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VAN GOGH A AUVERS - 25. Violette

 

 

 Suite...

 

Mardi 8 juillet 1890.  

 

      Ses yeux noisette me fixaient en souriant.

      Elle m'attendait assise dans l'herbe.

      Comme me l'avait dit son amie Alice la semaine dernière, elle était venue habillée en paysanne. Un grand chapeau jaune avec un nœud de ruban bleu céleste lui coupait le front. Son tablier en grosse toile blanchâtre serrait à la taille son caraco bleu recouvert de points orangés fermé au cou par une broche. Ses pommettes étaient gorgées de soleil.

      J'avais failli ne pas venir. Dans la nuit, je n'avais pu trouver le sommeil. Des pensées sombres tournoyaient sans cesse dans mon esprit agité : « Je pourris la vie à Théo... Jo ne me supporte plus... Ma peinture est sans intérêt... je suis un raté... ». En milieu d'après-midi, je m'étais décidé à honorer le rendez-vous qu'Alice m'avait pris la semaine dernière avec son amie. Pour une fois qu'une jeune fille demandait à me servir de modèle...

      Elle était plutôt jolie.

      - Alice m'a parlé de vous, mademoiselle, dis-je en lui rendant son sourire. Je suis heureux de vous avoir pour modèle... La lumière est superbe en cette fin de journée. Moins forte... plus douce... J'ai apporté une toile de 30 qui sera parfaite... Cela durera peu de temps... Je peux connaître votre prénom ?

      - Violette, dit-elle en souriant ! Je suis née à la fin du mois d'avril. Mes parents m'ont donné ce prénom en hommage à la fleur du printemps... Alors, vous êtes peintre ?

      - Et oui, la peinture est mon métier, Violette ! Enfin... est-ce un métier ? Plutôt une passion dont il est difficile de vivre de nos jours... Comparée à la dureté de vos travaux, mon activité de peintre doit vous paraître bien superficielle. C'est du plaisir, mais je rentre souvent fourbu le soir... parfois découragé lorsque mon travail ne me satisfait pas. Mes journées se passent à courir la campagne en quête de motifs ou à faire des portraits lorsque je trouve des modèles. Hélas, je ne rencontre pas souvent des jeunes femmes aussi jolies que vous qui acceptent de poser !

      Je plante mon chevalet sans plus attendre, oriente la toile de façon à ce que le soleil couchant soit derrière moi. Je fais asseoir la jeune femme sur le pliant qui me sert à peindre et l'oriente de trois quarts.

     Le bleu foncé de sa robe s'harmonisait parfaitement avec le jaune vif du chapeau et l'ocre des blés derrière elle. Elle prenait son rôle de modèle très au sérieux, attentive à mes recommandations. Elle paraissait apprécier mon regard posé sur elle. Elle cambra légèrement les reins ce qui fit gonfler son corsage étroit. Son visage souriant devint impassible.

jeunepaysanne.jpg

Vincent Van Gogh – Portrait de jeune paysanne, juillet 1890, collection particulière

     

      J'eus vite fait de brosser la robe d'un bleu profond. Le contre-jour modelait délicatement le visage de la jeune femme.

      Un même jaune pâle éclaira le visage, le tablier et ébaucha quelques épis de blés. Les joues de la jeune femme me rappelaient ces grosses pommes bien rouges que je cueillais sur les arbres et croquais au cours de mes promenades. Un rouge carmin inséré dans le frais de la peinture jaune rosit les joues. J'en profitais pour ourler avec ce rose orangé les lèvres très fines et pointiller la robe sur toute sa surface.croquis.jpg

      Les blés en fond furent rapidement brossés. Je rajoutai de gros coquelicots.

      La toile avait été couverte rapidement. Cela paraissait un peu grossier. Pourtant, je ne voyais rien à rajouter.

