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ECRIRE LA PEINTURE, nouvelles (36) - Page 2

  • La damoiselle de beauté - FOUQUET Jean, 1453

     

            La fête de Noël va occuper les esprits sous peu.

          J’ai eu envie de montrer à nouveau le « Diptyque de Melun » et sa superbe « Vierge à l’enfant entourée d’anges » qui forme la partie droite du diptyque. Cette peinture est le chef-d’œuvre de Jean Fouquet, considéré comme le plus grand artiste de la première renaissance au 15e siècle en France.

          Le récit qui accompagne le diptyque a été rafraîchi et retrouve ainsi une nouvelle vie.

          Que cette fin d'année soit heureuse pour tous.

     

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  • La lavandière - GUIGOU Paul, 1860

     

     Balade estivale…

    Il faisait chaud. J’avais marché tout l’après-midi et m’étais arrêté en fin de journée près d’un vieux lavoir traversé par l’eau calme d’une rivière. La vision de ces pierres grisâtres, à jamais silencieuses, m'interrogeait ? Gardaient-elles en mémoire les sonorités anciennes des lavandières tapant sur leur linge ?

    L’image furtive de ces femmes d’un autre temps m’a incité à écrire l'histoire d’une de ces lavandières que la toile du peintre paysagiste provençal Paul Guigou, rencontrée au musée d’Orsay, m’a inspirée. L’écriture m’a amusé. Cette nouvelle se déroule dans le siècle de Maupassant, lorsque les lavandières travaillaient encore le long des cours d’eau. Elles faisaient parfois de curieuses rencontres…

     

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  • 1886 - 8ème et dernière exposition impressionniste

     

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    Edouard Manet – Portrait de Berthe Morisot étendue, 1873, musée Marmottan, Paris

     

          Cette note termine le cycle en 3 parties que j'ai consacré à cette femme de grand talent que fut Berthe Morisot.

          Comme je l'avais fait pour la première exposition impressionniste de 1874, j'ai imaginé cette nouvelle lettre envoyée par Berthe Morisot à sa soeur Edma, douze années plus tard. Le groupe des peintres impressionnistes traverse des difficultés internes...

     

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  • Berthe Morisot à Marmottan : Enfin !

     

    Fixer quelque chose de ce qui passe

     

     

          Le musée Marmottan Monet, charmant hôtel particulier en lisière du bois de Boulogne à Paris, est un haut lieu de l’impressionnisme.

          Deux peintres, plus particulièrement, attirent les visiteurs amoureux de cet art de lumière qui révolutionna la peinture à la fin du 19e :

    - Claude Monet : La collection d’œuvres du peintre est impressionnante en quantité et qualité. Le tableau star du musée est le fameux « Impression soleil levant » qui donnera son nom au mouvement impressionniste.

    - Berthe Morisot : Mine de rien, ce discret musée parisien est l’institution publique qui possède la collection la plus importante au monde de ses œuvres. 

          Invariablement, chacune de mes visites à Marmottan se terminait par la même interrogation : Quand verra-t-on en ce lieu une exposition consacrée à Berthe Morisot, cette femme peintre impressionniste ?

          Les organisateurs ont dû finir par m’entendre car mon souhait est enfin exaucé ! La première rétrospective présentée à Paris depuis 1941 de l’œuvre de Berthe Morisot s’est installée à Marmottan du 8 mars au 1er juillet 2012. 150 œuvres provenant des musées et collections particulières du monde entier retracent la vie artistique de cette femme exceptionnelle.

          Curieusement, le musée est situé non loin de l’hôtel de la rue Villejust que possédaient Berthe et son mari Eugène Manet. Elle aimait y recevoir chaque jeudi soir ses amis impressionnistes, sa garde rapprochée : Auguste Renoir, Claude Monet, Edgar Degas et le poète Stéphane Mallarmé, accompagnés de quelques autres peintres et poètes.

     

     

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  • 1874 - Première exposition impressionniste

     

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           La première rétrospective présentée à Paris depuis 1941 de l’œuvre de Berthe Morisot s’est ouverte le 8 mars dernier au Musée Marmottan à Paris. Je suis un amoureux fervent, et depuis longtemps, de cette femme impressionniste aux talents multiples. On la disait austère, triste, mélancolique. Elle peignait le bonheur…

          Ayant visité l’expo sans tarder, j’en parlerai dans une prochaine note.

          Dans un article déjà ancien, j’avais imaginé une lettre écrite par Berthe à sa sœur Edma, habitant à Lorient depuis son mariage. Elle lui parlait de cette importante exposition d'avril 1874 organisée par les peintres avant-gardistes que le Salon officiel s’obstinait à refuser.

          A l’occasion de cette brillante rétrospective parisienne, j’ai eu envie de modifier et publier à nouveau ce courrier que Berthe Morisot aurait pu avoir rédigé elle-même…

       

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  • La nuit, puis le jour - Odilon REDON (1840-1916)

     

     

    Mes expositions « coups de cœur » de l’été 2011

     

     

          C’est l’histoire d’une surprise, puis d’un émerveillement, le mien…

     

          L’exposition Odilon Redon se tient dans l'imposant Grand Palais proche des Champs-Elysées et ferme ses portes le 20 juin prochain. J’étais venu insouciant en cet après-midi de début juin, sans idées préconçues, dans un esprit de découverte d’un peintre moderne que l’on disait symboliste.

          Je savais que cet artiste avait vécu l’aventure impressionniste puisqu’il avait participé à la dernière exposition du groupe en 1886. Etrangement, je ne connaissais que son nom et ignorais son œuvre. On le disait discret, renfermé, singulier dans son travail…

          Je gardais précieusement dans ma bibliothèque un vieux bouquin « Peints à leur tour », daté de 1948, écrit par Thadée Natanson, important critique d’art, fondateur et rédacteur en chef de la Revue Blanche à la fin du 19e. Il avait bien connu Odilon Redon. Avant de venir, j’avais relevé quelques phrases concernant ce peintre :

          « Pour donner de formes sensibles, mais aussi de cheminements abstraits, une expression toujours purement plastique, […] personne n’aura trouvé de moyens plus simples, mais plus efficaces et plus originaux. »

          « Dans le royaume lointain du lithographe, […] les noirs d’Odilon Redon, qui sont parmi les plus noirs qui aient été tirés, réalisent sur le papier les ténèbres. Monsieur Degas, connaisseur difficile, disait son admiration de ces noirs. »

          « Les créations de Redon ne ressemblent qu’à elles-mêmes. Tantôt grâce à une sagacité de l’inachevé, tantôt par un très personnel accent de tristesse. »

          Thadée Natanson avait surnommé Odilon Redon le « prince du rêve ». Ses phrases m’avaient intrigué.

     

     

          En entrant dans la première salle, silencieuse, je ne vois que des petites œuvres accrochées l’une après l’autre dans la pénombre. Il est indiqué que les dessins et pastels supportent mal la lumière.

          Dessins au fusain, eaux-fortes, gravures. Noir… Je lis sur un mur que l’essentiel de l’œuvre du peintre, jusque vers sa cinquantième année, reste de façon presque exclusive dans le noir.  

          « Le noir est en somme la couleur la plus essentielle, n’est-ce pas ? disait Redon à Emile Bernard. »

          La plupart des gravures de Redon qu’il avait publiées dans une douzaine de recueils lithographiques, sont exposées : Dans le rêve, A Edgar Poe, Les origines, Hommage à Goya, La tentation de Saint Antoine, A Gustave Flaubert, Les fleurs du mal, Les songes

          Je prends le temps d’examiner chaque gravure. Une grande liberté anime le travail de cet artiste original. Tous les sujets ont retenu l’attention du dessinateur : visages, corps, chevaux, arbres, fleurs, paysages. L’univers de Redon, exprimé sur un mode intimiste à la façon d’un Gustave Moreau, est sombre, fantastique, énigmatique :

          peinture,redon

     

     

     

    Un œil sous la forme d’un  ballon se dirige vers l’infini

     

     

     

     

     

     

     

    Odilon Redon – Grand ballon captif, 1878, BNF, Paris

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    Une tête sans corps repose sur un plateau

     

     

     

     

     

    Odilon Redon – Tête de martyr posée sur une coupe, 1877, Kröller-Müller Museum, Otterlo

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    Une fleur sort des marécages, face d'enfant aux traits pensifs

     

     

     

     

     

     

    Odilon Redon – Tête sur une tige, 1885, The Art Institute of Chicago

           peinture,redon

     

     

     

     

    Un homme cactus s’hérisse de piquant

     

     

     

     

     

     

    Odilon Redon – L’homme cactus, 1882, The Ian Woodner Family Collection, New York

          peinture,redon

     

     

     

     

    Un œuf, enfoncé jusqu’au yeux dans son coquetier, semble épouvanté

     

     

     

     

     

     

    Odilon Redon – L’œuf, 1885, Musée National, Belgrade

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    Une étrange araignée à tête humaine nous sourit

     

     

     

     

     

     

     Odilon Redon – L’araignée qui sourit, 1881, Musée du Louvre, Paris

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    Un homme ailé marche à tâtons dans une ambiance bleutée. 

     

     

     

     

     Odilon Redon – L’homme ailé, 1880, Musée des Beaux-Arts, Bordeaux

     

          Un petit tableau est accroché seul au milieu de la salle. Une vision en bleu et or surprend dans le noir environnant. L'image rappelle les peintres primitifs, tout en étant d’une grande modernité.

     

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    Odilon Redon – La cellule d’or, 1892, The British Museum, Londres

     

          La première partie de l’exposition se termine. Résonance intime de l’âme de Redon… Emerveillement et angoisse de la petite enfance… Les yeux d’enfants de Redon exploraient-ils ses origines ?

          « L’art est une fleur qui s’épanouit librement, hors de toute règle ; il dérange singulièrement, ce me semble, l’analyse au microscope de savants esthéticiens qui l’expliquent. »

     

          La couleur jaillit… Le jour succède soudainement à la nuit…

          Un sentiment d’espace métaphysique, de légèreté, de joie simple, transfigure les toiles qui m’entourent. Les murs présentent une symphonie musicale dont les couleurs chatoyantes sont les notes.

