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06 décembre 2009

La lettre d'amour - VERMEER Johannes, 1670

 

 

 

      L'église de la Madeleine a un aspect fantomatique.

      Foutu temps... Triste, froid, venteux, humide... Tout ce que j'aime ! Je bougonne toujours lorsque je me balade à Paris en cette saison.

      J'avais lu de nombreux articles élogieux sur la qualité de l'exposition exceptionnelle que la Pinacothèque de Paris présentait en association avec le Rijksmuseum d'Amsterdam : L'âge d'or hollandais - De Rembrandt à Vermeer. L'expo dure jusqu'au 7 février 2010, mais, prudent, j'ai préféré prendre les devants pour éviter la foule des retardataires qui, comme moi trop souvent, se précipitent, affolés, les tous derniers jours.

      J'arrive bien tard. Un train paresseux m'a retardé. Le jour commence déjà à baisser et le musée ferme ses portes à 18 heures. Si j'étais parti plus tôt...

      J'ai presque honte de dire que je suis venu presque essentiellement pour revoir une toile : La lettre d'amour, petit Vermeer de 44 cm x 38 cm. Il est le seul Vermeer des toiles hollandaises exposées à la Pinacothèque. Succès assuré pour les organisateurs ! Ils ont ainsi pu introduire le nom de Vermeer, accolé à celui de Rembrandt, dans l'affiche spectaculaire que j'aperçois au loin.

      Pour une fois qu'un Vermeer débarque à Paris, je ne pouvais pas le manquer. Les deux seuls Vermeer du Louvre que la France possède, La dentellière et L'astronome, ne suffisaient plus à satisfaire ma passion pour cet artiste énigmatique mort depuis plus de trois siècles.

      J'ai encore en tête la grande exposition consacrée au peintre qui avait eu lieu en 1996 au Mauritshuis à La Haye. J'avais fait des pieds et des mains pour obtenir des places que le monde entier se disputaient. Les trois-quarts de l'œuvre peu importante du maître de Delft étaient rassemblés (22 toiles sur environ 35 toiles connues), dont la Lettre d'amour qui m'attend.

      Je traverse la rue de Sèze. La toile de Vermeer, immense, anime les murs du musée devant lequel une longue file de visiteurs se presse, stoïque.

 

     

      Une bonne surprise m'attendait en entrant dans le musée. Devant le succès colossal de l'exposition, le musée avait modifié ses horaires de fermeture : 20 heures au lieu de 18 heures. Je saluai par la pensée les gentils organisateurs pour cette heureuse initiative qui allait me permettre de visiter sereinement, sans courir.

      L'itinéraire fléché m'imposa un circuit commençant par le premier étage du musée et se terminant au rez-de-chaussée par les peintures de genre où Vermeer clôturait l'expo.

      Les œuvres, superbement éclairées, se détachaient dans une semi pénombre.

      Que des chef-d'œuvres ! La richesse de la peinture hollandaise au 17ème siècle avait peu d'équivalent dans l'histoire mondiale de l'art, avec les italiens auparavant. Les peintres de grands talents fourmillaient. On pouvait parler de siècle en or.

      J'examinai chaque œuvre avec minutie, admiratif. Toutes ces toiles me transportaient dans un autre monde fait de polders, canaux, moulins à vent, églises, scènes villageoises, bourgeois posant en grande tenue au milieu de leurs enfants.

      Je décidai de noter sur un carnet mes nombreux "coups de cœur". Pas simple... Je les présenterai une autre fois.

      Je viens de passer les toiles du merveilleux Rembrandt. Je les décris sur mon carnet. Le réjouissant Jan Steen m'arrête un instant. Je me dirige vers la dernière salle de l'expo.

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Johannes Vermeer – La lettre d’amour, 1670, Rijksmuseum, Amsterdam

 

      Ouf ! Etonnamment, je suis seul devant la petite toile. Un groupe important de visiteurs étrangers agglutinés autour de leur guide vient à peine de s'éloigner.

      Le tableau-phare de l'exposition, la Lettre d'amour de Johannes Vermeer, m'est offert.

      Etrange peinture ?

      C'est la seule toile du maître de Delft avec une œuvre de jeunesse ressemblante, La jeune fille endormfilleendormie.jpgie, où l'on pénètre dans l'intimité d'un intérieur bourgeois par une porte judicieusement entrouverte.De hoochCoupleperroquet.jpg

      Je repensais à une toile de Pieter de Hooch qui aurait pu inspirer Vermeer car la perspective et la composition étaient comparables : Le couple au perroquet. Les deux peintres avaient été voisins à Delft durant quelques années, se copiant l'un, l'autre. Chez Vermeer, l'impact psychologique de la scène est d'une toute autre densité, pensai-je...

                                          

 

 

J. Vermeer – La jeune fille endormie, 1667, Metropolitan Museum, New York

                                                                                     Pieter de Hooch – Couple au perroquet, 1668, Wallraf-Richartz Museum, Cologne

     

      Je décide de m'introduire par la pensée dans la toile pour mieux en saisir les subtilités.

      Voyeur, je m'installe discrètement dans le réduit à balais très sombre, juste à côté d'une chaise sur laquelle un linge et une partition chiffonnée ont été déposés négligemment. J'observe à leur insu les jeunes femmes placées au centre de la pièce en pleine lumière. Cela me rappelait quand je regardais par un trou de serrure étant gamin.

      Cette mise en scène, comédie muette de gestes et de regards, ressemble à un décor de théâtre avec des objets dispersés un peu partout : un balai, un panier à linge, un coussin, des tableaux au mur, des chaussures traînent par terre en désordre. Un bric-à-brac voulu par le peintre.

      Les comédiennes ignorent ma présence proche.

      La servante vient d'interrompre son travail pour remettre une missive à sa maîtresse qui se distrait en jouant du luth. La musicienne arrête de jouer, soucieuse. Elle redoute l'ouverture de l'enveloppe.

    dét4lettreamour.jpg  Lèvres entrouvertes, l'inquiétude amoureuse se lit dans son regard qui interroge la servante : rupture ou rendez-vous ? La mine réjouie de celle-ci s'épanouit d'un sourire complice, presque ironique. Elle a laissé en plan ses travaux de ménage et semble pressée de connaître le contenu de la lettre qui l'intrigue tout autant que sa maîtresse.

      Je ne perds rien du drame qui se noue... Curieux face à face ? Les deux femmes se regardent, réunies dans une même interrogation immobile.leçon de musique.jpg

      Toujours la perspective... Le quadrillage de la pièce est savamment ordonné. Le dessin des dalles noires et blanches est d'ailleurs le même que dans la fameuse Leçon de musique que la Reine d'Angleterre a la chance de posséder. Il attire automatiquement le regard vers l'intérieur de la deuxième pièce.

      La méthode utilisée par Vermeer était d'une grande précision : partant du point de fuite situé juste au-dessus de la chaise dans le petit couloir où je suis blotti, une corde trempée dans la craie lui permettait de tracer des lignes dans toutes les directions et ainsi d'agencer, comme un architecte, les différents plans du tableau. Simple et habile à la fois !

                                                 

  J. Vermeer – La leçon de musique, 1664, Buckingham Palace, Londres        

     

La lumièdét3lettreamour.jpgre magique de Vermeer arrive par la gauche et tombe en plein sur les personnages. Les couleurs fétiches du peintre s'harmonisent : la robe en satin jaune de la musicienne accolée au bleu éclatant du tablier de la servante. Une tapisserie en cuir doré derrière les femmes réchauffe la pièce. Les tons sont d'une grande douceur. Le peintre est au sommet de son art en cette année 1670.

      J'examine la marine et le paysage idyllique suspendus au mur. A cette époque, ils symbolisaient le calme, bon présage en amour...

      Je lance un dernier regard. La domestique semble s'impatienter, espérant toujours l'ouverture de la lettre. Je m'éloigne à tâtons de mon lieu d'observation. Il ne faut surtout pas les déranger. Quelle honte si elles me voyaient ! 

      Je sors  à regret de la toile et l'observe à distance.

      Le temps semble s'être arrêté...Une atmosphère mystérieuse, envoûtante, enveloppe le petit tableau scintillant dans la pénombre...

 

     

      La nuit recouvre l'église de la Madeleine. Je marche vers la place de la Concorde. Quelques étoiles lumineuses s'entrelacent autour des arbres. Bientôt Noël, pensai-je.

      Les visages lumineux des deux femmes que je venais de quitter m'apparurent un court instant dans le noir.

      Ont-elles ouvert la lettre ?

 

                                                                                   Alain

 

      Je présenterai dans un prochain article mes "coups de coeur" de l'exposition notés à la sauvette sur un carnet. Rien que du beau ! Ce sera mon cadeau de Noël.

 

 

                                                                                         

13 août 2009

Un musée des impressionnismes à Giverny - Le jardin de MONET

 

  

 

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      Il était temps ! L'exposition se termine samedi prochain, 15 août.

      L'ancien Musée d'Art Américain n'a pas changé de look mais de nom en 2009. Il est devenu le Musée des impressionnismes et veut s'intéresser à l'histoire de l'impressionnisme et à ses conséquences sur l'art du 20ème siècle.

      Blotti dans un jardin découpé à l'ancienne en carrés fleuris éclatants de couleurs, il est toujours aussi agréable de se rendre dans ce musée proche de quelques centaines de mètres de la maison et des jardins de Claude Monet à Giverny. L'artiste y vivra de 1883 à sa mort en 1926, soit 43 ans.

      Comme souvent, le ciel normand bleu diaphane, presque délavé, est morcelé de nuages moutonneux qui laissent filtrer quelques rayons de soleil au gré de leurs humeurs. Pour une fois, la chaleur est présente.

      - Is that parking free ?

      Je ne suis pas encore sorti de la voiture que déjà un touriste japonais s'inquiète de savoir si son budget vacances résistera durablement aux prix exorbitants des places de parkings en France.             

      Je lui souris béatement pour le rassurer.

      - Oh ! Yes, it is free !

      J'accompagne ma réponse d'un geste significatif en arrondissant les doigts de ma main droite : « Zero !... Free ! ».

      Rassuré l'homme s'éloigne rejoindre sa compagne qui semble s'impatienter.

 

      Il fait toujours frais dans ce musée. J'inspecte les lieux. Je constate que les tableaux des excellents artistes américains que je voyais souvent exposés dans ce lieu semblent avoir disparu.

      « Ce n'est qu'un œil, mais bon dieu, quel œil ! » s'exclamait Paul Cézanne en parlant de Claude Monet.

      Je savais avant de venir que l'expo était entièrement consacrée à Claude Monet et à son travail dans la région de Giverny. Effectivement, il n'y a pratiquement que des toiles de l'artiste. Une bonne vingtaine de tableaux du peintre semblent un peu perdus dans les grandes salles du musée. Ils représentent son jardin, quelques vues des bords de la Seine ou de l'Epte et, surtout, son fameux étang aux nymphéas.

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Claude Monet – En norvégienne ou La barque à Giverny, 1887, Musée d’Orsay, Paris

 
 

     

      Faute de la quantité, je vais me contenter de la qualité ! Sur ce plan, aucun souci à se faire. Avec Claude Monet, nous sommes dans le meilleur de l'impressionnisme. Un régal !

      Le Musée d'Orsay s'est délesté, à regret certainement, de sept de ses toiles. J'en reconnais certaines d'entrée : Le bassin au nymphéas avec son pont japonais et, mon préféré, le jardin de l'artiste aux iris bleu mauve vibrants dans la lumière.

 
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Claude Monet - Le bassin aux nymphéas, harmonie rose, 1900, Musée d’Orsay, Paris

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Claude Monet – Le jardin de l’artiste à Giverny, 1900, Musée d’Orsay, Paris

 

 

 

      La visite est entrecoupée de documents historiques divers se rapportant à la vie de l'artiste : courriers autographes signés, livres sur le jardin et beaucoup de photos d'époque dont plusieurs de Théodore Robinson, peintre faisant partie de l'importante colonie d'artistes américains venus s'installer à Giverny autrefois, attirés par la présence de Monet.
 
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    Photo de Claude Monet, vers 1888-1890                                  

                                                                                                         Photo de Claude Monet près du bassin aux nymphéas, 1905

 
 

      Sur une photo, la famille Hoschedé Monet est installée au grand complet dans le jardin. Ils sont nombreux car Claude Monet, veuf de sa première femme Camille décédée à 32 ans, a épousé en 1892 Alice Hoschedé, veuve également. Ils ont déjà 8 enfants à eux deux de leur premier mariage. Cela fait du monde. Je reconnais Blanche au premier plan, beaucoup plus jeune que la Blanche vieillissante aux cheveux blancs que l'on voit sur les photos de la fin de vie de l'artiste. La belle-fille de Monet fut la compagne attentive et dévouée de ses dernières années. Elle peignait souvent avec lui dans la campagne environnante et une de ses toiles est exposée.

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Théodore Robinson – photo des Monet et des Hoschedé, 1892, Musée Marmottan, Paris

 

     

      Evidemment, de nombreuses études de nymphéas sont exposées. La plupart ont été retrouvées dans l'atelier du maître après son décès. Elles servaient d'études préparatoires pour les « Grandes Décorations » données à l'Etat par Monet, celles qui enthousiasment les visiteurs du musée de l'Orangerie à Paris depuis 1927.   

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Claude Monet – Nymphéas bleu, 1916/19, Musée d’Orsay, Paris

                                                                                        Claude Monet – Nymphéas, 1904, Musée des Beaux-Arts, Le Havre

      

      Etrange ! Mes yeux se sont posés par hasard sur les signatures en noir  « Claude Monet » apposées au bas des études. Je ne reconnais pas le jambage minutieux des signatures habituelles du peintre ? Serait-ce des signatures rajoutées par Michel Monet, son fils, qui donna nombre de ces études au Musée Marmottan Monet à Paris ?

       Bof ! L'essentiel est que la peinture soit bien du maître. On ne peut s'y méprendre. L'harmonie picturale des fameux Nymphéas est bien présente : la symphonie des couleurs, les saules pleureurs trempant dans l'onde, les reflets des nuages et les éclats du soleil primesautier, les vibrations des feuillages dans l'eau troublée par le vent, la lumière volage. Seul Monet était capable de rendre ce fouillis aquatique de façon aussi réaliste, souvent proche de l'abstraction.

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Claude Monet – Nymphéas, 1908, Musée municipal de Vernon

      Je vois un beau paysage du musée d'Orsay ne se rapportant pas à la région de Giverny : Champ de tulipe en Hollande. L'artiste aimait le pays des moulins et des canaux.

