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01 octobre 2012

La lavandière - GUIGOU Paul, 1860

 

 Balade estivale…

Il faisait chaud. J’avais marché tout l’après-midi et m’étais arrêté en fin de journée près d’un vieux lavoir traversé par l’eau calme d’une rivière. La vision de ces pierres grisâtres, à jamais silencieuses, m'interrogeait ? Gardaient-elles en mémoire les sonorités anciennes des lavandières tapant sur leur linge ?

L’image furtive de ces femmes d’un autre temps m’a incité à écrire l'histoire d’une de ces lavandières que la toile du peintre paysagiste provençal Paul Guigou, rencontrée au musée d’Orsay, m’a inspirée. L’écriture m’a amusé. Cette nouvelle se déroule dans le siècle de Maupassant, lorsque les lavandières travaillaient encore le long des cours d’eau. Elles faisaient parfois de curieuses rencontres…

 


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Paul Guigou – La lavandière, 1860, musée d’Orsay, Paris

 

      Des cris joyeux et des chants troublaient le silence. Placées en file indienne, des femmes occupaient le bord de la rivière en pente douce à cet endroit. Elles étaient une bonne dizaine à s’affairer sur la rive. La plupart étaient agenouillées, coude à coude dans des boîtes à laver en bois qui s’enfonçaient dans l’eau. Certaines poussaient des brouettes emplies de linge et le balançait dans des cuviers fumants. Une jeune laveuse répartissait la cendre de bois sur le linge et versait l’eau bouillante prodiguée par une grosse chaudière en cuivre.

      Je m’approchai, intéressé. Les lavandières battaient le linge en cadence et jacassaient joyeusement. Une cacophonie de perroquets bavards. Toutes les histoires, les ragots du village, étaient commentés, interprétés, débattus, jugés. Le verdict final proféré par une forte matrone, plus toute jeune, celle qui frappait le plus fort, était sans appel : les autres la respectaient et s’inclinaient devant son jugement, mélange de sagesse, d’expérience et d’autorité.

      J’avais remarqué la première lavandière de la file, la plus proche de moi. Elle ne parlait jamais ? Son rythme de frappe avec le battoir était impressionnant : un mouvement de balancier pas très puissant mais beaucoup plus rapide que ses voisines. Elle massacrait une chemise d’homme de coups ininterrompus pour en sortir la crasse. La rivière avalait goulûment le jus gris.

      Je la voyais de dos. Sa camisole bleutée, dont elle avait relevé les manches jusqu’aux coudes, remontait sur ses reins lorsqu’elle se penchait en avant, laissant entrevoir un mince filet de chair blanche au dessus de l’ample jupe longue en cotonnade qui ne laissait dépasser que ses sabots. Ses genoux étaient bien calés dans la boîte garnie d’une épaisseur de paille protectrice.

      Elle cessa de taper, attrapa un gros savon, une brosse en chiendent, et frotta le linge énergiquement. Elle jaugea l’aspect de la chemise et la plongea plusieurs fois dans l’eau redevenue claire. Satisfaite de la blancheur obtenue, elle entreprit de l’essorer consciencieusement en la tire-bouchonnant en boudin. La chemise fut réceptionnée par un baquet placé à côté d'elle. La femme se redressa pour reprendre son souffle et reposer ses reins endoloris par la position voûtée.

      Son profil m'apparaissait. Elle paraissait beaucoup plus jeune que les autres lavandières : vingt-cinq ans tout au plus, mais pas moins, car une toute jeune fille n’aurait pu faire ce travail harassant exigeant de l’expérience et une bonne force physique ? Très brune, coiffée d’un large chapeau jaune, elle n'était ni laide, ni belle. Son long nez, droit et pointu, s’encastrait dans l’ovale bien dessiné de son visage à la mâchoire volontaire. Sommairement coiffés en arrière, ses cheveux lui retombaient librement sur la nuque.

      Elle enleva son chapeau et essuya avec un linge mouillé les gouttes de sueur qui perlaient sur son visage. Les reflets miroitants de l’onde avaient foncé son teint aux pommettes rougeâtres. Elle se tourna. Son regard fatigué de paysanne habituée aux travaux pénibles me regarda un instant, étonné de voir un homme en ce lieu réservé aux femmes. Elle attrapa une autre chemise et recommença sont pénible labeur.

