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16 mars 2013

Ronde de nuit en plein jour - REMBRANDT Harmensz van Rijn, 1642

 

     La Compagnie du capitaine Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch est devenue célèbre sous le nom de "La ronde de nuit". Lors d'une visite en Hollande, il ne faut pas manquer d’aller voir ce chef-d’œuvre de l’un des plus grands artistes de ce 17ème siècle en or de la peinture hollandaise : Rembrandt.   

 Au Rijksmuseum d’Amsterdam, l’imposante toile est accrochée en plein centre de la grande salle du premier étage : point de fuite de l’immense galerie qui mène jusqu’à elle ; phare qui guide les pas pressés des visiteurs.

 Un nettoyage de 1946, en libérant le tableau de ses diverses couches de vernis jaunâtre, a fait disparaître l’ambiance nocturne dans laquelle on pensait que le peintre avait situé son sujet.

 


 

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Rembrandt van Rijn - La ronde de nuit, 1642, Amsterdam, Rijksmuseum

 

 

      Je m’approche sur la pointe des pieds et soulève les rideaux du lit où elle repose. Saskia ne dort pas. Les yeux grands ouverts, son regard semble absent. Ses lèvres minces émettent un léger sifflement en aspirant l’air.

      - Comment te sens-tu aujourd’hui ?

      Sa tête se tourne vers moi. Un sourire entrouvre son pauvre visage bouffi que la maladie a bien changé.

      - Je suis faible… As-tu été voir Titus ? Rappelle à la servante de le baigner ce matin !

      Je saisis la main de ma femme d’un geste tendre.

      - J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer : la commande des sociétés de tir d’Amsterdam sera bientôt terminée. Depuis le temps que je travaille dessus… Je pourrais laisser la toile comme elle est… Tu le sais bien, je ne suis jamais satisfait... L’expression de certains visages demande à être reprécisée. 

      Saskia se soulève sur un bras et avale péniblement, à petites goulées, un verre d’eau. Soudainement, son visage s’éclaire.

      - J’ai réussi à monter l’escalier ce matin pendant que tu étais sorti : je voulais voir ta toile. Elle est belle… Cette peinture va faire des envieux à Amsterdam ! Je sais que je suis très malade, Rembrandt… Verrai-je ton tableau terminé ?

      Une quinte de toux la secoue longuement, douloureusement.

      J’attends qu’elle se calme. Ses yeux se ferment lentement.

      Je referme le rideau, sors de la chambre et emprunte tristement l’escalier qui mène au premier étage. Pauvre Saskia, combien de temps va-t-elle tenir encore, pensai-je ? Seulement neuf ans que nous sommes mariés ? Avant sa maladie, elle était mon modèle préféré… Gracieuse, je l’habillais, la dénudais : elle devenait Bethsabée, Danaé, Artémis. Un jour de ripaille, jeune mariée, je la fis poser, petite et mince sur mes genoux en levant un verre de vin à notre santé.

      Dans la grande pièce que j’ai transformée en atelier pour mes élèves, l’atmosphère est studieuse. La poitrine offerte, une jeune femme pose pour deux élèves qui, entre deux coups de crayons distraits, la contemplent avec convoitise. Amusé, j’évite de les déranger et me dirige vers mon atelier personnel qui jouxte la salle précédente.

 

      En entrant, on ne voit qu’elle. La toile, immense, occupe tout un pan de mur. Ce doit être la plus grande que j’ai faite, pensai-je en évaluant ses mensurations ?

      Je l’examine, pensif. Les 18 membres de l’association de tireurs occupent toute la largeur de la toile. Dès le début de ce travail, mon idée était précise : il était hors de question que je peigne ces hommes comme des portraits traditionnels, alignés sur plusieurs rangs, les uns à côté des autres, les traits plus ou moins figés, la figure bien mise en valeur et d’un format semblable pour chacun.

