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08 décembre 2010

Camille Monet - 1/3 La femme à la robe verte

 

 

Vétheuil, le vendredi 5 septembre 1879

 

      Un silence glacial avait envahi la petite maison faisant face à la Seine où ils s’étaient installés l’année passée. Les cris habituels des enfants ne raisonnaient plus.

 

Monet - camille sur lit de mort 1879 orsay.jpg

                                             Claude Monet – Camille Monet sur son lit de mort, 1879, musée d’Orsay, Paris

 

      Il était resté seul à ses côtés. Une lucarne éclairait faiblement la pièce où elle reposait sans vie depuis ce matin.       

      Camille… Ma chère Camille… Enfin elle ne souffre plus…

      Claude Monet contemplait le fin visage devenu rigide de sa femme. Il y avait un instant, le regard mouillé, il avait accroché autour de son cou, sous la parure transparente qui recouvrait le corps et le lit, le médaillon qu’il avait dégagé du mont-de-piété et l’avait ensuite recouvert avec des fleurs. C’était le seul souvenir qu’elle avait conservé.  

      Une mariée… Le voile en tulle qui enveloppait la jeune femme lui rendait l’apparence de la jeune mariée qui souriait à Claude, heureuse, le jour de leur mariage il y avait seulement neuf années.

      La tête de la morte avait été recouverte d’un bonnet qui lui enserrait les joues et le menton. Les yeux clos, elle semblait dormir paisiblement, dans un vague sourire.

      Le peintre s’était surpris à noter machinalement les coloris dégradés que la mort imposait au visage immobile. Il voyait des tonalités de bleu, jaune, gris, mauve. Il estimait les ombres, les endroits précis où la lumière se déposait sur le visage, le voile, le lit. Il percevait la succession des valeurs. La face ravagée de Camille devenait une réflexion picturale.

      C’était plus fort que lui. Un besoin organique qu’il ne maîtrisait pas le submergeait. Il prit une toile vierge suffisamment grande dans le sens de la hauteur et son matériel de peintre.

      La toile se couvrait de touches immatérielles, de hachures colorées, nerveuses, inhumaines. Des formes estompées, floues, se recréaient, redonnaient une apparence à l’image de ce corps éteint. Monet peignait dans une sorte de détachement qui lui donnait la sensation inexplicable d’entrevoir un mystère, celui de la vie.

      La toile fraîche posée contre le mur près du lit, il avait fixé longuement le portrait de la femme qu’il avait peinte si souvent. Etrangement, il ne l’avait jamais sentie aussi près de lui que sur cette toile. Il revoyait la Camille si jolie qui posait inlassablement autrefois : la Femme à la robe verte des débuts de leur rencontre, celle dont l’ombrelle violaçait le visage sur la plage de Trouville, les formes flottantes de sa robe qui foulait les hautes herbes d’une prairie d’Argenteuil piquetée de coquelicots.

      Les traits émaciés de la femme qu’il aimait envahissaient la toile. C’était le plus beau portrait qu’il ait fait d’elle.

      Camille n’était plus morte. Elle existait à nouveau…

 

 

Eté 1865

 

      Il n’y a personne à cette heure. Claude Monet travaille sur une étude d’arbre dans la forêt de Fontainebleau quand il la voit arriver de loin. Elle s’avance vers lui sans hésiter.

      - Vous êtes monsieur Monet ? Un de vos amis de l’atelier Gleyre m’a fait savoir que vous cherchiez un modèle pour un tableau de plein air. « Avec ce beau temps, allez au pavé de Chailly, il y sera, m’a-t-il dit ! »

      - Vous êtes modèle ?

      - Oui, monsieur ! Je suis arrivée récemment de Lyon avec ma famille. Je pose souvent pour les peintres. Mon physique leur plait… Et puis j’aime ça !

      La jeune fille se tourne vers la toile.

      - C’est beau ce que vous faites ! Moins sombre que vos amis. Quelle clarté ! 

      Elle parlait d’une petite voie d’adolescente. Pendant qu’elle examinait le tableau, le regard de Claude Monet s’attardait sur elle. Charmante, pense-t-il !

      Elle était ravissante avec ses cheveux bruns relevés en chignon, la taille bien prise, un nez droit planté dans un visage à l’ovale parfait et une bouche fine qui s’ourlait discrètement de carmin.

