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Cézanne Peint

 

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     France Gall vient de nous quitter. La chanson écrite par Michel Berger sur le peintre Cézanne est ma préférée. France l'interprète superbement, avec ce talent si particulier qui nous laisse tous nostalgique.

 

https://youtu.be/ZD3QsZkYg1Y

 

     Je réédite une nouvelle que j'avais écrite à l'occasion d'un voyage dans la région du maître d'Aix.

 

 

Un étrange mimétisme

 

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Paul  Cézanne – La montagne Sainte-Victoire, 1900, Hermitage Museum, Saint Petersburg

  

 

Cézanne peint

Il laisse s’accomplir la magie de ses mains

Cézanne peint

Et il éclaire le monde pour nos yeux qui n’voient rien

Si le bonheur existe

C’est une épreuve d’artiste

Cézanne le sait bien

 

     Foutue chanson !

    L’air de la Provence qui excite mes sens, sans doute ? Depuis que je suis arrivé dans la région, cette ancienne chanson de Michel Berger, interprétée par la jolie France Gall, me chauffe la tête autant que le soleil qui cogne fort aujourd’hui.

    Au-dessus de la butte de terre ocrée rouge derrière laquelle je suis assis, d’infimes secousses provoquées par le mistral font onduler la cime des pins d’Alep qui me servent d’ombrage. Devant moi, la montagne Sainte-Victoire, énorme barrière rocheuse, écrase le décor. Le sommet du massif violacé forme un creux, un cratère dessinant un V. Le V de Victoire m’amusai-je.

 

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Silence les grillons

Sur les branches immobiles

Les arbres des rayons

Et des ombres subtiles

Silence dans la maison

Silence sur la colline

Ces parfums qu’on devine

C’est l’odeur de saison

 

     Ce matin, je m’étais arrêté dans Aix-en-Provence, la ville natale de Cézanne. Je voulais connaître la maison familiale du « Mas de Jouffan » où le peintre passa une partie de sa jeunesse. Une large allée bordée d’arbres menait à la maison coincée tout au fond du grand parc.

     En marchant sur le chemin caillouteux, j’avais cru le voir, sentir sa présence dans ce lieu chargé de souvenirs : tout jeune, insouciant, Paul Cézanne devisait avec son ami d’enfance Emile Zola, l’autre grand homme de la ville. Ils s’étaient rencontrés au collège d’Aix. Je lisais dans leurs regards juvéniles l’avenir prometteur qui allait bientôt s’offrir à eux.

     « La visite est à 15 heures 30, m’avait indiqué la femme en m’ouvrant la porte d’entrée. Il vous restera du temps ensuite pour vous rendre à la montagne Sainte-Victoire ! ». « Si vous ne vous perdez pas dans Aix, avait-elle rajouté d’un ton blagueur ! »

     Craignant de manquer de temps, j’avais décidé de revenir un autre jour visiter la maison. Le plan routier fourni par la gardienne m’avait permis de sortir d’Aix sans encombre. La route sinueuse montait jusqu’au Tholonet. « C’est certainement le meilleur angle de vision sur la Sainte-Victoire, m’avait lancé la femme précipitamment avant de refermer la porte de la maison ! »

 

 

     Le crissement des cigales organise un orchestre improvisé accompagnant la chanson.

 

Vibre la lumière

Chantez les couleurs

Il y met sa vie

Le bruit de son cœur

 

     Le ciel cobalt recouvre la montagne comme pour faire mieux ressortir sa blancheur crayeuse. La montagne de Cézanne…

    Curieux peintre ? Sa peinture m’avait toujours intrigué… Il faisait partie du groupe des futurs peintres impressionnistes, les refusés du Salon officiel, qui exposèrent pour la première fois en avril 1874 dans les locaux du photographe Félix Nadar à Paris. Son style était déjà différent, sa vision autre que celle des ses amis. Tous formaient une joyeuse bande de barbouilleurs qui voulaient bousculer l’académisme ambiant. Savaient-ils que leurs noms allaient bientôt s’inscrire en lettres d’or dans l’histoire de la peinture ? : Monet, Renoir, Sisley, Degas, Morisot, Pissarro…

     Je me lève pour me dégourdir les jambes. Cézanne avait peint une soixantaine de toiles de cette montagne qui l’inspirait tellement qu’il la croquait sous tous ses angles. Je fais le tour de la butte ocrée qui m’abrite.

