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La montagne Sainte-Victoire - CEZANNE Paul

    

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Paul  Cézanne – La montagne Sainte-Victoire, 1904, Collection privée

 

     Un séjour dans le Lubéron, il y a deux ans, est à l'origine de ce récit.

    Ce jour là, l'atmosphère s'emplissait d'ondes mystérieuses...

 

 

Un étrange mimétisme...

 

Cézanne peint

Il laisse s’accomplir la magie de ses mains

Cézanne peint

Et il éclaire le monde pour nos yeux qui n’voient rien

Si le bonheur existe

C’est une épreuve d’artiste

Cézanne le sait bien

 

     Foutue chanson !

     L’air de la Provence qui excite mes sens, sans doute ? Depuis que je suis arrivé dans la région, cette ancienne chanson de Michel Berger, interprétée par la jolie France Gall, me chauffe la tête autant que le soleil qui cogne fort aujourd’hui.

 

Silence dans la maison

Silence sur la colline

Ces parfums qu’on devine

C’est l’odeur de saison

 

     Au-dessus de la butte de terre ocrée rouge derrière laquelle je suis assis, d’infimes secousses provoquées par le mistral font onduler la cime des pins d’Alep qui me servent d’ombrage. Devant moi, la montagne Sainte-Victoire, énorme barrière rocheuse, écrase le décor. Le sommet du massif violacé forme un creux, un cratère dessinant un V. Le V de Victoire m’amusai-je.

 

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Paul Cézanne – La montagne Sainte-Victoire (détail), 1900, Hermitage Museum, Saint-Pétersburg 

 

 

     Ce matin, je m’étais arrêté dans Aix-en-Provence, la ville natale de Cézanne. Je voulais connaître la maison familiale du « Mas de Jouffan » où le peintre passa une partie de sa jeunesse. Une large allée bordée d’arbres menait à la maison coincée tout au fond du grand parc.

     En marchant sur le chemin caillouteux, j’avais cru le voir, sentir sa présence dans ce lieu chargé de souvenirs : tout jeune, insouciant, Paul Cézanne devisait avec son ami d’enfance Emile Zola, l’autre grand homme de la ville. Ils s’étaient rencontrés au collège d’Aix. Ensembles, ils passaient des journées entières à courir dans la garrigue. Je lisais dans leurs regards juvéniles l’avenir prometteur qui allait bientôt s’offrir à eux.

     « La visite est à 15 heures 30, m’avait indiqué la femme en m’ouvrant la porte d’entrée. Il vous restera du temps ensuite pour vous rendre à la montagne Sainte-Victoire ! ». « Si vous ne vous perdez pas dans Aix, avait-elle rajouté d’un ton blagueur ! »

     Craignant de manquer de temps, j’avais décidé de revenir un autre jour visiter la maison. Le plan routier fourni par la gardienne m’avait permis de sortir d’Aix sans encombre. La route sinueuse montait jusqu’au Tholonet. « C’est certainement le meilleur angle de vision sur la Sainte-Victoire, m’avait lancé la femme précipitamment avant de refermer la porte de la maison ! »

 

 

Le crissement des cigales organise un orchestre improvisé accompagnant la chanson.

 

Vibre la lumière

Chantez les couleurs

Il y met sa vie

Le bruit de son cœur

 

     Le ciel cobalt recouvre la montagne comme pour faire mieux ressortir sa blancheur crayeuse. La montagne de Cézanne…

     Curieux peintre ? Sa peinture m’avait toujours intrigué… Il faisait partie du groupe des futurs peintres impressionnistes, les refusés du Salon officiel, qui exposèrent pour la première fois en avril 1874 dans les locaux du photographe Félix Nadar à Paris. Sons style était déjà différent, sa vision autre que celle de ses amis. Tous formaient une joyeuse bande de barbouilleurs qui voulaient bousculer l'académisme ambiant. Savaient-ils que leurs noms allaient bientôt s’inscrire en lettres d’or dans l’histoire de la peinture ? : Monet, Renoir, Sisley, Degas, Morisot, Pissarro…

     A cette occasion, Paul Cézanne s’était particulièrement distingué. Une tempête de moqueries s’était déchaînée devant sa Moderne Olympia, inspirée de la fameuse toile de Manet, montrant un bourgeois regardant avec concupiscence une femme nue dévoilée par sa servante noire. « Un fou, avait dit certains ! ». D’autres parlaient de « peinture douteuse et ludique ». La critique n’avait pas épargné Monet. Sa toile Impression, soleil levant, montrant le port du Havre, avait été raillée. « Puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans, avait lancé le critique… ». Le mot « impressionniste » était né.

