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Danse au bord de l'eau - RENOIR Pierre-Auguste, 1883

 

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Auguste Renoir : La danse à Bougival, 1883, Boston, Museum of Fine Arts

 

 

     Il y a tout juste un an, j’écrivais un article se rapportant à un concours de nouvelles auquel j’avais participé. Le jury m’avait fait le plaisir de me décerner un prix pour ce récit.

     Le personnage de « Rose » m’a été inspiré par les superbes toiles peintes en 1883 par Auguste Renoir sur le thème de la danse. A mes yeux, la jeune femme symbolise ces femmes du peuple du 19e siècle, ouvrières, paysannes, dont la vie était difficile et qui venaient s’étourdir dans les guinguettes fleurissant à cette époque sur les bords de la Seine et de la Marne.

     Je publie cette nouvelle, ci-dessous, dans son intégralité.

  

 

ROSE

 

 

     La rivière explosait de lumière. Alanguis sous la chaleur d’août, les saules trempaient leurs perruques ébouriffées dans l’eau calme de cette fin de journée. Deux skiffs effilés, tirés à grands coups de pelles par des gaillards hâlés, bras dénudés, biceps saillants, nous frôlèrent à grande vitesse. Grimaçant sous l’effort, les hommes poussaient des grognements bruyants.

     Je m’étais assis à l’avant de la barque, à côté d’Alice. Avant de monter dans le bateau, elle m’avait présenté son amie Rose qui l’accompagnait. Celle-ci avait eu un geste spontané en me voyant : un baiser claqué vivement sur ma barbe soigneusement taillée du matin. Elle sentait bon. Un parfum léger et frais. Sa robe élégante, en dentelle ancienne beige clair, surmontée d’un col étroit lui enserrant le cou, allongeait sa silhouette et accentuait la couleur de sa peau que de longues heures sous le soleil avaient noircie. Vive à cette heure, la lumière traversait de reflets roux ses cheveux bruns noués en catogan sur la nuque. Les deux femmes portaient la même capeline en paille : jaune pour Alice, rouge cerise pour Rose.

     Rose s’amusait du spectacle : 

     - Regardez les canotiers, dit-elle en pointant le doigt vers l’eau ! A cette heure, ils profitent encore du soleil et des joies du canotage ; dans la soirée, ils aborderont sur l’île pour manger la matelote et faire la fête.

     Effectivement, le fleuve était couvert d’embarcations de toutes sortes : barques, périssoires ou yoles, emmenées par des hommes en maillots rayés, parfois en costume élégant, se croisaient, s’abordaient. La plaisanterie fusait. Tous partageaient le même plaisir, le même sentiment d’appartenance à une communauté. Assises dans des fauteuils à l’arrière de l’embarcation, les canotières, barreuses pour la journée, en robes de flanelles de couleurs vives, la tête protégée du soleil par des chapeaux et des ombrelles rouges, bleues, vertes, assorties à leurs robes, encourageaient les rameurs. Toutes plus jolies les unes que les autres, les demoiselles offraient un concours d’élégance apprécié par les canotiers qui, d’une barque à l’autre, leur lançaient des œillades conquérantes.

     La yole fonça droit sur notre barque, ne semblant pas nous voir. Des femmes crièrent. La collision semblait imminente lorsque l’esquif vira brusquement et s’enfuit. En passant près de nous, l’homme qui dirigeait l’engin nous lança : « Ohé du bateau ! ». Assise à ses côtés, une jeune femme habillée de rouge vif nous fit un immense pied de nez. La yole s’éloigna rapidement, accompagnée des clameurs joyeuses de Rose et Alice habituées aux farces des canotiers.

     Les bouquets d’arbres longeant la rive se rapprochaient. Un splendide voilier passa en flèche devant l’île. Nous accostâmes le long d’un vieux ponton en bois. Chaque passager escalada l’échelle métallique pendant que le passeur maintenait la barque d’aplomb ; il empocha le prix de la traversée et repartit à vide vers l’autre rive.