      - C'est fait, dis-je, posant mes pinceaux. J'espère ne pas vous avoir enlaidie. Ce n'est qu'une esquisse faite à la volée. Je vous l'offrirai lorsqu'elle sera complètement terminée en souvenir de notre première rencontre. Une prochaine fois, j'aimerais faire une étude en pied de vous, plus travaillée, debout devant les mêmes blés.

                                                                                                                             V. Van Gogh – croquis de jeune paysanne envoyé à Théo dans un courrier

      La toile était au goût de Violette. Seul, son visage lui parut trop sévère.

      La perspective de servir à nouveau de modèle ne semblait pas lui déplaire. Je devinais sur son visage une fierté intérieure contenue. Elle ne dit rien et alla s'asseoir sur l'herbe.

       - Vous connaisguinguetteàmontmartre.jpgsez la guinguette qui est installée dans l'île de Vaux non loin d'ici, s'exclama-t-elle en allongeant son bras tendu en direction de l'Oise au loin ? Elle se nomme « La tête de Vaux ». Amusant comme expression, n'est-ce pas ? C'est un endroit très agréable. J'aime y aller le dimanche à la belle saison. La musique me fait oublier la dureté des journées de travail.

      Ses yeux s'allumèrent.

       - Le soir, les canotiers débarquent et la fête commence ! Ce sont de joyeux drilles, toujours prêts pour le « chahut ». Quand ils ne viennent pas avec leurs compagnes, ils ne s'intéressent qu'aux filles. Ce sont de bons danseurs et ils nous font rire.

V. Van Gogh – Guinguette à Montmartre, 1886, Musée d’Orsay, Paris

 

       A cette pensée, elle éclate d'un rire sonore. Son rire montait très haut, restait un instant suspendu dans l'air et redescendait lentement en se prolongeant longtemps. J'aimais le son de sa voix. J'aurais voulu rire avec elle, me libérer de cette angoisse qui me tenaillait.

      J'attendis que le silence s'installe à nouveau.

      - C'est étonnant, Violette, votre histoire de guinguette ? L'aubergiste du café Ravoux où je loue une chambre, me parlait récemment de ce lieu... Vous connaissez la « Grenouillère » ? C'est une baignade proche de l'île. Je ne vous la conseille pas. Des adolescents font les fous au bord de l'eau et plongent sur les filles pour les effrayer. Ces garnements trouvent ça drôle !... A propos de la guinguette, monsieur Ravoux m'a signalé que votre amie Alice, la jeune serveuse qui aide sa femme au service, s'y rendait souvent le dimanche.

      - Alice ! Je l'ai connue à l'auberge ! Elle ne pense qu'à s'amuser et adore la polka. Lorsqu'elle trouve un bon danseur, elle ne le lâche plus. Les canotiers, des habitués de l'établissement, l'entraînent dans des quadrilles endiablés et, croyez-moi, ils se fatiguent avant elle...

      Elle mima sur place un pas de polka.

      - Vous êtes bien tombé à l'auberge Ravoux. Je sais par Alice qu'on y est bien. Sa patronne, madame Ravoux, est une femme adorable, à peine plus âgée que moi. Si son mari ne la surveillait pas autant, elle ne demanderait qu'à venir danser avec nous. Mais son homme est tellement jaloux qu'il ne la laisserait jamais sortir dans ce lieu de débauche. Et puis, elle a ses filles à s'occuper...

      Le soleil engageait un flirt avec la cime des arbres. Il fallait que je rentre. Violette, totalement détendue maintenant, parlait beaucoup. J'appris qu'elle avait été engagée comme servante, depuis le début du mois d'avril, dans une grande ferme située au-dessus de l'auberge Ravoux, vers le centre du village. Elle était originaire de la commune de Butry, proche d'Auvers, où résidaient encore ses parents, de modestes cultivateurs.

      La jeune femme ajuste son chapeau doré et me fixe.

      - Je ne sais même pas votre nom, monsieur le peintre ?

      L'intérêt qu'elle me manifestait me troublait. Cela m'arrivait si rarement. Je retrouvais la même sensation que j'éprouvais à Zundert lorsque, adolescent, des filles me parlaient. Cela me perturbait.

