Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31 mars 2013

La Goulue - TOULOUSE-LAUTREC Henri, 1892

 

peinture,toulouse-lautrec,montmartre,la goulue,moulin rouge      Dans ces « Chroniques du Diable », Octave Mirbeau fait ce portrait : « La Goulue, il faut lui rendre cette justice, est une assez belle grosse fille, épaisse, colorée qui exerce son sacerdoce avec une tranquillité remarquable. Elle plane imperturbable au-dessus de la foule maladive de ses fanatiques. »

      Au début des années 1890, tumultueuse animatrice des soirées du Moulin Rouge, cette danseuse fut la reine de Paris. En 1895, au sommet de sa gloire, elle eut le tort de quitter le cabaret pour ouvrir une baraque à la Foire du Trône. Elle finira sa vie dans la misère.

 

 

 

 

Henri de Toulouse Lautrec  -  La Goulue arrivant au Moulin Rouge avec deux femmes, 1892, New York, The Museum of Modern Art

 

 


peinture,toulouse-lautrec,montmartre,la goulue,moulin rouge

Henri de Toulouse Lautrec - Bal au Moulin Rouge, 1890, Philadelphie, Museum of Art

 

 

      Surexcitée, la foule entassée dans la salle du Moulin Rouge fait silence.

      La Goulue est prête. C’est elle qui doit lancer le quadrille. Son regard métallique fixe Lautrec.

      peinture,toulouse-lautrec,montmartre,la goulue,moulin rougeComme tous les soirs, il est assis à la table qui lui est réservée au bord de la piste. Curieux bouddha coiffé d’un melon, ses yeux brillent fiévreusement derrière ses lorgnons. Des tremblements nerveux agitent son menton. Il lève son verre en le dirigeant vers la danseuse, puis l’avale d’un trait.

      La Goulue sait que c’est le signal.

 

 

 

Henri de Toulouse Lautrec - Lautrec au Moulin Rouge, 1892, Art Institute of Chicago

 

 

      Les unes derrière les autres, toutes les danseuses se sont placées en file : Nini Pattes-en-l’Air, Grille d’Egout, Sauterelle, Cri-Cri, la Glu, Vol-au-Vent, Eglantine, Torpille, Cléopâtre, Rayon d’Or, la Môme Fromage. Pressant leurs jupons sur leurs hanches, elles vont bondir au départ de la musique.

      Jane Avril ferme la marche. Pourquoi la surnomme-t-on Jane la Folle ou, le plus souvent, la Mélinite ? Curieux personnage… Son visage pincé et ses lèvres minces la font ressembler à une souris qui posséderait des yeux bleus pervers. C’est la plus douée de toutes, la plus souple : gracile comme une girafe, d’une maigreur extrême, elle est capable, penchée en arrière, d’effleurer le sol avec les épaules.

      Debout près de la porte d’entrée du cabaret, Joseph Oller est fier de ses filles. Il les a engagées une à une depuis la création de son établissement. La plupart venaient de la rue. Il hume l’ambiance une dernière fois, puis fait le geste habituel en direction de l’orchestre.

      Dès les premiers sons des trombones, les danseuses s’élancent sur la piste dans une frénésie de jupes et de jupons en poussant des cris aigus.

      Lautrec attrape son carnet de croquis. Il sait qu’il a peu de temps pour croquer sur le vif les silhouettes grotesques. Plus tard, il les reprendra dans le calme de son atelier.

      Le quadrille est emporté dans une rage furieuse. Les jambes et les cuisses montent en l’air à la hauteur des visages des spectateurs. Le peintre dessine rapidement. Sa sensibilité s’aiguise. La Goulue et Grille d’Egout, déchaînées, s’installent face à lui et lancent au-dessus de sa tête leurs dessous, rubans, soies et dentelles. Son œil noir saisit l’instant. Le trait se précise. Il fixe sur le papier l’arabesque du geste, l’acuité des regards, l’expression des visages rougis par l’effort.

      C’est au tour de la Mélinite d’improviser. Impériale, elle s’avance et se place seulepeinture,toulouse-lautrec,montmartre,la goulue,moulin rouge devant les autres danseuses. Elle n’a pas l’allure dépravée des autres filles : sorte d’ingénue venue s’encanailler dans le « chahut ». Visage d’adolescente encadré par de longues boucles noires, son corsage blanc profondément échancré découvre un buste de jeune garçon. La jambe gauche levée, elle attrape sa bottine et la place derrière sa tête. C’est sa figure favorite qu’elle est la seule à pouvoir faire.

      L’orchestre choisi ce moment pour imprimer une cadence plus rapide. La danseuse libère sa jambe et se met à battre la rémoulade avec son pied dans un balancement frénétique d’un côté et de l’autre. Toutes les filles tapent des mains pour l’encourager sous les cris des spectateurs électrisés : « Mélinite !... Mélinite !... »

      Les cuivres grondent dans une ambiance devenue bouillante.

      La première, la Goulue saute en l’air et retombe sur le sol les jambes cassées en deux parties, dans le prolongement l’une de l’autre. Chacune leur tour, les danseuses s’écroulent en grand écart en hurlant. A hauteur du sol, sorte de marionnettes disloquées, leurs bustes continuent de s’agiter en cadence.

