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25 avril 2014

Une liberté aux seins nus - Eugène Delacroix, 1831

 

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Eugène Delacroix – Autoportrait, 1837, Musée du Louvre, Paris

 

 

     Les Trois glorieuses…

     Trois jours suffirent, les 27,28 et 29 juillet 1830, pour que la monarchie des Bourbons soit renversée.

     Le peintre Eugène Delacroix traverse, selon son propre aveu, les événements de juillet comme « un simple promeneur ». Cependant, la violence de la rue et le patriotisme des belligérants enflamment son imagination. Son tableau La liberté guidant le peuple relate ce soulèvement révolutionnaire du peuple français contre le régime du roi Charles X, suivi par l’avènement du roi Louis-Philippe.  

Cette Liberté représentée par une femme aux seins nus, achetées par l’Etat, fut considérée comme subversive et rendu à Delacroix en 1839. En entrant au Louvre en 1874, la toile fut définitivement exposée au public. De nos jours, elle est considérée comme un symbole incarnant l’idéal révolutionnaire et le combat pour la liberté.

 


     Après quelques légères modifications, je réédite ce récit ancien publié dans les débuts de ce blog.

 

 

Une odeur de poudre

 

 

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        Eugène Delacroix – La liberté guidant le peuple, 1831, Musée du Louvre, Paris

 

 

 

     - Tu es un prétentieux, Eugène ! J’admets que tu es un grand peintre. De là
peinture,delacroix,louvre,liberté,à te représenter au premier plan de ton tableau, un fusil à la main, montant à l’assaut de cette barricade. Tu en fais un peu trop !

     - Je n’avais pas de modèle sous la main. Et puis je me sentais bien dans la peau de ce bourgeois fier et déterminé… Ne suis-je pas un enfant de la bourgeoisie ?

       Le baron Louis-Auguste Schwiter s’avança vers la toile.

     Eugène Delacroix sourit en regardant l’étrange allure de son ami. Perché sur des jambes de héron, celui-ci se dandine plus qu’il ne marche. Grand et mince, il personnifie par sa mise élégante et son côté exquis le vrai gentleman anglais. Un dandy… Eugène l’apprécie. Il l’a déjà peint en pied campé dans une pose caricaturale, costume sombre, les mains moulées dans des gants de vachette. Malgré la qualité de la toile, celle-ci fut rejetée au Salon de 1827.

       - Superbe ! La redingote, le haut-de-forme, la cravate soigneusement nouée… Et ce teint pâle, ces cheveux noirs, un regard de feu… Tu as la chance, cher Eugène, d’être beau naturellement ! "Une tête de prince", m’a dit récemment un ami en parlant de toi.

      Depuis qu’ils se connaissaient, Louis-Auguste enviait la finesse des traits d’Eugène. Il attirait les femmes comme des mouches dans les soirées mondaines.      

     Delacroix éclata de rire.

      Le jeune aristocrate observa le tableau et lança sarcastique :

      - Vous, les artistes romantiques, cherchez à vous approprier ces « Trois Glorieuses » qui ont vu la mort de centaines d’hommes en juillet de l’année dernière. Combien étiez-vous de romantiques sur les barricades ? Il n’y avait que des pauvres gens encadrés par de rares bourgeois comme celui que tu as peint… Même Victor Hugo, le romantisme personnifié, est resté chez lui prétextant que sa femme accouchait !

      Eugène le fixa sévèrement.

      - Et toi où étais-tu ? Comme les autres, absent !…

      Le peintre cherchait les mots justes.

      - Je sais, Louis… les jeunes romantiques que nous sommes s’enflamment, s’exaltent. Leur enfance a été bercée par les récits d’héroïsme et de grandeur de l’Empire… Un de mes frères est tombé à Friedland… Ils rêvent de liberté, d’évasion et de rêve, mais n’ont pas le courage de se battre en vrai. Leur combat est culturel avant tout. C’est pour cela que j’ai peint ce tableau, mon ami !

      Louis-Auguste effleura d’un doigt léger le beau profil du peintre sur la toile. Une pensée le fit se retourner, excité.

      -  Hugo a livré sa bataille à la première théâtrale d’Hernani l’année dernière. Tu t’en souviens ? Quel combat ! Je me suis colleté avec des classiques à coups de poing et de bâton. C’était sanglant !

      Les deux amis s’assirent face au tableau.

