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17 mars 2010

VAN GOGH A AUVERS - 29. Champ de blé aux corbeaux

 

 

Suite...

 

Mercredi 23 juillet 1890.  

 

 

      Posée sur une chaise face à mon lit, la toile paraît immense dans la chambrette. La minuscule lucarne juste au-dessus l'éclaire faiblement en contre-jour.

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Vincent Van Gogh – Champ de blé aux corbeaux,  juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

     

      Hier après-midi, j'avais installé mon chevalet en pleine campagne, non loin du cimetière au dessus de l'église d'Auvers. Je m'étais placé au croisement de trois chemins tortueux qui s'enfonçaient en forme de trident agressif dans les blés. Les épis craquaient, prêts à éclater. J'avais hachuré la toile dans des tons orangés et ocre. Le ciel sombre, lourd, terrifiant écrasait le champ de tout son poids. Mon travail me semblait terminé lorsqu'un vol de corbeaux survola les blés et s'enfonça en coin dans le ciel.

      Les petits triangles ailés noirs dont j'avais zébré le champ et le ciel donnaient au paysage un aspect hallucinant...

      Je ressentais ce tableau comme l'aboutissement final de toutes mes années de recherche. Les teintes bleues et orangées juxtaposées se sentaient bien ensemble. En harmonie... Ce que je voyais n'était pas une simple copie de la nature. La toile avait sa propre vie intérieure.

      Une émotion inhabituelle m'étreignait...

      Que de travail et de souffrance depuis mes débuts en peinture pour arriver à ce résultat, pensai-je ?

      Je ne remercierais jamais assez Théo de m'avoir offert la possibilité de venir loger avec lui à Paris au début de l'année 1886. Quatre ans déjà... Sans lui, je n'aurais pas connu cette nouvelle peinture des peintres impressionnistes, une peinture de lumière dont je ne n'avais pas conscience en Hollande.

      A Paris, ma manière de peindre sombre des débuts avait rapidement évolué, s'était transformée. Moi le solitaire, qui rêvais de partage, de communauté de peintres, je m'étais fait plein de nouveaux amis : Lautrec, Bernard, Pissarro, Anquetin, Koning, Russell, Guillaumin, Gauguin. Nous communions dans une même religion. Nous formions un groupe de pensée et nous discutions sans fin de techniques, de voyages, de désirs communs. Nous étions persuadés que notre art était celui de l'avenir.

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Vincent Van Gogh – La mer près des Saintes-Maries-de-la-Mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

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En Provence, mon art s'était étoffé. Mes meilleures toiles avaient été réalisées à Arles et à l'hospice de Saint-Rémy, malgré la maladie. La lumière du Sud faisait éclater les couleurs comme des brugnons trop mûrs. Je jouissais au soleil comme une cigale. La douceur des nuits m'incitait à peindre inlassablement des ciels parcourus d'étoiles scintillantes.

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 V. Van Gogh – terrasse de café place du forum Arles, 1888, Kröller-Müller Museum, Otterlo

                                                                              V. Van Gogh – Nuit étoilée, 1889, New York, The Museum of Modern Art

 

     

      J'entends madame Ravoux préparer le repas du midi. Elle ne me verra pas aujourd'hui... Pas faim... Je ne croise plus Adeline depuis quelque temps ?

      Je détends mes jambes et écrase ma tête plus profondément dans l'oreiller.

      Les premiers vers d'un poème que j'avais envoyé à Wil en début d'année me revenaient en mémoire :

« Celle que j'aimerais et que cherche mon âme

   A travers blâme et calomnie et flétrissure,

   Comment est-elle ? »

      J'avais oublié la suite... et même le nom du poète.

      L'évocation de ces vers m'envoyaient des images confuses, anciennes, sorte de défilé de personnages fantomatiques. Des femmes... Mes femmes...

 

 

        Comme beaucoup de peintres désargentés, j'avais surtout fréquenté des femmes de mauvaise vie. L'alcool... Les bordels...

      Mes véritables aventures amoureuses étaient très peu convenables et se terminaient mal. Je n'en sortais le plus souvent qu'avec honte.

      Pourtant, j'étais sincère, je les aimais...

      Sur le mur de gauche, au dessus de la commode, le visage d'Ursulla m'apparaissait, un peu flou. Son regard bleuté était toujours aussi vif et moqueur.

      J'avais vingt ans. Ma première grande déception amoureuse... Elle était la fille de ma logeuse lorsque je travaillais à Londres pour Goupil. Elle se moquait ouvertement de moi et m'avait vite fait comprendre que je devais cesser mes avances empressées. Ce rejet dédaigneux me marqua profondément.

      Le visage grave de Kee effaça rapidement celui d'Ursulla. Nous étions cousins. Bruxelloise, elle était veuve et vivait avec un fils. Elle aussi repoussa mon amour et fut la cause d'un conflit important avec mes parents. Mon pasteur de père cessa même de me parler un moment.