      Le résultat que je vois me satisfait : une compagnie de gardes civiques, composée de 16 miliciens dirigés par deux officiers, se met en marche. Le groupe sort d’une ruelle et s’égaille sur une place. La composition est emportée dans un mouvement allant en s’accélérant d’avant en arrière : au premier rang, bien en évidence, le capitaine Frans Banning Cocq et le lieutenant Willem van Ruytenburch ; derrière eux, les entourant, une animation de personnages s’agitant dans un joyeux désordre savamment ordonné.  

      La porte de l’atelier s’ouvre. La tête espiègle et rouquine de Samuel apparaît. Samuel van Hoogstraten est mon meilleur élève. Le plus doué. Il s’installe face à la toile, à mes côtés. La fébrilité de ses gestes trahit une excitation intérieure.

      - Votre toile, maître… Je ne cesse de venir l’étudier en votre absence.

      Il s’interrompt, puis jette brutalement :

      - Cette œuvre survivra à toutes les autres !

      - Vous croyez, dis-je, surpris ?

      - Je n’ai jamais vu un portrait collectif peint de cette façon. Vivacité… puissance… lumière…

      Il se tourne vers moi :

      - Récemment, j’ai vu la dernière œuvre de Frans Hals à Haarlem. Le motif est semblable au vôtre : des officiers et sous-officiers de la guilde de Saint-Georges. Bonne peinture ! Solide ! Hals a aligné ces hommes sur deux rangs. Les officiers ébauchent des gestes, se parlent, bougent la tête… Mais cela reste un portrait classique où l’exigence des modèles est respectée : chaque personnage est bien visible et le visage d’aucun n’est sacrifié par rapport aux voisins.

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Frans Hals : Les officiers et sous-officiers de la guilde de St-Georges, 1639, Haarlem, Frans Hals museum

 

      Il s’exclame :

      - Rien à voir avec ce dynamisme, cette furie gestuelle qui emporte votre tableau !

      - Merci Samuel pour votre appréciation. Je crains que mes commanditaires ne soient déçus par leurs portraits !

      Je m’écarte sur le côté de quelques mètres afin d’avoir toute la largeur de la toile dans mon angle de vision.

 

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      Je me suis vraiment fait plaisir, pensai-je, l’œil narquois… Seuls, les deux officiers au centre de la toile apprécieront leur portrait : le capitaine Cocq en noir, le torse barré d’une écharpe rouge, contrastant avec le costume jaune du lieutenant. Placés en pleine lumière, ils ont fière allure, me dis-je !

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        Derrière eux, le chao était indescriptible : un tambour s’acharnait sur sa caisse, des peinture,rembrandt,amsterdam,ronde de nuitarquebusiers chargeaient leurs armes, un gentilhomme soulevait fièrement un drapeau vers le ciel, de longues piques se dressaient, penchaient. Je ne voyais que gesticulation, acteurs grotesques, habits disparates, casques, chapeaux panachés, et même un haut chapeau que j’avais calé sur la tête d’un petit personnage installé au milieu de la dernière rangée. 

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      Amusé, j’observe les créatures étrangères à la compagnie que j’avais tenu à peinture,rembrandt,amsterdam,ronde de nuitintroduire dans la toile : un nain, un chien effrayé par le son du tambour et une fillette portant un poulet accroché à sa ceinture.

                         

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      Je ne pus retenir un ricanement sonore devant ce spectacle.

      Samuel devina ma pensée.

      - Difficile de faire plus discordant ! Et pourtant, c’est ce désordre apparent, ces clairs, ces ombres, ces touches disparates, qui donnent son harmonie au tableau. Vous avez peint des hommes en mouvement, bien vivants, et non de simples portraits.

      Samuel s’écrase dans un fauteuil.

      - Les couleurs s’équilibrent les unes, les autres : des verts olive, des bleus clairs, des bruns dorés, des noirs, des rouges vifs. Les ombres et les taches de clarté sont distribuées magistralement sur l’ensemble de la toile.

      L’expression du visage de mon élève était admirative.