          Odilon Redon a 50 ans en 1890. Jusqu’à son décès en 1916, le peintre va travailler sur la couleur, avec une préférence pour la technique du pastel, qu’il épouse définitivement. Son art est ravivé. Il écrit à Emile Bernard en 1895 : « Je délaisse de plus en plus le noir. Entre nous, il m’épuisa beaucoup, il prend, je crois, sa source aux endroits profonds de notre organisme. »

          Les yeux clos, daté de 1890 par l’artiste lui-même, est l’œuvre qui semble faire la transition du noir vers la couleur. La figure surgit dans l’aube grise comme émergeant de l’eau, sorte d’image christique de la résurrection. 

     

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    Odilon Redon – Les yeux clos, 1890, Musée d’Orsay, Paris

     

          Venant à la suite des premières salles sombres, cette lumière éclatante m’éblouit… Je repense à ces levers de soleil qui trouent la nuit à l’aurore et envahissent d’un coup le ciel de lueurs flamboyantes.

          Des motifs divers m’apparaissent :

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    Des portraits d’Arï, le fils du peintre, né tardivement après la perte d’un premier enfant

     

     

     

     

     

     

    Odilon Redon – Arï Redon au col marin, 1897, Musée d’Orsay, Paris

     

     

          peinture,odilon redonSon épouse : le passage du temps...peinture,odilon redon

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Odilon Redon – Portrait de madame Redon, 1911, Musée d’Orsay, Paris

    Odilon Redon – Madame Redon brodant, 1880, Musée d’Orsay, Paris

     

     

           Des femmes

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    Odilon Redon – Portrait de Marie Botkin, 1900, Musée d’Orsay, Paris

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     Odilon Redon – Portrait de la baronne Robert de Domecy, 1900, Musée d’Orsay, Paris

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    Odilon Redon – Portrait de jeune femme au bonnet bleu, 1898, Musée d’Orsay, Paris

     

     

          peinture,écriture,odilon redon 

     Une Jeanne d'Arc nimbée de rouge apparaît

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Odilon Redon – Jeanne d’Arc, 1900, Musée d’Orsay, Paris

     

          Un homme s'est endormi au milieu des fleurspeinture,écriture,odilon redon

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Odilon Redon – Homme yeux clos, 1905, Musée d’Orsay, Paris

     

          Des êtres mystiques ou mythologiques

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    Odilon Redon – Le sacré-cœur, 1910, Musée d’Orsay, Paris

     

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    Odilon Redon – Le Christ du silence, 1896, Petit Palais, Paris

     

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     Odilon Redon – Le Bouddha, 1906, Musée d’Orsay, Paris

     

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          Odilon Redon – Le char d’Apollon, 1905, Musée d’Orsay, Paris

     

          Des vitraux d’églises transfigurent la pénombre

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    Odilon Redon – Le grand vitrail, 1904, Musée d’Orsay, Paris

     

          Venus sort d’un coquillage

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    Odilon Redon – La naissance de Vénus, 1912,  Petit Palais, Paris

     

          Redon hisse la voile d'une barque mystique portée par une onde verte sous un ciel d’or et d’argent. Va-t-il rejoindre les lieux paradisiaques que nous inspirent ses couleurs ? L’intensité du jaune de la voile juxtaposé au bleu de la quille fascine le regard.

     

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    Odilon Redon – La barque mystique, 1895, The Ian Woodner Family Collection, New York

     

          Un cyclope, redoutable géant, semble attendri et suppliant, comme figé d’admiration devant un nu féminin.

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    Odilon Redon – Le cyclope, 1900, Kröller-Müller Museum, Otterlo

     

             Très touché par le décès de Gauguin aux Marquises en 1903, Redon fait un portrait posthume du peintre qu’il admire.

     

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    Odilon Redon – Portrait de Paul Gauguin, 1904, Musée d’Orsay, Paris

     

     

           Je n’ai pas vu le temps passer. Avant de quitter l’exposition, j’observe des vases de fleurs. Les tons purs du pastel les rendent aériennes, légères, lumineuses.

     

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                                 Odilon Redon – Bouquet de fleurs des champs dans un vase au long col, 1912, Grand Palais, Paris

     

     

     

           Je descendais pensivement l’escalier rejoignant les jardins du Grand Palais.

          Je n'avais encore jamais vu une telle réunion de pastels aussi somptueux, pensai-je la tête encore vibrante des tonalités veloutées du peintre. Un talent unique ! Un grand poète ! Ce peintre mystérieux puisant son inspiration dans les méandres de son inconscient, de ses rêves, m’avait totalement séduit.

          Odilon Redon refaisait le monde à son image :

          « On a tort de me supposer des visées. Je ne fais que de l’art. »

     

                                                                         

                                                                                      Alain

     

     

     

  • Camille Monet - 3/3 Argenteuil

     

     

    Suite…

     

           - Claude, dépêche-toi !... J’ai froid !

          Monet - mme monet capeline rouge 1872 cleveland.jpgIl neige. Le sol est blanc. Camille jette un regard inquiet vers l’intérieur de la pièce par l’ouverture laissée libre entre les rideaux blancs qui encadrent la porte-fenêtre.

          Monet ne répond pas. Il croque d’un flot de touches nerveuses le fin visage suppliant, interrogateur.

          - Reste tournée vers moi encore un instant, lance-t-il sans pitié pour sa femme grelottante qui ramène sa capeline sur elle des deux mains.

          L’image est si belle. Monet a peint les murs et la porte-fenêtre avec des tonalités grisâtres pour faire mieux ressortir la scène centrale éclairée de l’extérieur. Camille est habillée chaudement d’une veste et d’une jupe assortie gris bleu bordés de fourrure blanche. Sa capeline vermillon sur la tête la fait ressembler à un Père Noël.

     

      Claude Monet – La capeline rouge, portrait de madame Monet, 1873, The Cleveland Museum of Art, Cleveland

         

     

          Claude Monet se plait à Argenteuil où le couple est installé dans une petite maison depuis l’hiver dernier. Il peint comme jamais jusqu’ici.

          Les années 1870 sont une grande mutation dans son art. Le peintre ne s’intéresse plus qu’à la lumière. Tout devient vibration. Le plein air est son unique atelier, son seul maître devient la nature. Son inventivité est extrême pour saisir le motif sous tous ses aspects, découvrir le ton qu’il n’avait pas perçu. Il pose de simples virgules de couleurs pures directement sur la toile. Son oeil a changé, il recompose le paysage qui est saisi avec les accidents que l’atmosphère lui donne. Il réduit ce paysage à l’essentiel.

          Monet peint quelque chose de nouveau. Sait-il lui-même ce qu’il peint… 

     

     

     Manet - monet peignant dans son bateau-atelier 1874 neue pinakothek munich.JPEG

          Comme Daubigny autrefois sur son atelier flottant le « Botin », il possède, lui aussi, un bateau-atelier qui lui permet de naviguer, de peindre l’eau, les berges, les ponts, les péniches. Tout ce qu’il voit l’inspire et l’éblouit…

     

     

      

     Edouard Manet – Monet peignant dans son bateau-atelier, 1874, Neue Pinakothek, Munich

     

     

          - Je suis fatiguée Claude ! Je ne sens plus mes jambes ! Tu m’as déjà fait faire un nombre invraisemblable de kilomètres avec tous ces allers-retours !

       monet-promenade à argenteuil 1873 marmottan.jpg  

                                                 Claude Monet – Promenade à Argenteuil, 1873, Musée Marmottan, Paris

          Monet sourit. Il avait trouvé une sorte de nouveau jeu. Il obligeait Camille à parcourir les champs fleuris afin de l’insérer au mieux dans le décor. Lorsqu’elle s’approchait, il lui demandait de retourner au loin puis de revenir à nouveau vers lui. La silhouette de la jeune femme se confondait avec les herbes et les fleurs des champs. Sa figure s’estompait dans le paysage.

     Monet - la promenade argenteuil 1875 collection privée.jpg

                                 Claude Monet – La promenade Argenteuil, 1875, collection particulière

           - Je veux trouver le meilleur angle pour te croquer, ma chère, disait-il en riant. Plus tard, je rajouterai Jean à tes côtés sur la toile.

           Il plaisantait :

           - Je t’aime tellement Camille… Si tu meurs avant moi, je ferai comme les égyptiens antiques. J’embaumerai ton corps et mettrai tes viscères dans les vases canopes que l’on voit au Louvre. Résurrection assurée !

           Ils s’esclaffaient bruyamment, heureux d’être ensemble, puis Camille, comme toujours, s’exécutait et reprenait sa longue marche sous le soleil.

     

     

    Monet - le pont d'argenteuil 1874 orsay.jpg 

           Argenteuil, la Seine, les jardins, fournissent à Monet d’innombrables sources d’émerveillement. Les ciels de l’artiste n’ont jamais été aussi bleus que ceux d’Argenteuil.

      

     

      

     

    Claude Monet – Le pont d’Argenteuil, 1874, musée d’Orsay, Paris

          

          Camille est sa joie de vivre. Il la surprend partout.

          Dans le jardin avec Jean, se plantant une fleur dans les cheveux... 

      monet - camille et jean monet dans le jardin 1873 collection particulière.jpg

                        Claude Monet – Camille et Jean Monet dans le jardin, 1873, collection particulière

     

          Seule, au détour d’une allée, à la fin d’une belle journée d’été au moment où les ombres prennent une teinte bleutée...

     Monet - camille monet à Argenteuil 1876, metropolitan new york.jpg                          Monet - le jardin roses trémières 1877 privé.jpg 

     Claude Monet – Camille Monet à Argenteuil, 1876, The Metropolitan Museum of Art, New  York  

                                                                   Claude Monet – Jardin aux roses trémières, 1876, collection particulière

              Pensive, dans l'encadrement d'une fenêtre...

       Monet - camille à sa fenêtre1873 privée.jpg                            Claude Monet – Camille Monet à la fenêtre, 1873, Virginia Museum of Fine Arts, Richmond      

               Brodant devant un massif fleuri éclaboussé de tâches colorées...