     Je n’étais plus seul…

    Pourquoi n’avais-je pas remarqué cet homme en arrivant ? Protégé du soleil par une ombrelle qui lui masquait en partie le visage, concentré sur son travail, un personnage était assis devant un chevalet, la tête coiffée d’un chapeau de paille à larges bords. Placé à distance derrière lui, je distinguais son profil quand il se penchait en tournant la tête : barbiche grise taillée en pointe, moustache épaisse tombante, teint pâle.

     Une ancienne photo du Cézanne de la dernière période, vers le début des années 1900, me revenait en mémoire. La ressemblance avec ce peintre Aixois assis devant moi me troublait. Peut-être le visage de l’inconnu était-il plus carré, le corps plus trapu ?

     Une toile de format moyen repose sur le chevalet. Blotti derrière un pin, j’examine l’homme. Armé d’une brosse plate, il attrapait la pâte colorée étalée sur sa palette, puis la déposait avec une précision méticuleuse sur le motif qu’il peignait par légers frottis. Parfois, un temps de réflexion stoppait son mouvement. Il levait la tête, pensif, vers le massif face à lui, puis reprenait lentement son ouvrage.

   Je m’approche d’un pas feutré dans le dos de l’artiste. La suite de la chanson s’invitait à nouveau, lancinante :

 

Mais voilà l’homme

Sous son chapeau de paille

Des taches plein sa blouse

Et sa barbe en bataille

 

     Mon pied écrasa un branchage qui craqua et attira l’attention du peintre.

     Il se retourne, surpris de ma présence inattendue. Son œil noir pétille un instant.

     - Bonjour ! Beau temps n’est-ce pas, dit-il d’une voix douce !

     Indifférent à mon éventuelle réponse, il reprend son travail. Il contourne d’un trait appuyé, mauve foncé, le sommet de sa Sainte-Victoire.

    Intimidé, pour me donner une contenance, je contemple le tableau. La montagne peinture,cézanne,sainte-victoireprenait tout l’espace de la toile. Un chemin, de maigres arbustes, une maison blottie dans la roche, occupaient le bas du tableau. Les couleurs formaient une étrange mosaïque réunissant les objets dans un même ordonnancement : la terre rouge orangé, la maison et le chemin jaunes, l’arbre pommelé en plein milieu d’un vert éclatant.

 

 

 

 

    L’homme caressait la toile avec sa brosse, l’effleurait avec amour. Le massif avaitpeinture,cézanne,sainte-victoire des formes féminines, toutes en rondeur. Une lumière uniforme semblait se dégager des objets eux-mêmes qui absorbaient la couleur du ciel, des roches et des végétaux afin de mieux rayonner. La pierre mauve du mont m’apparaissait comme découpée en tranches.

 

 

 

 

 

 

 

     Je transpire abondamment. Je reviens vers la butte de terre ocrée, avale d’un trait la moitié de ma bouteille d’eau et m’allonge dans l’herbe, terrassé par la chaleur.

  

  

Et comme un bateau

Porté par sa voile

Doucement le pinceau

Glisse sur la toile

Et voilà l’homme

Qui croise avec ses yeux

Le temps d’un éclair

Le regard des dieux

 

 

     Depuis combien de temps suis-je assoupi ? Un minuscule lézard court hardiment sur ma jambe. Je me lève. Le mouvement du soleil ombre maintenant tout un côté de la masse rocheuse.

   Aucune trace ne restait à l’emplacement où se tenait l’artiste il y a peu… Le bonhomme s’était évaporé… Un rocher soutenait un objet rectangulaire. La toile que venait de peindre l’étrange personnage à la barbiche cézanienne, posée bien en évidence, m’indiquait clairement que je ne n’avais pas rêvé. Une offrande de sa part ?

   Intrigué, je m’accroupis face à la toile encore humide. Le tableau irradiait de couleurs.

     Etrange mimétisme, pensai-je, décontenancé ? Non seulement l’homme que j’avais vu ressemblait physiquement à Cézanne… mais il utilisait la même technique que celle du maître d’Aix mort depuis plus d’un siècle ?

     La Sainte-Victoire que la toile me renvoyait était une copie conforme de certaines peintures que j’avais eu l’occasion de scruter dans des musées : même complexité géométrique… mêmes touches de couleurs, larges, parallèles, hachurées, couvrant la surface du tableau avec une densité égale… même structure contrastée de teintes claires et sombres… Tout s’entremêlait : couleurs, objets, perspective.