                          

     La guinguette se nichait à l’abri des regards dans un bois d’acacias proche de l’eau. Des tables étaient disséminées sous les arbres. Sur un large espace aménagé au centre quelques danseurs tournaient lentement. Un jeune serveur nous guida vers une table éloignée. Il y avait encore peu de monde et je remarquai que l’orchestre était composé d’un piano, d’un violon tenu par une jeune femme un peu triste, et d’un piston. Les trois musiciens, habillés de maillots rayés à manche façon canotier, jouaient une valse molle.

     - Je vous conseille le cidre fabriqué dans la région. Il est un peu aigre mais, bien frais, il est agréable à boire, dit Alice en s’asseyant. Plus tard dans la soirée, on dégustera la spécialité de la maison : la friture de goujons ou d’ablettes. Elle est péchée du matin dans l’Oise. C’est délicieux avec un vin blanc sec ou un vin rouge léger du val de Loire.

     Alice avait insisté pour que je vienne à cette guinguette malgré mes refus répétés. Je me sentais trop âgé confronté à la fraîcheur que me renvoyait sa vingtaine d’années. Si elle se moquait de mes gestes gauches, de mon aspect fruste et de mon visage buriné, avais-je pensé ?

     La danse… je n’avais jamais aimé… Il est vrai que le souvenir de ma première expérience de danseur me traumatisait encore. J'étais bien jeune, une quinzaine d’années, lorsque des amis vinrent me chercher un dimanche pour le bal organisé à l’occasion de la fête du village. Dès mes premières foulées maladroites sur le sol en terre battue, la jeune paysanne qui me faisait face se plia de douleur lorsque, sur un mouvement de jambes hasardeux, elle reçu mon sabot en plein sur l’os du tibia que je faillis lui casser. Ce premier échec avait installé le doute en moi et je n’avais guère eu envie de renouveler l’expérience par la suite.

     J’appris que Rose avait été engagée récemment comme servante dans une grande ferme des environs. Journalières, les deux amies travaillaient dans des fermes voisines. Tous les jeudis, elles venaient dans cet établissement des bords de l’Oise où la musique leur faisait oublier la dureté de leur condition.

     Je surmontai ma timidité et lançai un regard malicieux à Rose.

     - Alice m’avait dit que vous étiez jolie ! C’est mieux que cela… Ce prénom vous va à ravir ! Une rose fraîchement éclose qui ne demande qu’à s’épanouir… allez-vous ouvrir vos pétales pour nous ce soir, charmante demoiselle ?

     - Je n’ouvre pas mes pétales au premier venu, répondit-elle d’un ton sec ! N’oubliez pas, monsieur, que la rose a des piquants, et les miens peuvent parfois laisser des traces profondes.

     Mon humour lui déplaisait. J’adressai une grimace à Alice.

     La guinguette se remplissait. Les consommateurs s’interpellaient de table en table. Toute la jeunesse des environs était venue se divertir : des ouvriers, des employés des chemins de fer, des artisans et de nombreux cultivateurs que l’on reconnaissait à leur peau tannée. Une tablée se mit à taper violemment sur la table en hurlant : « Une polka !… une polka !… une polka !… »

      Les clameurs réveillèrent l’orchestre plutôt éteint jusque là. Le pianiste appuya plus fort et plus vite sur les touches claires, le piston s’enhardit et fit ronfler son instrument. Le rythme de la musique s’accéléra.

     Rose posa sa main sur mon bras.

     - On y va, monsieur ? Montrez-moi ce que vous savez faire !

     Elle sentit la crispation qui montait en moi. Je ne connaissais pas le moindre pas de cette danse. Alice avait dû renseigner son amie de mes appréhensions. Elle voulait me tester.