       Monet - camille monet et un enfant argenteuil 1875 boston.jpg                                       Claude Monet – Camille Monet et un enfant au jardin, 1875, Museum of Fine Arts, Boston

           Lisant, assise dans l’herbe sous les lilas, confondue dans la végétation...

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                                                               Claude Monet – La liseuse, 1872, Walters Art Gallery, Baltimore

           Devant un massif de glaïeuls...

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                                         Claude Monet – Les glaïeuls, 1876, Institute of Art, Détroit

     

          

           15 avril 1874. C’est un grand jour pour les peintres avant-gardistes !

           Puisque le Salon officiel ignore ces « peintres d’esquisses non finies », le groupe des amis de Monet, ils soMonet - 1873 Impression soleil levant marmottan.jpgnt nombreux, une bonne trentaine, dont Renoir, Sisley, Pissarro, Cézanne, Guillaumin, Degas, décide de créer une Société coopérative d’artistes et d’organiser une exposition collective qui ouvre ses portes dans les locaux du photographe Nadar boulevard des Capucines à Paris. Claude Monet présente une petite toile qu’il a croquée de sa fenêtre d’hôtel devant le port du Havre. Il la nomme Impression, soleil levant. Elle sera moquée par le journaliste du Charivari Louis Leroy : « Puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans ! ». Celui-ci titrera sa chronique : « L’exposition des impressionnistes ».

     

     Claude Monet – Impression, soleil levant, 1873, Musée Marmottan, Paris

     

      Le mot « impressionniste » était né. Il sera adopté par les jeunes peintres et deviendra le nouveau titre et programme pour leur prochaine exposition de groupe. Monet en sera le chef de file.   

     

     

          Les amis de Monet viennent souvent voir le couple à la belle saison dans leur jardin d’Argenteuil. Renoir adore peindre le joli minois de Camille qui l’a déjà inspiré plusieurs fois :

          Allongée sur un divan, habillée d'un peignoir bleu, lisant le Figaro...

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               Pierre-Auguste Renoir – Portrait de madame Claude Monet, 1874, Musée Calouste Gulbenkian, Lisbonne

            En buste, un sourire entrouvrant ses lèvres...

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                                      Pierre-Auguste Renoir – Portrait de Camille Monet, 1872, Musée Marmottan, Paris

           Une autre fois, toujours en buste, entourée de bleu...

      Renoir - Portrait_of_Madame_Claude_Monet__1872.jpg                             Pierre-Auguste Renoir – Portrait de madame Claude Monet, 1872, collection particulière

           

          Un jour de l’été 1874, Edouard Manet est occupé à peindre La famille Monet dans le jardin d’Argenteuil lorsque Renoir débarque trouvant le motif à son goût. Il s’installe et se met à peindre lui aussi. Manet énervé souffle à Monet : « Il n’a aucun talent ce garçon là ! Vous qui êtes son ami dites-lui de renoncer à la peinture ! ». Manet qui n’avait pas souhaité participer à l’exposition du printemps chez Nadar, se réservant pour le Salon officiel, gardait une rancoeur envers Renoir qui s’était opposé à lui.

    renoir-madame-monet et son fils jean à argenteuil 1874 national gallery.jpg

    P. A.  Renoir – Camille Monet et son fils Jean à Argenteuil, 1874, National Gallery of Art, Washington

                                                                 

    Manet - la famille monet dans le jardin d'argenteuil 1874 metropolitan museum of art new york.jpg

                        

                          Edouard Manet – La famille Monet au jardin, 1874, The Metropolitan Museum of Art, New York

     monet - camille monet au travail 1875 - barnes fond..jpg

     

     

     

           L’hiver 1875 est froid. Monet peint Camille à l’intérieur de la maison. Le chevalet planté dans le couloir, il la représente dans la véranda, brodant sur un métier dans l'éclairage de la fenêtre donnant sur le jardin. 

     

      

      

      

    Claude Monet – Camille au métier, 1875, Barnes Foundation, Merion

     

     Monet - la femme à l'ombrelle 1875 national gallery.jpg

     

     

     

     

     

             Une apparition ascendante peinte en contre-jour éclaboussée du bleu du ciel parcouru de nuages rosés !

          Telle apparaît la gracieuse Camille en ce bel été, debout sur un talus herbeux, tenant une ombrelle qui, comme son voile et sa robe, s’agite dans le vent. Jean à ses côtés semble tout petit.

      

       

                                                    Claude Monet – La femme à l’ombrelle, 1875, National Gallery of Art, Washington

     

          monet - la japonaise 1875 boston.jpg« Souris, lance Claude à sa femme ! » La pauvre Camille fait de son mieux. Le peintre l’a affublée d’une somptueuse robe d’acteur japonais rouge brodée de fleurs et de personnages grimaçants. Une parisienne déguisée, coiffée d’une curieuse perruque blonde. Elle tient un éventail tricolore à hauteur du visage et s’efforce de sourire niaisement car elle a plutôt envie de rire tellement sa pose est étrange et son déguisement théâtral.

          Pourquoi Monet peint-il cette Japonaise, tableau détonnant par rapport à son travail habituel ? Une fantaisie… Certains parlent « d’œuvre indécente ». Et ce guerrier grotesque brodé sur les fesses de Camille… « Une déguisée de mardi gras ». Cette « japonaiserie » marque-t-elle un moment de changement psychologique intime chez Monet ?  

    Claude Monet – La japonaise, 1875, Museum of Fine Arts, Boston

     

          Un collectionneur du nom d’Ernest Hoschedé a acheté plusieurs tableaux du peintre dont le fameux Impression, soleil levant. Un curieux personnage… L’homme vit au-dessus de ses moyens dans un château à Montgeron avec ses enfants et sa femme Alice.

            Monet rencontre le couple en 1876 et peint plusieurs toiles pour Ernest. La faillite d’Hoschedé est prononcée en août de l’année suivante. Monet éprouve de l’attirance pour sa femme Alice, une femme cultivée et exaltée. Est-ce le début d’une passion amoureuse ?

            Les soucis financiers de l’artiste ont repris. Il a trente-sept ans. Il est couvert de dettes. Camille est malade. On parle d’opération. De plus, elle est enceinte à nouveau ce qui n’arrange pas son état. Elle accouche d’un nouveau garçon, Michel, en mars 1878.

          En septembre de la même année, les deux familles, les Hoschedé et leurs six enfants, le couple Monet et leurs deux enfants, décident de partager pour un temps leur destinée et leurs préoccupations financières. Elles s’installent ensemble à Vétheuil, entassées à quinze personnes avec les trois femmes de service, dans une petite maison.

           La période radieuse d’Argenteuil est terminée. Camille n’a plus qu’un an à vivre…

      

     

      Vétheuil, le dimanche 7 septembre 1879, 13 heures.

     

            Monet regardait une dernière fois la compagne de ses dernières années.

             Les confrères de la charité qui s’occupaient des funérailles n’allaient pas tarder à venir. L’enterrement était prévu pour 14 heures dans une fosse creusée dans un angle du cimetière longeant l’église de Vétheuil, face à  la vallée de la Seine.

      

    Monet - église de vétheuil neige 1878 orsay.jpg

                                                   Claude Monet – Eglise de Vétheuil, neige, 1879, Musée d’Orsay

           L’hiver dernier, il neigeait, Camille se sentant mieux ce jour là, il était sorti peindre l’église. Il ne s’imaginait pas que sa chère Camille y reposerait bientôt.

           Monet avait conscience qu’une période importante de son existence se terminait devant le visage glacé de cette morte dont les beaux yeux s’étaient définitivement fermés.

            Il disposa à côté du lit le portrait de Camille en robe de tulle qu’il avait croqué il y a deux jours. Le regard obscurci par les larmes, il la discernait à peine. Il savait qu’il ne peindrait plus jamais de personnages avec la même tendresse.

            Il se leva, saisit la toile et la coinça dans un angle du mur, derrière l’armoire. Il ne la montrerait à personne. Elle lui appartenait pour toujours.

                                                           

                                                                                                 Alain

      

      FIN 

     

     

          tombe de Camille Monet à Vétheuil.JPGUn dimanche d'automne récent, j'ai retrouvé à Vétheuil "La femme à la robe verte".

           « Vous trouverez la tombe de madame Monet au fond du cimetière, le long du mur faisant face à l’église, m’avait dit un vieil homme. »

            J’avais cherché un long moment. La haute silhouette du clocher de l’église dominait le petit monument entouré d’un ouvrage en fer forgé. Quelques fleurs tapissaient le rectangle où elle reposait.

           Je me recueillais lorsque je crus entendre une petite voix d’adolescente, celle qui disait timidement à Claude Monet lors de leur première rencontre :

          "Je serais heureuse d'être votre modèle, monsieur Monet. Je n'ai que 18 ans mais je sais poser. Je m'appelle Camille."

     

     Tombe de Camille Monet à Vétheuil (photo de l’auteur)

     

     

    1. La femme à la robe verte    2. Femmes au jardin        

                                                    

     

  • Camille Monet - 2/3 Femmes au jardin

     

     

    EXCELLENTE ANNEE 2011

    Je vous souhaite des moments inattendus, des rencontrantes excitantes, des curiosités satisfaites, des envies partagées, bref, tout ce qui donne de la joie et un sens à l'existence.

     

     

     

    Suite... 

     

    Printemps 1867. Chemin des Closeaux à Sèvres.

     

           Camille et Claude vivent depuis un an leur histoire d’amour dans une petite maison de banlieue entourée d’un jardin. Les lilas embaument l'air.

          Fort du succès obtenu au Salon précédent avec sa Camille à la robe verte, l’artiste s’obstine à peindre de nouveau un tableau grand format, une sorte de rattrapage à son Déjeuner sur l’herbe inachevé.

     

    Monet - femmes au jardin 1866 orsay.JPEG

                                                     Claude Monet – Femmes au jardin, 1866, Musée d’Orsay, Paris

          

          Le projet est d’importance : 2,50 mètres de hauteur. Des figures en plein air de jeunes femmes grandeur nature installées au bord d’une allée sur une pelouse ensoleillée.

          Monet souhaite peindre la toile entièrement sur le motif, dans le jardin. Il n’a pas lésiné sur les moyens pour réussir son travail. Un fossé a été creusé dans la terre pour pouvoir enfouir progressivement la peinture lorsqu’il en peint le haut. Un système de poulies permet de faire monter ou descendre la toile à la manivelle.