 

     Je me lève pour me dégourdir les jambes. Soixante pensai-je… J’avais retenu ce chiffre. Cézanne avait peint une soixantaine de toiles de cette montagne qui  l’inspirait tellement qu’il la croquait sous tous ses angles. Je fais le tour de la butte ocrée qui m’abrite.

     Je n’étais plus seul…

     Pourquoi n’avais-je pas remarqué cet homme en arrivant ? Protégé du soleil par une ombrelle qui lui masquait en partie le visage, concentré sur son travail, un personnage était assis devant un chevalet, la tête coiffée d’un chapeau de paille à larges bords. Placé à distance derrière lui, je distinguais son profil quand il se penchait en tournant la tête : barbiche grise taillée en pointe, moustache épaisse tombante, teint pâle.

     Une ancienne photo du Cézanne de la dernière période, vers le début des années 1900, me revenait en mémoire. La ressemblance avec ce peintre Aixois assis devant moi me troublait. Peut-être le visage de l’inconnu était-il plus carré, le corps plus trapu ?

     Une toile de format moyen repose sur le chevalet. Blotti derrière un pin, j’examine l’homme. Armé d’une brosse plate, il attrapait la pâte colorée étalée sur sa palette, puis la déposait avec une précision méticuleuse sur le motif qu’il peignait par légers frottis. Parfois, un temps de réflexion stoppait son mouvement, il levait la tête, pensif, vers le massif face à lui, et reprenait lentement son ouvrage.

     Je m’approche d’un pas feutré dans le dos de l’homme. La suite de la chanson s'invitait à nouveau, lancinante :

 

Mais voilà l’homme

Sous son chapeau de paille

Des taches plein sa blouse

Et sa barbe en bataille

 

     Mon pied écrasa un branchage qui craqua et attira l’attention du peintre. Il se retourna, surpris de ma présence inattendue. Son œil noir pétilla un instant.

     - Bonjour ! Beau temps n’est-ce pas, dit-il d’une voix douce !

     Indifférent à mon éventuelle réponse, il reprit son travail. Il contourna d’un trait appuyé, mauve foncé, le sommet de sa Sainte-Victoire.

     Intimidé, pour me donner une contenance, je contemple le tableau. La montagne prenait tout l’espace de la toile. Un peinture,cézanne,sainte-victoire,provencechemin, de maigres arbustes, une maison blottie dans la roche, occupaient le bas du tableau. Les couleurs formaient une étrange mosaïque réunissant les objets dans un même ordonnancement : la terre rouge orangé, la maison et le chemin jaunes, l’arbre pommelé en plein milieu d’un vert éclatant. Le ciel bleu, encastré dans le massif, semblait une continuité évanescente de celui-ci.

     L’homme caressait la toile avec sa brosse, l’effleurait avec amour. Le massif avait des formes féminines, toutes en rondeur. Une lumière uniforme semblait se dégager des objets eux-mêmes qui absorbaient la couleur du ciel, des roches et des végétaux afin de mieux rayonner. La pierre mauve du mont m’apparaissait comme découpée en tranches.

 

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     Je transpire abondamment. Je reviens vers la butte de terre ocrée, avale d’un trait la moitié de ma bouteille d’eau et m’allonge dans l’herbe, terrassé par la chaleur.

 

Et comme un bateau

Porté par sa voile

Doucement le pinceau

Glisse sur la toile

Et voilà l’homme

Qui croise avec ses yeux

Le temps d’un éclair

Le regard des dieux

 

 

     Depuis combien de temps me suis-je assoupi ? Un petit  lézard court hardiment sur ma jambe. Je me lève. Le mouvement du soleil ombre maintenant tout un côté de la masse rocheuse.

     Aucune trace ne restait à l’emplacement où se tenait l’artiste il y a peu... Le bonhomme s’était évaporé... Un rocher soutenait un objet rectangulaire. La toile que venait de peindre l’étrange personnage à la barbiche cézanienne, posée bien en évidence, m’indiquait clairement que je ne n’avais pas rêvé. Une offrande de sa part ?

     Intrigué, je m’accroupis face à la toile encore humide. Le tableau irradiait de couleurs.