     - Ne craignez rien ! Le pas de la polka est facile ! Tout le monde apprécie cette danse pleine d’entrain. Surtout Alice… Lorsqu’elle trouve un bon danseur, elle ne le lâche plus. Les canotiers, des habitués de l’établissement, l’entraînent dans des quadrilles endiablés et, croyez-moi, ils se fatiguent avant elle… Regardez-la, dit-elle en pointant un regard envieux vers son amie qui tournait vigoureusement avec un jeune homme, sautillait, se relançait d’une longue enjambée sur le côté, virevoltait en cadence.

     Elle m’entraîna vivement derrière elle sans me laisser le temps de réfléchir.

     - Je vous montre d’abord ! Vous lancez votre pied droit en avant, suivez ensuite par deux pas saccadés du pied gauche marqué par un double appel du talon, puis vous repartez en tournant rapidement.

     Elle décomposa le mouvement plusieurs fois pour que je m’en imprègne. Elle dirigea ensuite ma main droite sur ses hanches, m’attrapa le cou en serrant fermement ma main libre.

     - Allez-y ! Répétez le geste plusieurs fois… lentement. Je vous suis en imprimant la bonne cadence.

     Je la laissais diriger la manœuvre. Mon manque de souplesse se voyait. Elle me tirait, tournait, accentuait le pas exprès. Je n’arrivais pas à sautiller au rythme de cette musique trop rapide pour moi. Plusieurs fois, en tentant de virer sur un appel de pied mal engagé, j’accrochai la pointe des chaussures de Rose qui eut un rictus d’agacement.

     Elle s’énerva :

     - Si vous continuez à ne pas suivre mes conseils, je vous laisse tomber, monsieur ! Détendez-vous ! Vous connaissez le pas maintenant, et bien laissez-vous aller, vos jambes suivront naturellement le rythme de l’orchestre.

     Progressivement, je finis par me laisser gagner par la gaîté et la vigueur de la musique. Je sentais la chaleur du corps de Rose près du mien et serrais ses hanches un peu plus fort tout en évitant de penser à mes pas. Son regard ne lâchait pas le mien et me donnait confiance. J’étais bien contre elle. Mes jambes devinrent moins raides, plus dociles. J’appréciais le plaisir, nouveau pour moi, de tourner avec une femme. La musique s’accéléra. Euphorique, j’arrivais à suivre le rythme endiablé.

     Lorsque l’orchestre s’arrêta, les danseurs essoufflés retournèrent à leurs tables. J’étais en eau. Rose, aussi fraîche qu’une fleur cueillie du matin, me regarda, satisfaite de son nouvel élève.

     - Vous voyez, monsieur, il suffisait de suivre la musique !

     Elle tourna son joli nez pointu vers un convive installé à une autre table et lui envoya des signes amicaux. J’appréciais cette jeune femme : rien à voir avec Alice, tout aussi jolie mais un peu écervelée, frivole, pas aussi fine d’esprit que son amie qui, pourtant, était de même condition qu’elle.

     La violoniste et le pianiste attaquèrent une valse. Je ne m’étais pas trop mal tiré de la polka, mais la valse ce n’était pas pour moi. Cela tournait trop. Les valseurs dégageaient une grâce que je n’avais pas.

     Rose vida son verre de cidre et s’apprêtait, faute de cavalier, à valser avec Alice, lorsqu’un homme élégant, en costume sombre et canotier, la barbe taillée de près, s’approcha de notre table. Il était brun, beau garçon, les traits plus fins que les gars de la région. Il sourit à Rose.

     - Vous m’accordez cette valse, mademoiselle ?

     - Euh !… Oui, dit-elle, surprise !

     Elle se leva, intimidée par la prestance de l’homme. Il lui prit la main et l’entraîna vers le centre de la piste.