     

          Monet - femmes au jardin détail -1867 orsay.jpgCamille pose toute la journée. « Tu seras les trois femmes qui seront sur la gauche de la toile, lui a dit Le peintre ! » Elle s’exécute. Chaque jour, elle change de robe comme de personnage.

          Assise au centre, elle porte une robe et une veste blanches ornées d’élégantes broderies en arabesques noires. Son regard se penche vers le bouquet de fleurs blotti au creux de sa robe dont le jupon blanc déborde de l’allée. La tendance de l’été est au petit chapeau à galettes qui lui enserre les cheveux. Paupières baissées sous l’ombrelle saumon, son visage s’éclaire d’une lumière chaude.

                 Monet - femmes au jardin détail 1867 orsay.jpg

         Derrière Camille, c’est encore elle qui pose pour les deux femmes : de profil, en crinoline blanche rayée de vert, coiffée d’un autre curieux petit chapeau posé sur le chignon dont le ruban blanc lui tombe jusqu’au bas du dos ; de face, jupe droite beige, le visage enfouit dans un bouquet de fleurs, ses grands yeux bruns regardant le peintre qui travaille inlassablement. Au fond de l’allée rosâtre, une quatrième femme aux cheveux roux cueille une rose. Sa robe en mousseline blanche à pois noirs illumine tout le tableau.

         

          " Qu'ils aillent se faire... éructe Monet en apprenant la décision du jury du Salon de 1867 ! ". Il n'a plus les faveurs du jury et ses Femmes au jardin ne sont pas acceptées. Il est d'autant plus furieux qu'il ressent ce rejet comme une insulte envers sa gracieuse compagne, omniprésente sur la grande toile, elle qui avait fait l'objet de commentaires grandoliquents au même Salon de l'année précédente.

          La nouvelle manière de peindre de l'artiste ne plait pas au monde poussiéreux du Salon. Tous ses amis sont également refusés. Une douzaine d’entre eux envisagent d’ailleurs de montrer leur travail dans une Exposition des refusés.

          C’est le premier échec du peintre. Les ennuis financiers du couple s’accumulent. Finalement, Bazille aidera son ami en achetant Femmes au jardin.

      

          En août de cette même année, Camille donne naissance à son fils Jean. Elle a vingt ans, Claude n’en a pas encore vingt-sept. Il est loin d'elle. Le travail... Occupé à peindre des paysages chez ses parents à Sainte-Adresse en Normandie, il ne pourra être présent à l’accouchement. Le fidèle Bazille sera le parrain de l’enfant.

          La vie échappe à Monet, manque d’argent, indifférence égoïste de ses proches envers Camille et son enfant dont ils ne veulent pas entendre parler. Le peintre souffre. Il tente d’oublier ses problèmes en continuant de fréquenter le café Guerbois où il retrouve le « Groupe des Batignolles », des amis composés d’artistes et d’écrivains.

     

    Monet - au bord de l'eau bennecourt 1868 chicago.jpg

       Claude Monet – Au bord de l’eau, Bennecourt, 1868, Art Institute of Chicago, Chicago

     

          L'année suivante, sur les conseils d'Emile Zola, le couple loue une maison à Bennecourt, un petit village non loin de Bonnières-sur-Seine. Les reflets chatoyants de la Seine face à sa maison inspirent le peintre. Il brosse Camille assise dans une île au pied d'un arbre regardant vers la rive opposée. Elle est songeuse. L'arbre filtre la lumière du ciel qui tombe sur elle et l'enveloppe, ainsi que la rivière, d'un ruban bleu cobalt. Tout est mouvance, reflets, vibrations colorées...

                  Monet - le déjeuner 1868 städel museum francfort.JPEG

         

          Durant les longs mois d'hiver, et pour la première fois, Monet va peindre sa petite famille dans un Déjeuner, une scène d'intimité familiale. La toile est audacieuse par son format important qui surprend car il s'agit d'une scène de genre habituellement destinée aux petits formats. Sa compagne sert de modèle à deux personnages : la femme assise au centre faisant manger le bébé Jean et une curieuse visiteuse voilée observant la scène debout devant la fenêtre, apportant une note de mystère. Une belle lumière blonde illumine la table.

         

     

      Claude Monet – Le déjeuner, 1868, Städel Museum, Francfort     

     

           C’est décidé ! Malgré la désapprobation marquée de ses parents, Claude Monet a décidé de régulariser sa liaison. Le 18 juin 1870, à la mairie du 17e arrondissement à Paris, il se marie civilement avec Camille. Le déjà célèbre peintre Gustave Courbet signe le registre. Seul les parents de Camille Doncieux assisteront à la cérémonie car les Monet, indifférents à ce mariage, resteront en Normandie. La douce et discrète Camille est devenue officiellement madame Monet.

          Monet - la plage à trouville 1870 - nat.galley london.jpgC’est l’été. Ils sont jeunes mariés. Un voyage de noce… Pourquoi pas Trouville ? C’est proche de chez les parents de Monet. Il espère encore que ceux-ci pourraient accepter de rencontrer leur nouvelle belle-fille et leur petit-fils.

          Pension Tivoli. Les mariés s’y sont installés avec Jean qui a trois ans. Il fait beau. Monet aime cette côte normande. Il peint la mer, les voiliers colorés, l’entrée du port, le luxueux hôtel des Roches Noires face à la mer, et puis… sa petite femme, Camille.

     Claude Monet – La plage à Trouville ,1870, National Gallery of London, Londres

         

          Ce bel été semble marquer un tournant dans le style de Monet. Sur la plage deMonet - camille assise sur plage 1870 particulier.jpg Trouville, il retrouve Eugène Boudin, son initiateur de jeunesse à la peinture de paysage. Désormais, l’étude de la lumière devient sa préoccupation essentielle.

          « Camille, installe toi ici !… Jette ton ombrelle en arrière, ton visage doit rester dans l’ombre !… Accroche bien ton chapeau, le vent souffle !… Mets-toi dos à la mer !… Descends ta voilette sur le nez !… Penche-toi en avant !… Tu vois bien qu’il n’y a plus de soleil, referme ton ombrelle !... »

          Camille passe des journées entières à poser sur la plage, au point que sa robe se teinte d’une couleur sable. Obéissante, elle se prête à toutes les demandes de son mari qui la croque dans toutes les positions en regardant la mer. Elle est si heureuse d’avoir Claude et son fils Jean toute la journée auprès d’elle.

                                    

                                                 Claude Monet – Camille assise sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

     

          Monet - camille à la plage de trouville 1870 particulier.jpg

                               Claude Monet – Camille sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

     

          La France a déclaré la guerre à La Prusse en ce mois de juillet 1870. Les amis, Manet, Degas, Renoir et Bazille sont aux armées. Ce sera une guerre éclair. Rapidement, la capitale est encerclée et prise. C'est le désastre de Sedan et bientôt la capitulation. Monet n'a plus de maison et de ressources et décide, à l'automne, de partir en Angleterre avec sa famille.

          Londres…

          C’est une période très difficile financièrement pour la famille. Le peintre visite les musées anglais et retrouve les peintres Daubigny et Pissarro. Il peint des paysages londoniens : les parcs, la Tamise, le parlement, les effets de brouillard, les ciels grisâtres. Sa peinture est plus claire, aérienne, lumineuse. Pas plus que le jury du Salon annuel parisien, les anglais n’apprécient son style… Il est refusé par le jury de l’exposition de la Royal Academy.

          

          - Que fais-tu, Claude ?

          Camille était nonchalamment allongée sur un divan, la tête coincée sur un rebord pour lire plus à l'aise, lorsque Monet la saisit brusquement par les épaules, la soulève rudement, la retourne et l'assoit dans l'angle du divan. Elle rit croyant à un jeu.

           - Oui ! Reste dans cette position, le livre dans les mains ! Baisse légèrement le regard, la tête tournée vers la lumière venant de l'extérieur ! Il faut que je m'occupe Camille...

          Elle prend la pose, souriante. Elle ne pouvait rien refuser à son Claude. Elle le sentait dépressif depuis la fin de l'hiver. Coincé dans l'appartement qu'ils occupaient à Londres, le peintre ne cessait de pester depuis plusieurs semaines contre ce printemps londonien pourri. Le froid, de grosses pluies, interrompues parfois par quelques rayons de soleil peu engageants, l'obligeaient à rester enfermé, oisif.

          Sur la toile, Camille, installée dans une attitude méditative, le profil éclairé de trois-quarts, ressemble à une lady anglaise. Il y a encore de la jeunesse enfantine dans l'expression du visage, la chevelure tordue, le col blanc et le ruban rouge en noeud sous le menton.  

    Monet - madame monet au canapé 1870 orsay.JPEG

                                        Claude Monet – Méditation ou Madame Monet au canapé, 1870, Musée d’Orsay, Paris

          

     

          La terrible nouvelle qui vient d’arriver accable Monet. Frédéric Bazille, le grand ami de ses débuts à l’atelier Gleyre, le modèle qui posait inlassablement en chapeau melon dans le Déjeuner sur l’herbe au côté de Camille, le parrain de son fils Jean, s’en est allé mourir face aux prussiens dans le Gâtinais devant un motif qu’il aurait pu peindre.

          Paris est meurtri, dévasté. Le couple rentrera en France peu de temps après les événements sanglants de la Commune en mai 1871 pour repartir à nouveau vers le petit port de Zaandam en Hmonet - moulin près de zaandam 1871 particulier.jpgollande. 

     

          Tout au long de cet été 1871, Monet délaisse sa femme. Il la trompe avec les paysages hollandais dont il jouit égoïstement. Ils accaparent tout son temps. Camille s'ennuie. Pour s’occuper, elle donne des leçons de conversation française dans les familles bourgeoises de Zaandam.

     Claude Monet – Moulin près de Zaandam, 1871, collection particulière

          La production de l’artiste est intense. Il ne voit que des motifs autour de lui :Monet - zaandam 1871 metropolitan new york.jpg maisons, églises, moulins, digues, ports. Un enchantement… A perte de vue, les prairies sont parcourues de canaux s’enfonçant dans le ciel. Les ailes rouges, bleues, noires des moulins tournent inlassablement et se reflètent dans l’eau ridée par le vent.

