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20 décembre 2012

La damoiselle de beauté - FOUQUET Jean, 1453

 

        La fête de Noël va occuper les esprits sous peu.

      J’ai eu envie de montrer à nouveau le « Diptyque de Melun » et sa superbe « Vierge à l’enfant entourée d’anges » qui forme la partie droite du diptyque. Cette peinture est le chef-d’œuvre de Jean Fouquet, considéré comme le plus grand artiste de la première renaissance au 15e siècle en France.

      Le récit qui accompagne le diptyque a été rafraîchi et retrouve ainsi une nouvelle vie.

      Que cette fin d'année soit heureuse pour tous.

 


 

Le diptyque de Melun : Une pécheresse en vierge Marie

 

marbre agnès sorel.JPG

   Tombeau d’Agnès Sorel en albâtre sur socle de marbre noir – Chœur de la Collégiale Notre-Dame du château de Loches (Indre-et-Loire)

Photo de l’auteur

 

 

      L’air de ce début mai s’est radouci, pensai-je surpris ?

      Inhabituellement, le printemps avait été très froid en Touraine. Les dalles de la collégiale Notre-Dame de Loches restaient glacées. Celle que j’admirais et aimais secrètement autrefois, Agnès Sorel, la « damoiselle de beauté » comme certains l’appelaient, avait souhaité reposer dans ce lieu où elle venait si souvent. Les flammèches des cierges allumés jour et nuit sautillaient sur le monument.

      La statue d’Agnès, taillée dans un albâtre blanc, contraste fortement avec le marbre foncé du socle. Allongée, vêtue d’un surcot bordé d’hermine, ses cheveux sont ceints d’une couronne. Deux anges soutiennent le coussin sur lequel sa tête s’appuie. Son visage calme, serein, a gardé le fin sourire légèrement moqueur que je connaissais si bien.

      Ma main tressaille au contact du drapé froid de sa robe. Ma caresse se fait tendre. 

      A ma demande, le diptyque a été placé sur un meuble large, face au  tombeau installé au milieu du chœur de l’église. J’avais obtenu l’accord du roi pour l’installer dans ce lieu : « Faites comme bon vous semble, Messire Etienne Chevalier ! Vous étiez son ami, elle aurait aimé ce portrait ! ».

      Avant d’entrer dans la collégiale, je m’étais assis un instant dans le jardin. Les roses rouges dont Agnès aimait respirer le parfum suave dressaient de jeunes boutons pourpres près à s’ouvrir. Autrefois, j’aimais me promener ici et bavarder avec la favorite du roi. Cultivée, elle s’intéressait à tout, en particulier aux arts. En politique, elle s’emportait : nos discussions étaient rudes. Malgré mon rang de trésorier des finances du royaume et membre du conseil de Charles VII, elle me tenait tête sur les affaires du gouvernement. Je lui laissais le dernier mot afin d’obtenir ma récompense : un sourire appuyé qui me transperçait.

 

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Jean Fouquet - Le diptyque de Melun,  partie droite, La vierge à l’enfant entourée d’anges, 1453, Musée royal des Beaux Arts, Anvers

 

       J’avance vers les deux panneaux peints. En quelle année avais-je passé commande du diptyque ainsi que d’un livre d’heures enluminé ? Jean Fouquet, artiste très apprécié à la cour par l’excellence de son art, ne m’avait rendu son travail que récemment.

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Jean Fouquet – Le Diptyque de Melun, partie gauche, Etienne Chevalier agenouillé à côté d’Etienne son saint patron, 1453, Gemäldegalerie, Berlin

 

      J’ai demandé que le volet gauche du diptyque me représente agenouillé en prière, revêtu de mon pourpoint rouge. « Estienne » est  gravé en lettres d’or sur la colonne de marbre placée derrière moi. Mon saint patron, Saint Etienne, habillé en bleu et or, est à mes côtés, le visage aussi clair que le mien est foncé. Sa haute prestance ne m’avantage guère, pensai-je ? Le livre d’heures à couverture rouge qu’il tient à la main provient de ma bibliothèque personnelle et une pierre tranchante, symbole de sa lapidation, repose sur la couverture.  