      - Je cherche des modèles pour un projet de composition à plusieurs personnages grandeur nature pique-niquant dans la forêt. J’ai déjà réalisé de nombreuses études en sous-bois. L’esquisse de la toile est bien entamée mais il me manque un personnage féminin. Je souhaite m’inscrire pour le Salon en mars de l’année prochaine… mais je crois que j’ai vu trop grand… J’en deviens fou !

      Monet remballe son matériel.

      Cheveux longs tirés en arrière, le peintre approche de ses 25 ans. La demoiselle lui paraît bien jeune.

      - Si vous êtes libre demain matin, venez à l’atelier que je partage avec mon ami peintre Frédéric Bazille, rue Fürstenberg à Paris. Nous ferons quelques essais de pose.

      - Je viendrai. Je serais heureuse d’être votre modèle monsieur Monet. Je n’ai que 18 ans mais je sais poser. Je m’appelle Camille.  

      Elle lui sourit timidement.

      Monet trouvait les yeux de la jeune fille magnifiques. Ceux-ci s’éclairaient de reflets verts dorés lorsque le soleil s’y mirait.

 

 Monet - déjeuner sur l'herbe centre 1865 orsay.jpg

 Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, fragment central, 1865, musée d’Orsay, Paris

    

  Monet - déjeuner sur l'herbe gauche 1865 orsay.jpg     

 

      La toile définitive appelée Déjeuner sur l'herbe est immense : 27 m2. Les amis de l’atelier Gleyre, Renoir et Sisley, ne souhaitant pas servir de modèles, le grand Bazille parti en province fut sommé d’accourir par Monet afin de poser pour certaines figures. Il arriva en août. 

       Courbet venu voir le travail avait émis des critiques qui déconcertèrent le peintre. Boudin s’était exclamé en voyant l’oeuvre : « Monet termine son énorme tartine qui lui coûte les yeux de la tête ».

      Camille est représentée plusieurs fois au côté de la haute silhouette déhanchée de Frédéric Bazille en chapeau melon. Dans la partie centrale du tableau, elle est la femme en robe de toile bleue cachant son visage par un mouvement des bras pour retirer son chapeau. A gauche de la toile, elle pose en robe mexicaine grise à ceinture rouge, jupons et festons assortis.

 

 

 

 

 

 

Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, 1865, fragment gauche, musée d’Orsay, Paris

     

      Satisfait de son nouveau modèle, Monet la peint également dans une étude plus petite en robe grise ornée de broderies noires, coiffée d'un chapeau de même teinte que la robe.

 

Monet - les promeneurs 1865 washington national galleryof art.jpg

                                              Claude Monet – Les promeneurs, 1865, National Gallery of Art, Washington

 

      Le tableau par ses effets lumineux nouveaux, l'utilisation de couleurs pures, est un enchantement pour l'oeil.

      Malheureusement, le projet était trop imposant et la date d’inscription au Salon trop proche pour être prêt dans les délais. L'artiste renonce à terminer la toile. Elle ne sera jamais achevée.      

                  

     

      Quelques semaines avant la fin des délais d’inscription au Salon, Monet voulait présenter une toile qui accompagnerait son Pavé de Chailly. Il lui fallait quelque chose de solide, qui plairait au jury. Camille, qu'il avait beaucoup appréciée dans le "Déjeuner", serait à nouveau mise à contribution.

Monet - camille 1866.JPEG

                                           Claude Monet – Camille ou La femme à la robe verte, 1866, Kunsthalie, Bremen

           

      Il faut faire vite. L’hiver est froid. Il fait poser Camille en intérieur. Quatre jours lui suffisent pour la peindre grandeur réelle debout sur un fond sombre, de dos. Elle se retourne à demi, les yeux baissés, une expression coquette emplit son beau visage régulier, sa main tient la bride de son chapeau. En parisienne élégante, elle porte une élégante veste bordée de fourrure retombant sur une longue robe traînante à bandes noires et vertes qui s’écroule en larges plis souples.

