mûres, d'une sensualité arrivéemariemédicis.jpgdébordante. A Paris, les immenses tableaux commandés à Rubens par la reine Marie de Médicis, présentant des scènes de sa vie avec Henri IV, étaient une débauche de couleurs et de corps dénudés à la chair joyeuse.

          J'entends le sifflement d'un train annonçant son approche. Je vide mon verre et sors. La femme de Penel me lance de sa voix aigrelette qui contrastait avec son physique imposant : « Bonne journée, monsieur Vincent ! A bientôt !» Je me fis une nouvelle fois la réflexion que son visage rubicond ferait un superbe portrait. J'avais déjà demandé à Penel la permission de peindre sa femme mais celui-ci avait refusé catégoriquement.

     

     Rubens – Arrivée de Marie De Médicis à Marseille (détail), 1625, Musée du Louvre, Paris

     

     

          Théo était devant moi, souriant. Jo le suivait à distance portant le bébé. Ils étaient seuls sur le quai en ce dimanche ensoleillé.

          Je les embrasse chaleureusement. Vincent, mon petit homonyme dormait à moitié. Je l'arrache des bras de sa mère et le serre longuement, affectueusement.

          Théo me paraissait plus fringant qu'il y a trois semaines à Paris. Il portait un costume d'été jaune paille qui ensoleillait son teint pâle et accentuait, par contraste, la clarté de ses yeux bleus cristallins. Il avait fêté ses 33 ans le mois dernier mais sa silhouette fine, ses cheveux courts crantés séparés par une raie sur le côté gauche, lui gardaient un aspect juvénile. Je le voyais tel qu'il était à ses débuts professionnels, à quinze ans, à la galerie Goupil de Bruxelles. Il n'avait guère changé.

          Jo était resplendissante. Sa longue robe mauve était surmontée d'un col en fine dentelle qui lui enserrait gracieusement le cou et redescendait en s'évasant jusqu'à mi-poitrine. Quelques restes d'embonpoint dus à l'accouchement récent étaient dissimulés par une large ceinture claire, très serrée à la taille. Elle était coiffée d'un petit chapeau garni de roses pompon dont elle avait soigneusement assortie la couleur à sa robe. Deux rubans noués sous le menton lui encadraient le visage.

          Je les précède jusqu'à la carriole en gardant mon neveu serré contre moi. Ses yeux incisifs me fixaient sans inquiétude.

          - Vous me faites un immense plaisir, leur dis-je en les aidant à monter. Depuis que j'ai appris votre venue, je ne cesse de compter les jours.

          Jo s'installe confortablement dans la voiture, puis se tourne vers moi, enjouée :

          - Tu respires la santé ! L'air d'Auvers semble te convenir à merveille ! A Paris, je te trouvais déjà bien, mais cette fois je peine à te reconnaître avec ce teint bronzé...

          - Je suis bien Jo... Je ne vous remercierai jamais assez de m'avoir envoyé dans cette région pleine de charme et de m'avoir permis de faire la connaissance du docteur Gachet qui est déjà un grand ami.

          Vincent Willem ne me quittait pas du regard. Qu'il est beau, pensai-je ? Les paroles que Jo m'avait écrites l'été dernier à Saint-Rémy lorsque j'étais seul, désespéré, me revenaient en mémoire. Elle m'annonçait qu'elle était enceinte et espérait que son enfant ressemblerait au portrait du bébé du facteur Roulin que je lui avais envoyé. Prostré dans la solitude de l'asile, j'avais appris ses paroles par cœur : « De ma place, lorsque je suis assise à table, je regarde le tableau et vois les grands yeux bleus, les jolies petites mains et les joues rondes de l'enfant. J'espère quebébé-roulin.jpg le nôtre sera aussi costaud et beau que celui-là et que son oncle fera un jour son portrait. »

          Je dépose avec regret Vincent Willem sur les genoux de sa maman et tire sur la bride du cheval. Celui-ci hésite un moment et prend la direction de la rue Rémy, presque par habitude. Je savais que la rue Rémy menait directement à la rue des Vessenots, sans avoir à repasser par le centre ville. Le soleil, généreux à cette heure, me chauffait la nuque. Jo ajusta le bonnet du bébé afin de le protéger.

          Nous parlions joyeusement. Un nid de roitelet, que j'avais ramassé sous un peuplier en venant, amusait beaucoup Vincent Willem. Je lui avais donné. Ses petits doigts enfonçaient la paille. Assis à mes côtés, Théo ne cessait de faire des remarques et se retournait sur tout ce qu'il voyait. Le paysage verdoyant de chaque côté de la route lui rappelait notre Hollande natale.

     

     V. Van Gogh – Le bébé Marcelle Roulin, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

              

          Des champs de colza formaient de grands espaces jaune vif ondulant au vent. Gorgés de soleil, ils dégageaient une lumière miroitante qui nous éblouissait. Par endroit, des coquelicots envahissaient les cultures de tâches de sang indélébiles. Il n'avait pas plu et les terres étaient sèches. Les roues de la voiture soulevaient une fine poussière qui se reposait longtemps après notre passage.

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         Vincent Van Gogh – Maison à Auvers (avec champ de blé), juin 1890, The Philips Collection, Washington

           

          Théo huma délicieusement des effluves de purin frais s'échappant d'une ferme aux murs récemment crépis. L'air me caressait le visage. Je l'aspirai en bombant le torse, heureux de les avoir avec moi tous les trois.

     

    A suivre...

     

    Projet    Mise en oeuvre du projet   1. Le retour de Provence   2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval 

       

  • VAN GOGH A AUVERS - 12. L'art de l'avenir

     

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    Paul Cézanne – Auvers, vue panoramique, 1873, The Art Institute of Chicago

    La maison blanche du docteur Gachet est la plus haute sur la gauche

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                                                     V. Van Gogh – Vue d’Auvers (vignes et maisons), juin 1890, City Art Museum, Saint Louis

                                                                                                   L’on aperçoit en haut à gauche la maison du docteur Gachet

     

     Suite...

     

    Vendredi 6 juin 1890.      

     

          Martinez secoue violemment la chaise qui me fait face et s'assoit lourdement. Je ne l'ai pas entendu arriver.

          - Vous semblez tout drôle ce soir, me dit mon compagnon de table sur un ton jovial ? Je ne suis pas venu hier soir. Affaire de famille... Deux repas sans vous voir...  Vous m'avez manqué, mon ami !  Je vous ai attendu tard mercredi. Personne...

          - C'est l'église d'Auvers qui m'a retardé mercredi soir. Elle m'a donné du mal la bougresse, mais cela en valait la peine ! Je vous montrerai. Elle sèche...

          Je lui adresse une moue malicieuse.

          - Je suis heureux Martinez ! J'ai appris hier matin une nouvelle qui me réjouit : mon frère Théo, sa femme et leur bébé viennent passer la journée à Auvers dimanche prochain. Je les aime tant ! Le docteur Gachet, que vous devez connaître, nous invite à déjeuner dans sa grande maison de la rue des Vessenots.  

          Martinez s'esclaffe bruyamment.

          - Safran ! C'est le surnom que les gens donnent au docteur à Auvers à cause de ses cheveux roux toujours ébouriffés. Celui-là, c'est un original ! Il se balade souvent dans les rues du village habillé d'une sorte de blouse d'ambulancier et coiffé d'une étonnante casquette d'officier de marine... Parfois, il traîne derrière lui sa chèvre qu'il appelle Henriette. Elle bêle à chaque fois qu'elle voit quelqu'un. Surprenant personnage... Il n'a rien d'un docteur !  Il est venu une fois chez moi alors que j'étais cloué au lit par une mauvaise grippe. Et bien, devinez ? Je n'ai rien payé ! Il donne souvent des consultations gratuitement, pour rendre service... Mais n'était-ce pas son portrait que vous m'avez montré dans la souillarde mercredi après-midi ? L'homme que vous avez peint avec une figure mélancolique ?

          - C'était bien son portrait, coiffé de sa casquette blanche. Ma technique directe et colorée a littéralement envoûté ce passionné d'art moderne qui connaît la plupart des peintres avant-gardistes. Nous sommes devenus amis. A propos de son portrait... vous ne sembliez pas très enthousiaste en le voyant ?

         La réponse se bloqua dans la gorge de Martinez car madame Ravoux arrivait toute pimpante. Il faut dire qu'elle savait se mettre en valeur. Le corsage à manche courte qu'elle portait aujourd'hui la moulait à ravir. Un liseré de dentelle pourpre courait le long du décolleté soulignant la blancheur de sa peau nacrée.