      Soudainement, elle se pencha pour tenter de rattraper la chemise qui s’échappait, sa boîte bascula et elle s’affaissa dans la rivière, la tête en avant. Heureusement, à cet endroit, l’eau n’était pas profonde ; je l’agrippai par sa longue jupe et tirait fermement en arrière, bien accroupi sur mes jambes pour ne pas me laisser entraîner à mon tour. Elle avalait de l’eau et battait des bras, affolée. Elle sentit une force la ramenant sur la rive et se laissa faire. La chemise poursuivit sa course dans le courant.

      Tout le haut du corps de la jeune femme était trempé jusqu’à la ceinture. Mon intervention rapide avait protégé sa jupe. Ses compagnes de travail accouraient. Elle arbora un sourire confiant qui les rassura : "Ce n'est rien, un peu mouillée...". Ce genre d’incident était fréquent dans leur métier. Elles retournèrent vers leurs battoirs en riant. 

      Je m'assis dans l'herbe pour reprendre mon souffle. Elle était plutôt jolie avec cet aspect de chien mouillé ? Ses cheveux sombres, dégoulinants, aplatis, lui rapetissaient le visage, la rajeunissant. Le bain froid avait calmé la cuisson de ses pommettes et son teint café au lait était devenu grisâtre.

      Ses yeux noisette me fixèrent bizarrement. Elle balbutia un vague « merci ». Elle ne savait quoi dire, toute penaude d’avoir été tirée à la diable par un homme inconnu. Il faut dire que mon intervention avait été virile. Dans l’urgence du moment, je n’avais recherché que le geste efficace et avais agrippé au vol sa robe, son tablier, son jupon, ses jambes, et même ses hanches où la prise était meilleure. Sa pudeur avait dû en prendre un coup, mais avais-je le choix ? Sans moi, elle serait encore dans l’eau actuellement… peut-être même au fond de la rivière car, ne sachant apparemment pas nager et se débattant frénétiquement comme elle le faisait, elle se serait vite éloignée de la berge.

      La jeune femme se frotta le visage et les cheveux avec une serviette. Le corsage humide soulignait sa poitrine droite et menue. Elle aperçut mon regard et se tourna, confuse.

      - Puis-je vous prêter ma vareuse, le temps que votre corsage sèche, mademoiselle ?

      Elle se retourna vers moi, surprise.

      - Merci, monsieur ! Ce n’est pas utile, les rayons du soleil sont encore suffisamment forts. Dans une demi-heure je serai sèche.

      Elle se pencha sur son baquet de linge et se redressa subitement, livide. La peur, qu’elle n’avait pas eu le temps de ressentir dans le feu de l’action, la gagnait maintenant.

      - Depuis que j’ai vu une lavandière se noyer, j’ai toujours peur de l’eau, dit-elle.

      Elle tremblait malgré la forte chaleur. Ses yeux embués de larmes rencontrèrent les miens.

      - Vous m’avez sauvé la vie, monsieur. Mille fois merci !… L’eau me panique. Mes compagnes n’auraient rien pu faire ; elles non plus ne savent pas nager.

      Elle s’assit sur l’herbe à côté de moi. Je devinais sa respiration ample, oppressée. Je ne disais rien et attendais qu’elle se calme. Elle pencha la tête en arrière, allongea ses jambes et s’étendit face au soleil.

      J’observais son ventre qui montait et redescendait plus lentement, indiquant que l’émotion s’évacuait. Nous restâmes un long moment sans bouger, moi assis, elle allongée.

      Elle se redressa. En séchant, ses cheveux avaient repris du volume. Des mèches disparates lui tombaient sur le front. Je rompis le silence :

      - Quel travail harassant vous faites ! Vos bras doivent être rompus à la fin de la journée !

      - Ce ne sont pas les bras qui souffrent le plus. Avec le temps, ils prennent de la force. La position continuellement voûtée est un véritable calvaire. Il m’arrive de ne plus pouvoir me relever, les reins bloqués.

      Elle avait visiblement récupéré et avait envie de parler pour libérer des restes de tension nerveuse.

      - Je suis journalière. Je viens à la demande et me loue à la journée. Cela dure souvent plusieurs jours. Le linge qui s’accumule dans les armoires n’est souvent décrassé que deux fois par an. Ce sont des montagnes de draps, taies, torchons, chemises, effets de corps, qu’il faut porter jusqu’à la rivière pour les laver. C’est dur !… Je ne fais pas que ça. J’accepte toutes sortes de travaux : coucher les foins, le blé, cueillir les pois et haricots. L’hiver ce sont des corvées d’intérieur : lavage, repassage, ravaudage, faire la cuisine, entretenir la maison et la ferme.