           Les toiles du peintre sont légères, tout est flottant, vibrant, diffus. Sensation… Impression…

          

                                                         Claude Monet – Zaandam, 1871, The Metropolitan Museum of Art, New York

      

       

          « Je suis ici à merveille pour peindre, c’est tout ce que l’on peut trouver de plus amusant. Des maisons de toutes les couleurs, des moulins par centaines et des bateaux ravissants, écrit-il. »

    Monet - zaandam 1871 orsay.jpg

                                     Claude Monet – Zaandam, 1871, Musée d’Orsay, Paris

     

          En décembre, la famille va rentrer définitivement en France et emménager dans une maison à Argenteuil. Ils vont y rester six années. Une période heureuse se prépare pour eux.

          L’âge d’or de ceux que l’on appellera bientôt « les impressionnistes » va commencer…

     

    A suivre...

      

     

                                                                                Alain

     

                                                                        

  • Camille Monet - 1/3 La femme à la robe verte

     

     

    Vétheuil, le vendredi 5 septembre 1879

     

          Un silence glacial avait envahi la petite maison faisant face à la Seine où ils s’étaient installés l’année passée. Les cris habituels des enfants ne raisonnaient plus.

     

    Monet - camille sur lit de mort 1879 orsay.jpg

                                                 Claude Monet – Camille Monet sur son lit de mort, 1879, musée d’Orsay, Paris

     

          Il était resté seul à ses côtés. Une lucarne éclairait faiblement la pièce où elle reposait sans vie depuis ce matin.       

          Camille… Ma chère Camille… Enfin elle ne souffre plus…

          Claude Monet contemplait le fin visage devenu rigide de sa femme. Il y avait un instant, le regard mouillé, il avait accroché autour de son cou, sous la parure transparente qui recouvrait le corps et le lit, le médaillon qu’il avait dégagé du mont-de-piété et l’avait ensuite recouvert avec des fleurs. C’était le seul souvenir qu’elle avait conservé.  

          Une mariée… Le voile en tulle qui enveloppait la jeune femme lui rendait l’apparence de la jeune mariée qui souriait à Claude, heureuse, le jour de leur mariage il y avait seulement neuf années.

          La tête de la morte avait été recouverte d’un bonnet qui lui enserrait les joues et le menton. Les yeux clos, elle semblait dormir paisiblement, dans un vague sourire.

          Le peintre s’était surpris à noter machinalement les coloris dégradés que la mort imposait au visage immobile. Il voyait des tonalités de bleu, jaune, gris, mauve. Il estimait les ombres, les endroits précis où la lumière se déposait sur le visage, le voile, le lit. Il percevait la succession des valeurs. La face ravagée de Camille devenait une réflexion picturale.

          C’était plus fort que lui. Un besoin organique qu’il ne maîtrisait pas le submergeait. Il prit une toile vierge suffisamment grande dans le sens de la hauteur et son matériel de peintre.

          La toile se couvrait de touches immatérielles, de hachures colorées, nerveuses, inhumaines. Des formes estompées, floues, se recréaient, redonnaient une apparence à l’image de ce corps éteint. Monet peignait dans une sorte de détachement qui lui donnait la sensation inexplicable d’entrevoir un mystère, celui de la vie.

          La toile fraîche posée contre le mur près du lit, il avait fixé longuement le portrait de la femme qu’il avait peinte si souvent. Etrangement, il ne l’avait jamais sentie aussi près de lui que sur cette toile. Il revoyait la Camille si jolie qui posait inlassablement autrefois : la Femme à la robe verte des débuts de leur rencontre, celle dont l’ombrelle violaçait le visage sur la plage de Trouville, les formes flottantes de sa robe qui foulait les hautes herbes d’une prairie d’Argenteuil piquetée de coquelicots.

          Les traits émaciés de la femme qu’il aimait envahissaient la toile. C’était le plus beau portrait qu’il ait fait d’elle.

          Camille n’était plus morte. Elle existait à nouveau…

     

     

    Eté 1865

     

          Il n’y a personne à cette heure. Claude Monet travaille sur une étude d’arbre dans la forêt de Fontainebleau quand il la voit arriver de loin. Elle s’avance vers lui sans hésiter.

          - Vous êtes monsieur Monet ? Un de vos amis de l’atelier Gleyre m’a fait savoir que vous cherchiez un modèle pour un tableau de plein air. « Avec ce beau temps, allez au pavé de Chailly, il y sera, m’a-t-il dit ! »

          - Vous êtes modèle ?

          - Oui, monsieur ! Je suis arrivée récemment de Lyon avec ma famille. Je pose souvent pour les peintres. Mon physique leur plait… Et puis j’aime ça !

          La jeune fille se tourne vers la toile.

          - C’est beau ce que vous faites ! Moins sombre que vos amis. Quelle clarté ! 

          Elle parlait d’une petite voie d’adolescente. Pendant qu’elle examinait le tableau, le regard de Claude Monet s’attardait sur elle. Charmante, pense-t-il !

          Elle était ravissante avec ses cheveux bruns relevés en chignon, la taille bien prise, un nez droit planté dans un visage à l’ovale parfait et une bouche fine qui s’ourlait discrètement de carmin.

          - Je cherche des modèles pour un projet de composition à plusieurs personnages grandeur nature pique-niquant dans la forêt. J’ai déjà réalisé de nombreuses études en sous-bois. L’esquisse de la toile est bien entamée mais il me manque un personnage féminin. Je souhaite m’inscrire pour le Salon en mars de l’année prochaine… mais je crois que j’ai vu trop grand… J’en deviens fou !

          Monet remballe son matériel.

          Cheveux longs tirés en arrière, le peintre approche de ses 25 ans. La demoiselle lui paraît bien jeune.

          - Si vous êtes libre demain matin, venez à l’atelier que je partage avec mon ami peintre Frédéric Bazille, rue Fürstenberg à Paris. Nous ferons quelques essais de pose.

          - Je viendrai. Je serais heureuse d’être votre modèle monsieur Monet. Je n’ai que 18 ans mais je sais poser. Je m’appelle Camille.  

          Elle lui sourit timidement.

          Monet trouvait les yeux de la jeune fille magnifiques. Ceux-ci s’éclairaient de reflets verts dorés lorsque le soleil s’y mirait.

     

     Monet - déjeuner sur l'herbe centre 1865 orsay.jpg

     Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, fragment central, 1865, musée d’Orsay, Paris

        

      Monet - déjeuner sur l'herbe gauche 1865 orsay.jpg     

     

          La toile définitive appelée Déjeuner sur l'herbe est immense : 27 m2. Les amis de l’atelier Gleyre, Renoir et Sisley, ne souhaitant pas servir de modèles, le grand Bazille parti en province fut sommé d’accourir par Monet afin de poser pour certaines figures. Il arriva en août. 

           Courbet venu voir le travail avait émis des critiques qui déconcertèrent le peintre. Boudin s’était exclamé en voyant l’oeuvre : « Monet termine son énorme tartine qui lui coûte les yeux de la tête ».

          Camille est représentée plusieurs fois au côté de la haute silhouette déhanchée de Frédéric Bazille en chapeau melon. Dans la partie centrale du tableau, elle est la femme en robe de toile bleue cachant son visage par un mouvement des bras pour retirer son chapeau. A gauche de la toile, elle pose en robe mexicaine grise à ceinture rouge, jupons et festons assortis. 

    Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, 1865, fragment gauche, musée d’Orsay, Paris

         

          Satisfait de son nouveau modèle, Monet la peint également dans une étude plus petite en robe grise ornée de broderies noires, coiffée d'un chapeau de même teinte que la robe.

     

    Monet - les promeneurs 1865 washington national galleryof art.jpg

                                                  Claude Monet – Les promeneurs, 1865, National Gallery of Art, Washington

     

          Le tableau par ses effets lumineux nouveaux, l'utilisation de couleurs pures, est un enchantement pour l'oeil.

          Malheureusement, le projet était trop imposant et la date d’inscription au Salon trop proche pour être prêt dans les délais. L'artiste renonce à terminer la toile. Elle ne sera jamais achevée.      

                      

         

          Quelques semaines avant la fin des délais d’inscription au Salon, Monet voulait présenter une toile qui accompagnerait son Pavé de Chailly. Il lui fallait quelque chose de solide, qui plairait au jury. Camille, qu'il avait beaucoup appréciée dans le "Déjeuner", serait à nouveau mise à contribution.

    Monet - camille 1866.JPEG

                                               Claude Monet – Camille ou La femme à la robe verte, 1866, Kunsthalie, Bremen

               

          Il faut faire vite. L’hiver est froid. Il fait poser Camille en intérieur. Quatre jours lui suffisent pour la peindre grandeur réelle debout sur un fond sombre, de dos. Elle se retourne à demi, les yeux baissés, une expression coquette emplit son beau visage régulier, sa main tient la bride de son chapeau. En parisienne élégante, elle porte une élégante veste bordée de fourrure retombant sur une longue robe traînante à bandes noires et vertes qui s’écroule en larges plis souples.

          La toile, dont l’aspect général reste académique, suscite un concert de louanges au Salon. « La jeune femme traîne une magnifique robe de soie verte, éclatante comme les étoffes de Paul Véronèse, écrit un critique. ». Emile Zola commente pour le journal l’Evénement : « Je venais de parcourir les salles, las de ne rencontrer aucun talent nouveau, lorsque j’ai aperçu la Camille de Claude Monet, une jeune femme traînant sa longue robe et s’enfonçant dans le mur comme s’il y avait eu un trou. Je ne connais pas Monsieur Monet. Voilà un tempérament ! Regardez les toiles voisines et voyez quelle piteuse mine elles font à côté de cette fenêtre ouverte sur la nature. Voyez la robe. Elle est souple et solide, elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme. »

          La jolie Camille faisait une entrée remarquée dans l’histoire de la peinture. En l’espace de quelques mois, elle était devenue le modèle de Claude Monet mais aussi sa nouvelle compagne. Elle allait devenir sa muse.