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Claude Monet – Champ de tulipe en Hollande, 1886, Musée d’Orsay, Paris

 
 

      Je reconnais deux des nombreux nymphéas que possède le Musée Marmottan Monet. Les courbes gracieuses de l'agapanthe et de l'hémérocalle ne pouvaient qu'inspirer l'artiste.

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Claude Monet – Les hémérocalles, 1914, Musée Marmottan Monet, Paris

                                                                 Claude Monet – Nymphéas et agapanthes, 1914, Musée Marmottan Monet, Paris

 

 

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      Finalement, la visite a été trop rapide. Je m'assois un long moment, pensif, au milieu des grandes toiles, immense jardin d'eau qui m'entoure.

      Cet homme âgé avait fait un travail colossal, pensai-je. Monet n'avait plus besoin de se déplacer sur le motif, il lui suffisait de piocher dans la « palette » de son jardin. Son style de peinture en fin de vie, peut-être dû à ses problèmes visuels, était proche de l'art moderne...

     

     

 

 

Claude Monet – Saule pleureur, 1920/22, Musée d’Orsay, Paris

 

      En sortant du musée, je ne suis pas retourné visiter la maison rose de Monet et son jardin. Je les connais si bien.

      J'aperçois le couple de japonais qui m'a accosté en arrivant se diriger d'un pas allègre en direction de la maison rose. Je leur fais un signe de la main. L'homme sifflote, heureux.

                                                                      

                                                                                                Alain

 

J'indique ci-dessous, deux récits que j'ai déjà publiés se rapportant au jardin et à l'étang aux nymphéas de Claude Monet :

  Le Clos Normand, un jardin à Giverny - Claude Monet, 1900

  Les Nymphéas - Claude Monet, 1922

 

 

 

 
 

31 janvier 2009

Un été à Valence - SOROLLA Joaquin, 1909

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Joaquin Sorolla – Après la baignade, 1908, The Hispanic Society of America, New York

 

      

       Alignés côte à côte, sur deux rangées, les tableaux ressemblent à des militaires en parade.

     Je me suis introduite dans l’atelier en son absence, comme une voleuse. Je ne pouvais attendre plus longtemps…

     Le mois dernier, au tout début de l’automne, père m’avait peinte avec maman, en bord de mer. Je n’avais vue la toile qu’à l’état d’esquisse. « Vous la verrez lorsqu’elle sera terminée, disait-il, amusé devant notre impatience. » Je savais qu’elle séchait tranquillement dans sa pièce de travail. « J’ai quelques rochers à croquer le long de la côte, avait-il lancé ce matin en partant avec son matériel » J’avais le temps, il fallait que je la vois…

     Les femmes de mon père… En circulant dans l’atelier, chacune des toiles que j’observe présente le même motif : des fillettes complètement nues ou des adolescentes vêtues de tuniques pour le bain.

     Père exagère, ce sont des enfants, pensai-je au milieu de ce petit monde exclusivement féminin où quelques rares garçonnets apparaissaient parfois !

     Pouah ! Toute cette nudité qui s’étalait sur les plages me dérangeait… Maman me disait souvent que lorsqu’elle était jeune fille le soleil avait mauvaise réputation. On l’évitait : il hâlait la peau et transformait des citadins pâlots en ces paysans noirauds qui travaillaient durement dans les champs.

     Aujourd’hui, en ce début de 20e siècle, on montre tout… ou presque. Les bienfaits supposés de l’eau de mer et du soleil sont devenus une mode. Les femmes veulent séduire et se permettent toutes les extravagances : les toutes jeunes filles portent des tuniques, transparentes à l’extrême, ressemblant à des chemises de nuit. Les femmes plus âgées entrent dans l’eau revêtues d’un curieux pantalon descendant à mi-cuisse, assorti d’un corsage échancré qui ne cache rien. Les plus pudiques se contentent, pour entrer dans l’eau, de soulever délicatement une robe légère dévoilant une étrange culotte bouffante leur permettant de se mouiller jusqu’aux genoux.

     Tout cela est d’un mauvais goût !

     Quant aux hommes, ce n’est guère mieux, même pire : costumes étriqués à manches longues, simples caleçons en coton moulant coupés aux mollets. Etranges crapauds malingres ou bedonnants !

     Hors de question que je m’exhibe de cette façon ! J’aurais trop honte…

     Moi, sur la plage, je suis toujours habillée en Lady… Maman nous a d’ailleurs interdit, à moi et ma sœur Elena, de porter ces accoutrements débiles.

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Joaquin Sorolla – Après la baignade, Valence, 1909, Musée Sorolla, Madrid

 

      Un grand tableau de jeunes filles m’interpelle. Je les reconnais… Des amies…

      Celles-ci se changent après la baignade dans l’ombre protectrice de tentes en toile. L’une d’entre elles, déjà rhabillée, sourit en délaçant sa coiffure dorée, un vent marin s’engouffrant, malin, sous sa tunique rose. Un tissu léger, beige, encore mouillé, moule impudiquement le corps de l’autre.

      Mes 19 ans récents et ma sveltesse m’auraient permis de poser avec mes camarades, mais j’avais prévenu père qui cherchait des modèles : « Je ne porterai pas ces tuniques collantes qui dévoilent nos formes. C’est encore plus indécent que d’être nue ! As-tu remarqué le jeu préféré des garçons sur la plage ? : lorgner les filles sortant de l’eau ainsi vêtues… Dégoûtant ! ».

     peinture,sorollaQuel âge peut avoir cette gamine ? Huit ans ? Dix ans ? Elle n’a pas encore de poitrine ? Papa l’a représentée nue assise sur un banc, ses vêtements déposés à côté d’elle. Elle se noue les cheveux en arrière avant d’aller se baigner. Un regard effronté…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Joaquin Sorolla – Avant la baignade, 1909, collection particulière

    

 

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Joaquin Sorolla – L’heure de la baignade, 1909, Musée Sorolla, Madrid

     

     Impressionnée par les vagues, une adolescente blonde vêtue d’une tunique rose pâle bat des bras, goéland en déséquilibre. Derrière elle, une femme tend une ombrelle pour la protéger des rayons solaires forts à cette heure de la journée. Prise sur le vif, en légère contre-plongée, la scène ressemble aux photos que maman prend avec son nouvel appareil. Superbe toile aux  tonalités roses et bleues !

     Père… Depuis notre retour de New York, en mai dernier, une étrange fièvre l’habitait. Il venait de fêter ses 46 ans et son exposition New-Yorkaise avait connu un succès étonnant. 350 œuvres vendues. Nous étions devenus riches. Il ne cessait de nous faire des cadeaux. « Economise ton argent Joaquin, lui conseillait maman, ton succès peut ne pas durer ! ». Heureux, il ne l’écoutait pas et nous offrait des robes, des chapeaux, des choses inutiles venant directement de Paris. « Je vous aime, disait-il en nous soulevant en l’air ».

     L’été avait été magnifique. Tous les après-midi, il partait tôt, posait son chevalet sur le sable non loin de l’eau et peignait, peignait, inlassablement. Les grandes toiles qu’il utilisait l’obligeaient à garder la tête en l’air, son canotier ne le protégeant guère des rayons du soleil qui lui brûlaient la peau.  Était-ce le temps estival, les odeurs marines, son âge ? Je ne l’avais jamais vu peindre avec cette fougue, comme si c’était son dernier été... Ses journées se passaient sur la plage d’El Cabanal proche de notre demeure. Il offrait des friandises aux enfants qui couraient sur la plage et finissaient par accepter de poser. Les corps juvéniles l’obsédaient. Souvenirs anciens de ses premiers émois amoureux ? Je savais que, dans son enfance, il venait souvent sur cette plage avec ses copains : « Mon corps musclé, doré comme une brioche, et mon visage d’éphèbe grec, séduisaient toutes les gamines de mon âge, me disait-il en riant, fier de lui. » 

     J’arrive enfin devant le tableau qui m’a incité à m’introduire dans l’atelier. Je ne le voyais pas aussi grand ? Je me souvenais…

     La matinée avait été pluvieuse. D’un coup, comme souvent en bord de mer, les nuages s’étaient éloignés.

     - Aujourd’hui, c’est votre journée avait lancé papa gaiement !

     - Tu ne vas pas à la plage aujourd’hui, s’était étonnée maman ?

     - Non ! Je veux peindre de vraies femmes… mes femmes… élégantes…

     Excité, son œil luisait en nous regardant.  

     - Faites-vous belles toi et Maria ! Enfilez les robes blanches que je vous ai offertes récemment ! N’oubliez pas vos chapeaux de paille, l’astre solaire cogne encore à cette heure, je veux peindre mes femmes avec la peau aussi blanche que leurs robes.

     Précipitamment, il était parti chercher son matériel. « Clotilde prends ton ombrelle, avait-il hurlé à maman ! Pressez-vous que j’ai le temps de travailler avant la tombée du jour ! ». Habillées en toute hâte, nous nous étions dirigées à pied vers le bord de mer en contrebas de la ville.

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Joaquin Sorolla – Promenade au bord de la mer, 1909, Musée Sorolla, Madrid

      

      La toile immense nous représente en pied. J’avance devant maman le chapeau à la main. Le soleil couchant éclaire mon visage de trois quarts. Le vent souffle et soulève les tulles de ma robe. Maman agrippe fermement le voile de son chapeau. Son ombrelle s’échappe. C’est le plus beau portrait que papa ait fait de moi, pensai-je flattée ?

      L’ocre de la plage et le bleu de la mer accentuent, par contraste, la blancheur de nos robes. J’imagine des voiliers, grands albatros blancs volant dans la lumière… Papa a posé des touches d’amour sur cette toile, pensai-je. J’aimerais la garder…


      Je m’apprête à sortir. Près de la porte, deux fillettes retiennent mon attention. J'avais déjà remarqué ces soeurs sur la plage, la petite toujours accrochée à la tunique de la grande.

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Joaquin Sorolla – Les deux sœurs, 1909, The Art Institute of Chicago

      

      L'aînée, vêtue d’une tunique jaunie par le soleil se protége de celui-ci avec l’avant bras. Son visage rouge orangé sourit à mon père. Sa petite soeur, dont la tunique bleue est remontée sur son buste, lui donne la main. Je distingue mal ce qu'elle tient de l'autre main... un ballon ? Des gouttes lumineuses dansaient sur la toile...

       Père est génial, pensai-je ! Ses pinceaux illuminent tout ! Il attire la lumière, la capture à la façon d’une chambre photographique et la restitue avec une force incroyable.

      J'étais en pleine contemplation lorsque la voix de maman raisonna dans l’escalier :

      - Maria ne traîne pas dans l’atelier de ton père ! Tu sais bien qu’il n’aime pas que l'on vienne en son absence ! Il ne va pas tarder à rentrer...

      Je jetai un dernier regard admiratif sur l'oeuvre.

      - J’arrive, dis-je joyeusement en claquant la porte derrière moi ! Que nous as-tu préparé de bon pour dîner ce soir ?

 

                                                                             Alain

                                                                                                                                      

 

25 septembre 2008

Nocturnes - WHISTLER James Mac Neill, 1879

 

Un curieux procès

 

 

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Nocturne en bleu et or – le vieux pont de Battersea 1872, huile sur toile 68 x 50 cm – Tate Gallery, Londres

     

         J’ai voulu revoir le pont de Battersea avant mon départ pour Venise.

      La brume est tombée ouatant l’atmosphère. De pâles rayons de lune recouvrent la Tamise d’un voile argenté. Cette lueur crépusculaire donne des formes fantastiques au vieux pont qui est devenu un être étrange, irréel.

      Je m’assois sur la rive face à une des piles du pont. Je le vois par dessous.

      Je me souviens de mon premier « nocturne »…

      Ce jour là, j’avais emmené Anna pour une promenade à Westminster. Au retour, maman était fatiguée. Nous nous sommes arrêtés un instant sur la rive de Chelsea vue depuis Battersea. Comme aujourd’hui, le crépuscule allait tomber et la rivière brillait d’un ardent éclat cristallin. La couleur était tellement belle que je me précipitai à mon atelier proche et revins avec mon matériel de peintre. J’enduisis rapidement le panneau de bois d’un badigeon gris foncé et appliquai les couleurs claires pour créer un contraste. Anna était fascinée par les touches que je posais sur la toile que la lune éclairait. Excitée, elle cria : « Oh ! Jemie, il reste juste assez de lumière pour que tu puisses peindre un clair de lune sur la Tamise ! ».

                                 

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Nocturne en bleu et argent : Chelsea 1871, huile sur toile 50 x 61 cm – Tate Gallery, Londres

     

      J’avais appelé ce paysage : Nocturne en bleu et argent – Chelsea. A cette occasion, le Times m’avait fait bougrement plaisir en publiant un article qui comparait les couleurs de ma peinture aux sonorités structurées de la musique.

 

       - Dans quelle partie du tableau se trouve le pont ?

      Les rires avaient retenti dans la salle où le public nombreux était venu assister à ce jugement inhabituel. L’Attorney Général, le Baron Huddleston, avait regardé à nouveau mon tableau Nocturne en bleu et or – le Vieux Pont de Battersea et avait insisté :

      - Déclarez-vous que c’est là une représentation exacte du pont de Battersea ? Ces silhouettes sur le pont représentent-elles des gars, des charrettes ? Est-ce que cette cascade sur la droite est un feu d’artifice ?

      J’avais répondu calmement :

      - Il ne vous a pas échappé, Sir, que cette toile est un clair de lune. Les points dorés sur la droite représentent bien un feu d’artifice. Je n’ai pas voulu faire un portrait « exact » du pont de Battersea. Ma seule intention était de réaliser une certaine harmonie de couleurs. Quant à ce que représente le tableau, cela dépend de la personne qui le regarde. Pour certaines personnes il peut représenter tout ce que j’ai voulu y mettre ; pour d’autres, rien.




      Aujourd’hui encore, les rires aigus de l’assistance raisonnent dans mes oreilles.

  nocturnebleuor 1872-MH.jpg     Je me suis calé le dos contre un arbre. Le spectacle est somptueux.

      Ce soir, les couleurs sont exactement les mêmes que dans le tableau qui fut présenté à cette douzaine de jurés qui se demandaient bien ce qu’ils faisaient là : bleu vert et argent. Des lumières fantomatiques, petits points dorés dans le lointain, viennent de l’Albert Bridge. Les formes et les couleurs sont diluées dans une buée mystérieuse. Rien n’est distinct. Les vapeurs de la nuit avalent la ville qui semble suspendue dans les cieux. Un monde de fée est devant moi…

      Six mois déjà…

 

      Le procès s’était déroulé à Londres l’année dernière, les 25 et 26 novembre 1878. Je n’avais pas hésité à attaquer John Ruskin, le critique le plus célèbre d’Angleterre. Ces considérations sur l’art faisaient autorité. C’était un ardent défenseur des préraphaélites et il prêchait pour une peinture littéraire et moralisante… Tout ce que je déteste ! Ses témoins étaient les peintres William Frith, un membre de la Royal Academy, et Burne-Jones un peintre préraphaélite éminent.