     L’homme était un excellent danseur. Le couple tournait lentement en décomposant le mouvement avec élégance. Les pas s’emboîtaient sans à coup. Rose serrait son éventail, le garçon lui tenant la main très haute en l’air, son autre main lui enveloppant le dos pour la maintenir contre lui. Agrippée à l’épaule du garçon, la jeune femme se laissait emporter, les yeux fermés. Sa capeline rouge accrochée à son cou par un ruban réchauffait ses joues. Elle nous la lança au passage, puis se colla contre le costume bleu foncé de son cavalier. Dénoué, le ruban qui retenait ses cheveux en arrière libéra sa chevelure noire qui s’enroula, tournoyante, autour de sa tête.

     La violoniste haussa le rythme de la valse, ce qui eut pour effet d’éliminer les plus mauvais danseurs qui retournèrent s’asseoir. L’homme et Rose allaient de plus en plus vite, le corps bien droit, lovés l’un contre l’autre, ne formant plus qu’un. Les pieds soudés tourbillonnaient, leur donnant l’apparence d’une toupie humaine incontrôlable. Ils volaient littéralement sans presque toucher le sol. On ne voyait plus qu’eux voltigeant indéfiniment. Ébranlé, le canotier de l’homme roula sur le sol. Tout le monde regardait ce couple superbe que la musique emportait dans un univers de solitude.

     Lorsque l’orchestre s’arrêta de jouer, j’applaudis spontanément.

     Rose et son cavalier revinrent à notre table.

     - Vous avez été magnifiques, dis-je, excité par ce spectacle somptueux ! Lorsqu’elle atteint un tel niveau, la danse est un art. Je vous envie… vous voguiez sur une autre planète.

     L’homme, inconsciemment, tenait encore la main de Rose dans la sienne. Leur osmose avait été si grande qu’ils ne s’étaient pas séparés. Progressivement, ils refirent surface, déçus de ne pouvoir rester dans ces nuages qui leur appartenaient. Le garçon lâcha la main de la jeune femme, se leva pour appeler le serveur et commanda la fameuse friture de goujons de la maison avec un vin de chablis sec. Il m’apostropha :

     - Vous n’avez pas été tenté par la valse, monsieur ? Dommage pour vous… votre amie est une merveilleuse partenaire. Elle est d’une telle légèreté… Ce ne sont pas des pieds qui la portent, mais des ailes.

     Le serveur déboucha la bouteille. Une fine couleur ambrée allumait le vin. La friture, croustillante juste comme il faut, accompagnée de tranches de pain bis recouvertes du beurre de la région, était un régal. Le fin visage de Rose arborait un sourire béat qui indiquait qu’elle planait encore dans une atmosphère irréelle. Je lui servis un verre de vin blanc dont elle but une gorgée.

      - Regardez, les canotiers débarquent, lança Alice ! Leur journée sur l’eau leur a certainement ouvert l’appétit.

     Effectivement, ceux-ci arrivaient par petits groupes bruyants, accompagnés de leurs compagnes. Ils chantaient, braillaient, blaguaient, réclamant à boire. Les femmes se débarrassèrent de leurs capelines et de leurs vestes, tout en libérant les boutons de leurs corsages pour mieux respirer, ce qui ne manqua pas d’énerver les hommes. Les premières bières furent avalées d’un trait. Les clameurs et hurlements s’amplifièrent.

     Dans la salle, l’arrivée des canotiers avait ravivé le feu refroidi depuis la fin de la polka. Rose et Alice, habituées des lieux, semblaient se délecter de ce moment bien particulier qui précède un événement. Je sentais qu’il allait se passer quelque chose qu’elles attendaient avec une convoitise gourmande.

     Le pianiste huma l’ambiance. On pouvait commencer. Il donna les premiers accords, suivit aussitôt par la violoniste. Les joues du piston gonflèrent en soufflant dans son instrument ; il envoya le quadrille. C’était le signal : des groupes de quatre ou huit danseurs s’installèrent face à face et se mirent à mimer des figures plutôt lentes, avec des petites révérences et des pas disciplinés.