     

     A suivre...

                                                                           

                                                                                      Alain

                           

          

  • Maximilien Luce (1858-1941) à Giverny

     

     

     Un pointilliste méconnu

     

      maximilien-luce - delannoy.jpg

     Delannoy – Maximilien Luce, Les hommes du jour n°60, 1909

     

           Je pousse les portes de ce charmant musée normand de Giverny proche de la maison rose de Claude Monet située à une centaine de mètres.

          Je me suis violenté pour ne pas arriver, comme trop souvent, le dernier jour de cette exposition…

          Il s’agit de la première rétrospective consacrée au peintre néo-impressionniste Maximilien Luce. 70 œuvres, dessins et peintures sont exposées jusqu’au 31 octobre au Musée des impressionnismes de Giverny.

          J’aime ces peintres du petit point et de la division des couleurs…

     

     

           Au moment où les impressionnistes commençaient seulement à être appréciés, Georges Seurat allait devenir le chef de file d’une nouvelle école néo-impressionnistes en présentant, en 1886, lors de la huitième et dernière exposition commune du groupe des impressionnistes, un tableau intitulé Un Dimanche à la Grande Jatte qui était son manifeste.

          Le système divisionnisteSeurat - grande jatte 1886.jpg des tons de Seurat était rigoureusement scientifique. La technique paraissait simple : couvrir le tableau de petits points juxtaposés de couleurs pures soucieuses les unes des autres selon le principe des complémentaires. Ainsi, les couleurs ne se mêlaient plus sur la toile, mais dans l’œil du spectateur. La toile vibrait sous le regard. Certains critiques de l’époque utilisaient des expressions imagées en parlant de « confettisme », de « semis de menues touches colorantes » ou de « tourbillonnantes cohues de menues macules ».

    Georges Seurat – Un dimanche à la Grande Jatte, 1886, Art Institute, Chicago

     

              La luminosité du mélange optique obtenu allait ainsi rallier à cette théorie de grands peintres comme Paul Signac et Camille Pissarro. Plusieurs autres, moins connus, allaient suivre : Cross, Angrand, le belge Van Rysselberghe et, un certain… Maximilien Luce.

          Je ne connaissais guère ce Maximilien Luce dont j’avais aperçu trop rapidement quelques toiles au musée d’Orsay. C’est pourquoi j’ai pris soin, avant de venir, de faire sa connaissance en me procurant le catalogue de l’expo.

          Je vous invite à me suivre.

      

    Des portraits

               

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    M. Luce – La toilette, 1887, Association des amis du Petit Palais, Genève

         

          Pour sa première exposition au Salon des Artistes Indépendants de 1887, Luce fait la connaissance de Paul Signac qui lui achète La toilette représentant un homme torse nu se lavant dans une bassine. Cette toile fut qualifiée de « rude morceau de peinture ». Un critique lança : « monsieur Luce peint des prolétaires ». Une grande amitié allait ainsi naître entre Signac et Luce.

    Luce - portrait de paul signac 1890 particulier.jpg 

     

         Luce a souvent peint ses amis. J’apprécie le superbe portrait qu’il fait de Paul Signac, représenté de profil à contre-jour penché sur sa toile.

     

     

     

      

     

     M. Luce – Portrait de Paul Signac, 1890, Collection particulière 

     

           Je reconnais le seul portrait de femme du catalogue de l’expo. Luce - femme se peignant 1901 - mantes la jolie.jpg

          Luce vit depuis plusieurs années avec Ambroisine Bouin lorsqu’il peint en 1901 la sœur de celle-ci, Eugénie Bouin, âgée de 24 ans. Le peintre s’est inspiré de Jo, la belle irlandaise de Courbet qu’il a vue chez Durand-Ruel. Eugénie peigne ses longs cheveux bruns. Le corsage très décolleté, la jupe en tissu épais et son visage poupin lui donnent un physique sensuel bien différent de celui de sa sœur, la fine et élégante Ambroisine dont j’ai vu une photo. Malheureusement, Eugénie, malade, mourra l’année suivante.

     

      

    M. Luce – Madame Bouin à sa toilette, 1901, Musée de l’Hôtel-Dieu, Mantes-la-Jolie

     

     Des paysages somptueux

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     M. Luce – Vue de Montmartre, 1897, Kröller-Müller Museum, Otterlo

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                                                   M. Luce – Le Port de Saint-Tropez, 1893, Collection particulière

     

          Je suis frappé par la puissance coloriste du peintre. La qualité de son pinceau illumine une vue montmartroise et des quais de Saint-Tropez éclaboussés de soleil, grouillant de monde.

           luce - louvre et carrousel 1890 brown.jpg

          M. Luce – Le Louvre et le pont du Carrousel, effet de nuit, 1890, Collection M. et Mme Walter F. Brown

     

    Je circule un long moment devant toute une série de « nocturnes » aux tonalités mauves et vertes. Un coup de foudre… Les crépuscules marins contrastés et les effets d’éclairage urbain sont somptueux.

     

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     M. Luce – Bord de mer Pointe du Toulinguet, 1893, Amis du Petit Palais, Genève

                                                         

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                                                M. Luce – Quai à Camaret, Finistère, 1894, Springfield, Massachusetts

     

          Je contemple un long moment ces chefs-d’œuvre. Une question me taraudait l’esprit : comment avait-on pu oublier un artiste aussi talentueux ?... Peut-être ces convictions politiques anarchistes ?

      luce - louvre et pont neuf nuit, éventail 1892 orsay.jpg

                            M. Luce – Le Louvre et le Pont Neuf, la nuit, éventail, 1892, musée d’Orsay, Paris

      

     

     Un dessinateur de talent

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                   Luce - louise michel 1905 - musée de saint-denis.jpg         M. Luce – La Famille Pissarro, 1890, musée de l’Hôtel-Dieu, Mantes-la-jolie

     

          Des nombreux dessins et lithographies sont exposés. Je remarque, crayonné sur une même feuille, toute la famille du peintre Pissarro, ami de Luce, et un portrait expressif  de Louise Michel, héroïne de la Commune, à son retour de déportation en Nouvelle Calédonie.

     

     

       M. Luce – Louise Michel à son retour de Nouméa, 1905, d’après une photo, musée d’Art et d’Histoire, Saint-Denis

     

     Un univers industriel

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          Maximilien Luce s’intéresse au monde du travail. En 1895, il découvre le Pays noir du Borinage à Charleroi où la production du charbon et de l’acier se fait dans la vallée de la Sambre. De grandes toiles montrent la fascination du peintre pour ce spectacle de hauts fourneaux impressionnant de beauté.

           « Partout des feux de Bengale multicolores, des étincelles. Les ouvriers ne sont plus rien, je vois le règne du feu ! Jamais je le crois je n’ai eu une pareille joie de couleur ! dit Signac en rejoignant Luce à Charleroi en 1897. » 

     

     

    M. Luce – L’aciérie, 1895, Amis du Petit Palais, Genève

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    M. Luce – La Fonderie, 1899, Kröller-Müller Museum, Otterlo

     

    La peinture d’histoire

     

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                                                    M. Luce – Les Batteurs de pieux, 1903, musée d’Orsay, Paris

     

             L’humanisme de Luce perce dans ses tableaux d’histoire. Il aime montrer des hommes et femmes du peuple, de simples travailleurs ou des syndicalistes.

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    M. Luce – La Gare de l’Est sous la neige, 1917, musée de l’Hôtel-Dieu, Mantes-la-Jolie

     

          Il témoigne de la réalité sombre de la guerre de 1914-1918 en peignant des scènes de « l’arrière » montrant la Gare de l’Est et les soldats permissionnaires blessés, fatigués, affalés sur le sol. Résignés, ceux-ci sont indifférents à l’éclatante lumière du nouveau Paris d’Haussmann que l’on voit derrière eux, au loin.

                                    

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        M. Luce – La gare de l’Est, 1917, Musée de l’Armée, Paris

     

          Je remarque dans ces tableaux, comme dans certaines toiles du borinage précédentes, que les pointillés ont disparus. Le style est plus classique…

      

     Un peintre et illustrateur engagé

     

           La politique…

           Une large partie de l’œuvre de Luce est inspirée par ses convictions politiques. Avec son crayon et ses pinceaux, tant dans les journaux, affiches, textes illustrés de chansons et programmes de théâtre, il accorde une grande place aux thèmes sociaux.

              A l’âge de 13 ans, Luce découvre les horreurs et l’écrasement sanglant de la Commune de Paris en 1871 qui le marque profondément et qu’il n’oubliera pas. Il devient un anarchiste convaincu et militant actif. Du fait de ses amitiés et de sa participation au « Père Peinard » il fera un mois de prison après l’attentat qui coûtera la vie au président Sadi Carnot en 1894. Il est finalement relâché.

           Vers le 30ème anniversaire des massacres de la Commune, il peint une toile d’une grande puissance évocatrice. « Nulle allégorie, nulle généralisation ne saurait être pour nous aussi pathétique que cette vision des morts » dira l’anarchiste Jean Denauroy.

          Cette grande toile clôture l’exposition. Je m’installe à côté d’écoliers méditatifs.

     

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      Maximilien Luce – Une rue de Paris en mai 1871, La Commune, 1905, musée d’Orsay, Paris

     

          Des communards gisent sur les pavés près d’une barricade renversée lors des combats. Les agresseurs « Versaillais » ont quitté les lieux. Des fédérés, jeunes ouvriers, et une femme aux longs cheveux bruns sont criblés de balles au premier plan. J’ai le sentiment que la jeune femme ressemble à Eugénie, la sœur de la compagne de Luce, qu’il avait peinte en train de se coiffer ?

           C’est une scène étrange. La rue est déserte, silencieuse. Curieusement, cette toile n’est pas sombre... Les couleurs sont chaudes, lumineuses sur les façades des maisons. Tout en haut, sur la gauche, un petit coin de ciel bleu apporte une note d’espoir inepte au-dessus des cadavres. Un minuscule chat perché sur un toit semble contempler le spectacle, indifférent...

      

     

           L’exposition est terminée.