      - Je l’envoie au Salon la semaine prochaine, dit Eugène en se versant du vin de Loire. Beaucoup d’artistes ont choisi ces trois jours de combat comme thème d’inspiration. Louis-Philippe, notre nouveau roi, sera là. Tu sais qu’il tente d’apaiser les esprits révolutionnaires en aidant les veuves et les orphelins. Il distribue même des médailles aux combattants des barricades.

      Louis-Auguste sourit :

      - Forcément, il doit son trône à cette courte révolution ! Combien de temps le gardera-t-il ? Il se définit comme un « roi citoyen ». J’en doute…

      Un silence s’installa. Le tableau, immense, les impressionnait.

      Tous ces jeunes hommes voués à mourir, pensa Delacroix en examinant la fureur du combat décrite dans son tableau...

 

 

       Les émeutiers avancent dans la lueur du soleil couchant en chantant la Marseillaise. La fumée des canons les enveloppe. Ils enjambent les soldats morts. L’un d’entre eux, allongé, la bouche ouverte, a été dépouillé de son pantalon, de ses chaussettes et chaussures. Encore un gamin…

 

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     Le drapeau français, bleu, blanc, rouge, domine la mêlée. La poitrine dénudée, pieds nus, les mèches flottant sur la nuque, une forte femme, fusil à la main, conduit le peuple. Elle brandit l’ancien drapeau tricolore que la royauté avait remplacé par le blanc royal à la Restauration. Depuis 1789, cette femme coiffée d’un bonnet rouge symbolise la liberté. A ses côtés, un enfant déluré, maniant deux pistolets, s’élance d’un pas décidé. Des ouvriers, des travailleurs, avancent le regard dur.

 

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     Le 27 juillet 1830, quand les premiers coups de feu claquent, les parisiens ne réfléchissent pas longtemps. Il faut se battre : « A bas les tyrans ! ». Les 

peinture,delacroix,louvre,liberté,imprimeurs en colère ont jeté les premières pierres et des milliers d’ouvriers typographes sont descendus dans la rue : leur revendication principale a été la sauvegarde de la liberté de la presse.  Est-ce l’un d’entre eux cet homme en bretelles placé derrière le bourgeois tenant le fusil au premier plan ? Il lève un sabre et a glissé un pistolet dans son écharpe aux couleurs de la révolution. Des ouvriers de tous métiers se sont joints à eux ne supportant plus la pauvreté et la faim. Les hommes se sont procurés des armes ou les ont prises sur des cadavres.

     Le lendemain, 28 juillet, 5000 barricades sont dressées dans Paris, pour la plupart confectionnées de barriques, de troncs d’arbres, de tables, tout ce que l’on peut trouver dans la rue. La population est au côté des insurgés. On leur offre à boire et des munitions. Des pavés sont jetés des fenêtres sur les soldats du roi.

     Le 29 juillet, les révolutionnaires occupent tous les points stratégiques. La troupe n’est plus en mesure de réprimer le soulèvement et doit quitter la ville. Bientôt, le drapeau tricolore sera hissé sur les tours de Notre-Dame au son du tocsin.

 

 

     Le baron Louis-Auguste s’exclama, emporté par l’image de cette révolution en marche :

     - Beau travail Eugène ! L’énergie farouche de cette Liberté aux seins nus agitant le drapeau pour entraîner ces hommes vers la victoire va en offusquer certains au Salon ! Je ne peux m’empêcher de penser à Géricault et son Radeau de la Méduse : l’homme, à la pointe du radeau, qui faisait de grands signes avec sa chemise rouge à un bateau dans le lointain, possédait la même force évocatrice…

 

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 Théodore Géricault - Le radeau de la méduse, 1819, musée du Louvre, Paris

 

     - J’ai souvent pensé à Géricault en peignant, dit Eugène, pensif. J’ai même adopté la même base triangulaire pour ma toile. 18 mois de travail forcené lui furent nécessaires pour peindre son Radeau. La toile était si grande que personne ne fit attention à elle au Salon. Trop voyante, et puis elle dérangeait… Il m’avait demandé de poser comme modèle pour un des naufragés du Radeau au centre de la toile. La première fois que j’ai vu le tableau dans son atelier, je me suis sauvé le cœur battant. Il était le meilleur d’entre nous. Un génie…

     Delacroix se recueillit un instant sur la pensée de son ami.

     Brusquement, le jeune baron se leva et se mit à marcher dans la grande pièce. Quelque chose le chagrinait. Il avançait les mains dans le dos, son buste frêle courbé en avant. Parfois, il se redressait, regardait la toile furtivement, puis repartait soucieux. Il se servit un verre de vin, s’approcha d’Eugène et lui envoya une bourrade amicale.