      Face à moi, la vierge Marie illustre le volet droit du diptyque. Fouquet, trèsfouquet.jpg occupé et peu pressé d’honoré ma commande, ne commença à peindre le portrait que peu de temps avant le décès d’Agnès, en l’année 1450. Trois ans déjà ! J’avais souhaité que la maîtresse du roi lui serve de modèle malgré le refus de ce diable d’artiste qui prétextait le sacrilège ! Aujourd’hui, je me félicite de mon insistance pour qu’il réalise ma demande.   

 

 

Autoportrait de Jean Fouquet – médaillon en cuivre, 1453, Musée du Louvre, Paris

 

      La beauté insolente de mon amie magnifie la pénombre de la Collégiale. Inchangée, Melun-diptychon-detail-WK.gifsuperbe : un joli nez pointu, une petite bouche surmontant un menton creusé d’une fossette, des yeux en amande baissés vers l’enfant. Le peintre a respecté sa carnation naturelle d’une extrême pâleur. Assise sur son trône porté par des chérubins bleus et rouges, elle tient l’enfant jésus sur ses genoux. Le gros bébé joufflu pointe son doigt vers mon image placée face à lui… Ce geste m’obtiendra-t-il la grâce divine ?

      Agnès… Elle faisait la mode à la cour : sourcils et cheveux toujours soigneusement épilés afin de dégager très haut un front d’un bombé parfait, hennins énormes surmontant son beau visage ovoïde, robes suivies de trames qu’elle voulait plus longues que toutes les princesses environnantes, décolletés vertigineux attirant tous les regards. Que de jalousies elle suscita…

      Fouquet a laissé son sein gauche dénudé… Cet outrage à la Vierge choqua toute la cour ! Un jour, l’archevêque de Reims s’était voilé la face en la croisant la gorge nue. Il s’était plaint ensuite auprès de Charles VII des ouvertures permettant de voir les seins des femmes et leurs mamelons. Hier encore, je le rappelais au roi. Il en riait…        

      Un courant d’air balaie la nef et me fait frissonner. Je m’assois sur une chaise de prière face au tombeau. L’image altière d’Agnès est restée intacte dans mon cœur.

      Toulouse… Une dizaine d’années ? Elle était demoiselle d’honneur de la duchesse Isabelle de Lorraine lorsque je la vis pour la première fois. Charles VII avait remarqué cette jeune femme au profil d’ange et m’avait chargé de l’inviter un soir à une fête qui se tenait au château. La suite me l’avait fait regretter…

      Vingt ans, blonde aux yeux bleus, une taille de guêpe, une bouche mutine… Le roi pouvait-il résister au trouble qu’il ressentait ! Sa femme Marie d’Anjou, occupée à élever leurs 14 enfants, pouvait-elle concurrencer cette jeunesse provocante ? Agnès devint la favorite et, rapidement, la maîtresse officielle du roi.

      De nombreux amis à la cour  se pressait autour d’elle : le beau sénéchal Pierre de Brézé, le grand argentier du roi Jacques Cœur, Guillaume d’Estouville, Guillaume Cousinot, beaucoup d’autres. Nous formions un clan, tous un peu amoureux d’elle. J’étais son plus proche confident et le plus épris. Elle seule connaissait le sentiment qu’elle m’inspirait…

      Elle n’avait pas que des amis. Que d’ennemis lui attirèrent son influence sur le roi ! Aujourd’hui encore, je reste persuadé que l’un de ceux-ci est responsable de sa mort tragique dans d’atroces souffrances. Le dauphin… Le jeune homme la haïssait. Je redoute le jour où ce triste sire accèdera au trône sous le nom de Louis le onzième ! Mesquin, coléreux, envieux, ce garçon ne pense qu’à prendre la place se son père ! Agnès était devenue la rivale de sa mère auprès du roi. Un jour, excédé, il la coursa dans les salles du château de Loches l’épée à la main. La belle fut obligée de se réfugier dans la chambre de Charles pour s’en débarrasser.  

      Le bonheur… Six longues années… Charles VII, homme mélancolique, soucharles7-WGA.jpgvent triste, était devenu joyeux. Il dansait, participait à des tournois. Une trêve avait été signée avec les anglais qui n’avaient cessé de  troubler son règne. Ses remords pour avoir lâchement abandonné Jeanne d’Arc à Rouen ne hantaient plus ses nuits. Seule Agnès occupait ses pensées. Il la couvrait d’argent, terres, soieries, vaisselle en argent, bagues, pierres précieuses. Lui qui, auparavant, courrait de châteaux en châteaux pour rompre son ennui, vivait sa nouvelle idylle dans de modestes demeures : Razilly, Roberdeau, Bois-Sir-Amé. A la naissance de leur première fille, il offrit la seigneurie de Beauté-sur-Marne à celle qu’il aimait.