      - Je suis hollandais... mais la France est ma seconde patrie. Je vis depuis plus de quatre ans dans votre beau pays. Appelez moi Vincent, comme tout le monde ici !

      Un silence s'installa. La voix claire jaillit :

      - Vous savez, monsieur le peintre, que dans une semaine, lundi prochain, ce sera la fête nationale ? La veille une retraite aux flambeaux partira vers le Montcel et reviendra jusqu'au centre d'Auvers. Un grand bal aura lieu le soir du 14 juillet sur la place de la mairie. J'y serais avec Alice et Tom, le jeune peintre qu'elle a rencontré dans votre auberge. Vous le connaissez ?

      - Bien sûr, c'est mon voisin de chambre et mon compagnon de table. Un joyeux luron...

      Violette possédait la gaîté et la fraîcheur de la jeunesse. Ses jolis yeux noisette pétillaient.

      Elle hésite un instant puis, dans un élan naturel spontané, me saute au cou : « Merci Vincent pour mon portrait ! ». Elle s'enfuit ensuite précipitamment en retroussant sa robe pour ne pas la déchirer sur les pierres du chemin. Avant que sa frêle silhouette ne disparaisse derrière une rangée de saules, elle m'adressa un dernier signe de la main.

      Pensif, je reprends le chemin en direction du village. Mon corps si secoué depuis quelques jours retrouvait une agréable sensation de plénitude que je devais à ce petit bout de femme-fleur qui se nommait Violette.

      Le soleil disparaissait. A l'horizon, des tons vermeils envahissaient progressivement le ciel. 

 

A suivre...

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette

Commentaires

  • Ah Violette et sa pleine jeunesse!!! Vincent se trouble et oublie quelques instants ces angoisses, mais ira t-il à la "tête de Vaux" avec cette charmante Violette printanière??? Pourquoi avoir intitulé le tableau "portrait de jeune paysanne"??? C'est vexant pour Violette!!! BISOUS FAN

  • Bonne question Fan. Vincent ira-t-il à la tête de Vaux ? Je crois qu’il aimerait bien. Mais ce n’est guère le moment. Et puis, il commence à ce sentir vieux pour aller danser comme un gamin avec des jeunettes.
    Violette est effectivement une jeune paysanne. Il était difficile d’appeler le tableau autrement.

  • Marivaudage, comme c’est bien dit !
    Violette est jeune, jolie, gaie. Cela fait du bien à Vincent dont les pensées ne sont guère joyeuses depuis peu.

  • Ton récit va et vient entre une jeune femme gaie, aux pensées plus ludiques que sérieuses, et un Vincent, dont on ressent parfaitement les angoisses, et qui est en fait "ailleurs" ... L'obligation, la promesse qu'il avait faite l'oblige à s'exécuter, mais ce sera très rapidement qu'il réalisera cette toile qui est plus, une fois encore, un reflet de ses états d'âme qu'un vrai portrait : Violette elle-même ne se trouve-t-elle pas trop séveremment représentée ?
    Et à juste titre, il me semble : on la dit jeune fille, mais le visage que réalise Vincent ne rend pas véritablement l'expression d'une telle jeunesse ...
    Il est bien plus, à mon sens, le miroir des interrogations familiales qui le taraudent ...


    Tout autre chose : n'y a-t-il pas possibilité, sur ton blog, de s'inscrire à ce qu'il est maintenant convenu d'appeler une Newsletter de manière à être automatiquement prévénu de la parution de tes articles ?

  • Tu trouves que Violette a des pensées ludiques ? Après tout peut-être ? Vincent et les femmes… Il a toujours eu des problèmes avec elles.
    Il est exact que cette jeune femme a pu être peinte rapidement. Elle paraît un peu raide. Vincent dans le courrier dans lequel il envoie le croquis à son frère dit : « Voici un croquis d’une figure de paysanne (…). C’est une toile de 30 mais c’est bien un peu grossier je crains. » Comme s’il doutait de son travail…

    Pour les newsletters, je ne peux les obtenir dans mon blog pour le moment. Moi, j’utilise très efficacement, Google reader qui me permet d’être prévenu de suite dès qu’un site que j’ai abonné, comme le tien, écrit un nouvel article. C’est très pratique, mais je crois qu’il faut avoir une adresse E mail chez Google qui offre en plus de nombreuses fonctionnalités intéressantes.