      Je perçois un rire étouffé... Margo ! Elle sourit en me voyant. M'a-t-elle pardonné, pensai-je ? Nous étions voisins à Nuenen. Elle était plus âgée que moi. Elle m'aima sincèrement. Nos deux familles s'opposèrent à notre mariage et la malheureuse tenta de s'empoisonner par désespoir. Je pense souvent à ce drame...

      Sien... Sa face anguleuse, toujours triste, s'encadre sur le mur de droite à côté du lit. Elle est celle qui me manque le plus aujourd'hui.

      Je l'avvan gogh - sorrow 82.jpgais rencontrée à La Haye, dans la rue, et lui avais proposé de me servir de modèle. Elle vivait avec sa fille de cinq ans et sa mère. C'était une pauvre fille, malmenée par la vie. Elle se prostituait. Je l'avais recueillie, enceinte, et nous avions vécu près de deux ans ensemble. Ses enfants étaient un peu les miens. Son petit Willem, incroyablement exubérant, poussait des petits cris lorsque j'accrochais des études représentant sa mère sur les murs. J'avais une vraie famille à moi. Je les aimais profondément.

      J'avais voulu épouser Sien et la sauver des ses mauvais penchants, de son indolence, de sa violence parfois, et de cette mère indigne qui l'incitait à reprendre sa vie de débauche. Nous vivions sur le salaire que m'envoyait Théo. Une nouvelle fois, j'étais devenu la honte de ma famille. Cela ne pouvait durer.

      Nos adieux sur un quai de gare furent déchirants...

     

V. Van Gogh – Sorrow, 1882, Van Gogh Museum, Amsterdam

      

      Les grands yeux d'Agostina me fixent sombrement.

      Qu'avait-elle bien pu devenir ? Elle était la dernière femme que j'avais aimée à Paris.

      Je m'étais amouraché de cet ancien modèle, propriétaire du Tambourin, plus tovan gogh - femme assise au tambourin.jpgute jeune, à la beauté méridionale fanée mais encore piquante. Elle avait posé autrefois pour Gérôme, Corot, et bien d'autres. La « Segatori », comme on l'appelait, me prenait des toiles en contrepartie de quelques repas. Napolitaine d'origine, elle cuisinait admirablement. Combien de fois avais-je entraîné le père Tanguy pour des repas somptueux, bien arrosés, au désespoir de sa femme qui le voyait rentrer chancelant au matin. J'avais un meilleur appétit à cette époque ! C'est chez elle que j'avais exposé ma collection d'estampes japonaises. La plupart de mes amis peintres amoureux de « japonisme », vinrent.

      J'avais encore de la tendresse pour elle le jour où je fis son portrait, assise devant une table de bar. Elle portait un curieux chapeau rougeâtre et fumait une cigarette.

      La dernière fois que je la vis fut un matin où, à la suite d'une dispute, j'en vins aux mains avec son nouvel amant qui dispersa les toiles que j'accrochais dans le restaurant, sur le trottoir.

                                                                 V. Van Gogh – Femme assise au café du Tambourin, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

 

       Le défilé cesse brusquement. J'entends le rire gras de Martinez montant de la salle de restaurant.  

      J'étais heureux d'avoir revu un court instant toutes ces femmes. Elles m'appartenaient un peu... Je souris en repensant à la fin mouvementée de mon aventure avec Agostina.

      Un visage barbu se glisse dans mes pensées. Une grimace inquiète tordait la face de mon ami Joseph de l'hospice de Saint-Rémy-de-Provence. Je l'avais quitté début mai en partant pour Auvers.

      Quel brave garçon ! Sa femme l'avait envoyé à Saint-Rémy car il lui arrivait, dans des périodes de fureur, de la frapper. Dans ces moments de violence, il ne se contrôlait plus, ne reconnaissait plus personne et avait besoin de faire mal. Il n'était pas méchant, mais lorsque sa tête explosait, il n'était plus l'être gentil, affable, attentionné, que moi je connaissais. Il devenait quelqu'un d'autre. La douleur était si forte qu'il perdait toute lucidité et frappait ses proches. Sa femme l'aimait mais elle ne pouvait plus le garder à la maison. C'était trop dur. C'est comme ça qu'il était venu à l'hospice.

       Nous avions sympathisé. Lorsque je peignais dans le jardin, il venait me voir. Parfois, il me parlait de son enfance, de sa vie d'ouvrier en usine, de sa fille, une adolescente qu'il connaissait à peine. Il était triste quand il en parlait. Il voulait rentrer chez lui pour s'occuper d'elle, la voir grandir, mais il savait que ce n'était pas possible et qu'il ne reverrait sa famille que lorsqu'il serait guéri.