            J’étais enchanté de mon après-midi. Curieux, j’étais venu voir la rétrospective d’un peintre mal connu, et j’avais découvert un grand artiste. Pas un simple suiveur, mais un des tout meilleurs du mouvement néo-impressionniste. A mes yeux, il méritait d’être comparé à Paul Signac qui l’avait initié à cette technique et avec lequel il allait souvent peindre les bords de Seine.

           Je venais de rencontrer un homme libre, dans ses idées politiques comme dans sa peinture. Plusieurs des toiles que j’avais vues montraient que Luce avait su, comme l’avait fait un Van Gogh, prendre ses distances avec des règles pointillistes parfois trop contraignantes et les adapter à son tempérament.

           J’aspire une grande bouffée d’air en sortant du musée.

            Le ciel normand délavé s’ennuageait. Curieusement, mes yeux distinguaient des petites paillettes colorées dansant dans le bleu du ciel.

       

                                                                                                        Alain

      

     

  • Naissance d'un art

     

     

    ART PARIETAL - 15000 avant J.C.

     

     

    lascaux - bovin.jpg

    Bovin - Grotte de Lascaux , France

         

         

        Egarés loin du clan, ils avaient été surpris par l’orage. Longtemps ils avaient marché sous la pluie avant d’apercevoir cette faille dans la colline. La galerie où il s'étaient réfugiés s'ouvrait en son milieu en forme de rotonde dans laquelle ils avaient fait halte.     

         Yourk gardait toujours sur lui sa précieuse baguette de bois dur ainsi qu'un bout d’écorce. Le geste ancestral avait été précis : Gallia tenait l’axe de bois pendant que Yourk d’un mouvement de va-et-vient avec la paume de ses mains le faisait pivoter rapidement. D'un coup, la fumée s’était élevée. La jeune femme avait approché un amas de mousses et d’herbes trouvées dans la cavité et s’était mise à souffler fortement. De l’herbe fumante, rougeoyante, la flamme avait jailli embrasant le tas. Quelques branches de bois mort que Yourk avait ramassées à l’entrée de la caverne alimentèrent le feu. 

          Le crépitement du brasier résonnait dans le silence. La flamme haute, rouge, ondulante éclairait la caverne. La lumière s’accrochait aux reliefs de la pierre puis s’enfonçait par des effets de miroir dans la galerie noire avec des reflets dansants. Sur le sol, des flammèches couraient, puis finissaient par s'éteindre par manque de combustible.

          Les peaux de renne qui enveloppaient les jeunes gens étaient trempées. Debout à distance de la flamme, Yourk pencha sa tête en avant et la secoua longuement afin de faire sécher son épaisse chevelure, pendant que sa compagne, assise sur une pierre près du feu, exposait son dos et ses longs cheveux bruns, presque noirs, vers la source de chaleur. La jeune femme tremblait. Elle avait besoin de sentir la présence rassurante de Yourk. Elle saisit sa main. A l’extérieur, la pluie lourde, intense, cognait s'en discontinuer. La nuit était tombée. Quelques éclairs tentaient de s’infiltrer dans la grotte sans y parvenir. Serrés l’un contre l’autre, il se laissaient envahir par la douce chaleur qui amollissait leurs corps fatigués.

          Un bruit feutré les troubla. La masse velue se mouvait lentement. L’ours que le feu avait réveillé s’avançait, pataud, vers les intrus. Les flammes l'effrayaient. Il se dressa, énorme, sur ses pattes arrière et émit un grognement rauque. Yourk serra sa sagaie, s’avança vers l’animal et attendit. Il savait où il fallait enfoncer son arme. Un seul essai lui était permis, leur vie dépendait de la force de son bras. Le corps agité de secousses nerveuses, Gallia ne bougeait pas.

          La lumière du foyer dessina des crocs acérés, luisants, lorsque la bête ouvrit sa gueule. D'un jet puissant, précis, Yourk lança la sagaie en pleine poitrine de l’ours qui rugit. Ses pattes griffues balayèrent l’air longuement, ses dents claquèrent, puis son grand corps s’affaissa lourdement. Méfiant le garçon s'approcha. Son pied posé sur le poitrail sanglant, il arracha la sagaie qu’il jeta au loin sur le sol. Un cri victorieux, énorme, ébranla sa poitrine.

          Calmement, avec le silex tranchant de sa hache, le jeune homme découpa un large morceau de chair sur la partie charnue de la cuisse de l’animal, puis en arracha la peau. La viande saignante déposée sur les pierres brûlantes grilla lentement. Affamés, ils mangèrent puis s’allongèrent sur le sol. Repus, ils s’endormirent.

      

          Venant de l'entrée de la galerie, la faible lueur du jour naissant éveilla la jeune fille. L'orage était parti. Elle se leva. Le sol de la caverne suintait d’humidité par endroit. A distance, la tête de l’ours trempait dans une flaque de boue argileuse rougeâtre qui teintait son pelage brun.

          Elle s’approcha du grand corps étendu. Malencontreusement, son pied glissa, elle voulut faire un mouvement de côté pour éviter de tomber sur l’animal et ses deux mains s’enfoncèrent dans la boue sombre du sol. Rapidement relevée, d'humeur joyeuse, la jeune femme courut, ses mains gluantes tendues en avant, vers Yourk qui tentait de redonner vie au feu endormi. Amusé, le garçon l’évita d’une rotation rapide du tronc et, emportée par son élan, Gallia ne put éviter la paroi rocheuse sur laquelle ses mains s’aplatirent lourdement. Leurs rires espiègles résonnèrent dans la caverne.

         Les mains de Gallia avaient laissé une trace sur la pierre grise : une peinture,art pariétal,chauvetemprunte arrondie formée par la paume des mains et des doigts, étrange dessin coloré qui égayait la roche triste. Une pensée germa dans la tête de Yourk... Il plongea son index dans la flaque de terre teintée du sang sorti de la plaie de l’ours, posa son autre main à plat sur la roche et, lentement, partant de la base de son poignet, il cerna avec le liquide coloré l’ovale de sa robuste main, puis chaque doigt un à un.

     

     Main négative - Grotte Chauvet, France

     

          Gallia sourit. A son tour, elle posa une main à côté de l’emprunte du garçon, écarta ses doigts fins et, de la même façon, cerna avec son index humidifié depeinture,art pariétal,altamira boue visqueuse les contours de sa chair. Les marques de leurs deux mains côte à côte ressemblaient à celles que la jeune fille avait laissées un instant auparavant en s’écrasant sur la paroi. Mais, cette fois, le creux de la paume n’apparaissait plus et les contours étaient plus précis, plus fermes. 

         

     

    Mains positives et négatives, - Cueva de la Manos, Argentine

     

    L'homme et la femme se regardèrent : une clameur joyeuse, enfantine, monta de leur gorge. 

     

          Depuis tout jeune, Yourk avait l’habitude de créer des formes. Il aimait ça. Sa tribu vivait dans des huttes formées de branches d’arbres et de peaux de bête. Il passait des journées entières à tracer, reproduire avec une pierre dure taillée en pointe les animaux qu’il voyait autour de lui : chevaux, bisons, cerfs, rennes, bouquetins, mammouths. De simples silex, des os, du bois, les galets plats ramassés dans le cours d’eau près du campement, étaient ses supports préférés. Récemment, les chasseurs du clan avaient attiré deux mammouths dans des marécages proches et les avaient tués. L’ivoire de leurs défenses pointues étant très malléable, le garçon s’était aperçu qu’il pouvait la modeler facilement et sculpter des statuettes qu’il offrait comme parure aux femmes de la tribu. Celles-ci les trouaient et se les accrochaient en pendentif autour du cou.

          Yourk examina, pensif, les empruntes rouges laissées par sa main et celle de Gallia sur la pierre. Il avait appris de la bouche des anciens du clan que, autrefois, lorsque qu’ils habitaient encore dans les grottes, leurs ancêtres gravaient sur la roche des parois. C’était il y a bien longtemps…

     

    peinture,,art pariétal,rouffignac

       Mammouth – Grotte de Rouffignac, France

     

           Les contours colorés de leurs mains se détachaient nettement sur le fonds gris du mur face à lui. Cela l’intriguait et l'interrogeait... Pourquoi ne reproduirait-il pas de la même façon ces animaux qu’il avait l’habitude de tracer ou modeler avec des matières trouvées dans la nature environnante ?

          Le feu s’éteignait. Yourk ramassa une branche de bois calcinée. Il savait que le bois en refroidissant devenait noir, plus tendre, et salissait la peau lorsqu’on le prenait. Le garçon se campa face au mur, hésita un instant. Son trait, malhabile dans les premiers gestes, prit vite de l’assurance. Il connaissait parfaitement les formes de l'animal. Un bison prenait forme : le mufle, la tête avec ses cornes, le large poitrail, la ligne bossue du dos, les cuisses épaisses, puis les pattes fines terminées par des sabots. Quelques poils longs en hachures sur le devant du poitrail, un œil bien noir et une barbiche, complétèrent l'ensemble.

          Assise sur une grosse pierre plate, Gallia contemplait le dessin, étonnée de voir un bison apparaître sur la pierre, non loin de leurs mains rougeâtres.

          Les yeux de Yourk se dilataient dans un effort de concentration extrême : il fallait faire mieux, donner de la consistance, de l’épaisseur à l’animal. Il se dirigea vers l’ours mort, découpa un petit carré de peau velue sur son ventre et le trempa longuement dans le liquide terreux, visqueux, répandu sur le sol. Le morceau de peau dégoulinait de cette boue ocrée. Il s’approcha à nouveau de la paroi.

          Avec des gestes larges, calculés, il étala la couleur sur le bison. Lorsque la peau qui lui servait d’outil était sèche, il la trempait à nouveau dans la boue et continuait à colorier le dessin. Il ressentait le même plaisir que lorsqu’il creusait des formes dans un galet.

          La couleur, le relief bosselé de la roche renforçait le modelé de l’animal et lui donnait vie. Yourk déposa la peau gluante sur le sol et termina son œuvre en estompant la terre colorée avec les doigts au gré de son inspiration. Il contempla longuement son travail, puis alla s’asseoir près de Gallia.

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                                                                                 Bison – Grotte d’Altamira, Espagne

     

          Les jeunes gens restaient silencieux, envoûtés, le regard rivé sur la grande image rougeâtre qui les impressionnait.