         Le regard fripon de Martinez s'attarda un instant sur l'échancrure du corsage, puis il se reprit. Ils échangèrent quelques banalités devant moi. Madame Ravoux déposa deux carafes de vin et repartit en chantonnant vers la cuisine.

          Martinez me regarde, troublé. Il met un certain temps avant de retrouver le sujet de notre conversation.

          - Oui !... Le portrait ! Je n'ai pas osé vous le dire, mais votre peinture me déconcerte. Pourtant j'apprécie la peinture moderne. Comme vous le savez, je peins et j'ai exposé plusieurs fois à Paris. Cela remonte déjà à loin : 1878. La gravure reste mon activité principale. Il faudra que vous veniez voir mon travail un de ces jours ! Nombre de mes amis sont des peintres, dont Pissarro que vous connaissez... Mais vous, Vincent, c'est autre chose ? Différent ?... Votre technique est si spontanée. Vous ne faites pas dans la finesse !

          - Parce que je peins d'instinct, mon ami... sans influence extérieure. J'ai beaucoup travaillé. Les modernes et l'art japonais m'ont inspiré, mais, aujourd'hui, je suis arrivé au bout de ma démarche. J'ai trouvé ce que je cherchais.

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    Vincent Van Gogh – La ferme du père Eloi, 1890, dessin, Musée du Louvre, Paris

          J'avais envie de parler ce soir.

          - Ma peinture est simple, Martinez !... Il faut peindre en une seule fois, en se donnant tout entier. Exagérer l'essentiel et laisser dans le vague, exprès, le banal. Un tableau doit être autre chose qu'un reflet de la nature dans un miroir, une copie, une imitation, mais plutôt une recréation... J'ai compris qu'il ne fallait pas dessiner une main, mais un geste, pas une tête parfaitement exacte, mais l'expression profonde qui se dégage, comme celle d'un bêcheur reniflant le vent quand il se redresse fatigué... Je peins la vie telle que je la ressens.

          Je sentais Martinez embarrassé.

          - Je ne déteste pas ce que vous faites, Vincent... J'ai simplement du mal à entrer dedans. C'est tellement nouveau !

          Un silence s'installa. Madame Ravoux nous apporta une autre corbeille de pain en frôlant Martinez au passage. C'était discret mais efficace. Celui-ci me sourit, gêné.

          Il engloutit ce qui restait dans son assiette à une vitesse phénoménale, saisit la carafe de vin et emplit très lentement son verre vide. Je le voyais contempler l'écoulement du liquide rubis avec convoitise, les sens en éveil. Il souleva le verre pour observer la couleur et humer le parfum. Sa bouche, son nez, ses yeux, tout son corps, participaient à l'opération. Il prit ensuite tout son temps pour savourer l'auguste breuvage, les yeux mi-clos. C'était un jouisseur.

          Je préparais ma réponse. Je savais ce que je voulais lui dire mais je le laissais à son plaisir. Je finis mon plat. Il reposa son verre. Je l'apostrophai :

          - Martinez, je vais tenter de vous expliquer ce qui m'anime dans mon art...

          Il me regarde, surpris.

          - Je veux faire un art populaire. Je souhaite que ma peinture puisse s'accrocher dans une cuisine, un corridor, un escalier, et je ne serai jamais préoccupé si elle ne figure pas en bonne place dans un salon. Ma technique peut paraître fruste, loin du classicisme qui est encore solidement implanté dans les salons officiels. Heureusement, les peintres contemporains sont en train de changer tout cela... Martinez, l'art a plus évolué dans ce seul siècle que durant tous les siècles précédents !

        Mon ami m'écoutait d'une oreille, distrait une nouvelle fois par le balancement de la large jupe de madame Ravoux qui émettait un bruissement soyeux à chacun de ses passages. Elle ne cessait de circuler précipitamment entre la cuisine et le restaurant et augmentait même le nombre d'aller-retour sans raison précise. J'avais déjà remarqué son manège. Elle revenait des cuisines les mains vides, causait avec un ou deux clients et repartait dans l'autre sens en remontant l'allée. De ce fait, elle passait fréquemment à côté de nous et en profitait pour échanger des regards langoureux avec mon voisin, ce qui, évidemment, le perturbait sérieusement et le rendait inapte à toute réflexion.

          Je voulais absolument terminer mon explication. Pour cela, j'avais besoin d'un Martinez totalement concentré sur mes paroles. J'attendis le moment propice où, tous les soirs, lorsque les dîneurs terminaient leur repas, la femme de l'aubergiste laissait Alice finir le service et s'absentait pour s'occuper du repas de ses filles, la jolie Adeline et la petite Germaine.      

     

         Je profite de cette période de calme soudaine et fixe le bel hidalgo. J'enviais son profil de médaille. J'articule très lentement afin que mes mots s'inscrivent dans sa mémoire :

           - Martinez, je vous demande un court et dernier instant d'attention. Ce que je vais vous dire maintenant est important... Toute ma vie en peinture est résumée dans ces dernières phrases... Ce que je veux, c'est créer un art qui sera celui de l'avenir... Le portrait moderne, c'est ce qui me passionne le plus dans mon métier ! Celui qui permet de révéler l'âme du modèle avant son apparence. Martinez... je voudrais faire des portraits qui apparaîtront aux gens qui les verront dans un siècle comme des apparitions.

          Ma verve surprit à nouveau mon ami dont le niveau de réceptivité restait faible. Je sentais qu'il faisait des efforts pour s'intéresser à mes paroles, mais son esprit était toujours un peu ailleurs. Mes explications dépassaient largement ses capacités mentales actuelles.

           Il cherche une réponse qu'il ne trouve pas et préfère s'orienter vers une conversation moins technique, plus accessible à son cerveau agité.

          - Vous croyez en ce que vous faites, Vincent... Je vous envie et vous admire... Je suis heureux que votre famille vous rejoigne dimanche. Moi aussi, je suis seul. Je ne vois pas grand monde en dehors de quelques amis. C'est dur la solitude ! Heureusement que je peux venir manger à l'auberge. Cela me distrait et je fais quelques parties de billard de temps à autre. De plus, j'ai le plaisir de votre compagnie chaque soir !

          Il s'interrompt pensif, puis s'éveille à nouveau.

          - Tenez, c'est l'heure de l'arrivée prochaine de mes compagnons de jeux ! La petite Germaine ne va pas tarder à venir vous voir. Cette fillette vous adore. Vous allez encore  lui dessiner « Le Marchand de Sable ».

          Nous prenons un fruit dans la corbeille posée sur la table que nous mangeons en silence. Je regrettais que notre conversation se termine ainsi. J'avais envie de parler de mon art ce soir, mais mon voisin de table ne pensait qu'à la sémillante madame Ravoux. Les femmes ont trop de pouvoir sur les hommes, pensai-je...

                                                   fleursdansunvase.JPEG

    Vincent Van Gogh – Fleurs dans un vase, 1890, Collection particulière

          Martinez termina sa carafe de vin, se leva et se dirigea vers le billard à côté de nous. Il attrapa une canne et commença à s'entraîner. Des personnes entrèrent dans l'auberge et se joignirent à lui en plaisantant. C'étaient des artisans qui habitaient non loin et qui venaient se divertir le soir après le souper.

          Ravoux servit des cafés et se plaça ensuite face à son billard. Il le regarda longuement avec fierté, saisit une chaise en paille et grimpa dessus avec une souplesse qui m'étonna afin d'allumer les suspensions. Le billard s'empourpra d'une couleur verte intense. Martinez remercia l'aubergiste en lui donnant une tape amicale dans le dos, ce que celui-ci appréciait peu venant de l'espagnol. Il avait la rancune tenace et ne supportait toujours pas les simagrées que sa femme faisait dès qu'elle le voyait.

           Je me lève et me dirige vers la porte du fond. J'adresse un clin d'œil complice au passage à Martinez penché sur la table de billard.

     

    A suivre...

     Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe    9. Le portrait du docteur Gachet   10. L'église d'Auvers   11. Ils viennent...   12. L'art de l'avenir

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 11. Ils viennent...

     

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    Vincent Van Gogh – L’Oise, 1890, dessin aquarelle et gouache, Tate Gallery, Londres

    Suite...

     

    Jeudi 5 juin 1890.      

     

          « Bonsoir monsieur Vincent ! »

          Madame Ravoux me gratifie de son éternel sourire accueillant en me voyant entrer dans le restaurant. Elle s'active dans la salle à manger pendant qu'Alice dépose sur chaque table une assiette débordante de cochonnaille.