      La jeune femme illumina la vie du monarque jusqu’à ce triste jour de février…

   Jean Fouquet – Charles VII, roi de France, 1453, Musée du Louvre, Paris

 

       Un discret bruissement d’étoffe me fait sursauter.

      - Antoinette, que faites-vous ici ?

      - Comme vous je pense, messire Chevalier ! Je viens de temps à autre déposer quelques fleurs sur la tombe de ma cousine.

      Je remarquai que, malgré la fraîcheur de la Collégiale, la jeune femme affichait une gorge provocante qu’un léger voile noir recouvrait. Tout le monde à la cour savait qu’Antoinette de Maignelay, la cousine germaine d’Agnès, à peine trois mois après la mort de la favorite, avait déjà pris sa place dans le lit de Charles VII. Elle entourait le roi de jolies femmes pour le distraire, se disait-il ! Avant son décès, Agnès lui avait confié le soin de garder et éduquer ses trois filles Marie, Charlotte et Jeanne qu’elle avait eues avec le roi.

      - Comment vont les enfants, ma mie ?

      - Je les entretiens dans la pensée de leur mère, messire. Ils me donnent bien du souci… Quelle excellente idée d’avoir mis ce diptyque face au  tombeau de ma cousine !

      Une grimace moqueuse éclaira sa face.

      - Pourquoi ce sein découvert ? La Vierge Marie s’apprête-t-elle à nourrir l’enfant Jésus ?

      -  Je ne trouve pas ce sein blasphématoire, madame ! Le peintre Jean Fouquet a pris Agnès comme modèle. Cette peinture de la Vierge est la plus belle que j’aie jamais vue !

      Antoinette effleura le mamelon avec la pointe du doigt, le contourna, le contempla encore un instant, puis s’enfuit. Son rire espiègle raisonna longuement sous la voûte silencieuse.

 

      Ma dernière rencontre avec la damoiselle de beauté eut lieu au Mesnil, près de l’abbaye de Jumièges en Normandie. Depuis le château de Loches, enceinte et malade, elle avait tenu à voyager en plein hiver sur des routes gelées. Elle se languissait de son roi à nouveau en guerre contre les anglais. C’était elle qui l’avait incité à reprendre les armes : « Boutez les anglais hors de France, sire ! Exhaussez le vœu de Jeanne la Pucelle ! ». Charles VII l’avait écoutée et de nombreuses villes étaient déjà tombées. Rouen allait être reprise.

      Elle m’avait fait demander avec Jacques Cœur après avoir accouché d’une fille. Allongée sur son lit, le mal qui l’emportait avait creusé son visage. Suprême coquetterie : elle s’était faite coiffer pour nous recevoir. Sa voix était faible : « Mes amis, je vais vous quitter. Je vous demande comme ultime faveur de bien vouloir accepter d‘être mes exécuteurs testamentaires. » Soutenue par deux femmes, elle nous avait énoncé ses dernières volontés. Je revoyais la jeune femme resplendissante, bien droite sur son destrier caparaçonné de velours rouge, que j’avais escortée jusqu’à Paris seulement deux années auparavant. Ce corps rabougri n’était plus que douleur.  

      En recevant les sacrements de l’église, elle avait murmuré : « C’est peu de choses, et vile, et fétide, que notre fragilité. » Ses yeux bleus s’étaient voilés. « Notre-Dame ayez pitié de moi ! » Elle s’était éteinte dans un cri.

      Agenouillé devant sa dépouille au visage enfin apaisé, j’avais repensé à la conversation que nous avions eue le jour où je lui avais demandé de poser pour une maternité de Jean Fouquet :

      - Quel honneur messire ! Je n’en suis pas digne, m’avait-elle répondu.  Une pécheresse ne peut être représentée en mère du seigneur ! 