      Elle cessa de parler et s’installa le dos au soleil. Auparavant, elle secoua ses cheveux bruns pour laisser pénétrer les rayons. Je remarquai que ses avant-bras étaient musculeux, comparés à son buste plutôt frêle.

      Elle aperçut mon matériel de peintre que j’avais déposé à la hâte sur l’herbe pour la secourir.

      - Un peintre ! Vous êtes peintre ? Vous êtes costaud pour un barbouilleur ! Vous m’avez ceinturée avec une force de garçon de ferme tout à l’heure !

      Ses yeux malins me fixaient.

      - Peintre est mon métier, mademoiselle… Ou plutôt une passion qui ne nourrit pas son homme. Ce travail doit vous sembler superficiel comparé à la dureté du vôtre. C’est du plaisir, mais il y a des moments difficiles et je rentre souvent fourbu le soir… parfois découragé lorsque mon travail ne me satisfait pas. Mes journées se passent à courir la campagne en quête de motifs ou à faire des portraits lorsque je trouve des modèles.

      Je m’interrompis et profitai du fait que la jeune femme me tournait le dos pour l’observer longuement. Elle sentit mon regard car elle se retourna. Ses yeux pénétrèrent les miens dans une interrogation visuelle muette qui se prolongea plusieurs secondes. Une petite flamme amusée alluma ses prunelles. Elle percevait intuitivement ma pensée. Elle baissa la tête et attendit.

      Je savais qu’elle avait deviné. J’étais même certain qu’elle accepterait.

      Mes hésitations s’envolèrent.

      - J’aimerais vous peindre. La lumière est superbe à cette heure... moins forte… plus douce. J’ai avec moi une toile qui sera parfaite… Cela durera peu de temps. Je ne voudrais pas vous retarder, votre journée n’est pas terminée.

      Impatient, j’attendis sa réponse en observant un oiseau planant dans le ciel. Elle réfléchissait pour la forme, j'étais certain qu’elle en avait envie...

      Par coquetterie, elle tarda à me répondre. Un sourire contenu éclaira sa face qui reprenait ses tonalités rougeâtres. Elle s’exclama vivement :

      - J’accepte monsieur le peintre ! Il faudra faire vite car je dois ramener le linge à ma patronne ! J’espère qu’elle ne s’apercevra pas qu’une chemise manque. C’était la dernière qui me restait à laver.

      Elle ajouta en s’assurant qu’il ne restait plus de traces d’humidité sur son corsage :

      - Je m’appelle Jacinthe… Je suis née au début du mois d’avril, au moment où ces jolies fleurs s’éveillent. J’adore leur parfum.

      J’étais si heureux que je dépliai mon matériel sans plus attendre et pris la toile de format rectangulaire accrochée au chevalet. Elle souleva son baquet et versa le linge dans une brouette. Le savon, la brosse, le battoir, furent déposés à côté du linge. Celui-ci fleurait bon le propre.

      Je compris à son mouvement de tête évocateur vers les autres lavandières que l’on ne pouvait pas rester à cet endroit. Je l’entraînai derrière une rangée d’arbres à haut feuillage qui longeaient le cours d’eau, à l’abri des regards indiscrets des femmes. Celles-ci, surprises, cessèrent de battre le linge un instant, puis le bruit reprit. L’enlèvement, sous leurs yeux, d’une lavandière par un peintre à visage patibulaire, n’allait pas tarder à alimenter les conversations.

       peinture,guigou,provenceJe choisis de faire poser Jacinthe de dos, agenouillée dans sa boîte à laver. Elle griffa plusieurs fois sa chevelure avec ses doigts écartés en forme de peigne et enfonça son large chapeau jusqu’aux épaules. Elle se pencha en avant, son regard fixant la rivière qui avait failli l’emporter. J’avais pris soin de récupérer le plat en céramique ocre rouge dans lequel elle posait son savon. Je le déposai sur le sol derrière elle.

      Le soleil libérait des tonalités or. Les couleurs terres et ocres étaient celles qui convenaient le mieux. Le contre-jour modelait les courbes du corps de la jeune femme. La lumière chaude ricochait sur ses vêtements.

       Elle prenait son rôle de modèle très au sérieux, attentive à ne pas bouger. J’eus vite fait de la brosser.