          Je suis descendu plus tôt que d'habitude pour le souper. Les pensionnaires de l'auberge ne sont pas encore arrivés. Même Martinez que les effluves de repas et la présence de madame Ravoux attirent de bonne heure, se fait attendre. Il est toujours le premier arrivé, ce qui lui permet, pendant que l'aubergiste est occupé à emplir les carafes de vin au cellier, d'échanger des gentillesses avec sa femme.

          Je m'installe à ma place habituelle, le dos collé contre le mur du fond, ce qui me permet d'observer, comme au spectacle, l'animation de la salle. Accoudés au bar, quelques notables de la ville discutent d'une voix forte pour se donner de l'importance. Ils viennent régulièrement s'envoyer un apéritif anisé avant l'heure du dîner. Des artisans qui ont fini leur journée sirotent un canon.

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         Vincent Van Gogh – Au comptoir chez l’aubergiste Ravoux, 1890, dessin, Virginia Museum, Virginie

          Je ne suis pas sorti peindre sur le motif aujourd'hui, le temps pluvieux ne s'y prêtait guère. Gachet, impatient, est passé pour revoir son portrait. A sa demande et pour lui faire plaisir j'ai apporté quelques retouches insignifiantes dans le frais de la peinture. Il est ensuite reparti content en me répétant une nouvelle fois qu'il considérait ce travail comme « une œuvre maîtresse ».

           Je nage en plein bonheur. J'ai appris la bonne nouvelle dans un courrier de Théo. Ils viennent... Le docteur m'a confirmé cet après-midi qu'il avait vu mon frère la veille à la galerie et nous invitait, avec Théo et Jo, à déjeuner chez lui dimanche prochain.

           Lors de mon séjour à Paris le mois dernier et dans mes courriers, j'avais déjà beaucoup insisté auprès de Théo et Jo pour qu'ils viennent passer une journée à Auvers. Je souhaitais qu'ils voient où j'étais installé. Je voulais également leur montrer mes premiers travaux et leur faire connaître cette ville pleine de charme. J'étais certain que ce lieu leur plairait.

          Un espoir plus profond me tenaillait... Je souhaitais qu'ils passent avec moi leurs vacances, le mois prochain, au lieu de se rendre en Hollande comme ils le prévoyaient pour présenter le bébé à leurs familles. Quel plaisir ce serait de se retrouver tous les quatre, de faire de longues promenades dans la campagne, de canoter sur l'Oise et de parler peinture avec Théo. Nos longues discussions d'autrefois, lorsque nous habitions ensemble à Paris, me manquent. Et puis Auvers est quand même moins loin que la Hollande ?

         J'avais parlé de mon projet à Ravoux qui ne cessait de me vanter les vertus médicales de l'air de la région. « Je vous libérerai  une chambre assez grande pour les loger tous les trois à l'auberge, en juillet », m'avait-il promis. Et puis Théo avait si mauvaise mine à Paris avec cette toux qui le harcelait. Jo, encore fatiguée par son accouchement, et le petit Vincent Willem un peu frêle à mon goût, n'étaient pas brillants eux aussi. Ils retrouveraient la santé ici.

      Des convives s'installaient aux tables. Un sentiment d'euphorie m'envahissait. Ils viennent...

          Le docteur m'avait dit qu'il se faisait une vraie joie de nous recevoir tous dimanche prochain. Nul doute qu'il sera fier de montrer ses tableaux, sa presse et son matériel d'aquafortiste à un commerçant d'art renommé comme Théo. A l'heure du retour, en fin d'après-midi, nous passerons à l'auberge où je leur montrerai ma chambre et mes plus récentes toiles...

          Théo viendra pour ses vacances de juillet à Auvers avec Jo et le bébé... Il le faut ! J'ai besoin qu'ils viennent. Je supporte mal cette solitude. Moi qui n'ai jamais réussi à fonder une famille à moi... J'aime profondément ma mère, mes autres frères et sœurs restés en Hollande, mais ma vraie famille, c'est eux... Théo me donne tout depuis si longtemps : son affectation, ses encouragements, sa patience devant mes excès fréquents, son aide financière sans laquelle je ne pourrais me consacrer à mon art. Lorsque je suis mal, il me secourt, me soutient.

          Sans Théo, que serais-je devenu ? Existerais-je encore ?... Je n'ai vu Jo qu'une seule fois, mais je l'aime déjà comme une sœur. C'est la femme dont Théo avait besoin : douce, aimante, cultivée. Et Vincent Willem, mon petit neveu, qui me ressemble tellement... Mon cœur déborde d'amour pour eux. Cela dépasse largement les rapports affectueux entre membres d'une même famille. C'est plus fort... beaucoup plus fort.

         Dans son courrier, Théo m'a parlé de Guillaumin : « Il a mis à ta disposition un magnifique tableau qui était chez Tanguy, Coucher de soleil. Il fera bien dans ton atelier. » Quelle toile pourrais-je lui envoyer en échange, me dis-je ?

     

          Martinez ne viendra pas ce soir ? Je n'ai pas faim. Je termine sans joie un sorbet citronné.

          Trop petite cette chambre, pensai-je avant de me lever de table ! Il va falloir que je fasse du rangement. Je ne peux plus faire un pas sans bousculer quelque chose. Depuis mon arrivée, faute de place, je balance mes affaires sur la commode, le lit ou à même le sol. Ainsi s'empilent des valises, mes maigres habits, mon matériel de peintre, des morceaux de toiles à encadrer, sans compter mes gravures japonaises dont je m'inspire souvent.

        Je m'interrogeais sur un futur déménagement, lorsque je vis madame Ravoux venir vers moi, joyeuse, portant sa fillette Germaine dans ses bras. Elle l'avait faite manger et me l'apportait comme tous les soirs. Je savais qu'il ne fallait pas que je monte à ma chambre avant d'avoir accompli le rituel quotidien : dessiner « Le Marchand de sable ».

                                                 

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         Vincent Van Gogh – L’enfant à l’orange, 1890, Collection Mme L. Jäggli-Hahnloser, Winterthur, Suisse

    Il s’agit du fils du charpentier Levert à peine plus âgé que la petite Germaine Ravoux

     

           Germaine grimpe prestement sur mes genoux et attend. Sa figure poupine et ses cheveux frisés me rappellent les enfants de Sien. Lorsque je vivais avec elle, je considérais ses enfants comme les miens et passais de longues heures à jouer avec eux. Qu'étaient-ils devenus depuis tout ce temps ? J'eus un petit pincement au cœur en repensant au regard triste de cette femme que j'avais aimée.

         J'attrape l'ardoise et la craie que madame Ravoux laissait toujours derrière ma chaise, par terre, le long du mur, et entreprends de dessiner la carriole attelée d'un cheval. La fillette, attentive, attendait la suite. A la vision du marchand jetant du sable aux alentours à pleines poignées, elle se met à battre des mains et à pousser des cris de joie aigus que seule sa sœur Adeline était capable d'arrêter.

          Celle-ci accourt rapidement de la cuisine, agrippe fermement la gamine, lui fait faire une bise à tout le monde et l'emmène prestement se coucher. Je réponds au baiser de Germaine, heureux de sentir sa petite bouche humide sur ma joue.

          Je pouvais rejoindre ma chambre à mon tour afin d'être frais et dispos demain matin pour entamer une nouvelle journée de travail. Je salue le couple d'aubergistes et sors dans le couloir. « Bonne nuit, monsieur Vincent ! » me lance madame Ravoux de sa voix claire superbement timbrée.

          Ils viennent dimanche, pensai-je guilleret...

          Je monte deux par deux les marches de l'escalier en sifflotant.

     

     A suivre...

     

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe    9. Le portrait du docteur Gachet   10. L'église d'Auvers   11. Ils viennent...   

          

     

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 10. L'église d'Auvers

     

    Suite...

     

    Mercredi 4 juin 1890.      

     

          L'angle légèrement de trois quart par rapport à l'église me paraît le meilleur. Je pose mon matériel au bord du chemin caillouteux qui continue son ascension par un étroit lacet de la route vers le petit cimetière situé un peu plus haut, dans les champs.

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       Vincent Van Gogh – L’église d’Auvers, juin 1890, Musée d’Orsay, Paris

     

         J'attrape un pinceau pointu, l'imbibe d'un violet pur très dilué et ébauche les formes de l'église. J'admire ses proportions harmonieuses : au premier plan, la fine abside gothique ventrue ; sur sa gauche, la chapelle de la Vierge ; à l'opposé, l'absidiole romane, la partie la plus ancienne de l'édifice. Grimpé sur les bras du transept, l'élégant clocher découpé de baies ogivales, s'élance en pointe vers le ciel. Deux chemins de terre recouverts de sable rosâtre prennent l'église en tenaille, dégageant devant elle une large bande de pré parcourue de fleurs sauvages.