Henri de Toulouse Lautrec -  Jane Avril dansant, 1892Paris, Musée d’Orsay    

     

      La Goulue se relève et remet en place son chignon remonté en crête. Lautrec ne la quitte pas des yeux. Son dessin est précis, hargneux. Il esquisse un sourire : il sait ce qu’elle va faire.

      La grande fille se place dos face au public et fait une courbette en avant. Puis, d’un geste soudain, elle soulève ses jupons jusque la taille. Plusieurs secondes, elle reste ainsi afin de laisser le temps aux spectateurs de voir le cœur qu’elle a fait broder sur sa culotte rose. Jugeant que son effet est réussi, elle se redresse et s’installe devant ses admirateurs qui l’acclament.

      Elle guette sa proie, la bouche remontée en accent circonflexe vers son nez aux narines minces, ce qui lui donne un air clownesque. Ses petits yeux durs se plantent sur un homme en habit et haut de forme au premier rang. Il hurla de bonheur lorsqu’elle lança sa bottine en avant et, de la pointe du pied, fit sauter son chapeau comme un bouchon de champagne.

      Les danseuses sortent en se déhanchant fortement. Valentin, que tout le monde appelle le Désossé, s’installe au milieu de la piste. Long et maigre, il danse avec une aisance prodigieuse. Etriqué, monté sur ressorts, complètement désarticulé, ses bras et ses jambes ressemblent à des lianes en caoutchouc.

      La  Mélinite et la Goulue l’accompagnent pour le final. Tous les trois, dans un même élan, s’élancent dans un grand écart et retombent côte à côte en saluant le public enthousiaste.

      Toute la troupe des danseuses revient une dernière fois. Chacune leur tour, elles font des courbettes sous les applaudissements hystériques et repartent en courant.

 

      Lautrec est cramoisi. La Goulue prend une chaise et s’assoit, essoufflée, à sa table.

      - Alors petit bonhomme ! Tu as aimé ? Le public était de feu ce soir ! La Mélinite a fait un numéro… Quelle souplesse ! Elle est capable de tenir longtemps avec cette jambe qui s’agite en l’air sous les yeux de ces crétins excités… Puis-je voir ton dessin ?

      - C’est une lithographie que j’ai en projet. Le directeur du Moulin Rouge m’a commandé une affiche. Regarde, c’est toi la vedette : tu danses seule au centre de la piste, tes dessous volent. Au fond, en ombres chinoises, des spectateurs t’entourent. Au premier plan, j’ai placé le profil d’aigle de Valentin coiffé d’un haut de forme. Sa longue main droite semble soulever tes jupons.

 

peinture,toulouse-lautrec,montmartre,la goulue,moulin rouge

Henri de Toulouse Lautrec - La Goulue, 1891, lithographie

 

       Le petit homme soulève la bouteille qu’une serveuse vient de poser devant lui.

      - Je t’offre un verre ? Si tu avais pu voir la tête de l’homme que tu as décoiffé avec ton pied… Il est resté un long moment pétrifié de joie. Tu l’as marqué à vie !

      Le buste du peintre est secoué de hoquets joyeux. Vulgaire, le rire de la danseuse jaillit, interminable. Ces deux personnalités sont faites pour s’entendre. Comme tous les soirs après le spectacle, ils trinquent, satisfaits, à la santé du Moulin Rouge. Sans eux, l’établissement serait-il ce qu’il est devenu ?

      Lautrec range son matériel. Il songe au lieu où il finira la soirée. Après le spectacle, il va souvent traîner au Mirliton écouter les chansons du scandaleux Aristide Bruant. Il fréquente également un bordel proche : toutes les pensionnaires le connaissent et lui donnent des petits noms familiers dont il raffole.

      - Tu vas encore sécher les fonds de verre en faisant le tour des tables de tes admirateurs, dit-il en esquissant un geste pour se lever. Evite l’absinthe, cette « fée verte » a des vertus malfaisantes ! Regarde ce que je suis devenu : obligé de boire pour peindre correctement. L’alcool est en train de me tuer lentement…

      Un rictus d’ivrogne entrouvre ses lèvres épaisses. En se redressant, il s’appuie un instant sur les robustes épaules de la Goulue. Il peine à maintenir un équilibre précaire que l’excès de boissons et ses courtes jambes d’infirme ne peuvent plus lui assurer.

      - Viens me voir vendredi à l’atelier, je terminerai l’affiche.

      peinture,toulouse-lautrec,montmartre,la goulue,moulin rougeD’une démarche chaloupée, il traverse l’espace libéré par les danseuses. Les spectateurs dansent à leur tour et terminent leur soirée. Révérencieux, ils lui font un passage. Il fait un geste amical vers deux femmes tendrement enlacées qui valsent dans un coin de la piste.

      Le directeur du Moulin Rouge lui serre la main. « A demain, monsieur Lautrec… Faites attention à vous, les rues ne sont pas très sûres la nuit ! »

      - Ne vous inquiétez pas ! L’alcool aiguise les sens !