    On était très loin du style impressionniste : apparence fugitive, éphémère, de la nature, vibrations lumineuses ; la toile de l’inconnu montrait tout autre chose…

    Je recule de quelques pas. Sphères, cônes, cylindres… Les surfaces peintes verticales et horizontales, juxtaposées, donnaient une profondeur à l’ensemble du tableau. Un désordre apparent : objets, arbres, maisons, pierres, étaient difficilement identifiables. Pourtant, tout était ordonné, calculé. Rien ne s’éparpillait : incroyable synthèse entre couleur, composition, lumière. L’ensemble était charpenté, solide.

    L’équilibre pictural qui se dégageait du tableau me séduisait : sorte d’abstraction donnant son harmonie propre à la Sainte-Victoire, en parallèle avec celle de la nature. Je comprenais mieux maintenant pourquoi les artistes modernes considéraient Cézanne comme leur maître.

    Je n’ose emporter la toile laissée par ce curieux Cézanne bis dont je ne connaissais rien, disparu si vite… Réalité ou hallucination ?… La toile colorée, bien présente devant moi, était le seul témoin de cette étonnante rencontre…

     Le soleil se couchait. Au loin, la montagne se voilait de lueurs carminées.

   Des reflets rougeoyants illuminaient les bords du petit cratère en forme de V. Ils s’allumaient et s’éteignaient par intervalles. Je crus y discerner d’insolites clins d’œil malicieux…

 

Cézanne peint

Et il éclaire le monde pour nos yeux qui n’voient rien

Si le bonheur existe

C’est une épreuve d’artiste

Cézanne le sait bien…

 

                                                            Au revoir France...

 

 

Commentaires

  • encore une superbe nouvelle, qui entre complètement dans l'ambiance du tableau ! ce serait bien si France, Michel avaient retrouvé Paul sur les sentiers de ton rêve - as tu vu le film Cézanne et moi ?
    https://www.youtube.com/watch?v=iQKv33FhYww - il m'a déçue, comme si les acteurs n'étaient pas convaincus, mais comme toute reconstitution d'époque soignée il a son intérêt

  • La chanson de Michel Berger m’avait inspiré cette nouvelle. Je me devais de la reprendre pour un dernier hommage à cette femme de caractère qui a traversé les années et les épreuves avec beaucoup de courage, de talent et de gentillesse.
    Je n’ai pas vu le film sur Cézanne et Zola qui n’a guère été apprécié par les critiques. Dommage pour les excellents acteurs Guillaume Canet et Guillaume Gallienne. J’écoute régulièrement ses lectures sur France Inter « Ça peut pas faire de mal ». Il devait effectivement rester l’ambiance de la Provence.

  • Hors des sentiers battus de la montagne sainte Victoire, que voilà un lumineux hommage au couple de Michel Berger et France Gall. Je gage qu'il n'y en aura aucun d'aussi sincèrement beau chez les plumitifs de divers horizons qui s'épancheront pour marquer la disparition de la poupée de cire et de son de notre adolescence ...
    Merci Alain.

  • Ce que tu me dis me fait vraiment plaisir Richard. Je n’avais que cette nouvelle à offrir à la poupée de cire pour son grand départ…
    Est-ce le hasard ? L’année du décès de Michel Berger, je me promenais à Montmartre et suis entré dans le cimetière Montmartre sans savoir qu’il venait d’y être enterré. Je suis resté longuement devant le carré de terre encore sans tombe. France va le rejoindre.
    Ce couple était magnifique et manque beaucoup à la chanson française.

  • Merci ALAIN !!!j'ai lu avec émotion et tendresse ce récit coloré à souhait!! rêve ou réalité mais si beau!! Si France Gall lit cet hommage à cette belle chanson, elle doit être heureuse!! Elle a retrouvé son Michel adoré et c'est bien!!!Paix à leurs âmes!! BISOUS FAN

  • J’ai vu hier soir le formidable documentaire sur France Gall. C’était une vie hors du commun montrant une femme exceptionnelle. Elle se battait encore pour les enfants au Sénégal et pour donner une nouvelle vie dans sa comédie musicale aux chansons de son mari. Emission à voir sans modération.
    Lorsque j’ai écrit ce récit, je trouvais la chanson fort belle par les paroles et la musique. Je m’étais dit que, n’ayant jamais parlé de Cézanne qui n’est pas dans mes peintres préférés, cette chanson serait un bon moyen pour entrer dans l’univers du peintre. Je ne pensais pas que je la ressortirais pour le décès de l’interprète.
    Belle journée Fan

  • J'ai été très émue en lisant ta nouvelle... c'est un magnifique image à cette grande artiste.
    Merci !
    Passe une douce journée.