     « Cela commence toujours par le quadrille classique, me souffla Rose, excitée. »

     Brusquement, le son de l’orchestre prit du volume. Le piano envoya des graves, la voix pointue du violon s’éleva, le piston rugit. Les canotiers se levèrent en désordre et se joignirent aux groupes de danseurs déjà en place en tenant leurs cavalières par la taille. Ils suintaient la bière. Tout le monde voulait en être. On repoussa quelques tables.

     C’était l’heure du chahut.

     Une fièvre étonnante s’installa. Les danseurs cabriolaient, lançaient leurs jambes en avant, effectuaient des pirouettes dans un joyeux désordre. Des femmes, les cheveux en désordre, fardées, passaient, l’œil aguicheur, la croupe provocante. Les bras nus, un grand gaillard vêtu d’un maillot de marin en coton, d’un pantalon en toile et de brodequins en cuir, un bibi de femme sur la tête, était accroupi, les cuisses écartées, les bras désarticulés. Il se baladait entre les groupes en grimaçant ce qui lui donnait une allure de crapaud hideux. Prenant des poses, une femme au visage vif dansait avec un type habillé en paysan qui se mouvait gauchement devant elle.

     Rose et Alice se levèrent brusquement. Rose m’attrapa fermement le bras et me tira vers les danseurs en criant :

     - A nous, mes amis !  Et soyez drôles !

     Les canotiers se poussèrent pour nous faire de la place. Face à nous, deux jeunes femmes, les lèvres vermillon, le corsage ouvert, le visage congestionné, prenaient des postures grotesques.

     Je restai sur place, raide comme un piquet. Je n’appréciais guère cette danse dépravée. Rose tenta bien de me montrer quelques gestes, puis ne se préoccupa plus de moi. Elle s’était accouplée avec un homme en redingote, portant une fine moustache, qui la fixait un rictus aux lèvres. Affublé d’une casquette trop large pour lui, il sautillait sur la pointe des pieds en faisant des révérences devant Rose, façon Grand Siècle.

     Je fis de mon mieux pendant un certain temps. Mes figures naïves, sans grande imagination, n’atteignaient pas des sommets dans l’excentricité… Mes amies, chantant à tue-tête, ne s’aperçurent même pas de mon départ discret.

     Les danseurs furent pris d’une rage frénétique ! Les joues du piston éclatèrent. Des femmes bondirent en levant leurs jambes au-dessus des têtes. Un homme, affublé d’un monocle et d’un feutre grisâtre, prenait des allures agressives, des poses menaçantes. Calé entre deux femmes, il leur attrapa la taille et attaqua avec elles un cancan endiablé.

     Tranquillement assis, je me servis un verre de chablis. Je me croyais revenu à l’époque, déjà lointaine de ma vie, où je traînais dans les cabarets parisiens, vers la Butte Montmartre. Je ne dansais pas mais j’aimais y retrouver cette gaîté débraillée, grossière et colorée. Cela sentait le vice et la débauche.

     Rose et Alice évoluaient en plein délire. Alice, déchaînée, complètement désarticulée, montait ses bottines très haut, l’une après l’autre en cadence, dévoilant ses dessous en dentelles. Très souple, elle se penchait les épaules en arrière, puis, en se redressant, sautait haut en l’air et retombait sur le sol en écartant les jambes qui s’allongeaient dans le prolongement l’une de l’autre. Rose, moins souple et plus sage que son amie, se contentait de faire le pitre. La valseuse distinguée d’il y a un instant s’était transformée en clown burlesque : elle balançait ses hanches, frétillait, se penchait en avant en mimant avec sa tête les mouvements saccadés de l’oie.

     L’agitation était à son comble quand la musique stoppa. Les chahuteurs retournèrent s’asseoir. Le propriétaire de l’établissement fit le tour de la salle et déposa une bouteille de vin gazeux, champagne bon marché, sur chaque table. La fatigue se lisait sur les visages. Alice dégoulinait, écarlate, la poitrine secouée de violents soubresauts. Rose n’était guère mieux. Je remplis les coupes du liquide pétillant.