      - Pourrai-je un jour imiter votre qualité de lumière, maître ?...peinture,rembrandt,saskia,amsterdam,ronde de nuit  Charmante fillette blonde en robe jaune au milieu du groupe : sa lumière dorée équilibre celle de l’uniforme du lieutenant qui aurait été trop violente placée seule au centre de la toile.

      Ce garçon est promis à un bel avenir, pensai-je… Je fixe un instant la fillette : elle a les traits de Saskia ? Il me fallait une clarté vive à cet endroit pour combler le trou d’ombre derrière le milicien rechargeant son arquebuse. Tous ces hommes qui ont posé pour leur portrait vont être surpris quand ils vont voir cette créature étrange apparaître au milieu d’eux ? L’on remarque plus l’enfant que leurs propres visages sur lesquels une lumière capricieuse joue en estompant leurs traits. Chacun d’entre eux a payé 100 florins pour ce travail, je vais faire de nombreux mécontents ! M’en voudront-il ?

        Samuel se dirige vers la porte. Avant de sortir, il se retourne vers moi.

      - Quel morceau de peinture, maître !

      - Vos remarques me réjouissent, Samuel ! J’ai la chance d’être le portraitiste le plus recherché d’Amsterdam. Cela me permet de m’exprimer librement. Je me moque de la critique des bourgeois. Depuis que j’ai commencé à peindre, je me bats contre le conformisme, la mièvrerie, les mensonges. J’aime la fantaisie, l’exagération, l’originalité, et même, parfois, l’extravagance. Je pense m’en être approché dans ce tableau.

      Samuel referme la porte discrètement.

      Avant qu’il ne s’éloigne, je lui lance d’une voix forte amplifiée par un sentiment de joie profonde :

      - Vous avez bien fait de venir mon garçon ! Puisque mon œuvre vous touche, elle est réussie… Je range mes brosses, la toile est terminée !

      Je m’apprête à quitter l’atelier à mon tour. Dans l’encoignure de la porte entrouverte, je regarde la fillette à la chevelure rousse : Saskia enfant, en pleine santé…

      Je claque la porte en pensant à ma femme.

      Il faut qu’elle vive. Je l’aime tant…

 

                                                                     Alain 

 

Commentaires

Merci pour cette belle évocation d'un tableau fascinant. Cette petite fille a quelque chose de spectral, on croirait qu'elle vient d'un autre monde qui traverserait brusquement le tableau : autre monde du génie ou de la mort ?
Bonne soirée à vous.

Écrit par : Carole Chollet | 17 mars 2013

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Dans mon récit, la petite fille ressemble à la femme du peintre. Dans ce cas, effectivement, elle pourrait symboliser la mort car Saskia décédera la même année. Mais ce n’était que dans mon imagination…
Par contre, Rembrandt a eu une idée de génie en introduisant curieusement cette fillette, petite lumière falote, innocente, au milieu de ces soldats. Le peintre voulait équilibrer l’uniforme lumineux du lieutenant et renforcer par cette présence irréelle inattendue l’harmonie générale du tableau. La toile est emportée dans un mouvement désordonné, inhabituel à cette époque dans ce type de représentation.
Cette superbe peinture fait la gloire du Rijksmuseum d’Amsterdam.
Bonne journée.

Écrit par : Alain | 18 mars 2013

Un vrai régal !

Bravo, Alain.

Une nouvelle publication en vue ?
Après Rose, un nouveau prix, assurément ...