        L'esquisse me satisfait. Les volumes sont posés, solides, précis. L'église, imposante, occupe les deux tiers de la toile. J'ajoute quelques arbres et maisons derrière les épais contreforts sur la gauche.

        Ma palette chargée de pâte s'impatiente. Les brosses moyennes que je saisis savent déjà ce qu'il faut faire. Elles laissent les formes mauves du dessin préparatoire apparaître et emplissent les vides de matière colorée en variant l'intensité des couleurs. Les taches bleues outremer vives des vitraux donnent du poids, de l'épaisseur, aux murs gris vert. Quelques touches orangées et rouges illuminent les toits.

         église détail.jpgLa brosse encore saturée d'outremer utilisée pour les vitraux balaie le ciel énergiquement dans un geste ondulatoire. Pas de temps à perdre... Le tube de bleu de prusse est pressé vigoureusement sur la toile. La pâte molle s'étale en grands cercles déformés, comme des griffes, autour du clocher. Le ciel devient presque noir. Avec le mauve restant sur la palette, additionné de vert, je couvre de virgules le devant ombré de l'église qui paraît envahi de larves rampantes, grouillantes, s'élançant à l'assaut des murs.

          Un nuage rosé distrait mon attention. Il s'accroche un instant au clocher et s'effiloche dans l'azur.

          Je change de brosse pour les parties claires. J'ensoleille le pré devant l'église et aligne ensuite verticalement des bâtonnets ocre sur les deux chemins sinueux que j'ai préalablement teintés de jaune très pâle. La matière claire restante est utilisée pour souligner le contour des toits de lignes hâtives, irrégulières, qui contrastent avec le ciel sombre. Pour finir, d'une touche légère bleu pâle, je dessine les fins vitraux de l'abside et de la chapelle de la Vierge et, d'un geste étudié, enroule l'horloge ronde qui transperce le clocher.

          Je me lève, recule d'un pas et observe mon travail. L'église paraît enveloppée d'un lourd manteau sombre qui la fait ployer. J'ai volontairement supprimé les contrastes ombrés sur l'édifice ; les volumes sont ainsi amoindris, gommés, ce qui donne plus de présence à l'ensemble. Les murs et les toits ondulent comme mus par une force invisible.

          Quelque chose s'exprime que je perçois mal ? Rien à voir avec Millet et sa sage Eglise de Gréville ? Satisfait, je me rassois et esquisse une femme vue de dos remontant le chemin d'un pas ferme en direction de l'église. Un bleu vert couvre sa large jupe arrondie aux hanches. Je lui rajoute une coiffe hollandaise dans le même ton clair que son corsage.

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      V. Van Gogh – L’église d’Auvers (détail)                        J.F. Millet – L’église de Gréville, 1871, Musée d’Orsay, Paris

     

     

     

     

     

      
          - Qu'est-ce qu'elle vous a fait notre église ?

          Placé de biais sur la route, je n'avais pas vu arriver le jeune homme au sourire canaille planté derrière moi. Il était grand et svelte, habillé d'une chemise à rayures bleues verticales qui étiraient sa silhouette.

          - Pourquoi ? Elle ne vous plait pas ?

          Le garçon ne répond pas. Il observait avec attention l'œuvre, penché sur mon épaule. Sa chevelure était aussi blonde que les blés gorgés young-man-with-a-cornflower.jpgde soleil aux alentours. Des mèches folles s'échappaient dans tous les sens, lui balayant le visage en cachant partiellement ses yeux malicieux qui s'allumaient par instant d'un vert étrange.

          - Pour moi, elle souffre cette église !

          Il se redresse, regarde le monument longuement, se penche à nouveau vers ma toile pour vérifier ce qu'il ressent. Il se décide :

          - C'est difficile à expliquer... votre église ne ressemble pas à la notre, calme, sereine. La vôtre dégage comme une douleur... Elle se plaint... On dirait qu'elle veut parler, exprimer quelque chose et qu'elle n'y arrive pas.

          Il remue sa bouche dans tous les sens, comme s'il malaxait quelque chose.

       

     V. Van Gogh – L’homme au bleuet, 1890,  Collection  particulière      

           

           - Mm... Tout bouge dans votre tableau ! Les murs ne sont pas droits, les jointures de la toiture plient, se tordent... Cela me fait penser aux couleuvres prêtes à mordre que je dérange parfois en marchant dans les champs... Et puis ces couleurs ! Ce ciel sombre... Où est passé le soleil qui brille aujourd'hui ? Votre ciel écrabouille la malheureuse église. De plus, elle est enserrée dans cette pince formée par les deux chemins de chaque côté. Elle ne risque pas de s'échapper ! Regardez vous-même, vous ne voyez pas qu'elle étouffe notre église ? 

           Il arrête de parler pour contempler la bande de pré triangulaire et les chemins sablonneux de chaque côté. Il reprend :

          - La terre semble se soulever comme une vague qui s'apprête à happer l'église... Vous l'avez vraiment voulu ainsi ? Je ne voudrais pas être à la place de la femme sur le chemin qui paraît toute fragile à côté de ce vaisseau balayé par des éléments déchaînés.

          C'était bien la première fois qu'un passant, surtout aussi jeune, donnait un avis aussi définitif sur mon travail. Ce garçon à face d'ange me plaisait. Je me levai et me plaçai à côté de lui. Il me dominait d'une bonne tête.

          Tout à mon excitation habituelle lorsque je peins, je n'avais pas encore pris le temps de regarder sérieusement mon œuvre. Le soleil DSC00043.JPGdescendait rapidement derrière l'église m'obligeant à plisser les yeux pour mieux appréhender le motif. J'examinai attentivement l'église et fixai ensuite la toile... Nul doute ? Ce jeune homme avait raison. L'édifice possédait une vie intérieure... La force des couleurs et des lignes déformées lui donnait un rythme que n'avaient évidemment pas les murs réguliers et lisses que je voyais. J'avais peint cette paysanne pour fixer l'échelle du tableau. Je m'apercevais maintenant que sa présence inerte, passive, par opposition, donnait vie à l'église. Celle-ci était humaine... Un être fait de chair et de sang.  

          - Bravo mon garçon ! Vous avez l'œil ! Le tableau est terminé. Votre appréciation sur mon travail rejoint ma propre vision. J'ai réussi ! Votre église d'Auvers n'est plus une simple église de campagne. Elle est devenue un être vivant... Elle a une âme !

          Le jeune homme me regardait, étonné de mon exaltation. Il avait des yeux superbes. J'aurais voulu le dessiner, séance tenante, avec sa tignasse ébouriffée et son regard impertinent.

          - Vous habitez Auvers, lui dis-je intéressé ?

          - Oui ! Mes parents ont une ferme un peu plus haut, en suivant la route qui mène au cimetière. Je les aide aux travaux des champs. En ce moment c'est calme, mais il vont bientôt avoir besoin de moi... les moissons approchent.

          Le garçon tripotait un tube d'outremer qu'il avait pris dans ma boîte.

          - J'aime bien votre peinture. Il m'arrive parfois de voir des toiles de peintres modernes lorsque je vais à Pontoise, mais cela ne ressemble pas à ce que vous faites... Moins de couleurs... Moins violent... Bon ! Le soleil baisse. Mes parents m'attendent pour le repas. J'aurai peut-être l'occasion de vous revoir sur les routes du village. Je vais leur dire que notre église est vivante ! Ils vont rire... Je m'appelle Georges.

          - Merci pour vos commentaires très pertinents, Georges ! Vous savez que bien peu de personnes sont capables de disséquer ma peinture de cette façon et surtout de la comprendre. L'art nouveau est peut-être plus accessible aux regards frais et simples comme le vôtre. Gardez-le longtemps !

          Sa face juvénile s'éclaira. Il fixa une dernière fois mon tableau et partit subitement. Sa longue foulée avala le virage. Ses mèches dorées qui viraient au roux à cette heure de la journée m'apparurent encore un court instant. Il disparut.

          Etrange bonhomme, me dis-je ? Je rajoute négligemment de larges traits jaunes sur l'herbe du pré et range mon matériel. Je pose la toile par terre et l'examine à nouveau à distance. Georges avait parfaitement senti la souffrance contenue de cette église. Etait-ce ma propre souffrance, celle qui m'étreignait intensément à Arles et Saint-Rémy... au point d'hurler parfois ? Non ! C'était autre chose... Une sorte de cri... Un cri humain...