     « L’ambiance était incroyable ce soir, me dit Rose en me fixant d’un œil fiévreux. »

 

     La fête se terminait. Un homme, avec des yeux fatigués d’ivrogne, circulait de table en table pour vider d’éventuels restes de boissons alcoolisées. Certains parlaient de continuer la soirée dehors.

     Nous quittâmes la guinguette. La nuit était sombre. Amarrés le long de la rive, les canots nous attendaient. Une fraîcheur agréable montait du fleuve. Par endroit, des flaques de lumière, maigres falots colorés s’échappant de la ville assoupie sur l’autre bord, zébraient l’eau de lueurs jaunâtres.

     Je n’aurais jamais dû accepter de suivre les jeunes femmes dans cette guinguette, pensai-je en marchant ? Comme je le pressentais, j’avais été ridicule. Maladroit ! Trop vieux pour cette jeunesse !

     Le beau danseur, qui avait fait voler Rose dans cette valse enlevée, était sorti avec nous. Les plis de son costume bleu foncé étaient restés impeccables. Amusé, il avait observé la jeune femme durant toute l’hystérie du chahut, sans y participer. Avant de monter dans le canot, celle-ci lui saisit doucement la main.

     - Je m’appelle Rose, dit-elle à l’homme qui la contemplait avec tendresse.

 

 

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Auguste Renoir : La danse à la campagne, 1883, Paris, Musée d’Orsay

 

  

     En 1883, Renoir peindra trois panneaux de même format sur le thème de la danse qui peinture,nouvelles,renoir,guinguettecomptent parmi ses plus belles œuvres. Suzanne Valadon, modèle et peintre, mère de Maurice Utrillo, posera pour les deux premiers : "La danse à Bougival" et "La danse à la campagne". Madame Renoir posera pour le troisième : "La danse à la ville".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Auguste Renoir : La danse à la ville, 1883, Paris, Musée d'orsay

 

Commentaires

  • Je me souviens, oui, que tu me l'avais donnée à lire en entier ...

    Elle n'a rien perdu de son éclat, Rose !

    As-tu, depuis, renouvelé l'aventure de ce type de concours ?

  • Non, je ne me suis pas représenté à ce type de concours.
    Il est vrai que tu as déjà fait connaissance avec la charmante Rose. J‘oublie difficilement cette jeune femme dont le tempérament, en écrivant cette nouvelle, m’a de suite plu.
    J’aime cette époque impressionniste, des guinguettes, du canotage, d’une certaine joie de vivre que Renoir nous a si bien décrite.

  • Oh! Monsieur Alain, j'espère que depuis ce jour vous avez appris à danser!
    bel après midi Monsieur.

  • Monsieur Alain ne dansera jamais la polka, le quadrille ou le chahut. Quelle gaieté désordonnée dans ce chahut où toutes les excentricités étaient permises ! Ces danses, à part la valse, ont été abandonnées depuis longtemps. Mais, grâce à elles et à Rose, j’ai retrouvé, un court instant, un pan d’atmosphère. Atmosphère… Atmosphère…
    Merci de votre passage et bonne journée.

  • Quelques moments au bal de la Grenouillère et au Moulin de la Galette, chez Renoir, et chez Toulouse-Lautrec, avec cette Rose qui s'épanouira. C'était bien beau.

  • Pourvu que la vie difficile des jeunes femmes de cette époque, permette à Rose de garder longtemps cette fraîcheur entraînante ! Pour le moment, elle trouvera peut-être dans les bras de son beau valseur, un petit peu de bonheur.
    J’ai tenté une fois de retrouver la « Grenouillère ». Malheureusement, suite à un incendie, il n’en reste rien, à part le fameux « camembert » qui a été reconstitué.

  • Monsieur Alain.
    Ce camembert dont vous parlez à Carole, est-ce la petite île ronde que l'on voit sur les tableaux de Renoir?