  • Hommage, évidemment... mais les images étaient tellement présentes... suis-je excusée ?

  • Image… hommage… Tu es pardonnée car tu as dit que tu étais émue par ma nouvelle.
    J’ai entendu France Gall dire qu’elle pleurait à chaque fois qu’elle entendait la chanson. Quel talent avait l'homme qu'elle va retrouver !

    Cézanne peint
    Et il éclaire le monde pour nos yeux qui n’voient rien
    Si le bonheur existe
    C’est une épreuve d’artiste
    Cézanne le sait bien…

  • Bonsoir Alain,
    Merci pour votre magnifique hommage à la sensibilité de ces artistes... La ravissante chanteuse qui tissait des récits avec sa voix unique, le couple de chanteurs, le peintre ami de la Terre, du Ciel et du Vent qui brodait les couleurs sur sa toile... C'est un voyage qui s'achève et tant d'autres qui commencent, des souvenirs indélébiles, une part de jeunesse envolée et qui continuera pourtant de briller.
    Votre texte est juste superbe, merci à vous , très bonne soirée et à nouveau, mes meilleurs voeux pour 2018
    Cendrine

  • Je me répète. Je me souviens avoir déjà écrit à la mort d’Aimé Césaire que les poètes, les artistes, ne meurt jamais.
    Mais enfin quel privilège unique ont ces êtres pour braver ainsi le néant et nous laisser une trace indélébile qui ne s’effacera jamais !
    Je repense aux mots de Jean de Loisy qui débutent son émission sur France Culture « L’art est la matière » en parlant des artistes :
    « Ils empruntent des chemins qui n’existent pas ; ils utilisent des formes et des mots inconnus ; ils transmettent ce que nous savions du monde. »
    Je suis heureux, Cendrine, que ce texte vous ait plu. Curieusement, il ne me plaisait guère lorsque je l’ai sorti la première fois ; maintenant il semble avoir pris une autre dimension qui me satisfait vraiment. Je vous associe en vous remerciant : Michel pour le talent, France pour cette voix mélodieuse et Cendrine pour votre lecture.
    Une année de joie va venir pour vous.

  • Un si bel hommage ! merci Alain. Cette chanson, nous l'avons. écoutée en boucle si souvent nous qui étions si attachés à Aix, ayant eu la chance de pouvoir admirer la Montagne Sainte Victoire si souvent.
    J'ai en mémoire cette petite tour où nous nous arrêtions pour savourer tout ce que cette région nous offre.
    La grande Joie de rencontrer Jacqueline de Romilly, notre célèbre helléniste pour la dédicace de son livre "Sur les chemins de Sainte Victoire". Quelle émotion !!!!
    Et nous avons pleuré devant le désastre après l'incendie qui avait ravagé ce lieu mythique ; un paysage d'apocalypse !! Heureusement la nature reprend ses droits.
    Un bel hommage à ce couple si talentueux nous a été offert et le vôtre est si touchant. Je vous remercie pour cette belle émotion ressentie en lisant votre texte.

  • Je cherchais un moyen de parler de Cézanne depuis longtemps. Michel Berger et France Gall m’ont beaucoup aidé pour trouver l’inspiration d’écrire cet article.
    Et puis, comme vous dites Maryvonne, cette montagne est tellement étonnante par ses formes, sa couleur, son emplacement, sa lumière, que je comprends Cézanne qui s’en est emparé goulûment comme d’une maitresse qu’il désirait sans fin.
    Merci pour votre lecture et l’appréciation que vous en faite.

  • Émouvant votre hommage à France Gall. Tristesse de son départ mais tout le monde le sait, les artistes ne meurent pas ils passent juste sur l'autre rive.
    Nous avons campé et peints au pied de Sainte Victoire. Une grande expérience artistique qui nous a permis de mieux comprendre le travail de Cézanne.
    Merci.

  • Je ne pouvais laisser partir cette femme si touchante sans parler d’elle une dernière fois. Elle avait tant fait pour la chanson française avec son mari.
    Sur la fin de sa vie Cézanne était épris de sa Sainte-Victoire qu’il croquait dans tous les sens. Il voulait posséder ce corps minéral qui le subjuguait. Il est mort en la peignant un jour d’orage. Si vous l’avez peint vous devez comprendre mieux que moi cette passion pour ce motif.
    Je ne vous connaissais pas. Merci de votre passage.
    Belle journée.

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