      Je savais que ce procès contre Ruskin était risqué. Je ne pouvais rester sans réagir à l’outrage injurieux à mon égard que celui-ci avait publié dans un journal.

C’était ma première exposition à la Grasvenor Gallery où tout Londres se pressait. La presse avait parlé de mes « nocturnes » en les dénigrant. Le public ne comprenait pas ce que j’avais voulu représenter et Ruskin avait profité de ma faiblesse pour publier un jugement diffamatoire sur mon œuvre.

      Ces phrases sont gravées dans ma tête : « La mauvaise éducation de monsieur Whistler est une imposture préméditée. Je n’ai jamais entendu un bouffon réclamer 200 guinées pour avoir jeté un pot de peinture à la face du public ».

      Le pot de peinture était mon tableau Nocturne en noir et or – la chute de la fusée. C’en était trop. J’avais porté plainte.

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Nocturne en noir et or – la chute de la fusée 1875, huile sur toile 60 x 46 cm – The Detroit Institute of Art, Detroit

  

      - Quel est le sujet ? Une vue de Cremorne ?

      Le dernier jour, l’Attorney Général m’avait interrogé sur l’œuvre faisant l’objet du procès. J’étais très détendu, prêt à faire front et à démontrer mes théories sur la peinture.

      - Si j’avais intitulé cette œuvre « Une vue de Cremorne » les spectateurs auraient certainement été déçus. Ce Nocturne en noir et or est un effet de nuit et représente un feu d’artifice dans le parc de Cremorne. Rien de plus.

      Peu convaincu par ma réponse, il m’avait envoyé en pleine face :

      - Pouvez-vous me dire le temps que vous avez passé à expédier ce nocturne ?

      Il y allait un peu fort et s’en était rendu compte. Il avait rectifié :

      - Je veux dire, combien de temps avez-vous mis pour peindre ce tableau ?

      - J’ai dû travailler dessus environ deux jours, Sir.

      C’était le moment qu'il attendait. Il avait lancé la phrase qu’il escomptait décisive :

      - Oh, deux jours ! Et vous demandez 200 guinées pour un travail de deux jours ?

      Devant le sourire goguenard de l’Attorney, j’avais senti qu’il fallait que je me mette le public et les jurés, qui n’avaient aucune notion artistique, de mon côté.

      - Vous n’avez pas compris, Sir ! Je ne prétends pas faire payer le travail de deux journées, mais la science que j’ai appliquée à l’exécution de l’œuvre acquise par le labeur de toute ma vie.

      Les applaudissements avaient été nourris. Huddleston me posa encore quelques questions sur mes rapports avec la critique. Je lui fis remarquer : « Je soutiens que nul, hormis un artiste, ne saurait être un critique compétent. »

      Les témoins de Ruskin avaient ensuite défilé à la barre. Burne Jones avait reconnu la qualité des couleurs de mes « nocturnes » mais avait considéré que ceux-ci étaient des œuvres non finies, des esquisses. Pour lui, le Nocturne en noir et or n’était pas une œuvre d’art. Cela ne valait donc pas 200 guinées. Le critique d’art Tom Taylor avait déclaré que toute mon œuvre était inachevée et que mes tableaux ne s’approchaient pas plus de véritables tableaux que du papier peint légèrement coloré.

      Mon principal témoin, le peintre Albert Moore, fut le seul à être vraiment élogieux envers moi. Cher ami… Il dit que la signification d’une œuvre résidait dans la relation harmonieuse des formes et des couleurs. Pour lui, mes toiles étaient empreintes d’une grande poésie.

      Ruskin avait prétexté une maladie pour ne pas venir au procès. Le lâche ! En son absence, l’Attorney Général avait plaidé en faveur de sa défense.

      - Ainsi monsieur Whistler, vous prétendez que ceux qui sont initiés aux techniques ne devraient rencontrer aucune difficulté à comprendre votre œuvre. Mais pensez-vous être en mesure de me faire voir, à moi, la beauté de ce tableau ?

      J’avais réfléchi longuement. Le visage narquois de ce faquin imbu de lui-même m’énervait. J’avais examiné tout à tour son visage puis mon tableau et dit dans le plus grand silence :

      - Non Sir ! Je crains que ce serait aussi inutile que si un musicien versait ses notes dans l’oreille d’un sourd.

      Vexé, l’Attorney avait terminé sa plaidoirie en disant : « Jamais autant d’amusement n’a été offert au public anglais que les tableaux de monsieur Whistler. Les jurés devraient forcément conclure qu’ils sont des conceptions étranges et fantastiques, indignes d’être appelées des œuvres d’art. »

 

      La nuit est complètement tombée. Je distingue encore vaguement la masse informe du pont.

      Un profond sentiment de mélancolie m’habite. Le verdict des jurés a été en ma faveur. Je n’ai obtenu qu’un farthing de dédommagement, les frais du procès restant à ma charge.

      Je suis ruiné… J’ai été obligé de vendre ma maison « The white house » avec tout ce qu’elle contenait. Je quitte Londres. La semaine prochaine je serai à Venise afin d’honorer une commande. Il ne me reste comme fortune que mon talent…

      Tous ces gens n’ont rien compris !… Rien !…

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Nocturne en bleu et argent – lumière de Cremorne 1872, huile sur toile 50 x 74 cm – Tate Gallery, Londres

                       Symphonie en gris – lever du jour sur la Tamise 1871, huile sur toile – Freer Gallery of Art, Washington

     

      J’avais pourtant bien tenté de leur expliquer pourquoi je nommais mes tableaux « arrangements », « harmonies », « symphonies », « nocturnes ». Je leur avais dit que, pour moi, l’art devait être dégagé de tout verbiage inutile. J’avais insisté en disant que seules les formes et les couleurs m’intéressaient sans me soucier de l’objet et du personnage représenté.

      Ils se sont moqués…

      Si j’avais parlé des maîtres qui m’avaient inspiré : Turner et ses lumières colorées noyées dans la brume ; ce merveilleux art japonais dépouillé à l’extrême… Que n’aurais-je entendu !

      Ce procès a été une pantalonnade ! Les jurés n’ont condamné Ruskin que pour son attaque injurieuse envers moi. A leurs yeux, mon Nocturne en noir et or n’était qu’une simple tache noire, sans valeur.

      Je quitte la rive.

      Le pont, lui aussi, est devenu une tache noire dans la nuit.




                                                                                                                    Alain



 whistler.jpg     En décembre 1878, comme conclusion à son procès, Whistler publia un pamphlet plein de verve « L’art et les critiques d’art » où il niait aux écrivains et critiques le droit qu’ils s’arrogeaient de régenter le monde des arts en portant des jugements et des condamnations sur des choses où ils n’avaient aucune connaissance de la technique et du métier.

      Très amer, Whistler fit, le 20 février 1885, une conférence sur l’art très agressive qui le brouilla avec plusieurs de ses amis, dont Oscar Wilde.

      Artiste, dandy à l’esprit prompt aux réparties cinglantes, le peintre publia en 1890 un recueil de ses écrits dont le titre définit assez bien son action : « L’art de se faire des ennemis » 

 

 

 

 

28 juin 2008

Le moulin de la Galette - RENOIR Pierre-Auguste, 1876

 

Bal sur la butte

 

 

   jeunefille.jpg  Nous sommes installées sous les acacias, derrière l’estrade de l’orchestre où une dizaine de musiciens s’échinent sur leurs instruments. Assis à une table voisine, quelques jeunes gens discutent devant des verres de sirop de grenadine. En arrière plan, les danseurs virevoltent emportés par la musique.

     J’aime ce bal simple qui mêle tout le monde. Personne ne se met en frais : femmes en chaussons, hommes sans faux-cols portant gibus, ouvriers en goguette. Des petits voyous gouailleurs et des « affranchis » aux poings solides apportent une touche de grossièreté qui me plait. Souvent plus jeunes que moi, des filles de toutes conditions viennent pour humer ce parfum de vice et de débauche.

     Ouf ! La séance de pose est enfin terminée !

     Plus d’un mois que cela dure… J’en ai marre d’être assise de travers, accoudée sur ce banc, la tête légèrement penchée. « Les cheveux bien en arrière, que l’on voit vos oreilles, les yeux expressifs, comme il dit. ".

     Je m'interroge : pourquoi ce barbouilleur s’intéresse-t-il tant à moi ? Je ne suis qu’une cousette, une habituée de ce bal populaire de Montmartre. J’y viens deux fois par semaine pour m’amuser, danser, et débusquer parfois quelques margoulins pour finir la soirée.

     Est-ce ma robe rose à rayures qui a plu à ce peintre, ou mon visage poupin d’adolescente d’à peine 16 ans ? Sur son tableau, il a tenu à rajouter ma sœur Jeanne, derrière moi, penchée en avant, la main appuyée sur mon épaule droite. Avant de commencer, il nous avait dit : « Je vous peindrai au premier plan. Des amis à moi seront assis aux tables proches. Vous êtes si fines de visage toutes les deux... placées au centre de la toile, vous illuminerez le tableau ! »

 

      Tom m’examinait d’un air coquin. Il faisait tout jeune avec ses cheveux frisés et son canotier. C’était la première fois que je le voyais. Arrivé avec le peintre en début d’après-midi, il faisait partie du groupe d’amis de l’artiste qui posait à la table voisine de la nôtre. Il avala son sirop et me lança :

     - Je peux connaître votre prénom ?

     - Estelle…

     - Auguste a de la chance de vous avoir comme modèle. Je suis peintre également. La peinture, c’est toute ma vie… A mes débuts, mes amis ont tout fait pour me dissuader de devenir peintre, Estelle ! Ils me répétaient : « La peinture est une vocation, un engagement qui vous bouffe la vie. C’est comme entrer en religion, il faut avoir la foi et ne penser à rien d’autre. ». Jamais, ils n’ont réussi à me convaincre. Maintenant, il est trop tard, je ne sais rien faire d’autre.

     Troublée par le regard de fauve du garçon, je ne répondis pas. Il me plaisait.

     

      Les danseurs réclamaient une polka. L’orchestre, morne jusque là, se réveilla. Le pianiste appuya plus fort sur les touches blanches, le piston souffla puissamment dans son instrument.

 danseurs-RMN.jpg    Solarès attrapa la main de mon amie Margot et l’entraîna vers la piste. D'origine espagnole, ce grand échalas barbu était toujours coiffé d'un chapeau mou penché sur le front. Rencontrés ici même il y a quelques semaines, ils ne se quittaient plus. Elle s'était mise en tête de lui apprendre l’argot : il adorait ces mots imagés parlés par les parisiens de la Butte. Solarès lui serra le poignet droit d’une main ferme, plaça son autre main dans le creux de sa taille et s’élança en la remuant sérieusement ce qui ne sembla pas déplaire à Margot. L'homme et la femme tournaient rapidement, sautillaient, virevoltaient en cadence d'un même pas souple, collés d'un contre l'autre.

     La polka avait réchauffé l’ambiance.

     - Vous dansez Estelle, me dit Tom en pointant ses yeux effrontés sur mon corsage.

     - Non, merci… Je suis fatiguée aujourd’hui… Votre ami m'épuise avec ses longues séances de pose.

     - Puisque vous ne dansez pas… venez, nous allons voir à quoi vous ressemblez sur le tableau d’Auguste !

          

      Le peintre rangeait son matériel.

     Long et maigre, il flottait dans son vêtement qui plissait de partout. En me voyant, un large sourire élargit son visage agrémenté d’une barbe clairsemée. Ses yeux bruns, humides, me fixaient avec douceur.

     - Je n’aurai plus besoin de vous, me dit-il… Mon tableau est terminé. Merci Estelle, je n’aurais pu rêver un modèle plus élégant que le vôtre. 

     En guise de remerciement, il me bisa joyeusement sur les deux joues. Puis il se mit à discuter avec Tom. Celui-ci semblait enthousiasmé par la toile qui, à mes yeux, ne représentait qu’un mélange désordonné de personnages un peu flous.

     Je m’approchai du tableau : sur la piste de danse, Solarès et Margot dansaient dans une étrange lumière mauve. La robe rose de Margot, écrasée contre son partenaire qui souriait béatement, envoyait des reflets chauds sur son gilet. Le dos de l’homme assis face à moi, accoudé sur sa chaise, était criblé de taches claires, petites étoiles lumineuses égarées sur sa veste.

                        

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Pierre-Auguste Renoir  - Bal au moulin de la Galette, 1876, Paris, Musée d'Orsay 

 

       - Cela vous plait, Estelle, me lança Auguste ?

     - C’est joli…

     Tom trouva ma réponse un peu fade.

     - Seulement joli… Mais c’est féerique !

     Il se planta devant la peinture. Ses yeux brillaient.

      - Je vous explique Estelle… Sentez la respiration surprenante qui se dégage de la toile : les robes tournent, les jupes s’envolent. Le soleil s'est invité à la fête. Il en est le roi, il met de l'élégance dans les pinceaux d’Auguste emportés dans un frou-frou lumineux d’une gaîté étonnante…

      Il s'arrêta un instant pour argumenter son explication :

      - Regardez votre robe, Estelle : la lumière la traverse. Vous sentez la vibration des roses et des bleux ? Et votre visage…

      Son regard coquin de tout à l’heure avait disparu.

     - Avez-vous remarqué que la piste de danse, uniquement par la grâce de quelques coups de pinceaux, s’est transformée en toison floconneuse ?

     J'étais désemparé. Mes connaissances en matière picturale étaient si pauvres. Tom le compris et se tourna vers son ami.

     - Auguste, lorsque je vois ton travail je me demande si je dois continuer à peindre… Tu es un magicien de la lumière : elle s’accroche partout. Tes danseurs gesticulent dans un monde en apesanteur composé de mousse vaporeuse colorée.

     Auguste sourit devant la verve de son ami. Il posa son tableau contre le tronc d’un acacia et plia son chevalet.

     - A dimanche prochain, Estelle, me dit-il avant de partir. Je reviendrai une dernière fois pour d’éventuelles retouches. Bonne fin de journée. Et ne vous laissez pas entraîner par tous ces garnements. Vous êtes bien jeune… Gardez longtemps cette fraîcheur…

     Il souleva son matériel et l'installa sur son dos.