  • Oui, Alain, tout à fait : des pensées ludiques ; je maintiens.
    Il est évident que tout ce qui va suivre de cette scène ne peut être qu'un jeu pour cette jeune femme. C'est en tout cas ce que ta narration me suggère.

    - "Alors, vous êtes peintre", lui fais-tu dire. Si ce n'est pas se jouer de lui, là, voire même s'en moquer un peu, je ne sais comment autrement interpréter cette question.
    Qu'eût-elle voulu qu'il fût, avec un chevalet et des pinceaux ???

    - Tu racontes que, la toile achevée, la conversation qu'elle lui tient se rapporte à ses dimanches d'été dans une guinguette des environs. Dans la bouche d'une jeune femme qui ne connaît qu'à peine son interlocuteur, se confier de la sorte relève du jeu, non ? Jeu de la séduction, même peut-être ; "jeu de l'amour et du hasard" , comme aurait dit Marivaux auquel, Louvre-passion, hier, faisait brillamment allusion ...

    - Le jeu de mots "Tête de Vaux" sur lequel tu lui fais s'épancher, relève lui aussi du champ ludique d'une conversation. Les termes que tu emploies dans le paragraphe qui suit ("joyeux drilles", "chahut", "ils me font rire ...") et son pas de polka ressortissent eux aussi à cette même impression de jeu qui transpire de tout ton texte.

    J'épingle au passage cette splendide métaphore : "Le soleil engageait un flirt avec la cime des arbres". Est-ce vraiment le soleil que tu visais là ?
    Toute ma démonstration basée sur tes propres écrits me donnerait à penser autre chose ...

    - Autre jeu : elle demande son prénom à Vincent - qu'à mon avis, d'ailleurs, elle doit connaître. Et quand il le lui donne, elle continue, comme par jeu, à l'appeler "Monsieur le Peintre" !!!

    - Ludique aussi sa seconde invite détournée : après la guinguette, elle mentionne les festivités du 14 juillet. Et ajoute - bizarre, non ? - que sa copine s'y rendra ... avec un peintre !!!
    A nouveau jeu de la séduction, à mes yeux ...

    - Enfin, en l'embrassant pour le remercier, elle l'appelle cette fois Vincent.

    N'ayant repris ci-avant que des extraits de ce texte que j'ai attentivemment lu, TON texte, je persiste et signe : oui, Violette a des pensées, une attitude et une conversation des plus ludiques ...

  • OK Richard. C’est toi le lecteur et c’est donc ta propre vision de ce texte.
    Je reconnais qu’il y a bien un côté ludique, jeu, dans ma façon de raconter cette journée que je voulais comme une détente à la fois pour Vincent et pour Violette qui a un travail pénible toute l’année. De plus, elle est fière qu’un artiste fasse son portrait.
    Violette est jeune et joue avec Vincent. Le « monsieur le peintre » est moqueur.
    Par contre la « Tête de Vaux » a bien existé à l’époque et j’ai utilisé la métaphore du « soleil engageant un flirt avec la cime des arbres » car l’expression me paraissait jolie…
    Il ne faut pas oublier que tout ceci découle de mon imagination. Je souhaitais que l’atmosphère devienne plus respirable pour Vincent après les difficultés rencontrées la veille chez son frère. Celles-ci sont réellement historiques.
    Bien vu pour cette analyse très fouillée.

  • quel plaisir de découvrir ce blog !!!!!!!!!!!!! une belle recherche !

  • Merci pour la visite. Violette vous envoie quelques fleurs parfumées.
    Bon week-end

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