      Son visage montrait une grâce enfantine qui me touchait. Ma réponse avait été spontanée :

      « Votre beauté vous vient de Dieu, madame ! Votre image peinte en Notre-Dame restera à jamais éternelle. » 

 

                                                                                                      Alain

 

 

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Portrait d’Agnès Sorel – peinture du 16ème siècle, château de Loches, Indre-et-Loire

 

  

Commentaires

Une belle découverte que votre blog, je vais souvent venir m'y balader
A props du peintre Fouquet j'ai beaucoup aimé ce petit livre

http://asautsetagambades.hautetfort.com/archive/2010/04/23/le-blanc-fouquet-franck-herbet-pain.html

cordialement

Écrit par : Dominique | 20 décembre 2012

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Merci de me faire découvrir votre article et cette biographie de Jean Fouquet que je ne connaissais pas. Il me semble avoir vu l’exposition de 2003 sur le peintre à la BNF. A moins que ce ne soit une autre expo sur les enluminures que j’aurais vue au Louvre ? Il y en a tellement… Quel régal les enluminures, peintes pas Jean Fouquet qui sont au chateau de Chantilly, du livre d’heures d’Etienne Chevalier, le commanditaire du fameux diptyque !
Votre article m’a permis de connaître également le livre sur Cézanne « Petite route du Tholonet » qui m’intéresse particulièrement car j’ai écrit un récit sur ce thème que je publierai l’année prochaine.
A bientôt pour une de vos éventuelles prochaines balades sur mon blog. J’ai apprécié la qualité de vos comptes-rendus de lectures.

Écrit par : Alain | 22 décembre 2012

Je découvre ce peintre. Je n'y connais en peinture presque que ce qui est si généreusement offert sur ton blog, et jamais je n'aurais imaginé que ces peinture avaient été faites en 1400.

Merci pour cette découverte.
Très belle fin de semaine
Amitiés

Écrit par : Esperiidae | 26 décembre 2012

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Jean Fouquet est le grand peintre français de cette période. Il est vrai que les peintres de la renaissance italienne, comme Léonard de Vinci ou Botticelli, sont plus connus.
En dehors de l'aspect pictural, je suis étonné que mon texte et Agnès Sorel ne t'ai pas inspiré de remarques ? Cette femme fut la première maîtresse « officielle » d’un roi de France. Dire que je me suis déplacé exprès au château de Loches pour m’imprégner de sa présence…
Belle fin d’année.

Écrit par : Alain | 27 décembre 2012

L'histoire de l'art nous montre que les canons de la beauté ont bien évolués. De nos jours on ne trouverait sans doute pas Agnès Sorel si belle.
Les femmes devaient avoir la peau blanches il y a quelques siècles mais depuis le milieu du XXe siècle c'est le bronzage qui est apprécié.
Merci pour ce beau récit et tous mes voeux pour la nouvelle année.

Écrit par : Louvre-passion | 03 janvier 2013

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Agnès Sorel était très belle. Il faudrait pouvoir demander à Charles VII ce qu’il en pensait…
Je suis sûr que, de nos jours, elle se serait facilement adaptée à nos critères de mode et qu’elle resplendirait.
Merci pour tes vœux. Que cette année 2013 se montre d’une grande richesse de toutes sortes pour toi et ta famille.

Écrit par : Alain | 03 janvier 2013

Un beau récit, bien construit, et bien documenté de plus. Moi aussi je trouve fascinante cette belle Agnès, dont la mort reste mal expliquée je crois, malgré une récente analyse de ses cheveux (?).

Écrit par : Carole | 18 janvier 2013

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Agnès fascinait beaucoup de monde à la cour de Charles VII. Les ennemis et autres envieux n’appréciaient pas son influence sur le roi.
Aujourd’hui, après des analyses scientifiques effectuées sur ses restes et commencées en 2004, il semble certain qu’elle ait été assassinée. Dose excessive de mercure qui, à l’époque, était utilisé comme médicament, mais aussi, souvent, comme poison.
Qui est le responsable de sa mort ? Les historiens avancent plusieurs noms. Le plus probable semble être le dauphin, le futur Louis XI, qui la détestait.
J’ai parcouru votre livre numérique dans Calaméo. C’est excellent ! Présentation bien faite, facile à lire sur écran. Le numérique semble vraiment être l’avenir de l’édition.
Bon week-end

Écrit par : Alain | 19 janvier 2013

C'est justement un plaisir de retrouver quelqu'un qui connaît vraiment le sujet en question sur le net.
Vous savez sûrement traiter des problèmes. De nombreuses personnes doivent lire cela et comprendre le sens de cette texte. Je suis surpris que vous ne soyez pas encore très populaire puisque vous avez vraiment un don pour l'analyse.

Écrit par : Cyril Minecraft | 03 juillet 2013

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