          Depuis mon arrivée à Auvers, j'étais heureux. Un sentiment d'allégresse montait lentement en moi. Je le sentais. Les murs de cette église allaient bientôt s'ouvrir. La plainte allait se transformer en chant.

          En quittant l'église, le clocher s'empourprait de lueurs orangées.

      A suivre...

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur

    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe

    9. Le portrait du docteur Gachet   10. L'église d'Auvers

     

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 9. Le portrait du docteur Gachet

     
    Suite…


    Mercredi 4 juin 1890.



          Mon matériel sur le dos, je longe la Grande Route et avance en direction de la gare.

          Curieux bonhomme ce Martinez ? Son numéro de clown, ce midi à table, fut somptueux.

          Nous venions de terminer notre soucoupe de fraises. Notre conversation avait porté sur ses origines familiales. Contrairement à ce que pensait l’aubergiste, celles-ci n’étaient pas espagnoles, mais cubaines. Il était arrivé en France très jeune avec ses parents et n’avait plus quitté ce pays qui l’avait adopté. Nous décidâmes de n’en souffler mot à personne. Après tout les cubains avaient bien de lointains ancêtres espagnols ?

          A la fin du repas je ne sais qu’elle mouche le piqua ? Excès de nourriture ? Cet homme mangeait trois fois plus que moi. Excès de vin ? Il avait vidé seul une bouteille de ginglet, ce vin régional qui se buvait trop facilement. Soudainement, il saisit délicatement les primevères disposées dans un verre sur notre table et se les planta méticuleusement, une à une, dans son épaisse barbe. Il se leva ensuite et se mit à faire joyeusement le tour de la grande salle de l’auberge grimé de cette façon. Il faisait des minauderies de jeunes filles, des gestes graciles de danseuses, accompagnés de petits sauts de cabris qui, compte tenu de sa corpulence, étaient du plus haut comique. Les convives étaient amusés et surpris. C’était la première fois que je le voyais ainsi. Un gamin de cinquante ans… La jeune servante Alice et madame Ravoux riaient à gorge déployée sous l’œil courroucé de l’aubergiste qui enrageait à chaque nouvelle pitrerie du pseudo espagnol.



          Aujourd’hui, j’ai décidé de peindre l’église d’Auvers. J’ai pris soin, avant de partir, de découper soigneusement un morceau de toile suffisamment grand et de le monter. Le long de la route, les fleurs des marronniers que j’ai peints récemment perdent de leur superbe. De fins pétales recouvrent le sol de taches roses et blanches.

          J’ai pris du retard car Martinez, calmé et satisfait de son effet burlesque, a tenu, avant que je parte, à ce que je lui montre mes oeuvres stockées dans la souillarde.

       C’était la première fois qu’il les voyait. Ce ne fut pas une franche approbation. Plutôt la réserve polie que je connaissais si bien. Seuls, les marronniers ne semblèrent pas lui déplaire ? Il n’eut pas un seul regard pour le jardin du docteur, un fouillis de plantes du midi : aloès, cyprès, soucis, que j’avais croqués la semaine dernière.

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    V. Van Gogh – mai 1890, Le jardin du Dr Gachet, Musée d’Orsay, Paris

                                                                                               V. Van Gogh – juin 1890, Roses et anémones, Musée d’Orsay, Paris

             Mes trois dernières toiles, encore toutes fraîches, n’eurent droit qu’à un regard dubitatif accompagné d’exclamations qui se voulaient aimables : « C’est vigoureux… Vous n’êtes pas avare de couleurs… Cet homme sur ce portrait à l’air bien triste… Alertes, les tonalités de votre vase de fleurs ! »

          Ce vase de fleurs… Dimanche, après le repas, Marguerite avait cueilli dans le jardin quelques roses et des anémones. Elle les avait agencées savamment dans un vase en grès japonais bleuté décoré d’oiseaux et de branches de fleurs, en me disant : « Vincent, pourriez-vous me peindre ce bouquet… les roses sont mes fleurs préférées. » Sa voix avait des intonations enfantines qui me touchaient. Je m’étais mis au travail de suite.

          Son comportement à mon égard était devenu plus accueillant. Pour la première fois, ce jour là, j’avais senti que ma présence ne la gênait plus. Elle avait abandonné cette moue dédaigneuse habituelle en ma présence et supportait mon regard lorsque je lui parlais.

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    Vincent Van Gogh – Marguerite Gachet dans son jardin, juin 1890, Musée d’Orsay, Paris

     

          Le même jour, ma palette étant encore chargée de pâte, je fis une étude rapide du jardin devant la maison : un mélange de rosiers blancs, de capucines, de vignes et autres plantes sauvages. Marguerite accepta de poser. J’eus vite fait de croquer sa mince silhouette blanche égarée au milieu de la verdure. Son large chapeau jaune pâle allumait des flammèches claires dans sa chevelure. Elle penchait la tête pour respirer une fleur. Par instant, pour se détendre, elle abandonnait la pose et se tournait vers moi. Il me semblait qu’elle esquissait un timide sourire dans ma direction. Je lui rendais discrètement sans relâcher mon attention sur l’étude.



          En marchant, je songeai aux paroles du docteur.

          Lorsqu’il était venu voir ma peinture à l’auberge la semaine dernière, le brave homme s’était littéralement enthousiasmé pour deux toiles peintes à Saint-Rémy que j’avais ramenées dans mes bagages. L’une était une arlésienne, dont j’avais exécuté plusieurs versions d’après un dessin de Gauguin de mon amie madame Ginoux à Arles. L’autre était mon autoportrait en blouse de peintre peint dans des tonalités froides. Mon vêtement était lilas clair. Seules, ma barbe rousse et mes cheveux réchauffaient l’ensemble.

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    Vincent Van Gogh – Autoportrait, 1889, Musée d’Orsay, Paris

        Les paroles du médecin raisonnaient dans ma tête. C’étaient des compliments sincères, des commentaires élogieux, non feints, tout l’inverse des exclamations polies de Martinez tout à l’heure : « Vos toiles ont une vigueur incroyable... Il y a une force dans la couleur, le trait… Votre frère avait raison, cette technique est réellement révolutionnaire... Je ne saurais à qui la comparer ?… Vincent, vous me feriez un immense plaisir si vous acceptiez de me faire un portrait dans ce style si original ! »

          Je n’avais pu refuser devant une demande aussi enflammée.

          Le portrait avait été terminé chez le docteur, hier mardi.

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    Vincent Van Gogh – Portrait du docteur Gachet (avec livres et branche de digitale), juin 1890,

    Première version, Collection particulière


          Je le revoyais, assis à sa table de jardin rouge, habillé d’un frac bleu sur un fond de collines cobalt, le coude appuyé sur deux livres orangés.  Devant lui, une branche de digitale pourpre symbolisant sa spécialité d’homéopathe penchait dans un verre. Son visage couleur brique était surmonté d’une curieuse casquette blanche laissant dépasser de chaque côté quelques touffes de cheveux roux. Je lui avais fait une tête moderne, de notre temps. Son expression présentait sa mélancolie habituelle.

      

        J’accélère le pas. Le déplaisir évident exprimé par Martinez devant ma peinture m’attristait. Contrairement au docteur, il n’avait pas compris… Un de plus, j’avais l’habitude… Pourquoi mon travail dérangeait-il autant ?

        La gare dépassée, je passe devant le pont à armatures métalliques flambant neuf qui enjambe l’Oise. Les méandres verdoyants de la rivière s’éloignent vers la commune de Méry. Je m’engage résolument sur le chemin pentu montant vers l’église.

          Le soleil se couchant tard, j’étais déjà venu hier soir après manger pour repérer les lieux. Cette église perchée sur un coteau dominant la ville, avait une grandeur qui m’intriguait.

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          Je repensais au tableau que j’avais fait autrefois du vieux clocher de Nuenen et de son cimetière de paysans : des croix en bois piquetées au hasard rappelaient que quelques pauvres bougres qui avaient remué la terre toute leur vie, reposaient là dans cette même terre nourricière au milieu de l’herbe et des fleurs sauvages. J’avais voulu dire que la mort et l’enterrement dans ces campagnes étaient des choses toutes simples, simples comme la chute des feuilles à l’automne.