      - C’est fait, lui dis-je, posant mes pinceaux.

      Jacinthe se leva et approcha. Cela parut être à son goût. Je devinais sur son visage une fierté intérieure qu’elle n’osait m’exprimer.

      - Ce n’est qu’une esquisse faite à la volée, dis-je. Je vous l’offrirai lorsqu’elle sera terminée et sèche en souvenir de notre rencontre. Il faudra que l’on se revoie...

      Mon joli modèle ne répondit pas. Elle enleva son chapeau, reprit sa boîte et le plat en céramique. Elle repartait vers ses camarades lorsqu’elle s’arrêta à mi-chemin, se retourna vers moi. Un rire coquin souleva ses lèvres, éclairant ses dents blanches.

      - J’espère que notre prochaine rencontre sera moins mouvementée, cria-t-elle en balançant ses hanches. A bientôt monsieur le peintre…

 

 

                                                                                        Alain

 

Commentaires

Alain, le retour !

Excellente nouvelle ...
Dans les deux acceptions du terme.
Je veux en effet indiquer par là que je suis heureux de pouvoir te lire à nouveau ; et que ce court texte, cette nouvelle, délicate, fraîche, tout en pudeur, vaut bien le mois que j'aurai patiemment attendu ton retour sur le Net ...

Écrit par : Richard LEJEUNE | 01 octobre 2012

Un mois que tu attends ? Déjà…
Ce vieux lavoir m’a inspiré. Il y a longtemps que je voulais écrire quelque chose se rapportant au dur labeur que subissaient ces lavandières d’autrefois. Elles donnaient de l’animation à nos cours d’eau. Nos machines à laver actuelles sont moins poétiques…
J’espère que tu as passé de bonnes vacances, avec des temps d’août et en partie septembre enfin d’été.
Je vais rattraper mon retard sur le Roman de Sinouhé. Il semble faire un tabac sur ton blog.
A bientôt

Écrit par : Alain | 02 octobre 2012

Bonsoir Alain

tres belle rencontre au 19eme siecle avec l'esprit de la passion de l'art.
Je ne connaisais pas ce peintre paysagiste dont certains tableaux ressemblent
déjà à nos fameux amis les impressionnistes.
Quand je retournerai à Orsay je chercherai ses toiles.
Merci à toi
a+
Jacky

Écrit par : jacky | 07 octobre 2012

Paul Guigou est un peintre provençal de belle qualité qui a peint de nombreux paysages de sa région dans des tonalités joliment colorées.
Cette lavandière d’Orsay, œuvre de jeunesse aux couleurs plus terreuses me plaisait et illustrait bien cette nouvelle.
Guigou est mort jeunes à 37 ans en 1871, au même âge que Van Gogh avec vingt d’écart. La grande période des impressionnistes allait commencer.

Écrit par : Alain | 08 octobre 2012

La belle rencontre que tu nous raconte ici, on regrette presque que Paul Guigou n'aie pas peint le visage de la belle Jacinthe telle que tu nous la décrit.

Écrit par : Louvre-passion | 14 octobre 2012

J’ai le même regret que toi, mais je n’ai trouvé que la toile de Paul Guigou pour illustrer l’histoire un peu mouvementée de cette lavandière. Comme cette peinture de lavandière de dos du musée d’Orsay est excellente, je l’ai préféré à celles d’autres peintres qui me plaisaient moins. Malheureusement, il faudra se contenter de mon texte pour connaître le joli visage de Jacinthe.
Bonne semaine Vincent

Écrit par : Alain | 15 octobre 2012

La peindre de dos, c’est peindre toutes les lavandières, c’est un hommage rempli de simplicité et de respect qu’offre Guingou à toutes ces femmes besogneuses.

Et toi devant cette peinture tu as en quelques sorte donné naissance à Jacinthe. Une bien belle histoire de vie au singulier, douce et tendre, comme tu sais si bien les composer.

Écrit par : Esperiidae | 28 octobre 2012

Je n’avais pas pensé, effectivement, que cette peinture montrant une lavandière de dos était anonyme et pouvait donc représenter toutes ces lavandières qui s’usaient la santé pour nettoyer le linge.
Comme je te l’ai déjà dit, Jacinthe (une autre fleur) m’a rappelé la jeune femme « Rose » de ma nouvelle. Mais le contexte est moins dansant…

Écrit par : Alain | 29 octobre 2012

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