Écrit par : Richard LEJEUNE | 18 mars 2013

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Nouvelle publication ? A ma connaissance, je n’ai jamais rien publié… J’ai vu les publications de Colette dans Calaméo. Cela m’a paru excellent, bien présenté, très facile à lire. Elle a un tel talent d’écriture ! Il y a aussi d’autres sites dans ce genre. Alors, qui vivra… Le temps passe pour moi aussi…
Je pense encore à Rose quelquefois : je la vois valsant indéfiniment, les yeux fermés, lovée contre son beau cavalier.
Puisque tu m’en parles, il n’est pas impossible, dans les mois à venir, que j’efface cette nouvelle ancienne qui aura bientôt 6 ans et qui était incomplète, et que je la remplace par la « Rose » qui serait publiée dans son intégralité.
A ce sujet, j’ai revisité, pour le plaisir, quelques autres de mes nouvelles les plus anciennes. Modifiées, rajeunies, complétées, elles paraissent avoir retrouvées une nouvelle vie qui leur sied bien. Oubliées par les lecteurs maintenant, elles pourraient bien également être rééditées dans l’euphorie de leur jeunesse retrouvée. Cela doit être la sève printanière qui commence à agiter mes rameaux… enfin, ma plume…
Bonne journée anniversaire.

Écrit par : Alain | 18 mars 2013

Excuse-moi : j'avais conservé en (mauvaise ?) mémoire que tu avais reçu un prix pour Rose et qu'elle avait été publiée dans un recueil avec d'autres nouvelles primées également ...

Je l'ai alors rêvé ou, à tout le moins, fortement souhaité ...

Écrit par : Richard LEJEUNE | 18 mars 2013

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J’étais deuxième du concours et seule la gagnante était éditée. Merci pour ton souhait.

Écrit par : Alain | 18 mars 2013

Grâce à ton récit on découvre mieux ce chef d'oeuvre, tu mets l'accent sur tous les détails qui donnent cette vie si particulière au tableau. C'est sûr il est plus vivant que le "Cortège des officiers et des sous-officiers du corps des archers de Saint-Georges" de Frans Hals.

Écrit par : Louvre-passion | 19 mars 2013

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Je n’ai pas grand-chose à rajouter aux nombreux détails descriptifs que je donne dans le récit.
Ce tableau est exceptionnel de mouvement et de vie, sans parler des coloris en clair-obscur propre à Rembrandt. Cela fait de lui un des plus grands peintres hollandais du 17e, pourtant déjà très fourni en artistes de talent, mais aussi un des plus important artiste de l’histoire de la peinture.

Écrit par : Alain | 20 mars 2013

Bonsoir Alain

Je reviens après un certain temps d'absence.

je parcourais la république tchèque et Prague à la recherche de l'âme slave
mais c'est une autre histoire !

Je me souviens très bien du Rijksmuseum d’Amsterdam.
et de son grand frère le musée VVGOGH que je considère comme le plus beau du monde !

Mais tu le sais bien, je ne suis pas objectif quand je parle de VVGOGH.

Ton article m'a permis de me souvenir de beaucoup d'émotions vécues !

merci et bravo

Jacky
*

Écrit par : JACKY | 24 mars 2013

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N’oublie pas que le Rijksmuseum c’est aussi 4 toiles de Vermeer, dont « La laitière » et « La lettre d’amour », ainsi que de nombreux tableaux de la plupart des grands peintres de ce Siècle d’or exceptionnel du 17e hollandais.

Écrit par : Alain | 27 mars 2013

Me voici revenir sur mes blogs préférés dont le tien fait parti!! J'aime ce récit qui fait bie comprendre que Rembrandt, tout en étant un maître, était parfois moqueur et sur ce tableau, maintenant que tu le soulignes avec un récit à ta manière, je m'aperçois que cette jeune fille n'a rien à faire sur cette ronde de nuit et que l'on peut "extrapoler" sur sa présence et son identité!! Très intéressant, ma foi!!Merci Alain!! BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 10 avril 2013

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Pour une surprise ! Je pensais que tu avais de gros problèmes, ou lassitude que je comprends. Le temps qui passe…
La ronde de nuit : quelle toile, quel talent ! Toutes les toiles de Rembrandt nous font tellement du bien. Cette jeune fille qui se balade au milieu des soldats, un poulet suspendu à sa ceinture, est étonnante ! Et cette lumière…
Merci pour ta visite.

Écrit par : Alain | 10 avril 2013

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