     - Tu viens, Tom, je t’offre un verre !

                                                                                                                                  Alain

 

     Le « Bal du Moulin de la Galette » est considéré comme le premier chef-d’œuvre de l’artiste. Il sera acheté par le peintre impressionniste, ami et mécène, Gustave Caillebotte. Celui-ci fera don à l’Etat de sa collection par testament, à condition que celle-ci entre au Luxembourg et, par la suite, au Louvre.

      En 1896, la toile entrera au musée du Luxembourg et en 1929 au Louvre.

 

 

 

09 juin 2008

Béatrice Hastings - MODIGLIANI Amedeo, 1916

 

La belle anglaise

 

 

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Amedeo Modigliani - Madame Pompadour (Béatrice Hastings) 1915, Art Institut of Chicago, Chicago USA

 

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     - Reste de face ! Et ne bouge plus ! Je n’arriverai jamais à te croquer…

     Je reprends la position en m’efforçant de rester tranquille. J’avais besoin d’alcool.

     - Sers-moi un verre de vin, dis-je impatiente !

     Amedeo se lève, remplit mon verre à ras bord et finit le reste de la bouteille au goulot. Il se rassoit devant la toile et reprend son travail. Il avait insisté pour me peindre avec ce corsage à carreaux bleus que je ne mettais plus depuis longtemps.  Chaque jour, lorsqu’il arrivait, je l’enfilais pour prendre la pose.

     Sa main reste étonnement ferme malgré la boisson. Je le sens inquiet. Il sait qu’il doit rentrer dans son appartement atelier du boulevard Raspail…

 

 

 

Amedeo Modigliani - Portrait de Béatrice Hastings au corsage à carreaux 1916, Galerie Achim Moeller, New York

    

     Il pose ses pinceaux, me jette un sourire contraint et sort en claquant la porte violemment.

     Je le regarde s’éloigner par la fenêtre. Je n’en peux plus de nos disputes incessantes. On est ensemble depuis bientôt 18 mois…

 

    

      Au tout début de notre rencontre, j’adorais mon bel italien. Il s’était rapidement installé dans l’appartement que je louais au 53 rue du Montparnasse depuis mon arrivée à Paris1769697095.jpg au printemps 1914. Ses amis me disaient que ma présence l’avait assagi. Il buvait moins. Lorsqu’il ne buvait pas, c’était l’être le plus gentil du monde, doux, attentionné, aimant. Le soir il rentrait à des heures régulières et nous vivions comme un couple normal. On s’aimait jour et nuit. Il ne sculptait plus. Ses poumons tuberculeux ne supportaient pas la poussière. Il me peignait souvent dans son style inimitable : des portraits vus de face ou légèrement de trois quart. On était heureux.

     Puis, progressivement, l’alcool avait repris sa place habituelle dans son être fragile. Il buvait beaucoup et rentrait ivre. La violence s’installa. Il s’emportait pour des choses sans importance, déchirait ses toiles, me faisait des scènes terribles en hurlant. Je me mis à boire également. Je lui crachais au visage des injures en anglais qu’il ne comprenait pas.

      La drogue amplifia les effets de la boisson. Le haschich… puis la cocaïne quand il arrivait à vendre quelques toiles. Cela le calmait un moment, puis l’agressivité reprenait. Un jour, fortement imbibé de vin et de drogue, il voulut me jeter par la fenêtre.

 

 

 

Amedeo Modigliani - Portrait de Béatrice Hastings 1916, Barnes Fondation, Merion USA

    

      Il était terriblement jaloux. Cette robe noire ? Je l’ai gardée… Un soir, nous devions nous rendre à une des nombreuses soirées qui animaient Montparnasse. Je n’avais que cette petite robe noire à me mettre. « J’ai une solution me dit-il ». Il attrapa des pastels et me dessina des fleurs sur le tissu, à même le corps. C’était superbe. Au cours de la soirée, tous les hommes se pressaient pour m’inviter à danser. Amedeo ne dansait pas. Il s’installait au bar et se saoulait en me regardant. Un jeune homme blond se montra entreprenant avec moi. Il se jeta sur lui. Il me voulait toute entière à lui.

     Alors, je lui avais interdit mon appartement. Il cognait parfois le soir à ma porte, titubant. Il suppliait que je lui ouvre ou il criait : « Donne moi de l’argent que j’aille boire ». Puis il s’allongeait devant la porte et dormait ainsi.

 

    

      Je saisis mon verre de vin et le vide dans l’évier. J’ai assez bu aujourd’hui… Il est enfin parti ! Je lui accorde encore quelques séances de pose dans la journée. Je n’ose pas lui refuser. Une flamme folle le consume et il a besoin de moi. Il m'aime toujours. Une ivrogne… Je suis devenue une ivrogne… Comme lui…

     Je range son matériel de peinture, me dirige vers la chambre et m’écroule sur le lit. Excitée par le vin, fatiguée par la longue séance de pose, le sommeil ne vient pas. Notre première rencontre…

                                                         

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Amedeo Modigliani - Portrait de Béatrice Hastings 1915, Art Gallery of Ontario, Torento, Canada

 

     Le soleil éclaboussait de ses rayons la terrasse de La Rotonde ce jour de juillet 1914. J’étais attablée avec Ossip Zadkine un sculpteur que j’avais connu dans une soirée. L’air était bouillant.

     Je le vis. Il circulait de table en table, un bloc de papier à dessin à la main. Parfois, il s’asseyait devant un couple, poussait les verres, commençait leur portrait sans leur demander leur accord, en chantonnant. Il déclamait aussi de la poésie en italien et en français. Du Dante ? En quelques minutes, le couple était dessiné d’un trait impétueux. Il tendait la feuille de papier à la femme : « Offrez-moi un verre de vin et le dessin vous appartient ! » Il buvait son verre et repartait  vers d’autres tables sourire aux lèvres.

     Il refit le même manège à une table voisine de la nôtre. Il lança à l’acheteur : « Modigliani ! Juif ! Cent sous ! ». Il rafla prestement son argent.

     Je l’observai à distance. Il était très beau. Un profil grec, des cheveux noirs bouclés coiffés à la diable. Par cette chaleur, sa veste et son gilet de velours ne semblaient pas le gêner. Une longue cravate accrochée de travers le suivait.

     - Modi, viens !

     Zadkine appelait l’homme amicalement. Celui-ci se retourna et reconnut mon compagnon de table. Il vint vers nous. Son pas était incertain. Il me regarda.

     - Béatrice Hastings, dit Zadkine en appuyant sa main sur mon coude ! C’est son nom de plume. Moi, je préfère Alice, son vrai prénom. Cette délicieuse jeune femme est une poétesse anglaise. Elle vient d’arriver à Paris et a eu la chance de me rencontrer… Elle travaille comme journaliste pour le New Age à Londres et leur fait parvenir des poèmes et des articles sur la France. Assis-toi, ami ! Je t’offre un verre ?

     L’homme s’écrasa lourdement sur la chaise et posa son bloc sur la table.

     - Amedeo Modigliani, lança-t-il en me fixant l’œil enjôleur ! Modi pour vous ! Je suis le plus grand peintre de Montparnasse ! Pour vous servir, mademoiselle !

     Son haleine sentait la vinasse.

     - Ne restez pas avec ce sculpteur, il ne sait pas s’occuper des femmes, envoya-t-il à haute voix en riant bruyamment.

     Il attrapa son crayon et commença à me dessiner. Libion, le patron du café, apporta du vin en boitant. Il connaissait bien les artistes qui passaient beaucoup de temps chez lui car il n’attendit même pas la commande.

     Le geste était rapide et sûr. Quelques minutes plus tard, il me tendit le portrait. Je remarquai que ma tête était déformée, caricaturale, mon buste tout en longueur.

     - Vous aimez ? Je ne fais que des portraits. Pour moi, le bonheur est un ange au visage grave comme le vôtre… Si cela vous tente je peux vous montrer mes œuvres dans mon atelier boulevard Raspail. C’est à côté, prononça-t-il en rougissant légèrement.

     J’y suis allée…

 

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     Impossible de dormir. Je me lève, me fais un café et m’assois sur le tabouret encore chaud de la présence d’Amedeo. Aux murs, plusieurs portraits peints à l’huile sont accrochés. La plupart me représentent. Toujours la même expression : vu de face, le cou est allongé, le regard vide. Les têtes s’inclinent comme des fleurs trop lourdes sur leur tige. La couleur est légère, réservée.

     Etonnante peinture ? De tous les peintres de Montparnasse que je connaissais, lui seul peignait de cette façon stylisée. Troublant… Une vie intense se dégageait de ces toiles dépouillées.

     Je n’avais accepté qu’une fois qu’il me dessine nue. Il aimait les courbes des corps de femmes. Une femme nue qu’il avait peinte récemment je ne sais où était accrochée dans un coin de la pièce.

 

 

Amedeo Modigliani - Béatrice Hastings, 1915, collection privée   

     

      Elle est étendue lascivement sur un sofa. Je m’approche d’elle et caresse sa cuisse du bout des doigts. Une onde sensuelle me parcourt. Je contourne lentement la courbe ovale des hanches, le creux très marqué de la taille. Je remonte vers la poitrine, les épaules, le cou. Sa tête s’appuie sur sa main. Je caresse sa bouche pulpeuse. Ses yeux noirs en forme d’amande me regardent étrangement.

      Elle ressemblait à un jeune animal pervers…

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Amedeo Modigliani - Almaiisa 1916, collection privée

    

      J’ai revu Amedeo en janvier 1917 chez Marie Vassilieff. Nous étions déjà séparés depuis 6 mois. Tous mes amis artistes étaient présents : Apollinaire, Max Jacob, Matisse, Picasso, Gris… Marie donnait une fête en l’honneur du peintre Braque. Mon nouveau compagnon, le sculpteur Alfredo Pina m’accompagnait. Amedeo, qui n’était pas invité, arriva et me récita du Dante à l’oreille. Alfredo, vexé, s’interposa et la soirée tourna au pugilat. Seul Matisse tenta de calmer tout ce monde. Amedeo fut jeté dans la rue. 

     C’était notre dernière rencontre.

                                                                                                                                         Alain

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     Béatrice Hastings était belle, cultivée, poétesse et journaliste de talent. Elle retournera en Angleterre, continuera à écrire, publiera quelques livres jusqu’à son décès en 1943.

  

 

    

 Amedeo Modigliani rencontrera en 1917 Jeanne Hébuterne, jeune étudiante en art de 18 ans. Ils vivront un amour fou qui finira dans le drame. Modigliani, malade, mourra à 36 ans le 24 janvier 1920 et Jeanne inconsolable se suicidera le lendemain. Les deux amants sont réunis aujourd’hui pour l’éternité  au cimetière du Père-Lachaise à Paris.

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29 avril 2008

Les Nymphéas - MONET Claude, 1922

 

Un aquarium géant

 

 

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     - Tu es encore là à t’esquinter les yeux à cette heure ? Le médecin t’a pourtant bien recommandé de ne plus faire d’efforts avant l’opération. Tu n’es pas sérieux !

     - Blanche, viens m’aider !... Passe moi le tube de vermillon !

607635301.jpg     Monet était grimpé sur l’escabeau qui lui permettait d’atteindre le sommet d’un immense panneau. Il atténuait par des frottis de touches orangées claires le rouge vif des pétales d’un nénuphar en bouton posé sur l’eau.

     - Je ne peux m’arrêter Blanche. Il y a encore tellement à faire. Les 19 panneaux sont pratiquement terminés mais je ne suis pas satisfait de certaines parties.

     Le peintre sortit un mouchoir et s’essuya le visage qui avait été éclaboussé par des gouttes de peinture.

     - Il faut que cela soit parfait. Georges Clemenceau m’a offert deux salles à l’Orangerie à Paris pour recevoir ces panneaux. Tu imagines… deux grandes pièces arrondies dont les murs seront entièrement recouverts de mes Nymphéas… J’en ai fait don à l’Etat, je ne peux décevoir !

    - Décevoir ? Quel cadeau fabuleux tu fais à ton pays ! Une vingtaine de panneaux… Tu travailles inlassablement au bord de l’étang par tous les temps depuis des années… et tu parles de décevoir ? Vieux fou ! Cesse de retoucher sans arrêt ces toiles. Elles sont finies. Avec ta mauvaise vue ces modifications continuelles vont bien arriver à leur faire perdre toute fraîcheur. Allez, viens mon ami, il est tard !

     Le vieil homme descendit avec précaution de son perchoir et posa sa palette et ses pinceaux sur un guéridon. Il s’avança vers sa belle-fille Blanche Hoschedé-Monet et lui pinça gentiment la joue.

     Elle le regarda avec inquiétude. Depuis la mort de son mari Jean, le fils du peintre, elle vivait seule avec Claude Monet, cet homme veuf de sa mère Alice depuis déjà onze années. Elle était doublement sa belle-fille par sa mère Alice Hoschedé-Monet et son mari Jean Monet. Elle aimait tendrement le peintre qu’elle connaissait depuis son enfance. Elle s’occupait de lui et veillait à ce qu’il puisse pratiquer son art sereinement.

     - J’ai peur ma fille, dit-il d’une voix fatiguée. Ma vue décline de jour en jour. Je discerne mal les couleurs. Je ne saisis plus la réalité de la nature. J’ai passé ma vie à analyser la lumière, la démêler, la dissocier pour mieux comprendre son rendu sur les couleurs. Seule la couleur est importante, Blanche ! Aujourd’hui, elle m’échappe… Ce maudit voile jaune qui obscurcit mes yeux…

     Blanche, habituée aux plaintes de son beau-père, lui prit le bras et l’entraîna vers la sortie de l’atelier dont la vaste verrière commençait à s’obscurcir.

     - Arrête de te torturer l’esprit, dit-elle en lui souriant ! Le docteur a dit que ta cataracte n’était pas irréversible. L’intervention se pratique couramment à notre époque et il est très optimiste sur son résultat. Dans quelques mois tes yeux auront retrouvé une nouvelle jeunesse.

     - Oh, tu sais, même si ma vue s’améliore, mon corps restera ce qu’il est devenu ! Celui d’un vieil imbécile qui peine de plus en plus à rester des heures debout devant ces trop grands panneaux. C’est une folie. C’est au-delà de mes forces de vieillard. Je voudrais tant arriver à rendre ce que je ressens…

     Monet stoppa sa marche soudainement avant que le couple n’atteigne la sortie de l’atelier. Son visage buriné de patriarche à la longue barbe blanche se tourna vers la femme. Sa voix prit des intonations enfantines :

     - Fais moi plaisir, Blanche. Je veux les voir en place. Si je deviens aveugle, j’aurais vu, au moins une fois, mes Grandes Décorations des Nymphéas comme elles seront présentées à l’Orangerie.