 

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Paul  Cézanne – La montagne Sainte-Victoire, 1900, Hermitage Museum, Saint-Pétersburg

 

     Etrange mimétisme, pensai-je, décontenancé ? Non seulement l’homme que j’avais vu ressemblait physiquement à Cézanne… mais il utilisait la même technique que celle du maître d’Aix mort depuis plus d’un siècle ?

     La Sainte-Victoire que la toile me renvoyait était une copie conforme de certaines peintures que j’avais eu l’occasion de scruter dans des musées : même complexité géométrique… mêmes touches de couleurs, larges, parallèles, hachurées, couvrant la surface du tableau avec une densité égale… même structure contrastée de teintes claires et sombres… Tout s’entremêlait : couleurs, objets, perspective.

     On était très loin du style impressionniste : apparence fugitive, éphémère, de la nature, vibrations lumineuses ; la toile de l’inconnu montrait tout autre chose…

     Je recule de quelques pas. Sphères, cônes, cylindres… Les surfaces peintes verticales et horizontales, juxtaposées, donnaient une profondeur à l’ensemble du tableau. Un désordre apparent : les objets, arbres, maisons, pierres, étaient difficilement identifiables. Pourtant, tout était ordonné, calculé. Rien ne s’éparpillait : incroyable synthèse entre couleur, composition, lumière. L’ensemble m’apparaissait charpenté, solide.

     L’équilibre pictural qui se dégageait du tableau me séduisait : sorte d’abstraction donnant son harmonie propre à la Sainte-Victoire, en parallèle avec celle de la nature. Je comprenais mieux maintenant pourquoi les artistes modernes considéraient Cézanne comme leur maître.

     Je n'ose emporter la toile laissée par ce curieux Cézanne bis dont je ne connaissais rien, disparu si vite... Réalité ou hallucination ?... La toile colorée, bien présente devant moi, était le seul témoin de cette étonnante rencontre...

     Au loin, la montagne se voilait des lueurs carminées qui la parent au soleil couchant.

     Des reflets rougeoyants illuminaient les bords du petit cratère en forme de V. Ils s'allumaient et s'éteignaient par intervalles. Je crus y discerner d'insolites clins d'oeil malicieux...  

      

Cézanne peint

Et il éclaire le monde pour nos yeux qui n’voient rien

Si le bonheur existe

C’est une épreuve d’artiste

Cézanne le sait bien…

  

 

 

Commentaires

  • Alain. Le retour.

    Enfin !, me permettras-tu d'écrire.

    Entre rêve et réalité, j'ai aimé te suivre dans cette nouvelle pour "redécouvrir" la Sainte Victoire de Cézanne et ces deux lignes, de Michel Berger :

    "Si le bonheur existe, c'est une épreuve d'artiste."

    Merci Alain ...

  • La Sainte-Victoire était le motif préféré de Cézanne. Elle est si belle ! Possessif, il la croquait constamment et la voulait tout à lui…
    Jolies lignes de Michel Berger qui pourraient faire l’objet d’une dissertation.
    Objet de mon blog, l’art, sous toutes ses formes, donne du bonheur : « Il éclaire le monde pour nos yeux qui n’voient rien ».
    Cette chanson, superbement interprétée, m’a incité à écrire ce récit. Du coup, en étudiant cette peinture, j’apprécie mieux le peintre Aixois que je comprenais mal. Il est vrai que mes premières découvertes de Van Gogh, il y a longtemps, ne furent guère convaincantes. Et pourtant…

  • Un rêve, un voyage dans le temps, une peinture paradoxale ?
    Il y a quelques années j'ai visité Aix et ses environs et je me suis rendu compte que la montagne Sainte-Victoire qui se détache est une vraie source d'inspiration.

  • La montagne Sainte-Victoire, non seulement inspirait Cézanne, mais il était devenu amoureux de ses lignes douces et arrondies qu’il peignait inlassablement.
    Mon récit, partant de la chanson de Michel Berger et de ce séjour dans la région, m’est venu comme une sorte de rêve étrange remontant le temps. La fiction permet toutes les audaces, de s’évader de la réalité, tout en tentant de rester précis sur la technique picturale de Cézanne.

  • J'ai mis un peu de temps à retrouver la référence d'un petit livre que j'ai lu il y a longtemps et qui devrait vous plaire beaucoup : Cézanne à Aix, de Jules Borély. C'est un très beau témoignage écrit par un visiteur de Cézanne en 1902.

  • Ce petit livre écrit par un contemporain de Cézanne m’intéresse. Trouvé sur Amazon, je le commande.
    Merci pour votre recherche Carole.