     - Trinquons au romantisme, Eugène !

     Il avala son verre d’un trait. Un éclair sombre passa sans ses yeux.

     - Pauvres gens, dit-il d’un coup ! Comme en 89, savent-ils qu’ils se battent et souffrent pour rien. Ils ont renversé Charles X pour le remplacer par son cousin Louis-Philippe. La belle affaire… Que vont devenir leurs rêves de réformes, de progrès, d’égalité. L’autorité et l’ordre revenus, ils récolteront quelques médailles et leur vie misérable reprendra comme avant.

     Louis-Auguste tourna son regard vers le gamin aux pistolets.

     peinture,delacroix,louvre,liberté,- Tu vois, ce jeune garçon à côté de la femme au drapeau, pistolets de cavalerie dans les mains… Enfant de Paris, il symbolise la jeunesse de tout temps révoltée pas l’injustice. Tu as mis de la fougue, du plaisir, de l’envie, dans son œil. Son père, qui s’est battu dans la Grande Armée, lui a conté ses exploits. A son tour, il s’enivre de l’odeur de la poudre et exhorte les insurgés. Il n’a pas peur. Peut-il se douter qu’il va mourir dans peu de temps ?

     Eugène se taisait, attristé par la mélancolie que son tableau inspirait à Louis-Auguste. Celui-ci finit par dire, fataliste :

     - Eugène, une nouvelle fois, comme souvent dans notre histoire, c’est le petit peuple qui se bat, mais c’est toujours les puissants qui gagnent !

     Delacroix vint vers son ami et le prit tendrement par les épaules.

     - Tu as raison Louis-Auguste. Mais, à chaque nouveau combat, ils continuent d'espérer…

 

 

 

 

 

Commentaires

Quel plaisir de tomber sur un article comme celui-ci. MERCI
Le texte serait-il de vous ?
Dans la négative, quelle référence ?
Avec mes remerciements anticipés.

Écrit par : PASSION SCULPTURE | 25 avril 2014

Depuis le début de ce blog, les textes des récits que j’ai publiés ont toujours été de moi.
Merci pour votre appréciation.
Bon week-end.

Écrit par : Alain | 26 avril 2014

Alain, le "retour" - enfin - avec une toile emblématique, révolutionnaire quant au sujet traité, mais finalement plus classique pour ce qui concerne sa composition et une magistrale leçon d'Histoire que, je présume, connaissent tous les Français mais qu'il est bon, parfois, de rappeler.

J'ai apprécié le fait que tu termines avec Gavroche, grand symbole lui aussi, immortalisé tout à la fois en peinture par Delacroix - pourtant bonapartiste - et en littérature par l'immense Victor Hugo dans "Les Misérables".

Écrit par : Richard LEJEUNE | 26 avril 2014

Cette toile est la plus connue d’Eugène Delacroix en France et dans le monde.
Pour marquer les 50 ans de lien avec la Chine populaire, et suite à la visite récente du Président chinois, la France vient d’envoyer à Pékin, dix chefs-d’œuvre des musées français.
Très célèbre en Asie, cette « Liberté » devait en être. Déjà vandalisée au Louvre Lens en 2013, elle a été jugée trop fragile face aux risques encourus par ce voyage. Dommage pour le symbole…
Ce gavroche symbolise ces jeunes enfants qui montaient, insouciants, sur les barricades, enivrés par les récits de leurs parents, révoltés, frondeurs. Beaucoup moururent les armes à la main.

Écrit par : Alain | 26 avril 2014

Une belle et précise analyse du tableau à travers ce dialogue. Et une "Liberté" assez généreuse pour nous guider encore, malgré tout.

Écrit par : Carole Chollet | 26 avril 2014

Curieusement cette « Liberté », puissant symbole pictural, présente un étrange contraste avec votre note de ce dimanche matin parlant de l’enfermement de la prison.
J’ai repris les mots poétiques contenus dans votre article qui m'a inspiré ces quelques vers :

Gros bouquet de printemps
Aux yeux ouverts sur le soleil
Blanc talisman
Dansant au grand vent bleu de ciel

Écrit par : Alain | 27 avril 2014

"La Révolution, par le sacrifice, confirme la Superstition." Baudelaire

Écrit par : Zombi | 01 juin 2014

Pensée philosophique peu claire à mes yeux. Je m’intéresse surtout à la qualité de la peinture de Delacroix.

Écrit par : Alain | 01 juin 2014

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