     Il quitta le bras de Blanche et se dirigea vivement vers le centre de la pièce.

     - Ce ne sera pas long. La plupart des panneaux sont déjà en cercle les uns à côté des autres. Aide moi à déplacer ceux sur lesquels je travaille encore.

     Blanche hésita puis se prêta de mauvaise grâce à la demande du peintre en le sermonnant :

     - J’accepte, mais ne fais pas d’efforts. Je m’en occupe.

 

     Les grands panneaux de deux mètres de haut et, pour certains, plus de quatre mètres de long, étaient dressés sur des chevalets roulants. Elles les poussa, les intervertit et environna la salle des peintures dont Monet lui indiquait avec précision l’emplacement. Ils s’assirent ensuite sur un large divan placé au centre de l’atelier.

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     Un horizon liquide les entourait.

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      Un immense jardin d’eau aux tonalités mauve bleuté, traversé par endroit d’herbes aquatiques ondulant sur le fond. Des rameaux de saules plongeaient dans le liquide, sortes de lianes immatérielles étranges. Sur certains panneaux, les nuages ouatés du ciel se miraient dans l’eau. Parfois, un coup de vent en faisait frémir la surface. Posées çà et là, de grosses fleurs de nénuphars blancs, jaunes ou rouges s’ouvraient dans la clarté du jour et se refermaient le soir. L’ensemble formait un aquarium géant envahi d’un inextricable enchevêtrement végétal.           

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     Blanche se taisait, impressionnée. Ce qu’elle voyait la ravissait. Cela dépassait tout ce que Monet avait peint dans sa vie. Cette peinture, elle la connaissait bien Blanche ! Combien de fois elle avait planté son chevalet sur le motif à côté de l’artiste. Ils peignaient ensemble la campagne environnante.

     Blanche fixait avidement cette féerie qui les enveloppait.

     - Le bleu… C’est la couleur que mes yeux perçoivent encore le mieux, dit le peintre. Les bleus changeants du ciel… J’aime ajouter du rose non loin, ces deux teintes s’harmonisent bien. C’est ce qui donne cette dominante mauve aux panneaux. Celui que tu vois face à nous est le seul qui soit nuancé dans des tons ocre brun. Je m’en souviens… C’était en fin de journée, le soleil baissait et l’eau était éclaboussée de reflets jaunes orangés violents. J’avais attrapé mon tube de jaune et avait étalé la pâte à grands coups de brosses fougueux.

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     Etrange gamin énervé, l’artiste s’agitait sur son siège. Son regard observait longuement chaque peinture.

     - Peindre l’instant présent. Toute ma vie je n’ai pensé qu’à cela Blanche ! Peindre l’instantanéité des choses, ces moments fugaces où les2141228345.2.jpg couleurs du matin disparaissent dans les minutes suivantes et reviennent parfois le soir.  

     Il cessa de parler un court instant et reprit :

     - Regarde bien ma fille ! Tout bouge. Tout vit. Ce travail sera mon dernier. J’ai voulu aller encore plus loin. J’ai supprimé la ligne d’horizon, fondu les plans, oublié la perspective. Le ciel est absent, seul sa réflexion sur l’onde est visible. L’apparence éphémère des choses…

     Il était heureux comme un enfant à Noël en découvrant ses jouets. Ce qu’il voyait était l’aboutissement de toutes ces années de dur labeur.

     Il se tourna vers Blanche et la prit affectueusement par les épaules.

     - Mon petit ange bleu… Clemenceau t’appelle ainsi et il a raison. Tu es un ange ! J’ai la sensation que j’ai réussi là une peinture nouvelle. Il n’y a plus de formes, les éléments du décor sont devenus fluides et se dissolvent les uns dans les autres, sans contrainte. La couleur est libérée de tout obstacle dans une vaste abstraction.

 

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     Le vieil homme tournait le dos à sa belle-fille et fixait intensément ses toiles. Il parla doucement :

     - Est-ce bien, petit ange ? C’est toi qui me connais le mieux…

     Blanche ne répondit pas. Une émotion la gagnait. Ses yeux s’embuèrent d’un coup, puis de grosses larmes se mirent à couler lentement sur ses joues potelées de femme déjà vieillissante. Le liquide s’infiltra dans les rides qui longeaient sa bouche et tomba lentement sur le devant de sa robe.

     Le peintre qui ne recevait pas de réponse à sa question, se retourna. Le visage défait de la compagne des ses dernières années le surprit. Elle ne pleurait pas souvent Blanche. Il ne se souvenait pas l’avoir vue pleurer depuis la mort de Jean. Il resta silencieux.

     Il attendit. Il avait besoin de l’avis de sa belle-fille. Elle ne se trompait jamais sur son travail. Elle le connaissait tellement. Ses remarques étaient toujours pertinentes, sans flatteries.

     L’émotion continuait à faire tressauter le chignon de Blanche. Elle se moucha en le regardant par dessus le mouchoir. Ses petits yeux rougis lui souriaient.

     Il avait compris. Ses derniers doutes s’envolèrent. Il répondit à son sourire.

 

     Le vieil homme prit la main de Blanche comme autrefois lorsqu’il emmenait la petite fille pour de longues promenades dans la campagne. La main de Blanche tremblait. Ils se levèrent et quittèrent l’atelier.

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     Derrière eux, la coupole de verre bleuissait fonçant les teintes du jardin d’eau immobile. Une faible lueur alluma dans le ciel une dernière flamme. Elle accrocha les nénuphars, les transformant en grosses pommes rouge vif luisant comme des phares dans la nuit.  

 

                                                                                                                                          Alain

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Monet, Blanche et Clémenceau au bord de l'étang

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                                                               Nouvel atelier de Claude Monet dans sa maison à Giverny

 

 Monet mourra en 1926. Blanche continuera à vivre dans la maison du peintre à Giverny jusqu’à son décès en 1947. Les «  Nymphéas »  entreront au Musée de l’Orangerie le 27 mai 1927 inaugurés par le père « La victoire » Georges Clemenceau. Finalement, ce seront 8 compositions en 22 panneaux qui seront exposées, le tout occupant 2 mètres de hauteur et 91 mètres linéaires.

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Photos : RMN France

 

05 avril 2008

Deux autoportraits - CHARDIN Jean Siméon, 1771

 

Des bâtons de toutes les couleurs

 

 

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     François était un homme heureux. Il avait une femme adorable, des enfants qui le réjouissaient chaque jour, un travail prenant et une jolie maison encastrée dans un décor paysagé qu’il avait réalisé lui-même.

     Une passion l’habitait : la peinture. Elle était entrée dans sa vie un peu par hasard, peu d’années après son mariage avec Audrey. Celle-ci, un soir de Noël, lui avait offert un ensemble complet de tubes de peinture à l’huile ainsi que le matériel nécessaire à la pratique de cette activité.

     La carrière artistique de François commença ce jour là.

     Ses premières toiles étaient malhabiles mais il prenait un réel plaisir à triturer la pâte fraîche, mélanger les couleurs et les étaler savamment sur la toile. Dans les creux de son activité professionnelle, ses moments de loisirs étaient consacrés à sa passion. Des résultats intéressants vinrent rapidement, sans atteindre toutefois les sommets qu’il espérait.

     Dans le même temps, il visitait régulièrement les musées et expositions, achetait des livres sur l’art, s’informait. Il découvrait et appréciait avec bonheur les grands peintres qui avaient marqué l’abondante histoire de la peinture.

     La révélation lui vint le jour où il s’offrit quelques bâtons de pastel sec. Pour voir... Il comprit instantanément que ce mode d’expression était le sien et son matériel de peinture à l’huile fut rapidement rejeté, sans remords, à l’étagère la plus haute de l’unique armoire installée dans la petite pièce qui lui servait d’atelier.

     Cette fois, il le savait, il allait faire de grandes choses !

     De suite, François sentit qu’il avait un rapport privilégié, presque sensuel, avec les petits bâtonnets cylindriques. Ils lui rappelaient les morceaux de craie dont se servaient les professeurs de son enfance pour couvrir le tableau noir de formules algébriques et complexes auxquelles il ne comprenait rien.

     Quelle facilité ! Terminés la longue préparation des couleurs huileuses, les mélanges sur la palette, les temps de séchage fastidieux et, surtout, l’ennuyeux nettoyage du matériel en fin de journée alors que l’on n’aspire qu’à la détente. Le pastel sec n’avait qu’un inconvénient : la poussière ! Il la redoutait car elle s’infiltrait partout, lui obstruait les narines et le faisait pleurer. Un artiste doit savoir souffrir, pensait-il…

     Notre peintre du dimanche comprit rapidement que, les pastels ne se mélangeant pas entre eux, il était indispensable de posséder une grande quantité de bâtonnets de tonalités différentes. Ses premiers travaux étant, à ses yeux, plus qu’encourageants, il décida d’investir en achetant des boîtes de pastels de différentes marques. « C’est cher, mais un bon ouvrier ne peut travailler qu’avec de bons outils, disait-il souvent à sa femme, en lui envoyant des éternuements poussiéreux bruyants ! »

     Dans les boîtes, chaque couleur était présentée dans un dégradé subtil partant du ton le plus foncé au ton le plus clair. La peinture était devenue d’une grande simplicité pour François. Lorsqu’il souhaitait entreprendre un travail, il saisissait le bâtonnet approprié et l’appliquait directement sur le support cartonné « Pastel Card » qu’il utilisait de préférence pour son accroche exceptionnelle de la poudre de pastel. Il peignait dans la joie. Il pouvait arrêter à tout moment, refermer la boîte, se reposer ou redémarrer une nouvelle activité.

     Au début, il avait tenté le « portrait ». « C’est un genre noble, disait-il ». De piètres résultats sur les membres de sa famille : nez fourchus, mâchoires proéminentes, yeux mal plantés, le convainquirent que ce n’était pas son truc. Il avait donc concentré son travail sur le « paysage ». Depuis, dans le style plutôt impressionniste qu’il aimait, en s’inspirant de photos de vacances qu’il projetait sur grand écran, il se sentait parfaitement à l’aise.

     Il le pressentait. Il allait devenir un grand pastelliste, de ceux qui laissent un nom dans l’histoire de l’art !

     Progressivement, les murs de la maison, malgré l’avis défavorable d’Audrey, se tapissèrent de haut en bas de ses œuvres sous verres. Rien n’arrêtait la prolifération des toiles. Son home devenait une galerie d’art.

     La gloire venait… François, qui exposait maintenant, obtint un prix dans une manifestation communale et se vit même remettre par le député de la région une breloque dorée qui le conforta dans son opinion sur ses qualités artistiques.

 

    

      Notre homme avait une faille…

 188115017.gif538514096.jpg     Cela commença à se gâter lors d’une visite à Orsay. Les pastels de Manet, Renoir, Berthe Morisot, Degas, furent un vrai choc pour François. Les toiles étaient exposées dans une pièce faiblement éclairée. Le pastel, grâce à sa pureté, n’avait pas jauni, ni foncé avec le temps. La luminosité et le velouté des couleurs étaient intacts et rayonnaient sur les murs. Les danseuses de Degas voltigeaient comme aux plus beaux jours, animées par les traits fougueux du maître. C’était beau…

 

 

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     Le soir, il rentra chez lui la mine sombre. Il ne pourrait jamais atteindre le dixième du niveau de ces grands peintres, pensait-il ? Audrey le trouva fatigué et lui prépara un bon repas qu’il avala sans appétit.    

     Il décida de ne plus retourner à Orsay et oublia. Il s’offrit même le merveilleux coffret de pastels extra-fins Sennelier dont il rêvait depuis longtemps. Toute la collection. Une ruine financière pour son modeste budget. Depuis le temps qu’il clamait à la cantonade : « Il me faut des Sennelier ! » Il était persuadé qu’il lui fallait ça pour égaler les meilleurs.

     Son plaisir de peindre revint. Il reprit ses « paysages ». L’extrême luminosité, la tendresse de ses nouveaux bâtonnets faisaient merveille dans les estompages, les fondus. Leur grande onctuosité permettait un niveau d’accrochage élevé sur le support au moment des dernières touches, celles qui donnent l’éclat, la vivacité finale.

     François ne doutait plus de son talent. Il avait franchit un échelon. Il n’allait plus stagner au niveau régional. Il pouvait viser le national… et même, en travaillant, sans aucun doute l’international... Il bouda même l’expo annuelle de sa commune.

 

    

      François ne pressentait pas la catastrophe qui se préparait...

      - J’espère que cela va te plaire ! On s’est tous cotisés !

     Un jour d’anniversaire, sa fille Valérie lui avait envoyé ces mots joyeux en lui plantant dans les bras un paquet assez lourd qu’il s’empressa d’ouvrir. Il reconnut de suite l’auteur de ces reproductions encadrées sous-verre, grandeur nature, d’une qualité étonnante. Valérie commenta :

     - Ce sont des autoportraits peints par Chardin au 18e siècle. Des pastels... Tu aimes ?

    S’il aimait…

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Jean Siméon Chardin : Autoportrait aux bésicles 1771, pastel 46 x 37 cm – Paris Musée du Louvre
                                      Jean Siméon Chardin : Autoportrait au chevalet 1779, pastel 40 x 32 cm – Paris Musée du Louvre

      

       Audrey et Valérie s’empressèrent de les accrocher aussitôt côte à côte dans le couloir d’entrée de la maison, à hauteur d’homme pour que l’on puisse mieux les contempler.

     Le mal était fait…

     Chaque nouveau visiteur empruntait évidemment le couloir, passait devant les cadres et balançait des remarques admiratives du genre : " Superbes ces portraits ! Je les ai déjà vus quelque part, à Orsay ou au Louvre ? Cà, c’est de la peinture ! Mais... c’est Chardin, je ne savais pas qu’il avait fait des pastels ! Quel talent ce peintre ! "

     François connaissait bien ces deux tableaux. Il était passé souvent devant eux au Louvre. Il se renseigna. Le maître les avait réalisés sur la fin de sa vie. Le premier, peint en 1771, Autoportrait aux bésicles le représentait, le regard malicieux derrière ses bésicles. Dans le deuxième, Autoportrait au chevalet daté de 1779, il semblait amaigri, fatigué. Il mourut cette année là.

     Le doute s’insinua lentement dans le cerveau de François, surtout lorsqu’il commença à étudier, analyser la technique du peintre.