  • Bonjour Alain.

    Il se dégage une ambiance étrange de cette peinture, quelque chose qui me trouble. Elle est comme la révélation de l’ambivalence des choses ; la montagne, géante rustre, sauvage et terne, parsemé de reflets lumineux, aux contours si doux, féminins jusqu’à ce triangle d’ombre ouvert sur le ciel... Le paysage, coloré, joyeux, le vivant fait de traits rudes, hachurés, fauves. Je n’arrive pas à dire « cette peinture me plaît, cette peinture est belle » et pourtant je me sens irrésistiblement envoûtée. Subtile, elle parle plus à ma « chair » qu’à mon regard. Était-ce là le talent de Cézanne ?

    Je suis contente de te relire à nouveau. Merci pour ce nouvel article. Tu le sais mais je le redis, c’est pour moi un plaisir incomparable que de découvrir ces artistes à travers tes textes. Merci.

    Amicalement.

  • Je crois que toi aussi, comme Cézanne et moi-même, tu es amoureuse de cette montagne aux formes si féminine. En la voyant la première fois, je pensais à « La Grande Odalisque » d’Ingres et ses courbes si prononcées. Je l’ai encore admiré récemment au Louvre. Le style est bien différent de Cézanne.
    J’avoue que je n’avais pas remarqué le triangle d’ombre ouvert sur le ciel… L’artiste l’aurait-il fait exprès ?
    Etrange peinture que celle de Cézanne. Comme tu le dis, elle parle à « la chair ». Il est en train de m’arriver la même aventure qu’avec Van Gogh. Au début, on peine à dire « cette peinture est belle », puis, progressivement, si on prend le temps de s’imprégner de l’univers pictural du peintre, l’œil perçoit, comprend, et… c’est gagné…on aime…
    Le talent de Cézanne et Van Gogh, tous deux longtemps incompris, a fortement inspiré les « modernes ».
    Tu me fais le plaisir d’apprécier mes courtes nouvelles. C’est une récompense pour moi car, mine de rien, elles représentent un gros travail pour arriver à parler avec justesse de peinture, tout en restant sur le ton de la fiction.
    Merci Esperiidae

  • Bonjour cher Alain, il y a un certain temps que je n'ai pas fait de commentaire même si je te visite régulièrement, mais là, avec ce récit sur CEZANNE qui m'a complètement subjugué et fasciné, je ne peux que dire merci pour la description du ressenti que tu as pour ce peintre INCOPIABLE (je sais, j'ai essayé)Il est un maître, qui, comme Pénélope remettait sans cesse son ouvrage!! Cézanne n'attendait pas Ulysse mais était amoureux de cette Victoire où la lumière change constamment!!Heureuse pour toi, d'avoir pu aller à AIX, même si la vie y est devenue beaucoup plus trépidante qu'au temps de Cézanne et Zola!! Deux amis d'avis complètement différents et pourtant!!! Merci Alain BISOUS FAN

  • Mon texte est un peu étrange. Je sentais Cézanne comme cela : indéfinissable, mystérieux, incopiable comme tu dis. Lorsque je peignais encore, j’ai copié les impressionnistes, mais pas Cézanne que je ne sentais pas.
    Tous ceux qui voient cette montagne tombent amoureux de cette blancheur crayeuse qui s’élève majestueusement dans l’azur provençal. Le peintre devait être addict de ses courbes et de sa lumière, au point de la peindre une bonne soixantaine de fois.
    Comme raconté au début du récit, je suis entré au « Mas de Jouffan » dans Aix et ne l’ai pas visité pour partir rapidement à la Sainte-Victoire. Je n’ai pas regretté.
    Cézanne et Zola est l’histoire d’une longue amitié brutalement rompue en cette année 1886 où Zola envoya son dernier roman « L’œuvre » à son copain d’enfance. Celui-ci crut se reconnaître dans ce récit d’un peintre raté qui, incompris, se suicide à la fin. Ils ne se reparlèrent plus jamais.
    Tu exagères un peu en parlant de ta fascination pour la description que je fais de mon ressenti devant cette peinture. Néanmoins, ne boudons pas notre plaisir et j’en suis heureux.
    A bientôt.

  • Bonjour,
    Très intéressée par vos publications, j'aimerai les suivre sur Facebook mais je ne vois pas de lien sur vos pages.
    Pourriez-vous m'indiquer où il se trouve ? Merci pour votre réponse.

  • Bonjour

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