          

    V Van Gogh – La vieille tour de l’église de Nuenen, 1884, Fondation E.G. Bührle, Zurich

     

          C’était ma première visite dans la petite église d’Auvers. En entrant, ce soir là, une clarté DSC00475.JPGtamisée l’éclairait faiblement. Ce fut une vraie surprise ! Je m’attendais à voir l’intérieur étroit, austère, de nombreuses églises de village et je me trouvais dans une cathédrale : une nef profonde surmontée de voûtes en ogive d’une grande pureté ; en hauteur, de chaque côté de la nef et sur toute sa longueur, de gracieuses galeries à colonnettes. Des chapiteaux décorés de motifs à fleurs d’une grande sobriété soutenaient l’édifice. L’équilibre de l’ensemble s’apparentait, en évidemment moins monumental, à l’ordonnancement de Notre-dame de Paris que je visitais souvent lorsque j’habitais chez Théo. Leurs constructions devaient d’ailleurs dater de la même époque.

          Des touffes de ravenelles et de valérianes odorantes courent le long du chemin menant à l’église. A distance, celle-ci se dresse, majestueuse, au-dessus d’un mur renforcé d’épais contreforts, reste d’anciens remparts fortifiés qui devaient la ceinturer au Moyen Age. Je longe le mur qui la contourne et s’élève avec la route.



          L’église m’apparaît. Le soleil en s'inclinant dépose une ombre violette sur sa façade ainsi que sur la bande de pré fleuri à ses pieds.



    A suivre…

     

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur

    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe

    9. Le portrait du docteur Gachet

      

  • VAN GOGH A AUVERS - 8. L'homme à la pipe

     

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    Vincent Van Gogh – dessin aquarellé Vieille vigne avec paysanne, mai 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

    Suite...

    Dimanche 25 mai 1890.



          La fraîcheur bienfaisante des tilleuls atténuait la lourdeur de l’air. Le clapotis d’un canard dans la mare nous parvenait. Quelques notes de piano s’échappaient de la maison.

          Gachet pose sa pipe sur la table, se tourne vers moi, hésite, puis se décide :

          - Avez-vous déjà réalisé une eau-forte ?

          - Non ! J’ai dessiné quelques lithographies sur la pierre autrefois en Hollande. Je n’ai pas insisté. A cette époque, ma priorité était uniquement d’apprendre mon nouveau métier de peintre.

          - Cela vous plairait d’en faire une, me dit soudainement le docteur d’un ton enjoué qui cachait mal son excitation ?

          Je rallume lentement ma pipe. Je comprenais mal où il voulait en venir. Depuis longtemps, je souhaitais expérimenter ce procédé de reproduction, mais je repoussais toujours à plus tard. Si ma santé avait été meilleure ? Théo m’envoyait parfois des gravures. Elles étaient très appréciées par sa clientèle. Sa galerie s’était spécialisée dans la gravure d’eaux-fortes d’après les maîtres anciens et modernes. J’aimais celles réalisées par Pissarro et Guillaumin. Du beau travail…

          Le docteur me laissait à mes réflexions. Son agitation était perceptible et il me la communiquait. Des bourgeonnements nuageux commençaient à envahir le ciel annonçant un orage pour la soirée.

          - Vincent, je vous donne la possibilité de tracer une eau-forte maintenant. Je vous fournis une pointe, une plaque de cuivre et vous dessinez ce qui vous plaira. J’ai hâte de vous voir au travail…

          Paul, qui s’était éloigné vers la falaise, revenait lentement vers nous. Il s’arrêtait à chaque rose qui longeait le chemin pour en humer le parfum. Je le voyais tirer délicatement sur une tige, plonger son nez dans les pétales, aspirer fortement les yeux fermés, puis repousser la fleur délicatement pour passer à la suivante.

          Son père crie d’une voix forte :

          - Paul, on pourrait prendre une plaque pour que Vincent nous dessine quelque chose !

          Le gamin devait être habitué à cette demande car il rejeta d’un geste sec la fleur qu’il respirait goulûment et s’élança en courant dans ma direction.

          - Oh oui Vincent, me dit-il, empourpré ! Acceptez ! Je vais chercher une plaque ! Vous pourriez dessiner papa en portrait fumant sa pipe.

       Il prit mon mouvement de tête pour une acceptation et partit précipitamment vers la maison. Madame Chevalier qui venait pour débarrasser la table le vit passer comme un obus. Je souris en la voyant faire une grimace apeurée.

          - Il n’a rien de grave, dit-elle ?

          - Ne vous inquiétez pas, dit le docteur, sa précipitation est seulement due à la joie qui l’anime. Vincent va réaliser sa première eau-forte !

          La table est vite débarrassée. Paul revenait déjà apportant le matériel nécessaire à la réalisation de mon futur chef-d’oeuvre. Il dépose le tout sur la table et attend, fébrile.

          Gachet s’adresse à moi d’un ton professoral :

          - Vincent, vous devez connaître la technique de l’eau-forte, mais je me permets de vous l’expliquer à nouveau sommairement… C’est un procédé de gravure en creux dont l’origine remonte à plusieurs siècles… Voici une pointe sèche. C’est un outil bien aiguisé avec lequel vous allez pouvoir exercer votre art directement sur la plaque de cuivre qui a été enduite d’un vernis spécial. Lorsque vous aurez terminé le dessin, nous ferons mordre la plaque dans un bain d’acide dilué d’eau, d’où le nom d’eau-forte… Le miracle va s’accomplir ! L’acide attaquera la plaque uniquement aux emplacements où le dessin sur le vernis a mis à nu le métal. La plaque, nettoyée de son vernis, permettra ensuite de reproduire des estampes sur papier en quantité.

          J’écoutais le docteur religieusement. Paul, et même madame Chevalier qui était restée, affichaient une mine grave.

          Paul me tend la plaque et la pointe. Il s’assoit à mes côtés.

          Gachet se cale bien droit dans son fauteuil, puis prend la pose légèrement penchée sur un côté, son bras droit replié reposant sur l’accoudoir. Il aspire sa pipe qu’il tient entre l’index et le majeur, le regard dans le vague. Des volutes de fumée s’échappaient du fourneau et s’enroulaient par instant autour de ses cheveux roux ébouriffés formant comme une auréole. Je le trouvais presque beau.

          La pointe tranchait le vernis sans bruit en y laissant sa trace. Cela ne me posait guère plus de difficulté qu’un dessin sur papier. Je travaillais rapidement sous l’œil admiratif de Paul. Le docteur avait l’habitude de poser car il ne bougeait pas, attentif à mes gestes. Parfois, son regard fixait la plaque pour vérifier l’avancement de l’esquisse.

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    Cuivre de l'eau-forte de Vincent Van Gogh, mai 1890, Louvre, Paris


          Une heure après mon premier trait malhabile, le dessin était terminé. Je rajoute un arbre maigrichon sur le côté, un treillage devant l'horizon, et rends la pointe à Paul. Le docteur pose sa pipe, se lève et vient contempler son portrait.

          - Superbe pour un premier essai, dit-il, satisfait ! On ne va pas s’arrêter là !

          Gachet regarde Paul d’un air malin. Je compris à leur œillade complice que le père et le fils avaient la même pensée.

          J’étais étonné d’avoir fait le dessin aussi facilement. Madame Chevalier m’apporta une boisson fraîche que j’avalai d’un trait.

          Paul repart aussi vite que la première fois vers la maison et en ressort tenant à deux mains un récipient cylindrique qu’il avait empli d’acide et d’eau. Gachet y plonge la plaque, sans tenir compte de mon anxiété à la vue de mon œuvre disparaissant dans le liquide. J’en profite pour me bourrer une pipe.

          Au bout d’un moment, le docteur, sûr de ses gestes, retire la plaque du bain et la rince à l’eau claire. Les dernière traces de vernis nettoyées, il scrute l’objet attentivement, le montre à Paul et me le tend. L’acide avait profondément mordu le métal et les traits de mon dessin, même les plus fins, les moins appuyés, s’étaient incrustés dans le cuivre comme si je les avais tracés directement.

          Plutôt fier, je pose la plaque sur le bord de la table et serre fortement les mains du docteur et de Paul.

          - Vous ne croyez quand même pas que la journée est terminée, s’exclama Gachet en arborant le sourire farceur d’un garnement qui s’apprête à faire une bonne blague ! Le résultat est excellent, mais seul l’impression sur papier permettra de juger de l’effet final.

          « Youpi ! » Paul prend son élan et saute en l’air en hurlant. Deux enfants ? Le père et le fils riaient comme des fous devant mon expression interloquée. Paul entame une sorte de danse indienne autour de moi, bientôt suivi par son père. Je me posais de sérieuses questions sur leur état mental jusqu’à ce que je réalise l’étendue du traquenard dans lequel j’étais tombé.