     Chardin, qui toute sa vie avait peint des scènes de genre et des natures mortes à l’huile, s’était mis au pastel tardivement sur les conseils de son ami l’immense pastelliste Quentin de la Tour. François remarqua sur les reproductions que les traits de couleurs étaient placés proches les uns des autres, sans se mêler. Une sorte de mosaïque ? Avant Seurat et Signac, au 19e, Chardin utilisait déjà le principe du mélange optique des teintes. Sa touche hachurée accrochait la lumière et donnait, lorsque l’on prenait du recul, vie au personnage. François constata que l’artiste travaillait par couches successives en superposant les couleurs par petites touches qui donnaient des formes parfaites et non estompées. Parfois, le pastel était écrasé sur le papier laissant de longues traînées de couleurs.

 

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      Audrey ne reconnaissait plus son mari. Il ne peignait plus. Elle le voyait observer les portraits, l’air triste.

     Il semblait hypnotisé par l’autoportrait aux bésicles qui lui souriait constamment, goguenard. Les traits de craie sur les joues, le front, le foulard, semblaient encore tout frais, peints de la veille, alors que le tableau original avait plus de deux siècles. François surprenait une moquerie inexplicable dans le regard du vieil homme posé sur lui.

      La famille de François, ses amis, ne regardaient même plus ses nombreux paysages répartis un peu partout dans la maison. Pourtant, il venait d’accrocher, en bonne place dans le salon, le massif d’hortensias pourpres inspiré de leurs dernières vacances sur la côte d’azur. Les boules de fleurs éclaboussaient, énorme tâche de sang, les murs d’une maison provençale ocre clair. Au loin, derrière les fleurs, la mer vert émeraude nimbait la petite crique où ils s’étaient baignés. C’était Audrey qui avait prise la photo en lui disant : « Ce paysage sera ton chef-d’œuvre ».  

     Les hortensias n’intéressaient personne. Pas une remarque. Même pas un simple regard d’approbation. Seuls, les autoportraits de Chardin éveillaient l’attention.

 

    

      Un dimanche, François entra dans son atelier. Il se sentait nul, sans talent. Il ouvrit toutes les boîtes amoureusement disposées, prêtes à servir, et accrocha un Pastel Card sur le chevalet. « De quoi ai-je l’air avec mes petits tableautins du dimanche à côté de ce génie, pensa-t-il ? ». Il n’avait plus envie.

     Il s’approcha du beau coffret Sennelier, attrapa un bâtonnet couleur coquelicot et traça un trait sur le carton en appuyant fermement. Il ressentait l’excitation agréable qu’il connaissait bien, celle du pigment qui s’écrase comme du beurre étalé sur une tranche de pain. Quelle douceur !

     Les couleurs pures, méticuleusement rangées dans la boîte dans un savant dégradé de pimpantes tonalités, attendaient son bon vouloir.

     Sa vue se brouilla… A quoi bon ! Il avait compris. Il ne serait jamais un grand peintre !

     Il referma le coffret et s’enfuit.

                                                                                                                                                    Alain

 

     Les pastels ci-dessous sont voisins, au Louvre, de ceux dont il est question dans cette histoire. L’artiste les a peints à la même période de sa vie et ils sont tout aussi beaux. 

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Jean Siméon Chardin : Portrait de madame Chardin 1775, pastel 46 x 38 cm – Paris, Musée du Louvre
                                       Jean Siméon Chardin : Autoportrait à l’abat-jour 1775, pastel 46 x 38 cm – Paris, Musée du Louvre

         

        Louvre-passion a obligatoirement croisé ces peintures au hasard de ses promenades studieuses dans le grand musée. Comment ne pas les remarquer…

 

·        Edouard Manet : Portrait d’Irma Brunner 1880, pastel 53 x 44 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Edgar Degas : La sortie de bain 1898, pastel 70 x 70 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Edgar Degas : Danseuse sur scène 1877, pastel 60 x 44 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Edgar Degas : Danseuses en bleu 1898, pastel 92 x 103 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Edgar Degas : Danseuse assise 1883, pastel 62 x 49 cm – Paris, Musée d’Orsay

 

 

01 mars 2008

Les époux Arnolfini - VAN EYCK Jan, 1434

Mariage italien à Bruges

 

 

     Jan avait posé les oranges sur le rebord de la fenêtre, tiré vers lui la petite table, et déposé le panneau en bois de chêne sur celle-ci. Il était passé en voisin pour nous montrer le résultat de son travail.

     - La peinture est bien sèche, avait-il dit. Je vous la laisse quelques semaines. Vous aurez tout le temps de l’étudier.

     Avant de sortir, il m’avait adressé un sourire complice et gratifié d’une caresse sur le museau, un peu trop appuyée à mon goût.

 

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     C’est mon portrait qui m’avait intéressé en premier. Curiosité : je ne m’étais encore jamais vu, peint. Au fil des jours, à force de me regarder, j’avais fini par détester ce double placé par le peintre aux pieds des époux, tout petit, la queue en l’air, le poil long, l’œil morne.

     Aujourd'hui, je n’accepte plus ce quadrupède dont le regard amorphe surveille tous mes mouvements. Le pire, c’est le soir ! Mes maîtres sont couchés dans le grand lit rouge et moi sur le tapis d’orient le long du lit, face au portrait : à la lueur des bougies, mes petits yeux colorés, inexpressifs, brillent bizarrement et mon épaisse moustache s’enflamme de lueurs orangées.

 

      Chaque début d’après-midi, lorsque le soleil pénètre par les petits carreaux tout en haut de la fenêtre et inonde la pièce d’une lumière dorée, j’ai pris l’habitude de m’allonger sur la couverture du lit. J’observe le couple immobile, un peu raide, sur la toile. Je revois la cérémonie...

 

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Jan van Eyck : Le portrait des époux Arnolfini, 1434 - Londres, National Gallery

    

      C’était au printemps dernier. Mes maîtres ne s’étaient pas mariés à l’église. Ils préféraient l’intimité de leur demeure. Seuls, deux témoins, dont Jan le peintre, avaient été conviés. Mes maîtres s’étaient administrés eux-mêmes les sacrements du mariage.

     Peu de temps auparavant, ils avaient passé commande de leur portrait. Une fois les festivités terminées, quelques jours passèrent. Un matin, Jan arriva avec son matériel. L’artiste demanda aux époux de revêtir à nouveau les habits du mariage et de refaire les gestes de la cérémonie. Le panneau en bois posé sur le chevalet, il commença à peindre. Il revenait souvent. Un jour, il annonça qu’il avait terminé et finirait les détails dans son atelier.

     Je me suis pris d'affection pour ce Jan van Eyck. Il a toujours un mot gentil pour moi lorsqu’il vient. Ce n’est pas n’importe quel peintre. Il est célèbre : peintre de la cour de Philippe le Bon, notre duc de Bourgogne. Les bourgeois de Bruges se l’arrachent. Ils veulent tous avoir leur portrait les représentant installés dans leur cadre quotidien.

 

     Je suis seul. Ce matin, ils sont sortis en ville, l’un chez le barbier, l’autre chez une amie. Habitués à mes escapades à l’extérie1015166093.jpgur, ils m’ont soigneusement enfermé. Les lâches !

     Désoeuvré, je me suis étalé nonchalamment sur le lit. J’ai bien tenté de tourner le dos au panneau pour l’éviter, mais, à quoi bon... il s'obstine à rester constamment dans mon champ de vision.

     Cette peinture m’horripile ! Je ne supporte plus de voir ma maîtresse, passive, presque servile, posant sa main dans le creux de celle de cet homme qui va devenir son mari.

  

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     Lui, c’est Giovanni Arnolfini. Il est riche et le montre. Ce n’est pas trop difficile lorsque l’on est le fils d’une famille de commerçants et banquiers italiens ! Conseiller financier du duc de Bourgogne, c’est un personnage important à Bruges où ses affaires sont prospères.

     Je le trouve laid: profil chevalin, gros nez aux narines dilatées, yeux pas francs. De plus, il est maigrelet, les épaules étroites et tombantes. Ses mains blanches sont aussi fines que celles de sa femme. Je la plains…

     Revêtu d'une tunique en velours fourrée de vison, cette couleur sombre le rend encore plus triste… même macabre… Je n’ai jamais vu rire ce sombre personnage. Pourquoi s’est-il affublé de ce chapeau noir cylindrique beaucoup trop grand pour lui ?

  

 

      Elle, c’est  la fille d’un banquier italien. Encore des banquiers !

133411403.jpg Ces affairistes ont envahi Bruges où le commerce est florissant. Elle a presque le même prénom que lui : Giovanna. Je doute qu’elle sera heureuse avec cette brute qui me donne sans cesse des coups de pieds dès qu’il me voit.

     Le peintre a su la mettre en valeur. Elle porte une superbe robe verte ourlée d’hermine. Notre servante avait soigneusement drapé sa traîne sur le sol. Son joli visage poupin est éclairé par la coiffe blanche. Dommage qu’il y ait ces cornes brunes qui  dépassent au-dessus de chaque oreille… on dirait un navire toutes voiles dehors ? Consciente de l’importance du moment, elle esquisse un léger sourire. Posée sur son ventre, sa main laisse indiquer ce que je pressentais déjà depuis longtemps… Pourvu que l’enfant ne ressemble pas au père !

     Mon portrait est complètement raté ! Si je pouvais parler, j’en ferais la remarque à Jan… Ce regard ?... Niais ! Jan m’avait croqué séparément sur une feuille de papier et m’avait rajouté ensuite sur le panneau. Il paraît que les chiens sont un symbole de fidélité et aussi de prospérité. Je leur souhaite...

     Chère Giovanna ! Je l’aime. Toujours joyeuse, elle chantonne toute la journée malgré la mine sombre de son nouveau mari. Heureusement, il n’est jamais là. Elle seule sait me caresser. J’adore lorsque ses doigts fins et souples me chatouillent le creux situé juste derrière les oreilles. Elle m’arrache des petits jappements de plaisir. Ensuite, elle masse longuement l’arrière de ma tête puis, savamment, soulève les poils de mon dos pour me gratter avec la pointe des ongles. Elle termine en caressant délicatement avec le revers de la main mes flancs et mes pattes. Quel délice !

     Je voudrais dormir. Par moment, j’ai l’impression que les visages du tableau s’animent un court instant face à moi. Ils reprennent leur position inerte, figée, immobilisée comme par magie.

      Je ne m’explique pas pourquoi Giovanni tend maladroitement la main gauche à sa femme. Dans les mariages auxquels j’ai assisté, les hommes utilisent toujours la main droite pour faire ce geste rituel ? Son autre main est étrangement levée à hauteur de sa poitrine : serment de mariage ?

      Je n’avais pas encore remarqué que les époux étaient pieds nus ? Leurs patins de bois et pantoufles traînent sur le sol en désordre… Ce n’est pas dans les habitudes de Giovanna, elle qui ne supporte pas le moindre grain de poussière ou objet qui traîne ?

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       J'attends toujours leur retour. La fenêtre s’assombrissait. Ne pouvant dormir, je décide d’examiner les autres détails du tableau pour 1189160792.jpgm’occuper.  

     Notre lustre en métal a six bougies. Sur le tableau, une seule bougie est allumée. Cette semaine, les époux en parlaient entre eux : la flamme serait un symbole du Christ, témoin du mariage, paraît-il ?

     Pendant les séances de pose, Jan disait souvent que les objets parlaient. Lorsqu’il peint des couples, il délivre des messages symboliques un peu partout dans le tableau en signe de bonheur conjugal : la bougie unique sur le lustre, la statuette de sainte Marguerite, patronne des futures mères, dominant le haut dossier de la chaire derrière le lit avec son petit balai accroché, ou le chapelet suspendu à côté du miroir évoquant la foi des mariés. Même les oranges posées sur la table ont un sens, semble t-il ?

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516856117.jpg     Curieux miroir ? C’est un miroir de sorcières dont la forme convexe agrandit le champ de vision. J'aperçois Les époux montrés de dos dans le reflet du verre. Même les poutres du plafond apparaissent. Curieusement, ma présence entre le couple, à leurs pieds, a disparu ? Evidemment, un chien !...

     Récemment, Jan était passé prendre des nouvelles du tableau. Il avait plaisanté avec Giovanni au sujet du miroir :

     - J’espère que vous ne m’en voudrez pas, avait-il dit en riant. Je n’ai pu résister au plaisir de me peindre dans le reflet du miroir : les témoins du mariage entrent dans la pièce ; moi, habillé d’une tunique bleu, et mon ami Peter d’une tunique rouge.

      Giovanni avait répondu en tordant sa bouche d'un sourire hideux dont je me souvenais encore :

     - J’avais remarqué ces deux minuscules silhouettes au centre du miroir. Maître Jan, cette peinture me plait ! Elle fait déjà des envieux parmi les bourgeois de la ville à qui je l’ai montrée. Vous avez su saisir l’instant solennel de notre mariage. La brillance des couleurs est étonnante : la robe verte de Giovanna explose sur le tissu rouge du lit !

     - Le nouveau vernis que j’utilise me satisfait, avait répondu Jan, fièrement. Il m’a fallu du temps avant d’arriver à une telle perfection. Grâce à une préparation spéciale à base d’huile de noix et de graines de lin, les couleurs sèchent plus vite, elles ne craignent plus l’humidité et brillent d’elles mêmes.

     En sortant, Jan avait secoué ma tignasse et s’était exclamé :

     - Ah ! Un dernier détail ! J’ai modifié ma signature placée entre le miroir et le lustre. J’ai inscrit : « Johannes de eyck fuit hic » au lieu de « fecit » (« était là » au lieu de « l’a fait »). C’est ma signature en tant que témoin de votre mariage.

 

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 Vaincu de fatigue, mes paupières se fermèrent brusquement.

                                                                                                                                           Alain

 

 

     Au 15e siècle, la peinture flamande devient moins religieuse et les peintres sont très demandés par les bourgeois pour des portraits individuels les représentant dans le monde où ils vivent. Ce sont les premières représentations de scènes de genre qui feront le succès des peintres néerlandais du 17e. 

     L’utilisation de la peinture à l’huile était récente. Les frères van Eyck (Hubert et Jan) améliorèrent son usage ce qui donna aux couleurs l’éclat et la solidité que n’avait pas l’ancienne technique de la tempera à base d’œuf et de colle.

     Ce nouveau procédé pour peindre permit à Jan van Eyck de se démarquer des peintres des décennies précédentes. Son travail était millimétré, méticuleux, fait avec des pinceaux extrêmement fins, ce qui lui permettait de rendre chaque matière avec une grande habilitée dans les détails.