 

 

 

Henri de Toulouse Lautrec - Au Moulin Rouge, deux femmes dansant, 1892, Prague, Norodni Galerie

 

 

      Avant de sortir, il jette un regard possessif vers la salle enfumée. Elle lui appartient.                                          

      Orgueilleux, il redresse son buste de nabot. C’est lui le maître des lieux…

 

 

                                                                                           Alain 

 

 

Commentaires

Oui, c'était bien lui, le maître. Une belle reconstitution.
Il y aurait aussi quelque chose à écrire sur les relations de TL avec le cirque...mais vous avez dû y penser...

Écrit par : Carole Chollet | 01 avril 2013

Répondre à ce commentaire

C’est vrai que, depuis tout jeune, les images du cirque, comme les danseuses, était un thème plastique qui inspirait Lautrec. Cela lui permettait de travailler sur le corps en mouvement et la lumière. Malheureusement, il buvait trop et son talent s’interrompit trop brutalement.
Cela pourrait effectivement inspirer un récit avec écuyères, acrobates, clowns et chevaux.

Écrit par : Alain | 02 avril 2013

Merci Alain, il y a deux tableaux que je ne connaissais pas!!J'aime beaucoup celui de Jane Avril dansant!! La Goulue, je connais bien son histoire et la vie de Lautrec aussi!!Deux immenses personnages qui ont fini dans le désastre!!Bravo pour pour ton récit, avec lui, nous sommes au Moulin Rouge de cette époque où dansait aussi la belle Nini Pattes en l'air!! BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 10 avril 2013

Répondre à ce commentaire

Jane Avril fit les beaux jours du Moulin Rouge que La Goulue quitta bêtement alors qu’elle était la reine du Cabaret.
Toulouse-Lautrec représente Jane Avril dans plusieurs de ses œuvres. Après le Moulin, elle continuera à danser longtemps et triomphera au Folies bergères.
Je parle, au début du récit, de cette étonnante Nini Pattes en l’air et des autres filles de la troupe aux noms très imagés : Grille d’Egout, la Môme Fromage, la Glu, Torpille.
Toulouse-Lautrec ne devait pas s’ennuyer ! Malheureusement, il y laissa sa santé.

Écrit par : Alain | 12 avril 2013

Remarquable ! Si j'avais lu cela avec Offenbach en fond sonore, je m'y serais cru !!!

J'envie souvent ton écriture.
(Tout comme celle de Carole, d'ailleurs ...)


Je présume que, grand amateur d'art, et descendant en vacances dans le Sud - maintenant, tout dépend de "quel Sud" il s'agit ! -, tu connais le splendide musée qu'Albi consacre à Toulouse-Lautrec.

Pour notre part, c'est depuis quelques années l'Aveyron que nous plébiscitons, mon épouse et moi. Sais-tu que là, près de Naucelle, dans le Ségala, entre Rodez et Albi, à Camjac exactement, au bout d'une petite route traversant d'immenses champs, se niche une superbe demeure ancestrale : le château du Bosc ?

(http://www.aveyron.com/seigneurs/bosc.html)

C'est là, dans cette demeure familiale, que Toulouse-Lautrec vécut une partie de son enfance. C'est là qu'une adorable vieille dame fait visiter la chambre de l'enfant, et d'autres pièces "tapissées" de photos d'époque et où subsistent des croquis de l'artiste en grand nombre ...
Passionnant !
Je te conseille un éventuel détour par ce lieu hors du temps.
Visite qui servira de prémices à celle du musée d'Albi, à quelque septante kilomètres de là.

Écrit par : Richard LEJEUNE | 12 avril 2013

Répondre à ce commentaire

Ah l’ambiance du Moulin Rouge de cette époque !
Je suis allé une fois au musée Toulouse-Lautrec d’Albi, ce qui m’a permis de visiter cette superbe ville et son église impressionnante, la plus belle que j’aie vu en France.
Le musée nous replonge bien dans la vie de ce curieux personnage. Je savais que Lautrec était né au château du Bosc. Je n’avais pas eu le temps de le visiter lors de mon passage, ce que je ferai si je reviens dans ce coin. J’ai vu dans ton lien que c’était un lieu empli de l’enfance de ce grand peintre. Malgré ses handicaps, commencés dans cette enfance, il profita bien de la vie de bohème avant de quitter ce monde.
Il a laissé un très beau pastel, peint en 1887, de son ami Van Gogh, qui se trouve au Van Gogh Museum à Amsterdam.

Écrit par : Alain | 12 avril 2013

A propos de l'absinthe qui a détruit Lautrec il y a, dans le musée qui porte son nom, une canne qui lui appartenait quand il suivait une cure de désintoxication. La fameuse canne était creuse afin de cacher un flacon de la "fée verte"....

Écrit par : Louvre-passion | 13 avril 2013

Répondre à ce commentaire

Cette canne était un appoint à tout ce qu’il buvait dans les cabarets. L’alcool lui était indispensable pour la création. Sa vie fut courte mais intense.

Écrit par : Alain | 14 avril 2013

Écrire un commentaire