          Yourk pensait qu’il pourrait reproduire avec les mêmes gestes tous les animaux qu’il avait en tête. Il imaginait que la nature lui fournirait d'autres pigments qui, mélangés avec de l’eau ou de l’huile animale, donneraient une pâte permettant des tonalités colorées différentes.

          Gallia se serra contre l’homme. Elle sentait ses muscles, sa force physique l’attirait. Elle se dit que ce n’était pas cette force qui avait permis à Yourk de créer le bison qu'elle voyait... Pour l'avoir vu travailler sur le mur, elle savait qu'il s'agissait uniquement de la souplesse de ses mains... et quelque chose d'autre en plus qu'elle ne comprenait pas bien... Peut-être serait-elle capable d’en faire autant pensa-t-elle ? Elle posa un regard admiratif sur Yourk.

          L’emprunte des mains, accolée à la peinture du bison, animaient la paroi vide en arrivant, lui insufflant une présence, une vie nouvelle. Le jeune homme prenait conscience qu'il venait de réaliser quelque chose de nouveau qui le séduisait... Heureux, il contempla Gallia. Il la trouvait si jolie...

          " Il me faudra modeler prochainement son fin visage dans l’ivoire, se promit-t-il " 

     

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    La dame de Brassempouy – Ivoire, St Germain en Laye, France

     

     

                                                                                                                                    Alain

     

     

       

     

  • Un joyeux luron en Hollande - STEEN Jan, 1626 - 1679

     

     

          Il y a bien longtemps que je souhaitais parler de Jan Steen, ce peintre inclassable ayant vécu la grande période picturale du 17e siècle hollandais. Le fameux siècle d’or…

          Jan Steen est certainement, au milieu de tous les peintres surdoués qui marquèrent cette période de l’histoire de l’art, celui qui m’intrigue le plus.

          Il est un maître de premier ordre et a laissé une œuvre quantitativement importante. Il pouvait tout peindre : tableaux historiques, paysages, portraits, natures mortes, mais l’essentiel de sa production appartient à la peinture de genre. Dans ce style de peinture, il pouvait égaler les plus grands : De Hooch, Van Mieris, Ter Borch, Metsu, Dou, Maes... et parfois Vermeer.

          Ce qui le distingue réellement de ses collègues peintres hollandais est la complexité de certaines de ses compositions. C’était un marginal, car la préférence à cette époque allait habituellement aux intérieurs raffinés et élégants avec peu de figures.

          Dans ses compositions, il nous montre de multiples personnages de milieu populaire présentés dans une ambiance de joyeux désordre. Les faiblesses humaines sont son domaine : personnages peu recommandables, ivrognes, prostituées, truands. Son voyeurisme nous fait entrer dans des auberges, fêtes de famille ou lieux de débauche.

          Les parents de ce joyeux luron tenaient une auberge depuis plusieurs générations et lui-même gérera une brasserie à Delft ainsi que, sur la fin de sa vie, une taverne à Leyde. Ces lieux durent lui inspirer toutes ces scènes de beuveries, rixes et paillardises qu’il peindra et qui sont du plus grand comique dans ce siècle puritain. Par ailleurs, il possédait un sens étonnant de la mise en scène théâtrale, du détail soigneusement observé et une belle richesse dans l’utilisation des couleurs.

          Je prends un grand plaisir à montrer quelques-unes de ses œuvres que j’ai pu observer au Louvre ou dans des musées hollandais.

      

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    Jan Steen - La famille de l'artiste, 1665, Mauritshuis, La Haye
     

          La famille de l’artiste me réjouit dès le premier regard.

          De nombreux personnages joyeux semblent fêter la naissance d’un enfant qui dort dans les bras de sa nurse. Ce farceur de Steen se représente lui-même avec un sourire taquin en train d’apprendre à fumer à son fils qui aspire goulûment une longue pipe. Près de la fenêtre, une femme écarlate, probablement la femme de Steen, les pieds reposant sur une chaufferette, scrute l’écoulement du vin qu’un homme lui verse dans un grand verre qu’elle tend complaisamment. Quand à la grand-mère, au centre, elle paraît totalement éméchée. Elle chante en lisant un papier. A l’extrémité droite du tableau, un jeune garçon joue d’un instrument à vent qui s’apparente à nos binious bretons. Placide, un perroquet contemple la scène.

           

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    Jan Steen - La vie de l'homme, 1666, Mauritshuis, La Haye

     

           La vie de l’homme, montre un décor d’auberge. Des convives boivent et se régalent d’huîtres qu’une jeune servante, accroupie sur le sol au premier plan, prépare sur des plateaux. Assis sur le carrelage, un garçonnet espiègle fait danser un chaton qui ne semble guère apprécier le jeu.

           Par hasard, mon regard se dirige vers le premier étage de l’auberge. J’ai la surprise de distinguer dans l’ombre, allongé sur le plancher près des grandes fenêtres, un gamin, indifférent au spectacle convivial du rez-de-chaussée, tranquillement occupé à faire… des bulles.

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                                       Jan Steen - Fête dans une auberge, 1674, Musée du Louvre, Paris

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                                             Jan Steen - Dans la taverne, 1660, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Jan Steen a vu beaucoup de ces scènes d’auberge dans son existence. Il les retranscrit avec un réalisme jouissif dans ces deux autres toiles : Fête dans une auberge et Dans la taverne.

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                            Jan Steen - L'arrracheur de dents, 1651, Mauritshuis, La Haye

     

           L’arracheur de dents est armé d’une tenaille et tente d’extirper la dent d’un jeune homme assis sur une chaise, la bouche déformée dans un rictus de souffrance, les jambes trépignant violemment sur le sol. Sa pauvre mère, en prière devant lui, tente d’atténuer sa douleur. Sans pitié, des enfants  s’amusent beaucoup.

          Quelle horreur ! Moi qui n’aime pas les dentistes…

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    Jan steen - La femme ivre, 1673, Mauritshuis, La Haye
     

          Ce peintre ne reculait devant aucun genre de motif ! Cette fois, c’est vraiment dégoûtant ! Dans La femme ivre, une paysanne chancelante, le buste penché, sa robe largement entrouverte laissant échapper une poitrine opulente, est soutenue par une femme derrière elle dans le même état d’ébriété avancé. Autour d’elles, tous les villageois s’esclaffent et rient à gorge déployée. L’un d’entre eux joue du violon en se moquant ouvertement de la femme malade. Au fond, un cochon semble se délecter de la vomissure d’un homme écroulé sur le sol ivre mort…

     

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    Jan Steen - La mauvaise compagnie, 1665, Musée du Louvre, Paris
     

          Le lieu de La mauvaise compagnie semble être un endroit peu recommandable. Un joyeux désordre règne dans la pièce : des coquilles d’huîtres jonchent le sol avec des cartes à jouer, un verre brisé et le chapeau du garçon passablement éméché endormi sur les genoux d’une courtisane tenant un verre à la main.

          Pendant son sommeil, le jeune homme se fait tranquillement détrousser, par une femme placée derrière lui, de certains de ses accessoires, dont sa montre, que celle-ci remet à une vieille entremetteuse toute réjouie. Au fond, deux larrons, ricanent devant le spectacle.

     

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    Jan Steen - Enfants apprenant à danser à un chat, 1666, Riksmuseum, Amsterdam
     

          Les Enfants apprenant à danser à un chat semblent beaucoup s’amuser de ce jeu que l’on retrouve dans d’autres toiles du peintre. Il paraîtrait d’ailleurs qu’il s’agirait d’une race de chien néerlandaise ? En attendant, l’animal ne me paraît guère apprécier de devoir sauter sur ses pattes arrière.

     

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    Jan Steen - La joyeuse famille, 1668, Rijksmuseum, Amsterdam
     

          Cette Joyeuse famille profite largement des plaisirs de la table et du vin. Les enfants paraissent aussi éméchés que les parents. Serait-ce une scène moraliste dénonçant le mauvais exemple de l’ivresse suivi par les enfants ?

     

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    Jan Steen - Repas de famille, Musée du Louvre, Paris
     

          Un autre Repas de famille ou le vin coule à flot.

     

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    Jan Steen - L'offre galante, 1665, Musée royale des Baux-Arts, Bruxelles
     

          Malgré la piètre qualité de l’image, Je ne résiste pas à montrer L’offre galante qui présente le peintre en conteur facétieux. Un jeune homme bondit dans la pièce en grimaçant. Il porte un chapeau à plume de coq, symbole du fou, personnage populaire. Il offre à une femme un hareng et tient deux oignons dans l’autre main. Steen dénoncerait la vanité des plaisirs de l’ivresse et des jeux de l’amour.

          Du plus haut comique !

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                    Jan Steen - Femme à sa toilette, 1659, Riksmuseum, Amsterdam

     

          Je termine par cette adorable toile Femme à sa toilette que j’ai vue l’année dernière dans l’expo parisienne « L’âge d’or hollandais ».

          Ce n’est pas une scène de fête mais, dans la peinture de cette femme assise sur son lit, l’humour du peintre reste perceptible. La jeune femme, probablement une courtisane, fait sa toilette dans une attitude un brin érotique. Son visage souriant semble indiquer qu’elle est satisfaite d’elle-même et de son pouvoir de séduction.

          Cela ne semble pas émouvoir le petit chien qui a pris la place dans le lit…

          J’apprécie cette très belle petite toile d’une grande finesse.

     

     

           On est loin de la merveilleuse pureté et de l’intériorité des œuvres de Vermeer…

           Pourtant l'humour constant de ce peintre me plait. Son regard est incisif, humoristique, coquin, mais pas vulgaire. Son regard ne condamne pas. Il montre le plaisir que les personnages prennent à manger, boire, s’amuser. Il regarde et peint une manière d’être et de vivre.

          Cette peinture hollandaise ne nie pas les vices et les vertus mais les transcende dans une joie communicative que procure les plaisirs de la vie.

          Thoré Bürger, le découvreur de Vermeer, disait à ses lecteurs : « Les intentions burlesques de Jan Steen ont toujours une signification morale. » Peut-être avait-il raison ?

     

                                                                               Alain