  • Oui, le « camembert » ou « pot à fleur » était bien ce petit îlot situé juste à côté du café bal la Grenouillère sur l’île de Croissy. Le « Trouville des parisiens » fut incendié en 1889. Il a été reconstitué, à son endroit initial, en 1999, par l’association des Amis de la Grenouillère.
    Renoir et Monet l’ont peint ensemble au cours de l’année 1869. Ils nous ont laissé 5 superbes toiles emplies des vibrations lumineuses des reflets de la Seine. Des clients endimanchés étaient debout sur l’îlot pendant que des nageurs sautaient dans l’eau. Un beau dimanche au bord de l’eau…
    Alain suffirait…
    Bonne journée Jamadrou

  • J'aime mieux l'image "pot à fleur" que "camembert"

    Je vois très bien ces dames fleurs
    guetter en riant les nageurs
    que Rose applaudit de bonheur!

    Là-bas, près de mon banc, sous une grosse pierre ma réponse vous attend.
    je dois vous remercier pour votre persévérance, votre message a eu du mal à s'envoler je crois?
    pourtant votre première tentative était la bonne...
    Quand le commentaire s'est bien envolé, dans le haut de mon article, un ruban bleu indique que tout va bien.
    Il me suffira alors de valider vos petits billets...

  • Outre le fait de pouvoir se montrer en belle tenue, c'est bien ce que ces dames faisaient : regarder en riant les nageurs plonger dans des gerbes d'eau et les maris soutenir leurs femmes sous le ventre pour leur apprendre à nager. Les maîtres nageurs ne devaient pas encore exister.
    Je crois que Rose se serait bien amusée également.

  • Des descriptions délicates, précises, convaincantes. Ça frissonne, ça respire, ça bouge, ça tourne, ça virevolte, on s’y croirait ! Magnifique écriture, on jurerait que c’est du vécu.

    Il me semble l'avoir déjà lue, j'en suis presque sûre en fait. Les images et les personnages dansent encore quelques part, dans ma mémoire. Est-ce possible ? Je n'ai rien trouvé dans tes archives.

    En tous les cas, c’est un très bel instant de lecture que tu offres là, merci.

    Très belle fin de semaine.

    Amitiés

  • Toute à mon extase j’en ai oublié de te féliciter pour ce magnifique écrit et pour le prix qui l’a récompensé !

    Félicitations.

  • Bravo pour ta mémoire ! Tu as effectivement lu une partie de la nouvelle que j’avais publiée au tout début de mon blog. Tu as même laissé un commentaire. Elle est classée dans la sous-catégorie se rapportant à Renoir. J’ai repris ce texte partiellement, y ai apporté quelques modifications, et l’ai rallongé pour correspondre aux critères du concours. Rose a donc eu droit au quadrille, cancan et chahut, en plus de la polka et de la valse. La pauvre, cela fait beaucoup en une seule soirée…
    Je me suis beaucoup documenté sur ces danses (écrits, gravures, peintures). J’ai même poussé le perfectionnisme jusqu’à revoir le film « Van Gogh » de Maurice Pialat, avec Jacques Dutronc, pour m’inspirer des pas de la polka qui est dansée dans le film.
    J’ai eu la sensation de retrouver l’ambiance de fête étonnante de cette époque, complétée par le canotage très prisé sur nos rivières en ce temps. Les toiles de Renoir, Toulouse-Lautrec, et Caillebotte pour le canotage, m’ont beaucoup aidé.
    Merci pour ton appréciation qui me fait vraiment plaisir.
    Excellente journée.

  • Il est vrai que cette nouvelle a bien mérité son prix. Tout en lisant je me voyais dans cette guinguette et au milieu de ce bal improvisé avec la jolie Rose.