      La toile, dont l’aspect général reste académique, suscite un concert de louanges au Salon. « La jeune femme traîne une magnifique robe de soie verte, éclatante comme les étoffes de Paul Véronèse, écrit un critique. ». Emile Zola commente pour le journal l’Evénement : « Je venais de parcourir les salles, las de ne rencontrer aucun talent nouveau, lorsque j’ai aperçu la Camille de Claude Monet, une jeune femme traînant sa longue robe et s’enfonçant dans le mur comme s’il y avait eu un trou. Je ne connais pas Monsieur Monet. Voilà un tempérament ! Regardez les toiles voisines et voyez quelle piteuse mine elles font à côté de cette fenêtre ouverte sur la nature. Voyez la robe. Elle est souple et solide, elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme. »

      La jolie Camille faisait une entrée remarquée dans l’histoire de la peinture. En l’espace de quelques mois, elle était devenue le modèle de Claude Monet mais aussi sa nouvelle compagne. Elle allait devenir sa muse.

 

 A suivre...

                                                                       

                                                                                  Alain

                       

      

Commentaires

Nous voici donc repartis avec plaisir sur les chemins d'une nouvelle biographie et d'une nouvelle aventure picturale : celle de Claude Monet.
J'en suis ravi !
Mais je m'étonne également : 3 épisodes. Seulement ? Pour "tout" Monet ?
Ou pour le premier de nombreux autres chapitres ?

Écrit par : Richard LEJEUNE | 10 décembre 2010

Je n’ai pas dû bien me faire comprendre dans ma note précédente du 21 novembre dernier. J’expliquais que je préparais un récit se rapportant aux premières années de la carrière de Claude Monet vues à travers l’image de sa première femme Camille.
Il ne s’agit donc pas d’une biographie. Ce serait un travail immense compte tenu de la longue vie de Monet et de l’importance de son œuvre ! D'autant plus que j'ai déjà écrit plusieurs récits sur lui,son jardin et les nymphéas de Giverny.
Je veux simplement en 3 épisodes montrer Camille dans les nombreuses représentations que le peintre a laissé d’elle, ceci me permettant, par l’intermédiaire de leur itinéraire de vie en commun de plusieurs années, de parler des débuts picturaux de l’artiste.

Écrit par : Alain | 10 décembre 2010

Ok.
Cela m'avait échappé ...

Écrit par : Richard LEJEUNE | 10 décembre 2010

Voilà une Camille qui sera aimée!!Pas comme cette Camille Claudel outragée par un Rodin trop machiste!! Camille à la robe verte ne fera pas d'ombres à la peinture de Monet, elle n'en sera que la lumière!!! J'aime à lire cette présentation très romantique de deux êtres qui feront un parcours de vie, agréable quotidiennement lorsqu'ils résideront à Giverny!! Quelle merveille que l'interprétation de Camille sur son lit de défunte!! Monet ne voyait plus très clair mais le souvenir et l'amour lui ont guidé les tons qu'ils fallaient pour immortalisé sa belle!! Merci Alain, j'en suis toute émue!!! BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 10 décembre 2010

Exact Fan pour « La femme à la robe verte » qui sera la lumière de Monet dans ce Salon de 1866 où elle aura un grand succès.
Par contre, tu as tout faux concernant le parcours de vie de Camille ! Tu n’as pas fait attention à la date du tableau de « Camille sur son lit de mort » qui est de 1879. A cette date Monet n’a pas encore quarante ans et ses yeux se portent superbement bien puisqu’il peint inlassablement tous les paysages qui se présentent à lui.
Ce ne sera donc pas Camille qui résidera à Giverny avec Monet mais sa seconde femme Alice.
Je comprends que tu sois émue car la toile de Camille décédée est, pour moi, chargée d’amour et le plus beau portrait qu’il est fait d’elle malgré le côté inhumain de cette peinture.
Bon week-end.

Écrit par : Alain | 11 décembre 2010

Oh, je suis confuse de cette erreur, sans doute ne me suis-je pas assez penchée sur la vie sentimentale de Monet!! Donc, c'est Alice qui jouira du superbe jardin aux nymphéas!!
En revanche, je ne lui trouve rien d'inhumain à ce tableau mortuaire!!La mort fait partie de l'humain et ce tableau représente "l'éther", "l'aura" de Camille!! C'est absolument bien ressenti, j'adore!!! BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 11 décembre 2010

Alice aura le privilège de voir les nymphéas, et pas Camille.
Quand je parle du côté inhumain du tableau, je veux dire que cela a dû être terrible pour Monet de peindre dans la douleur une morte qui lui était si chère.
Il dira lui-même, plus tard, à son grand ami Clemenceau : « Cela ressemble à une profanation. C’est la hantise, la joie, le tourment de mes journées. »
Le résultat est une œuvre que je considère comme l’une des plus belles de l’artiste.
Bon dimanche moins froid avant, à nouveau, le grand retour de la neige cette semaine. Dur, dur !