 

 

20 novembre 2007

Un dimanche à la Grande Jatte - SEURAT Georges, 1886

Vous avez dit pointillistes ?

 

 

25 septembre 1886              (Berthe Morisot – peintre)

 

     Très chère Edma

     Je profite d’un moment de calme pour t’écrire.

     Eugène fait la sieste. Il est très fatigué et tousse constamment. Notre été dans la villa que nous avions louée à Jersey s’est mal passé pour lui. Ce foutu climat anglo-normand…

     Je suis triste petite soeur. Je ne quitte plus le noir du deuil. Ces dernières années ont été bien cruelles pour la famille Manet. Comme tu le sais, en l’espace de trois ans, j’ai perdu ma belle-mère et mes deux beaux-frères. Je garde toujours une place secrète dans mon cœur pour Edouard Manet. Je lui dois tant ! Je ne cesse de me battre pour la réhabilitation de sa peinture. Un jour il entrera au Louvre…

     Eugène, à son tour, est touché par la maladie. Ses dernières forces il les a utilisées pour m’aider à préparer notre exposition des « impressionnistes » qui s’est tenue avant notre départ pour Jersey du 15 mai au 15 juin dernier. Nous avions loué un local rue Laffitte, au-dessus du restaurant de La Maison Dorée. Dommage que tu ne sois pas venue… Enfin, cela va me permettre de te conter dans le détail ce qui s’y est passé.

     Comme le temps passe vite ! C’était la 8ème exposition de notre groupe. Peut-être la dernière ? Te souviens-tu de notre première exposition il y a douze ans dans les locaux du photographe Nadar ? Jeunes fous, nous nous engagions dans un mouvement pictural qui n’avait pas de nom. Nous étions les peintres du plein air, de l’instant, de la lumière changeante et des émotions troubles. Aujourd’hui, nous sommes devenus officiellement des « impressionnistes » et notre peinture commence à être reconnue.

     Contrairement aux autres membres du groupe, je n’ai manqué aucune exposition malgré les critiques et les phrases ironiques. Aujourd’hui, je ne regrette pas cette aventure dans laquelle je m’étais engagée par goût et par défi. J’étais la seule femme et  tous ces hommes m’impressionnaient. J’ai ouvert la voie, car deux autres femmes m’ont rejointe à partir de 1879 : Marie Bracquemond que tu connais, la femme du graveur, et Mary Cassatt. Cette américaine est devenue une grande amie. Elle peint le plus souvent, comme moi, des portraits de femmes et d’enfants. Nos styles sont bien différents.

     Tu me manques Edma ! Te souviens-tu de ces journées où nous peignions côte à côte, unies dans un même amour de l’art. Maman nous envoyait des regards courroucés. Elle ne comprenait guère pourquoi ses filles ne s’intéressaient qu'à la pratique de la peinture. C’est si loin aujourd’hui… 

     Quel désordre ma petite sœur ! Notre groupe d’artistes était sur le point de gagner. La critique se faisait molle. Nous étions devenus des frères et sœurs de pensée. Nous parlions le même langage. Devine… Aujourd’hui, nos amis sont en train de se disperser. Nous ne sommes plus capables de nous entendre. On se bagarre au sein de la même famille. Dissensions, divisions, règlements de comptes, jalousies… L’air devient irrespirable. Eugène et moi, passons notre temps à tenter de les réconcilier. En vain…

     Le résultat de ces chicanes est que les meilleurs d’entre nous n’ont pas voulu participer à notre exposition. Monet, Renoir, Sisley, Caillebotte étaient absents. Cézanne aussi, mais lui c’est un solitaire. Tu parles d’un vide ! Leur amour-propre ne supportait pas la présence de Gauguin toujours prêt, celui-là, à jouer les dictateurs. Et, évidemment, le tempérament irascible de Degas n’arrangeait pas les choses.

     Je crains que cette 8ème exposition ne soit la dernière exposition des impressionnistes. Trop de pagaille et de désaccords…Tous ces hommes ont un caractère de cochon ! Les femmes n’ont pas ces emportements, ces entêtements et cette violence.

     Notre vieil ami Camille Pissarro, lui, est venu. Figure-toi qu’il a changé de style récemment. Il peint comme ces jeunes gens qui exposent avec nous cette année. Cherchait-il à se rajeunir ? Mon mari et Degas ne souhaitaient pas la présence de ces jeunes peintres. J’ai dû parlementer longtemps, soutenue par Pissarro, pour qu’ils consentent à accueillir ces peintres rebelles. Ils ont nom Seurat, Signac, Angrand et d’autres.

     Edma, il faut que je te parle de cette nouvelle façon de peindre. Ces gamins disent qu’ils veulent révolutionner l’impressionnisme. On vient à peine d’arriver et ils veulent déjà prendre notre place !... Ils ont repris nos théories sur la lumière et la touche fragmentée mais, ce qui est curieux, cette touche est devenue chez eux… des points. Des points sur toute la toile posés l’un contre l’autre avec une grande minutie et une patience infinie. Du cousu main comme tes broderies !

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Georges Seurat : Un dimanche à la Grande Jatte 1884-1886, huile sur toile 260 cm x 325 cm, Art Institute Chicago

 

    

      Le clou de l’exposition a été une très grande toile peinte par leur chef de file Georges Seurat : Un dimanche à la grande Jatte.

 54951cdaf618b3536d76a0a2f49aafe1.jpg    L’île de la Grande Jatte est un lieu de loisir parisien au bord de la Seine. Ce tableau, qui se voulait un manifeste de cette nouvelle école, captait l’attention des critiques et du public. Imagine-toi une toile de 3 mètres sur 2 mètres couverte de minuscules points scientifiquement répartis. Les gens se bousculaient dans la petite salle. Ils se moquaient, parlaient de « pluie de confettis », de personnages raides ressemblant à des « poupées de bois ». Les critiques lançaient les mots « divisionnisme », « pointillisme ». Les quolibets montaient… C’était pire que lors de notre première exposition impressionniste en 1874 !efba9df1a2656ca11d5697f042fc4c54.jpg

     Je vais t’amuser... J’ai lu cette semaine dans La Vogue un article publié par le critique Félix Fénéon au sujet de cette nouvelle école. Je ne peux résister de t’en donner quelques extraits. Il parle d’une « méthode néo-impressionniste ». Il tente de justifier les choix techniques de ces peintres en proposant de nombreuses descriptions très drôles de leur style : « versicolores gouttes », « tourbillonnantes cohues de menues macules », « fourmillement de paillettes prismatiques », « menues taches pullulantes ». Je t’en passe… Même Eugène s’est déridé à cette lecture.

     J’ai vu récemment Renoir. Il ne veut pas entendre parler de cette technique. « Ils s’essouffleront rapidement m’a-t-il dit d’un ton péremptoire. »

 

   4df88a0f78fe3d359bac5e1ab09da6e4.jpg  Et bien moi Edma, j’aime cette peinture !

      Je te décris brièvement le tableau de Seurat. Les personnages représentés sont de milieux sociaux divers et sont venus sur l’île pour profiter d’une belle journée. Ils paraissent effectivement un peu figés. Mais l’essentiel n’est pas là… Les contrastes d’ombres et de lumières sont admirablement répartis. Les couleurs, soucieuses les unes des autres par le principe des complémentaires que tu connais bien, vibrent intensément. Il faut regarder le tableau à bonne distance pour que le mélange des tons s’effectue dans l’œil du spectateur. Lorsque notre rétine a effectué le travail de recomposition des couleurs, l’harmonie éclate. C’est lumineux !

 

      Dans le même style que Seurat, son ami Paul Signac est très doué. J’ai apprécié de lui un superbe paysage de neige à Paris ainsi que des modistes originales. Charles Angrand m’a réjouie également avec sa Seine, le matin envahie de brouillard. Tous ces garçons sont des adeptes du « pointillé » et me paraissent promis à un bel avenir.

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Paul Signac : Boulevard de Clichy, la neige 1886, The Mineapolis Institute of Arts, Mineapolis     

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 Charles Angrand : La Seine, le matin 1886, huile sur toile 45 cm x 55 cm, Petit Palais, Genève

          
      Ces jeunes gens sont également de joyeux lurons. Signac est passionné de canotage. Il possède une embarcation qu’il a appelé le « Hareng saur épileptique ». Certains jours, à l’exposition, il se déguisait en canotier avec chapeau en paille, maillot rayé, manches courtes et biceps saillants. Il venait vers moi et insistait avec forces gestes et paroles pour que je vienne barrer sa yole le lendemain matin sur la Seine. Tu sais, soeurette, que les barreuses sont très recherchées par les canotiers ! J’acceptais devant le public amusé. Il faisait également le pitre devant Mary Cassatt qui faillit même, tordue de rire, faire tomber son délicieux tableau Jeune fille au jardin qu’elle s’apprêtait à accrocher. Ces hommes…

54c32e71bb827545978770979559116f.jpg     Personnellement, j’ai exposé une dizaine d’œuvres cette année dont le jardin de Bougival et une jeune fille à son bain se coiffant.

     Comme d’habitude, toutes les toiles présentées par ce vaurien de Degas me plaisaient. Ce vieux célibataire endurci est un coquin ! Il adore peindre les femmes. Toujours des femmes du peuple : blanchisseuses, modistes, lavandières, couturières. Et ses danseuses… Il a exposé un pastel Le tub qui montre une femme accroupie se nettoyant le dos avec une éponge. La pudeur bourgeoise était choquée.

 

 

 

 

 

 

 Berthe Morisot : Le bain 1885, huile sur toile, Sterling et Francine Clark Art Institute, Williamstown

 

 

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Edgar Degas : Le tub 1886, pastel, Musée d’Orsay, Paris

 

 

 

       Nos dîners du jeudi à la maison sont toujours une fête. Si tu pouvais venir, nos amis seraient heureux de te revoir... Quel dommage que Lorient soit si loin... Ces soirées distraient mon pauvre Eugène et lui redonnent un peu de courage. Degas et Renoir ne cessent de s’asticoter l’un l’autre ce qui, parfois, agace Degas qui part en claquant la porte. Tu le connais, il ne changera pas. Les phrases éblouissantes de Mallarmé fusent à tout propos. J’ai beaucoup d’affection pour ce grand poète et il me le rend bien. L’amitié et l’admiration que nous vouons à Edouard Manet nous rapprochent. Il m’appelle toujour respectueusement « Madame ».

     Ma chère sœur, je te laisse. Tu ne peux savoir à quel point cela m’a fait du bien de t’écrire !

     Julie a 8 ans. Je n’arrête pas de peindre son joli minois. Fais plein de bises à Jeanne et Blanche pour moi.

     Ton affectionnée Berthe.

                         Berthe Morisot

 

                                                                                                                          Alain

  

     Cette exposition de 1886 sera la dernière exposition impressionniste. Les jeunes peintres, que l’on appellera les néo-impressionnistes, poursuivront leurs recherches les années suivantes. Malheureusement, Seurat mourra en 1891 à 32 ans. Signac restera fidèle toute sa vie à la technique pointilliste. A partir de son passage à Saint-Tropez en 1892, il utilisera beaucoup l’aquarelle pour peindre des toiles d’inspiration plus libre.

 

 

 

16 octobre 2007

Lumières intimes - MATISSE Henri , 1920

 

Les persiennes

 

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Les persiennes 1920, huile sur toile 130 x 89 cm,  Merion, Fondation Barnes Lincoln University

    

     De minces traits dorés provenant de la lumière solaire extérieure s’infiltrent à travers les persiennes bleues de la chambre. La lumière s’introduit d’en dessous comme d’une rampe de théâtre.

     J’ai ouvert la porte-fenêtre pour laisser pénétrer les senteurs maritimes. Par l’ouverture soulevée dans la persienne, j’aperçois le ciel cobalt et quelques minuscules personnages marchant le long de la baie.

     - Ne bougez pas, mademoiselle ! Je vais bientôt vous libérer !

     La jeune femme qui est assise face à moi est une femme de ménage de l’hôtel Méditerranée, hôtel cossu niçois où je vis et travaille. Elle ne me connaissait pas. Ses collègues avaient dû lui dire que j’étais « le » peintre. Ils savaient tous qu’un artiste résidait ici, sortait peu et travaillait la plupart du temps enfermé dans sa chambre. Ainsi, elle s'était présenté de suite lors de ma demande pour un nouveau modèle. Depuis, elle m’accordait des moments de pose pendant ses heures de repos. Un peintre célèbre…

     Il y aura bientôt trois ans que je peins des figures dans la pénombre d’une chambre d’hôtel avec, comme seul éclairage, la lumière tamisée d’une fenêtre donnant sur l’immensité du ciel et de la mer. J’aime ces contrastes forts entre le dedans et le dehors. Curieusement, les fenêtres m'ont toujours intéressé. Elles sont un passage entre l'intérieur et l'extérieur, entre notre intimité la plus profonde et le monde qui nous environne.

     « Titien et Rubens, ceux-là savaient peindre le corps de la femme ! » J’ai gardé en tête cette phrase de Renoir. Au début de mon séjour à Nice, je rendais régulièrement visite à mon ami dans sa propriété au-dessus de Cagnes. Il n’y avait plus que les femmes qui comptaient pour lui. L’année dernière encore, peu avant de mourir, il peignait de grandes baigneuses corpulentes à la chair nacrée frémissante. Assis dans sa chaise roulante d’infirme, il attachait son pinceau sur sa main raidie par l’arthrite et caressait ses jeunes femmes de touches rapides en virgule.

     Etait-ce l’image du vieux peintre contemplant ses nus ou la luminosité intense du midi qui m’avait séduit ? J’avais envie de peindre à nouveau des choses simples : les femmes, la nature, la vie…

 

     Sur la toile, la jeune fille paraît toute petite. Elle a de longs cheveux clairs qui lui retombent en boucle sur le front et la poitrine. J’ai insisté pour qu’elle se vête d’un corsage blanc transparent et d’un pantalon rouge bouffant telle une odalisque. La scène a un côté théâtral qui me fait sourire : une française en costume oriental placée dans un salon rococo devant des persiennes encadrées de lourds rideaux.

     J’effleure d’un mauve pale la demi-rosace au sommet de la fenêtre et la recouvre partiellement par les larges courbes du voilage. Je travaille longuement l’effet de transparence.

     Je me recule et observe l’ensemble de la toile. C'est bien...

     Ma peau est moite. Il fait une chaleur dans cette chambre en fin d’après-midi ! Je me lève, pose mes pinceaux et bois un verre d’eau. J’en offre un à la jeune femme qui le prend avec empressement.