          Paul m’attrape une main et m’entraîne en courant vers la maison. Le docteur nous suivait. Les marches de l’escalier jusqu’à l’atelier furent avalées deux par deux. Je faillis faire tomber la plaque que je serrais précieusement.

          En entrant dans l’atelier, le docteur, essoufflé, redevient sérieux. Il encre méticuleusement le métal gravé, l’essuie pour enlever l’encre superflue et le dépose sur la presse. Il installe un papier légèrement humidifié. Il n’y avait plus qu’à faire tourner les pales de la grande vis en bois pour actionner le rouleau de la presse.

          Je suivais tous les gestes de Gachet avec le regard émerveillé d’un jeune élève. La première épreuve en noir était intéressante, mais sale et boueuse.

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    V. Van Gogh – gravure n° 22 L’homme à la pipe, mai 1890, Rijksmuseum Kröller-Müller, Otterlo

    61 épreuves de cette unique eau-forte de Vincent ont été recensées par le Van Gogh Museum d’Amsterdam


          - L’encre bave sur le papier, dit le docteur. Il faut du temps avant qu’une plaque soit prête pour des tirages de qualité… L’on va utiliser d’autres couleurs.

          Nous restons longtemps devant la presse à faire des essais de couleurs. Des gris, des verts, différents tons d’ocres sont utilisés. Après chaque nouveau tirage, nos cris hystériques saluaient l’événement. Paul me donnait de grandes tapes dans le dos que je lui rendais, si heureux. Un de mes coups, trop violent, le secoua sérieusement.

        Je ne voulais plus que cela s’arrête. C’était mes premières estampes d’aquafortiste et, même si elles n’étaient pas d’un rendu parfait, je les trouvais incroyablement belles. Des perspectives d’avenir envahissaient mon esprit agité. Je pourrai reproduire mes meilleures toiles avec ce procédé ? Mes motifs du Midi... J’en parlerai à Théo dans un prochain courrier ? Mon art sera accessible à tous.

          Le docteur décide d’arrêter nos essais pour ne pas risquer d’abîmer la plaque. Nous dévalons l’escalier, euphoriques, et pénétrons bruyamment dans le salon où Marguerite pianote, indifférente à nos effusions.

          Le docteur disparaît un instant et revient avec une bouteille de vin rosé qu’il stockait au frais dans une des grottes de la falaise. Nous trinquons, le verbe haut. Paul, âgé de16 ans, ne buvait pas habituellement. Son père lui sert un verre qu’il avale d’un trait, assoiffé. Grisé, il monte sur une chaise et lance : « Vincent est… un géant ! ».

          Gachet me raccompagne jusqu’au portail : « A mardi. J’ai hâte de voir vos œuvres, me dit-il, le teint cramoisi. »

          Sur la route du retour, je trouvais beaux tous les passants. J’aimais ce médecin. Nous allions devenir de grands amis.

          Des notes de musique raisonnaient dans ma tête…



    A suivre…

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 7. La famille Gachet

     

    RAPPEL HISTORIQUE (pour les lecteurs qui ne suivent pas…)

          De retour après 2 années passées en Provence, Vincent van Gogh est arrivé à Auvers en début de semaine, le 20 mai 1890. Auparavant, il a passé 3 jours à Paris chez son frère Théo et a fait la connaissance de Johanna sa nouvelle femme. Théo l’a recommandé au docteur Gachet à Auvers qui l’a trouvé en bonne santé.
          Vincent s’est installé à l’auberge Ravoux, face à la mairie d’Auvers. La chambre est petite mais il se sent bien et commence à peindre les alentours. Il a fait la connaissance à table de Martinez, un peintre un peu fantaisiste que madame Ravoux ne laisse pas insensible.
          Il est invité à déjeuner chez le docteur Gachet, ce dimanche…

     

      

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    Vincent Van Gogh – Rue à Auvers, 1890, Ateneumin Taidemuseo, Helsinki

     

     

     

    Suite...

     

     

    Dimanche 25 mai 1890.




          Midi. La chaleur est déjà lourde, étouffante. Je monte plus rapidement les marches qui mènent à la grande bâtisse du docteur Gachet. L’angoisse qui m’habitait mardi dernier en débarquant à Auvers a disparu. Je me sens léger dans ma vareuse habituelle en coutil bleu, celle que Jo a fait nettoyer le lendemain de mon retour à Paris.

          Des cris venant du fond du jardin stoppent mes pas qui se dirigeaient naturellement vers la porte d’entrée principale. Le docteur venait vers moi à grandes enjambées, la mine joyeuse. Il portait une veste élégante confectionnée dans un tissu trop épais pour cette chaleur. Un gilet de la même étoffe lui serrait le ventre et atténuait un embonpoint bien visible.

          Sa poignée de main est chaleureuse : « Venez que je vous présente à mes enfants. » Nous longeons la maison sur la gauche. L’étroite allée sablonneuse mène près de la falaise qui clôture la propriété. Les enfants du docteur, assis autour d’une grande table en bois installée sous l’ombre dispensée par quelques tilleuls, attendaient le peintre.

          Le docteur fait les présentations :

          - Vous connaissez déjà mon fils Paul ! Depuis ce matin, il ne cesse de me demander si vous allez venir avec votre matériel de peintre. Comme moi, il adore la peinture. Je vois que vous arrivez les mains vides. Vous avez bien fait, avec cette chaleur ! Aujourd’hui c’est fête, vous aurez tout le temps de travailler une autre fois !

          Paul me serre la main gauchement en m’envoyant un « bonjour monsieur » discret de sa voix fine pas encore formée.

          - Tout le monde m’appelle Vincent à l’auberge, dis-je pour détendre l’atmosphère. Peut-être aurez-vous le temps, ces jours prochains, de me faire visiter votre région, Paul ? Cela me ferait vraiment plaisir.

          - Bien sûr monsieur… Euh… Vincent. Je connais quelques coins de toute beauté vers les bords de l’Oise. Je vous y conduirai.

         Le docteur se tourne vers sa fille clouée sur sa chaise. « Ma fille Marguerite, dit-il gêné. » Elle semblait particulièrement intimidée de ma venue. Mon allure d’ouvrier maçon ? Peut-être ma barbe rousse peu engageante que pourtant j’avais soigneusement taillée de frais ce matin ?

          La jeune fille se lève et me tend une main molle en évitant mon regard. Elle est toute menue dans sa longue robe blanche. Un ruban rouge vermillon serré à la taille découpe ses hanches joliment arrondies. Des yeux bleu clair. Je la trouvais très belle. Le soleil accrochait quelques reflets dorés dans ses longs cheveux châtain qu’elle remontait en chignon très haut sur le dessus de la tête.

          Je cherchais des paroles aimables pour la mettre en confiance :

          - Je souhaite devenir votre ami, mademoiselle… Accepteriez-vous de me servir de modèle dans les jours prochains ? Je n’ai encore jamais eu l’occasion de peindre une jeune fille aussi gracieuse que vous.

          Marguerite devint écarlate, décontenancée par ce compliment sincère qui m’était venu spontanément. J’étais navré d’être la cause de cette émotion soudaine. Voyant la confusion de sa fille, Gachet me prend le bras et m’entraîne vers la maison.

          - Venez, nous avons le temps avant de nous mettre à table. J’espère que vous avez faim car madame Chevalier est en train de suer sang et eau devant ses fourneaux pour vous permettre d’apprécier sa cuisine ?

          Il ne me laisse pas le temps de répondre et m’entraîne vers l’arrière de la maison. Je le suis dans l’étroit escalier, contrarié d’avoir troublé la jeune fille. 

          Les deux premiers étages étaient occupés par des pièces d’habitation ou des chambres d’amis. Nous continuons jusqu’en haut. Une petite porte s’ouvrait sur une grande pièce encombrée.

          - Qu’en dites-vous ? Ce lieu était autrefois un grenier que j’ai transformé en atelier. J’y viens le plus souvent possible. Je peux peindre sans être dérangé ou bien faire des travaux de gravure. La presse que vous voyez a déjà beaucoup servi. Elle est plus âgée que moi : 18e... ppressedocteur.jpgeut-être même 17e... Cézanne, Guillaumin, et surtout Pissarro, ont sorti de nombreuses estampes de ses entrailles.