Écrit par : Alain | 12 décembre 2010

Il y a souvent eu une relation forte entre les peintres et leur modèle. J'ai hâte de continuer la lecture de ton nouveau récit consacré aux jeunes années de Monet.

Écrit par : Louvre-passion | 12 décembre 2010

Je pense que le jeune Monet de 24 ans a eu un véritable coup de foudre pour Camille son nouveau joli modèle. L’amour…
Tu as certainement remarqué que les tableaux que je présente dans cet épisode sont tous actuellement à l’expo du Grand Palais, grandeur nature, et qu’ils font l’admiration des visiteurs.

Écrit par : Alain | 13 décembre 2010

Bonsoir Alain

Superbe article !
Je me demande comment tu fais pour "aspirer" l'attention du lecteur
de cete manière.
Je ne connaissais pas le visage de camille sur son lit de mort
c'est fascinant comment il fait passer l'émotion
Concernant Monet et cette version du déjeuner sur l'herbe
c'est ce moment précis que je considère être à l'origine de l'emmergence
des impressionnistes !
Oui je sais ! tout le monde n'est pas d'accord
Il y a tellement à dire sur ces peintres
j'attends la suite de la trilogie
Merci
a+
Jacky

Écrit par : Jacky | 18 décembre 2010

Le lecteur est peut-être comme tu dis « aspiré » comme moi je le suis par l’émotion d’écrire. Tu dois connaître cela. Mon but est de faire passer des sentiments en montrant des peintres. C’est donc réussi avec toi.
J’ai la sensation que Camille est aussi belle morte que vivante dans ce magnifique portrait. Elle revit.
Pour « l’impressionnisme », le « Déjeuner sur l’herbe », n’en est pas très éloigné. C’est le début d’une nouvelle manière de peindre, une sorte de petite révolution picturale dans la peinture académique ambiante. Certains peintres avaient déjà bien commencé à débroussailler le terrain comme les peintres de Barbizon, dont Rousseau, Millet et d’autres, le bon père Corot, Boudin et ses ciels marins, sans compter Delacroix, Courbet. J’en oublie…
Bon dimanche Jacky

Écrit par : Alain | 19 décembre 2010

La première peinture de ce premier épisode sur Monet ressemble à ces hivers, qui fascinent tant mon âme par l'antithétique beauté contenue dans la tristesse des paysages figés par le gel, à ces hivers qui te sont de plus en plus difficiles et consument tes forces...

Et je repense à ce que tu as écris, « j’ai besoin de soleil et de lumière comme Claude Monet dont j’ai entrepris un récit » … Ton article commence à l’hiver d’une vie, et défie le sablier du temps en reculant vers le soleil d’un été rempli de couleurs et d’espoir.
Le poisson est ferré ; je me réjoui de découvrir la suite :-)

Quels magnifiques reflets dans cette robe en satin vert!

Amitiés

Écrit par : Esperiidae | 21 décembre 2010

Le soleil… La lumière… Les futurs impressionnistes, plus que certains peintres, avaient besoin de cette lumière qui leur permettait les vibrations lumineuses qui feront leur notoriété.
Tu décris superbement ce que j’ai voulu exprimer dans ce début de récit. Le mystère de la vie qui passe et se termine, comme le bel été se glace doucement avant que le cycle éternel ne redémarre.
J’ai ferré un nouveau poisson. J’espère que je serais à la hauteur de ton attente dans le 2ème épisode début janvier.
La robe en satin vert de Camille a fait un tabac au Salon de 1866. Ce sera l’un des derniers tableaux plutôt académique de l’artiste qui avait besoin de se faire un nom dans un Salon officiel plutôt poussiéreux de l’époque.
A bientôt

Écrit par : Alain | 22 décembre 2010

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