  • Je te verrais très bien dans cette guinguette dansant le chahut avec Rose. Ce chahut, venant du quadrille, était plus un défoulement qu’une danse à cette époque, et n’était pas toujours apprécié, car souvent vulgaire. Mais cela donnait une ambiance incroyable.
    Rose te remercie pour avoir trouvé jolie la petite paysanne qui venait se divertir pour oublier la dureté de sa vie, et d’avoir partagé quelque pas de chahut et polka avec elle.

  • Bonsoir ALAIN

    Il y a un bon moment que je n'avais pas laissé de commentaire.
    j'avais beaucoup moins de temps à consacrer à la lecture et même
    à l'écriture de mon propre blog.
    Toutefois je suis passé lire régulièrement chez toi.
    j'adore et cela me détend réellement de mes obligations professionnelles
    je redécouvre donc cette nouvelle si colorée
    par son riche vocabulaire et ses images si vivantes
    bravo Alain et à Bientôt

    JACKY

  • Si mon récit a pu te détendre au milieu de tes obligations professionnelles, tu m’en vois heureux.
    Le chahut et le cancan, dansés à cette époque, devaient sérieusement réchauffer l’atmosphère. Rose en a bien profité car, elle aussi, avait un grand besoin de détente après les longues journées de travail d’une humble paysanne.
    Bonne journée.

  • Journée heureuse ... je suis retombée sur ton site, Alain, au hasard d'une recherche sur le net :)

    L'histoire est belle, enlevée, pleine de fraîcheur, tout comme La Danse à Bougival, qui est l'un de mes Renoir préférés.

    Le plaisir est toujours au rendez-vous, quand je parcours tes articles !!!
    Ravie aussi de relire au passage, Esperiidae et Richard ...
    salutations amicales à tous les trois :)

  • Cela fait toujours plaisir d’avoir un bonjour d’une ancienne poétesse blogueuse. Dommage qu’elle ait arrêtée, c’était de la jolie écriture, de grande qualité.
    Merci d’avoir apprécié « Rose ». Elle m’a donné du mal pour lui donner vie, mais j’ai la sensation, au vu des commentaires, que sa personne et ses danses enlevées d’une autre époque, ont plu. J’aurais bien aimé être son beau valseur en costume bleu peint par Renoir…
    Je m’allie à Richard et Esperiidae pour t’envoyer également mes amitiés et te souhaiter beaucoup de joie dans ta vie actuelle.
    A bientôt peut-être.

  • Ni gribouillage, ni barbouillage pour moi en ce moment ... mes jours de congés, ce sont mes petites filles qui ont la priorité et qui mènent la danse. J'ai la chance d'avoir une relation très privilégiée avec elles, mais elles grandissent si vite ... dans peu de temps, les copines et les amies prendront le relais. J'aurais alors le temps de me remettre à jouer avec les mots ... et puis, j'aurai emmagasiné tant de souvenirs que je ne manquerai sûrement pas de matière ... :)

    Bonne semaine, Alain !

  • Tes petites filles mènent déjà la danse ! Ces filles… Elles sont certainement de futures « Rose » bientôt prêtes à s’ouvrir à la vie.
    En attendant de te voir rejouer avec les mots qui te seront inspirés par tes souvenirs, je te souhaite une excellente journée.
    PS : Je prépare un article sur l'exposition Vallotton à Paris qui, je le pense, devrait t'intéresser.

  • Je suppose que vous parlez de Renoir. Je vous comprends.

  • oui, Alain, je suis désolée de ne pas pouvoir venir à Paris pour voir cette expo Valloton au Grand Palais ... et il y en a une autre, qui me tenterait tout autant : "Désirs et voluptés à l'époque victorienne", qui est au Musée Jacquemart-André, jusqu'en janvier ... j'adore les pré-raphaélites :)

    J'attends l'article sur l'exposition Valloton avec grand plaisir !!!!

  • Je ne raffole pas des préraphaélites, mais je dois reconnaître que leurs femmes habillées à l’antique ont beaucoup de charme. Et puis, le musée Jacquemart-André convient parfaitement à ce style de peinture.

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