     - Je n’ai plus besoin de vous, mademoiselle. Mon tableau est pratiquement terminé. Vous avez été très patiente. Je peux connaître votre prénom ?

     - Yvette, monsieur

     - Yvette, ce pantalon rouge vous va à ravir ! Vous me rappelez des souvenirs marocains… N’oubliez pas de remettre une jupe avant de reprendre votre service. Vos collègues pourraient se poser des questions !

     Mon rire discret raisonna dans la pièce.

     Yvette referma le livre que je lui avais donné et le posa sur la chaise. Elle m’adressa un sourire timide en se dirigeant vers la porte. Elle jeta un regard en biais sur son portrait au passage et disparut sans un mot.

     Le peu d’intérêt que la jeune fille portait à sa représentation sur la toile me surprit. Il est vrai qu’on la remarquait à peine dans le tableau. Ce n’était pas vraiment elle qui m’intéressait. J’avais accentué exprès la disproportion entre le minuscule personnage et l’architecture aux courbes grandioses de la fenêtre transpercée de lumière. La jeune fille n’était là que pour souligner l’atmosphère immobile, mystérieuse de la scène.

 

     Je m’écroule sur le lit. Mon corps écrase le moelleux duvet. Je suis bien…

     Je me plais dans cet hôtel, sur cette côte d’azur gorgée de couleurs… Amélie et les enfants ne me manquent pas trop… J’avais besoin de cette solitude… Cette vie bourgeoise m’étouffait l’esprit. Je voulais partir dans la brousse, loin de tout. La joie de peindre m’avait quitté et je l’ai retrouvée ici.

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Intérieur, Nice 1919, huile sur toile 74 x 61 cm, Merion,Fondation Barnes, Lincoln University

    

        Je peins le plus souvent des scènes d’intérieurs comme celle que je viens d’achever : des jeunes femmes lisant un livre, une lumière tamisée, quelques objets simples, une atmosphère d’ennui, de silence. Derrière le personnage j’introduis toujours une ouverture sur le ciel et la mer.

     Le soleil entre maintenant de biais par l’ouverture de la persienne et se reflète dans la vitre de la porte-fenêtre qui scintille vivement. Je me lève pour boire à nouveau et me rallonge aussitôt. Mon corps est mou, engourdi de chaleur. Je songe…bede300a7c2910f527b75a0e55b8f627.jpg

     Quinze ans déjà… L’été 1905 à Collioure avec Derain… Une sensualité, un éblouissement lumineux… La mer, le soleil, les couleurs avaient transformé notre peinture. Nous appliquions la théorie de Gauguin avec excès : « Si vous voyez ces arbres jaunes, eh bien mettez du jaune ! Ces feuilles rouges, mettez du vermillon, et cette ombre plutôt bleue, peignez-là avec de l’outremer pur. » Nous étions sûrs que Gauguin nous voyait de sa tombe aux Marquises. Il guidait nos pinceaux. Nous nous saoulions de couleurs qui sortaient directement des tubes, sans mélange. Des critiques nous qualifièrent de « Fauves » Ils n’avaient pas tort, nos griffes de jeunes lions étaient acérées. Nous sentions que nous inventions quelque chose de nouveau qui n’avait pas de nom. Un nouvel art moderne… Vlaminck, Dufy et d’autres allaient nous rejoindre.

 

                

          

 

La leçon de peinture 1919, huile sur toile 74 x 83 cm, Edimbourg, Scottish National Gallery of Modern Art

    

     Je me lève et ouvre les persiennes. Le soleil m’enveloppe. J’observe les vagues émeraude qui lèchent la côte. A cette heure, l’ombre des palmiers s’allonge.

     Aujourd'hui, je n’ai plus envie de peindre ces tons violents qui m’emportaient autrefois ? Je préfère les couleurs plus douces, calmes… Est-ce un signe de vieillissement ? Pourtant, je me sens encore jeune malgré les cinquante ans que je viens de fêter… Amélie n’était même pas là pour mon anniversaire ?

     Que penserait Picasso de mon changement de style. Il est mon concurrent mais je l’admire. Je sais qu’il apprécie ma peinture. Le talent de l’ibérique est multiple… Peut-être va-t-il trop loin parfois ?

   13f0cf169c8ad70392a1073e507190cb.jpg  Je me dirige vers un placard et prends une huile que j’ai peinte en arrivant à Nice. Je  la pose sur le chevalet à la place de la toile encore humide et me rassoit sur le lit.

     Ce jour là, la lumière et une chaleur orageuse pénétraient par la lucarne entrouverte donnant sur l'immense baie baignant l'hôtel Beau-Rivage où je me trouvais. C’est la toile la plus sombre et la plus réussie que j’ai peinte, pensai-je. Complètement dépouillée : un violon sur un fauteuil, une table, une fenêtre. C’est tout… Le bleu de l’étui à violon perce l’obscurité. 

     Deux coups discrets frappèrent la porte de la chambre. Une voix feutrée féminine monta :

     - Votre dîner va être servi, monsieur… Ne tardez pas trop !

     Je remets la toile dans le placard et ferme la fenêtre.

 

 

Intérieur au violon 1918, huile sur toile 116 x 89 cm, Copenhague, Statens Museum for Kunst

   

      Au loin, un couple enlacé longe la mer.  

 

                                                                                                                             Alain

 

     En 1920, Matisse est à un tournant de sa carrière. Un sentiment nostalgique l’habite. Il restera sur la côte d’azur jusqu’à la fin de ses jours en 1954. Il repose à Nice. Sa dernière grande œuvre sera le décor de la Chapelle du Rosaire de Vence avec ses vitraux bleu et jaune jouant avec la lumière. Cette chapelle moderne est un des lieux les plus recherchés à Vence. Matisse restera l’un des grands précurseurs de l’art moderne du 20ème siècle.

 

 

 

21 juillet 2007

Un poète des flots - HOMER Winslow, 1890

 

 

      - Winslow, viens voir ! Vite !

      Cornelia ouvrit la porte et entra fougueusement dans l’atelier du peintre.

      - Je t’ai déjà dit de ne jamais me déranger lorsque je travaille !

      Les soirées sont longues à cette période de l’année. Winslow aimait rester tard le soir dans l’atelier. Il ébauchait sur des toiles les dessins qu’il avait croqués sur le vif dans la journée au cours de ses promenades. Lorsqu'il lui restait du temps, les toiles terminées dans la semaine étaient reprises lentement, amoureusement avant qu’elles ne sèchent.

      Le peintre regarda la fillette avec tendresse. Elle a bien grandi depuis l’été dernier, pensa-t-il ? Cornelia, sa nièce, la fille de son frère Charles, était en vacances chez lui depuis peu. Sa vivacité naturelle, sa spontanéité, et une petite voix fluette qui n’allait pas tarder à s’épanouir, amusaient l’artiste. Elle lui faisait penser à ces jeunes oisillons qu’il apercevait parfois au bord du nid, dans des trous de rochers le long de la côte : fragiles mais déjà prêts à affronter la vie.

      L’artiste, célibataire endurci, appréciait cette jeune présence féminine dont les rires incessants réveillaient la grande maison perdue dans la lande. Comme chaque année, ses parents s’en étaient débarrassés : « On t’envoie à Prout’s Neck, chez ton oncle. L’air marin te fera le plus grand bien. Et, surtout, n’ennuie pas Winslow ! C’est un grand peintre, il a besoin de calme. » 

      Cornelia s’approcha du chevalet et toisa Winslow en se dandinant sur un pied comme elle aimait le faire lorsque elle avait une pensée en tête.

      - Arrête de travailler, oncle ! Tu vois bien qu’il fait nuit. Tu reprendras demain matin. Allez ! Suis-moi !

      Par expérience, Winslow savait que la fillette ne le lâcherait pas tant qu’il n’aurait pas posé son matériel. Aussi têtue que son père cette gamine… De toute façon, elle avait raison, l’obscurité était tombée et il ne distinguait plus les couleurs sur sa palette.

      - Que se passe-t-il de si important ? Tu es entrée comme une furie. Tu as croisé un fantôme… ou le diable…

      - Oncle, cela se passe à la crique rocheuse, face à la mer. Il n’y a jamais personne habituellement… Ce soir…

      - Des rochers ! Tu me déranges en pleine nuit pour aller voir des rochers ! Ta journée passée à courir comme une folle le long de la côte t’a fatiguée ma fille. Tu ferais mieux d’aller te coucher. Et moi aussi…

      Cornelia attrapa la main de son oncle d’un geste ferme et l’entraîna.

      Winslow maugréa tout le long du chemin sinueux qui descendait vers la mer. Il marchait derrière Cornelia. Sa jupe, cintrée aux hanches, laissait deviner des formes nouvelles qu’il n’avait pas encore remarquées. Il se fit la réflexion que sa nièce devenait une jeune fille. Reviendrait-elle le voir l’année prochaine ? Cette région sauvage de l’Etat du Maine avec ses longues côtes déchiquetées et désertes était peu souriante pour une adolescente qui avait besoin de s’amuser. Occupé toute la journée à croquer la nature environnante, il n’avait guère le temps de s’occuper d’elle.

 

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Winslow Homer - Nuit d’été, 1890,  Paris, Musée d’Orsay

 
 
 
 

      L’océan craquait bruyamment. Dans cette région, le climat d’une grande rudesse une bonne partie de l’année, s’était offert une soirée d’une douceur exceptionnelle. La lune, gros phare immobile dans le ciel noir,  éclairait les flots de lueurs scintillantes. Les vagues se soulevaient, balançaient, hésitaient immobiles, puis se cassaient en se fracassant sur les énormes rochers. Des jets d’écume giclaient en l’air.

      Le spectacle était grandiose. La mer était éclairée comme en plein jour. Près du bord, une main invisible agitait l’eau bleutée de tremblements argentés qui se dissolvaient dans les vagues sombres, puis réapparaissaient plus loin dans un mouvement ondulatoire. Ombres chinoises, quelques personnes assises sur les rochers se détachaient dans la lumière.

      Winslow contemplait la scène d’un œil gourmand. Il appréciait en connaisseur chaque nuance de cette étendue liquide qui l’attirait et l’éblouissait.

      - Regarde !

      D’un geste du bras, Cornelia indiqua un grand espace aménagé en terrasse face à la mer. Deux silhouettes fantomatiques semblaient soudées l’une à l’autre : taches floues baignées d’ombre et de lumière.

      Un violon jouait une musique entraînante. Winslow et Cornelia s’approchèrent et s’assirent dans l’herbe.

      Vue de près, les taches se transformaient en jeunes filles. Etroitement enlacées, elles dansaient le long du rivage. Leurs longues robes flottaient autour d’elles, les unissant dans un même drapé.

      Que faisait-elle à cette heure à tourner dans cette lumière crépusculaire, se demanda Winslow ?

      - Alors, oncle ! N’est-ce pas beau ?  

      Winslow ne répondit pas. L’impression visuelle était saisissante. L’océan, comme mu par une force incontrôlable, semblait accompagner les danseuses. Les vagues se soulevaient et redescendaient au même rythme que la musique. Une tendre complicité reliait les puissances de la nature à deux jeunes filles tourbillonnant indéfiniment.

      - Alors, oncle, insista Cornelia !

      - C’est…

      Le peintre fouilla dans sa poche. Il sortit le carnet de croquis qui ne le quittait jamais. Il fallait faire vite.

      Les jeunes femmes, les yeux fermés, étaient seules au monde, transfigurées. Une grâce intérieure irradiait leurs visages. Derrière elles, une vague énorme monta dans le ciel, puis s’élargit d’une auréole d’écume au-dessus de leurs têtes.

      Winslow savait qu’il tenait le tableau de sa vie. En dessinant, il s’efforçait d’imprégner son cerveau des couleurs, de la lumière, des courbes des femmes, qu’il reproduirait demain sur la toile. Retrouverait-il un jour une image d’une telle puissance poétique ?

      Brusquement, le violon cessa de jouer. Le couple continua à tourner un long moment. Puis les yeux s’éveillèrent, les pas ralentirent et s’arrêtèrent. Les femmes se désunirent comme à regret.

      Le mécanisme, un instant déréglé des vagues, reprit un mouvement naturel.

      Winslow rangea son carnet. Il attira sa nièce vers lui et l’embrassa affectueusement.

      - Cornelia… Merci… Je n’oublierai jamais l’image que tu m’as offerte.

      La fillette regardait son oncle, émue et heureuse.

      Winslow murmura :

      - La poésie, Cornelia… La poésie…

 

    

                                                                                                                              Alain

 

     J’ai une photo de Winslow Homer sous les yeux : bel homme, costume élégant, grosse moustache plantée dans un visage fin, un regard triste, le front effacé par un canotier de dandy. 

     De nos jours, cet artiste est considéré comme un des plus grand peintre des Etats-Unis.

     Difficile de faire plus poétique que la vision de ce couple bercé par les flots. Monet lui-même admira cette peinture qui obtint une médaille d’or à l’Exposition universelle parisienne de 1900. L’Etat français l’acheta et on peut l’admirer aujourd’hui au Musée d’Orsay à Paris.     

Les aquarelles comptent parmi les plus éclatantes réussites de ce peintre de grand talent.

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Le Port de Gloucester, 1873, aquarelle et gouache sur papier 24 x 34 cm, Collection privée

Transparence, fluidité, vibrations lumineuses 

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Les feux du couchant, 1880, aquarelle sur papier 25 x 34 cm, Greensburg Pensylvanie, Westmoreland Museum of American Art

Un coucher de soleil incendiaire. Le voilier va-t-il se consumer dans les flammes ?

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Voilier et feux d’artifice du 4 juillet, 1880, aquarelle et gouache su papier 24 x 35 cm, Cambridge, Harvard University Art Museum

Le feu d’artifice est devant nous, intense. La fumée envahit le ciel et l’eau, estompant le voilier et l’horizon au loin. Les fusées explosent. Le bruit des détonations raisonne dans nos oreilles. Une symphonie en noir et orange…

 

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Elles sont vraies ces femmes du village de pêcheurs de Cullercoats en Angleterre. Leurs valeurs sont le travail, le courage, dans une vie de rudesse dont le sort dépend entièrement des ressources de la mer. En les croquant, Homer a du penser aux toiles de paysans peintes par Millet (l’Angélus, les Glaneuses) qu’il connut en 1867 en France.

 

 

 

 

 

 

 

 

Jeunes femmes de pêcheurs sur la plage de Tynemouth, 1884, fusain et rehauts de craie 58 x 44 cm, Hardford, Connectitut, Wadsworth Atheneum Museum of Art