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Vincent Van Gogh – Le jardin de l’asile à Saint-Rémy, 1889, Van Gogh Museum, Amsterdam

 
     
     
      Les médecins avaient tout essayé sur lui. Je les connaissais bien ces traitements,  moi aussi j'y avais eu droit ! C'était des lavements qui vous vidaient totalement, des saignées, des frictions à la brosse pour stimuler les sens, des douches idiotes de jets d'eau qui vous tombaient violemment sur la tête, et des bains répétés aux effets émollients. Un jour qu'il était particulièrement excité, des surveillants lui avaient enfilé la camisole et l'avaient enfermé dans une cellule étroite, sans boire ni manger. Après, il avait changé et passait ses journées à parcourir les couloirs, le regard vide.
 
 
 
 
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Vincent Van Gogh – Oliveraie, 1889, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

      

      En quittant l'asile, j'avais promis à Joseph de revenir. Ses grands yeux effrayés m'avaient fixé sombrement. Il ne me croyait pas. J'avais tenté de le rassurer : « Je te ramènerai une belle gravure en couleur de la tour Eiffel. J'ai assisté au début de sa construction à Paris. C'est une espèce de grande girafe métallique. Elle te plairait ! » Il m'avait regardé, étonné, avait pris ma valise et m'avait accompagné jusqu'à la grille où une voiture m'attendait.

      Je l'avais serré dans mes bras. Il pleurait. Je me souviens de ses grosses larmes qui suivaient lentement les fines rigoles de son visage buriné et se perdaient dans sa barbe grisonnante. Je savais que je ne le reverrais pas. Très ému, j'étais parti sans me retourner.

 

     

      Une boule se baladait dans mon ventre, prête à remonter et m'étouffer.

      Théo n'avait pas donné de nouvelles depuis son départ en Hollande ? J'imaginais la joie de Moe contemplant son petit fils... Seule, Jo m'avait écrit pour s'excuser de ce lamentable dimanche de juillet dans leur appartement. Elle voulait me rassurer, me calmer.

      L'avenir m'apparaissait aussi sombre que le ciel du tableau redevenu réalité devant moi. Les corbeaux noirs planaient interminablement au dessus du champ.

      Des croassements lugubres raisonnaient dans la chambre.

 

 

A suivre...

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée   29. Champ de blé aux corbeaux

 

 

 

Commentaires

Ciel, que c'est beau!!! Tous ces tableaux merveilleux de talent unique!! Chaque talent est unique!! Je ne connaissais pas la"marine" des Stes Maries de la Mer!!que les vagues sont belles et colorées!!
Merci Alain, oui le récit des souvenirs des "femmes" qui ont cotoyés Van Gogh lui monte à la tête et il est certain que faire le bilan de quoique ce soit est toujours pertubant surtout ses souvenirs d'asile!!Il est triste et.......... BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 17 mars 2010

Toutes les toiles que je montre dans cet épisode sont très belles. Les coloris du marine sont somptueux. On a déjà tellement parlé du champ de blé et des paysages de nuit qu’il n’y a rien à rajouter, seulement les regarder.
Les femmes dont Vincent parle ont toutes existées. Il les fait revivre un court instant, comme il les a connues. Ses problèmes avec les femmes ont été récurant dans sa vie. Il aurait pourtant tellement aimé avoir une famille à lui…

Écrit par : Alain | 18 mars 2010

Quel bien triste épisode !
En forme de terrible bilan d'une vie familiale et amoureuse complètement ratée ...

Sans oublier - et ce n'est pas un hasard - le choix qui est tien de le commencer par la présentation de cette toile, forte, puissante, "prémonitoire" : des corbeaux qui planent au-dessus de blés éclatants sous un ciel tourmenté, déjà si sombre.

La camarde n'est pas loin ...
La tristesse est prégnante.

Écrit par : Richard LEJEUNE | 19 mars 2010

J’ai vu la toile du « Champ de blé » qui est exposée à Amsterdam. Le regard fasciné des visiteurs à côté de moi en disait long sur la force expressive que dégage cette peinture.

Écrit par : Alain | 20 mars 2010

Il fait un peu le bilan de sa vie : l'art, les femmes.... Sur la fin on sent comme un triste prémonition de la folie et de la mort, de la tristesse aussi.

Écrit par : Louvre-passion | 21 mars 2010

L'art, les femmes, la vie... Tout un programme !

Écrit par : Alain | 22 mars 2010

Bonsoir Alain

Vincent le dit lui même Ce tableau c'est l'aboutissement final

Dans la technique il touche au but et l'émotion lui dit que c'est par
la que finie sa vie d'artiste
UN VISIONNAIRE TEL QUE LUI PEUT IL VOIR L AVENIR
Même si il ne le comprend pas vraiment avec son intellect ?
Je suis sur que Oui

a+
Jacky

Écrit par : jacky | 23 mars 2010

Chacun ressent les choses avec sa propre sensibilité. Et nos sensations peuvent varier tellement rapidement en une seule journée qu’il est bien difficile de prévoir nos actions futures.
Bonne journée

Écrit par : Alain | 24 mars 2010

Merci pour cet article. Bonne continuation. Malika

Écrit par : Malika | 26 mars 2010

Merci

Écrit par : Alain | 26 mars 2010

Les commentaires sont fermés.