          Une presse ancienne en bois occupait tout un côté de l’atelier. Ses quatre bras inertes lui donnaient le profil d’un moulin à vent au repos. Au mur, des tirages étaient accrochés. Le sol était jonché de grandes feuilles de papier abandonnées en désordre. Des bocaux en verre emplis d’encres et de poudres pharmaceutiques aux tons bigarrés, des pots ou vases de toutes tailles, des statuettes, étaient dispersés sur de vieux meubles rafistolés.

          - Si le cœur vous en dit, cette presse est à vous. Je vous apprendrai à l’utiliser, me dit-il en palpant amoureusement la moulure ouvragée d’un des bras recouvert d'encre séchée.

     

     

       Presse du docteur Gachet

     


            J’étais dans le repère de Gachet. Des toiles, encore humides pour certaines, qu’il avait peintes récemment, n’étaient pas dépourvues de qualité. Je percevais même du talent dans plusieurs d’entre elles. Un paysage hivernal brossé dans des tons ocre était bien senti.

     

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    Docteur Paul Gachet – La route d’Auvers, 1881, Musée d’Orsay, Paris



          Je faillis faire tomber une pile de masques en plâtre superposés reposant sur une table.

          - Ne me les cassez pas, mon ami ! Je suis membre d’une société d’anthropologie et je collectionne des moulages de têtes d’assassins qui furent exécutés par le passé. Vous avez entendu parler de Lacenaire, ce criminel, écrivain et voleur ? Voici le moulage de sa tête guillotinée.

          Le docteur prend le portrait grimaçant et le contemple en ricanant. Il le repose, en prend un autre au milieu de la pile, en caresse les formes affectueusement et le remet en place. Quelle horreur ! Ces masques de cadavres blanchâtres m’impressionnaient et m’amusaient. Décidemment, ce docteur était un sacré original !

          Gachet se dirige vers son matériel de peintre : un grand chevalet robuste pour les travaux d’intérieur, un autre plus léger pour le travail en plein air. Répartis dans plusieurs pots, les pinceaux se dressaient par taille, les poils en l’air. Dans la fièvre d’un travail récent, les tubes de couleurs entamés avaient été balancés au hasard sur le sol.

          - Nous aurons l’occasion de revenir. Vite ! Les enfants doivent commencer à s’impatienter dans le jardin. La jeunesse a de l’appétit et n’aime guère attendre !

       Nous redescendons l’escalier précipitamment et rejoignons Paul et Marguerite. La jeune fille semblait remise de son émotion et me présenta madame Chevalier, sa gouvernante, une brave femme qui arrivait lourdement chargée d’une soupière de potage fumant dont elle emplit chaque assiette à ras bord.



          Les claquements des cuillères sur la porcelaine lancèrent le repas. Gachet, visiblement enchanté par notre escapade dans son antre, avala son assiette rapidement, s’essuya délicatement les lèvres et me regarda attentivement :

          - Vous êtes dans une forme resplendissante, Vincent ! Je ne doute pas que les petits plats de madame Ravoux soient en train de vous transformer. J’ai déjà eu l’occasion de manger à l’auberge. C’est une fine cuisinière. Et si jolie... Ne vous avais-je pas dit que l’air de la région pouvait faire des miracles ?

          - Vous aviez raison docteur, dis-je en souriant. Vos remèdes de bonnes femmes me réussissent. Je n’ai pas souvenir de m’être senti aussi bien dans mon corps et dans ma tête. Je respire… Je ne remercierai jamais assez mon frère Théo et Camille Pissarro pour m’avoir permis de faire votre connaissance.

     

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    Camille Pissarro – Paysage à Chaponval (Auvers), 1880, Musée d’Orsay, Paris



          - Camille Pissarro… Un grand talent ! C’est le patriarche des peintres impressionnistes ! Il est le seul à avoir participé à toutes les expositions du groupe jusqu’en 1886. Il m’a donné un charmant paysage de neige que j’ai mis en bonne place au salon… A propos Vincent ! Votre frère m’a appris que vous aimiez Monticelli, cet original peintre marseillais au style si particulier. Je l’ai rencontré une fois, il y a bien longtemps à Marseille, et je regrette encore de ne pas avoir ramené une de ses toiles.

     

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    Adolphe Joseph Monticelli – Soleil couchant, 1883, National Gallery, Londres



          Je terminais ma soupe et allais m’attaquer au plat de crudités. Le nom de Monticelli me fit réagir.

          - Je ne savais pas que vous appréciez Monticelli, docteur ? Il est le peintre avec lequel je m’identifie le plus. Un père… Un frère… Un peu toqué ! J’ai vu plusieurs toiles superbes de lui au musée de Montpellier. Ces empâtements jetés brutalement sur la toile… Il voyait le midi en jaune... en orangé… en soufre… Seul Delacroix savait orchestrer les couleurs à ce point. En Provence, je m’étais promis de me promener sur la Cannebière vêtu comme lui dans un portrait : un immense chapeau jaune, un pantalon blanc, une veste de velours noir, des gants jaunes, balançant d’un air méridional une canne de roseau… Je fus attristé lorsque j’appris sa mort peu de temps après mon arrivée à Paris, au cours de l’année 1886. L’alcool et les bonnes choses de la vie… Pour moi, le petit bonhomme vit encore.

     

     

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    Monticelli – Vase avec fleurs, 1875, Van Gogh Museum, Amsterdam 

                                                                         V. Van Gogh – Vase avec asters, 1886, Van Gogh Museum, Amsterdam


         

          Paul, affamé, ne s’intéressait pas à notre conversation. Marguerite boudait au bout de la table. Placé face à moi, le regard azur du docteur rencontra le mien :

          - J’espérais que vous m’amèneriez un ou deux échantillons de votre peinture, Vincent ! Depuis que votre frère m’a parlé de votre technique révolutionnaire, ma curiosité s’est aiguisée. Me ferez-vous le plaisir de revenir après-demain, mardi, avec votre matériel de peintre ? Vous pourriez vous installer dans le jardin.

    daubigny.jpg      - D’accord pour mardi, docteur ! Le charme sauvage de votre jardin va certainement m’inspirer... J’ai longé la propriété de madame Daubigny sur la route qui mène à l’auberge. Ravoux m’a appris qu’elle n’avait pas quitté Auvers depuis la mort de son mari. Vous connaissez certainement cette dame ? Je serais très heureux si vous pouviez lui parler de moi. J’aimerais peindre sa maison et son jardin.

         - Aucun problème Vincent ! Je visite régulièrement madame Daubigny en tant que médecin et ami de longue date du couple. C’était un peintre d’une grande finesse poétique, mort trop vite. Il possédait un bateau appelé « le Botin » qui lui permettait de saisir sur l’Oise et la Seine, au fil de l’eau, des effets lumineux. Madame Daubigny sera heureuse de vous connaître.

     

    Buste de Daubigny à Auvers

     

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    Charles-François Daubigny – Soleil couchant sur l’Oise, 1865, Musée d’Orsay, Paris


          La conversation dévia ensuite sur la vie du docteur, sa femme décédée jeune dont il ne s’était jamais consolé, ses études de médecine, son diplôme de docteur obtenu à Montpellier.

          Ce repas était interminable. C’était au moins le cinquième plat. Lorsque mon assiette était vide, la tyrannique cuisinière me lançait : « Je vois avec plaisir que vous avez bon appétit, monsieur Vincent… Un peu plus ? ». Je n’osais refuser. Je n’avais jamais supporté les repas copieux. Souvent, dans les périodes de disette, un quignon de pain, des fruits ou quelques olives, faisaient l’affaire.

          Je constatais que le verre du docteur n’était jamais vide.

          - Je ne vous ai pas montré ma ménagerie, dit-il, rougeaud ! Il me reste sept ou huit chats, cinq chiens ainsi qu’un poulailler, et même un paon qui se promène souvent librement dans le jardin. J’adore les bêtes. Elles sont supérieures aux humains ! C’est pourquoi, je suis adhérent de la société protectrice des animaux…

          A la demande de son père, Marguerite me fit visiter les grottes nichées dans la falaise derrière la maison, aménagées spécialement pour les animaux. Manifestement, il s’agissait d’une corvée pour elle. J’étais heureux qu’elle daigne enfin s’intéresser à moi. Elle n’avait pratiquement pas sorti un mot de tout le repas.

         Le docteur somnolait lorsque nous revînmes. Il semblait avoir des difficultés à digérer le trop copieux repas de madame Chevalier. Nous apercevant, il prit sa pipe et l’alluma pensivement. Je sortis la mienne, la bourrai et m’assis à côté de lui. Marguerite s’éloigna mollement vers la maison pour travailler son piano.

          Nous aspirons nos calumets dans un même élan fraternel.

     


    A suivre…

     

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet