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La lettre d'amour - VERMEER Johannes, 1670

 

 

      L'église de la Madeleine a un aspect fantomatique.

    Foutu temps... Triste, froid, venteux, humide... Tout ce que j'aime ! Je bougonne toujours lorsque je me balade à Paris en cette saison.

    J'avais lu de nombreux articles élogieux sur la qualité de l'exposition exceptionnelle que la Pinacothèque de Paris présentait en association avec le Rijksmuseum d'Amsterdam : L'âge d'or hollandais - De Rembrandt à Vermeer. L'expo dure jusqu'au 7 février 2010, mais, prudent, j'ai préféré prendre les devants pour éviter la foule des retardataires qui, comme moi trop souvent, se précipitent, affolés, les tous derniers jours.

      J'arrive bien tard. Un train paresseux m'a retardé. Le jour commence déjà à baisser et le musée ferme ses portes à 18 heures. Si j'étais parti plus tôt...

      J'ai presque honte de dire que je suis venu presque essentiellement pour revoir une toile : La lettre d'amour, petit Vermeer de 44 cm x 38 cm. Il est le seul Vermeer des toiles hollandaises exposées à la Pinacothèque. Succès assuré pour les organisateurs ! Ils ont ainsi pu introduire le nom de Vermeer, accolé à celui de Rembrandt, dans l'affiche spectaculaire que j'aperçois au loin.

    Pour une fois qu'un Vermeer débarque à Paris, je ne pouvais pas le manquer. Les deux seuls Vermeer du Louvre que la France possède, La dentellière et L'astronome, ne suffisaient plus à satisfaire ma passion pour cet artiste énigmatique mort depuis plus de trois siècles.

      J'ai encore en tête la grande exposition consacrée au peintre qui avait eu lieu en 1996 au Mauritshuis à La Haye. J'avais fait des pieds et des mains pour obtenir des places que le monde entier se disputaient. Les trois-quarts de l'œuvre peu importante du maître de Delft étaient rassemblés (22 toiles sur environ 35 toiles connues), dont la Lettre d'amour qui m'attend.

      Je traverse la rue de Sèze. La toile de Vermeer, immense, anime les murs du musée devant lequel une longue file de visiteurs se presse, stoïque.

 

     

      Une bonne surprise m'attendait en entrant dans le musée. Devant le succès colossal de l'exposition, le musée avait modifié ses horaires de fermeture : 20 heures au lieu de 18 heures. Je saluai par la pensée les gentils organisateurs pour cette heureuse initiative qui allait me permettre de visiter sereinement, sans courir.

      L'itinéraire fléché m'imposa un circuit commençant par le premier étage du musée et se terminant au rez-de-chaussée par les peintures de genre où Vermeer clôturait l'expo.

      Les œuvres, superbement éclairées, se détachaient dans une semi pénombre.

      Que des chef-d'œuvres ! La richesse de la peinture hollandaise au 17ème siècle avait peu d'équivalent dans l'histoire mondiale de l'art, avec les italiens auparavant. Les peintres de grands talents fourmillaient. On pouvait parler de siècle en or.

      J'examinai chaque œuvre avec minutie, admiratif. Toutes ces toiles me transportaient dans un autre monde fait de polders, canaux, moulins à vent, églises, scènes villageoises, bourgeois posant en grande tenue au milieu de leurs enfants.

      Je décidai de noter sur un carnet mes nombreux "coups de cœur". Pas simple... Je les présenterai une autre fois.

      Je viens de passer les toiles du merveilleux Rembrandt. Je les décris sur mon carnet. Le réjouissant Jan Steen m'arrête un instant. Je me dirige vers la dernière salle de l'expo.

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Johannes Vermeer – La lettre d’amour, 1670, Rijksmuseum, Amsterdam

 

      Ouf ! Etonnamment, je suis seul devant la petite toile. Un groupe important de visiteurs étrangers agglutinés autour de leur guide vient à peine de s'éloigner.

      Le tableau-phare de l'exposition, la Lettre d'amour de Johannes Vermeer, m'est offert.

      Etrange peinture ?

      C'est la seule toile du maître de Delft avec une œuvre de jeunesse ressemblante, La jeune fille endormfilleendormie.jpgie, où l'on pénètre dans l'intimité d'un intérieur bourgeois par une porte judicieusement entrouverte.De hoochCoupleperroquet.jpg

      Je repensais à une toile de Pieter de Hooch qui aurait pu inspirer Vermeer car la perspective et la composition étaient comparables : Le couple au perroquet. Les deux peintres avaient été voisins à Delft durant quelques années, se copiant l'un, l'autre. Chez Vermeer, l'impact psychologique de la scène est d'une toute autre densité, pensai-je...

                                          

J. Vermeer – La jeune fille endormie, 1667, Metropolitan Museum, New York

                                                                                     Pieter de Hooch – Couple au perroquet, 1668, Wallraf-Richartz Museum, Cologne

     

      Je décide de m'introduire par la pensée dans la toile pour mieux en saisir les subtilités.

      Voyeur, je m'installe discrètement dans le réduit à balais très sombre, juste à côté d'une chaise sur laquelle un linge et une partition chiffonnée ont été déposés négligemment. J'observe à leur insu les jeunes femmes placées au centre de la pièce en pleine lumière. Cela me rappelait quand je regardais par un trou de serrure étant gamin.

      Cette mise en scène, comédie muette de gestes et de regards, ressemble à un décor de théâtre avec des objets dispersés un peu partout : un balai, un panier à linge, un coussin, des tableaux au mur, des chaussures traînent par terre en désordre. Un bric-à-brac voulu par le peintre.

      Les comédiennes ignorent ma présence proche.

      La servante vient d'interrompre son travail pour remettre une missive à sa maîtresse qui se distrait en jouant du luth. La musicienne arrête de jouer, soucieuse. Elle redoute l'ouverture de l'enveloppe.

    dét4lettreamour.jpg  Lèvres entrouvertes, l'inquiétude amoureuse se lit dans son regard qui interroge la servante : rupture ou rendez-vous ? La mine réjouie de celle-ci s'épanouit d'un sourire complice, presque ironique. Elle a laissé en plan ses travaux de ménage et semble pressée de connaître le contenu de la lettre qui l'intrigue tout autant que sa maîtresse.

   Je ne perds rien du drame qui se noue... Curieux face à face ? Les deux femmes se regardent, réunies dans une même interrogation immobile.leçon de musique.jpg

      Toujours la perspective... Le quadrillage de la pièce est savamment ordonné. Le dessin des dalles noires et blanches est d'ailleurs le même que dans la fameuse Leçon de musique que la Reine d'Angleterre a la chance de posséder. Il attire automatiquement le regard vers l'intérieur de la deuxième pièce.

      La méthode utilisée par Vermeer était d'une grande précision : partant du point de fuite situé juste au-dessus de la chaise dans le petit couloir où je suis blotti, une corde trempée dans la craie lui permettait de tracer des lignes dans toutes les directions et ainsi d'agencer, comme un architecte, les différents plans du tableau. Simple et habile à la fois !

  J. Vermeer – La leçon de musique, 1664, Buckingham Palace, Londres        

     

La lumièdét3lettreamour.jpgre magique de Vermeer arrive par la gauche et tombe en plein sur les personnages. Les couleurs fétiches du peintre s'harmonisent : la robe en satin jaune de la musicienne accolée au bleu éclatant du tablier de la servante. Une tapisserie en cuir doré derrière les femmes réchauffe la pièce. Les tons sont d'une grande douceur. Le peintre est au sommet de son art en cette année 1670.

      J'examine la marine et le paysage idyllique suspendus au mur. A cette époque, ils symbolisaient le calme, bon présage en amour...

      Je lance un dernier regard. La domestique semble s'impatienter, espérant toujours l'ouverture de la lettre. Je m'éloigne à tâtons de mon lieu d'observation. Il ne faut surtout pas les déranger. Quelle honte si elles me voyaient ! 

      Je sors  à regret de la toile et l'observe à distance.

      Le temps semble s'être arrêté...Une atmosphère mystérieuse, envoûtante, enveloppe le petit tableau scintillant dans la pénombre...

 

     

      La nuit recouvre l'église de la Madeleine. Je marche vers la place de la Concorde. Quelques étoiles lumineuses s'entrelacent autour des arbres. Bientôt Noël, pensai-je.

      Les visages lumineux des deux femmes que je venais de quitter m'apparurent un court instant dans le noir.

      Ont-elles ouvert la lettre ?

 

                                                                                   Alain

 

      Je présenterai dans un prochain article mes "coups de coeur" de l'exposition notés à la sauvette sur un carnet. Rien que du beau ! Ce sera mon cadeau de Noël.

 

 

                                                                                         

Commentaires

  • Superbe article ! Lorsque je visiterai l'exposition dans quelques semaines, je regarderai la "Lettre d'amour" en ayant cette description en tête. Merci Alain. ;-)

  • On ne peut me faire un plus beau compliment.
    Il ne faut pas trop tarder, le temps passe vite. 7 février… Un régal.
    Merci Poudre de riz (cela me rappelle la toile de Toulouse-Lautrec).

  • Cher Alain, cette "lettre d'amour" est la tienne!!!!!! J'ai gardé ta lettre d'amour écrite pour "la jeune fille à la perle"!!Je ne sais si tu écris de si belles choses enflammées à ta femme mais je comprends pourquoi elle t'aime!!!!!Cette passion pour Wermeer fait presque peur mais je suis certaine que ta ferveur pour sa peinture l'aurait presque gêné!!L'époque était austère mais pas le personnage!!! Je suis heureuse que tu te sois fait bonheur devant cette toile!!!BISOUS FAN

  • Tu t’insères dans mon intimité Fan. Comment sait-tu si ma femme m’aime ? Je plaisante…
    Ma passion pour Vermeer a été un véritable coup de foudre en allant au Louvre un autre triste jour de novembre. Ce peintre était tellement différent des autres. Il me parlait profondément. Pourquoi ? Je l’ai raconté dans ma première histoire publiée dans ce blog : La fascination Vermeer, Archives mars 2007.
    Vermeer était très apprécié comme peintre à son époque même si, compte tenu de sa faible production, il a été un peu oublié par la suite. Depuis le 19e, il est pleinement reconnu comme l’un des plus grands et les nombreux amateurs comme moi recherche ses trop rares apparitions.
    C’est effectivement du bonheur. Simple…

  • Très beau récit, on est preque avec toi en train d'épier ces deux personnages , si tous les blogueurs te rejoignent dans le placard à balais, il va craquer...
    J'attends donc les récit des "coups de coeur" de l'exposition.

  • C’est vrai que le placard à balais était un peu exigu, mais le spectacle en valait la peine.
    Que ne faut-il pas faire pour voir un Vermeer de près…

  • "Rien n'est plus beau qu'un Vermeer que l'on fait découvrir à celle qu'on aime"

    Je ne sais plus qui a écrit cette vérité première ; j'aurais, dans un premier temps, pensé à Cocteau ; mais le "celle" me paraît, dans son cas, inadapté.
    Et finalement, peu importe : c'est l'idée véhiculée par cette phrase qui me plaît.

    Trop souvent, je vous envie, vous Parisiens, d'être aussi matériellement proches de tant de beautés grâce à vos musées à chaque coin de rue, ou presque...

    Et puis aujourd'hui, à lire entre les lignes ta très belle déclaration d'amour à cette toile, tout en n'oubliant pas qu'en filigrane transparaît ton admiration pour Vermeer, je prends conscience qu'être Belge et habiter à un jet de pierres de Bruxelles ou d'Anvers, mais aussi pas très loin d'Amsterdam, bref proche de tous ces maîtres hollandais constitue également une immense chance dont je n'ai pas vraiment pris conscience parce que ne la saisissant pas suffisamment ...

    En outre, pour l'adolescent que je fus, Vermeer entra dans ma vie grâce à Proust, et son petit pan de mur jaune, bien avant que je puisse visiter les musées du Nord ...

    Mais les deux, conjointement, résument un parcours esthétique dont seule l'Antiquité égyptienne parvient à me détourner ...

  • Avant que je ne lise la fin de ton commentaire, je pensais à Proust qui adorait Vermeer au point de faire mourir son héros devant le petit pan de mur jaune de la « Vue de Delft ». A ce propos, j’ai déjà parlé de ce tableau, mais je reviendrai sur lui l’année prochaine car j’ai d’autres choses à dire à son sujet.
    Effectivement, la géographie de ton pays te rapproche de l’art flamand, hollandais et français. C’est pas mal…
    Pour l’expo de Paris en ce moment, tu n’as pas besoin de te déplacer puisque j’en parle et te montre les toiles. Pratique les blogs même si cela ne remplace pas totalement la réalité visuelle !

  • Bonsoir Alain

    ton article est absolument magnifique !
    tu devrais écrire des articles dans des revues consacrées à la peinture
    j'étais aussi à l'expo !
    Tu décris parfaitement
    Personnellement, j'ai ressenti quelque chose d'étrange devant le reniement de saint pierre
    et devant ces gens assis sur le sol attendant je ne sais quoi ?
    Là, il se passe quelque chose d'étrange, oui c'est bien le mot
    et le religieux n'a pas grand chose à y voir.....
    Moment inexplicable et magique de communion devant la qualité de l'art
    bravo a toi
    et a bientot
    Jacky

  • L’écriture d’article dans des revues est réservée aux vrais spécialistes de l’art ce qui n’est pas mon cas. Il faut avoir la connaissance…
    Je vais montrer quelques toiles de l’expo dans un prochain article. Je perçois que tu l’as apprécié également.
    L’art relie les hommes. C’est un moment de communion avec le peintre, ceux qui l’aime et, au-delà, avec quelque chose d’immatériel, d’intemporel qui, comme tu le dis, ne s’explique pas.

  • Un peintre plein de sensibilité
    ... et un artiste poète qui lui rend un bel hommage : bravo pour ce beau billet tout en émotion ! On s'y croirait...
    Belle soirée !

  • Bonjour Naline
    Vermeer c'est l'émotion à l'état pur, directe. Elle s'infiltre en nous de suite et nous emmène loin...
    Bon week-end.

  • Parmi tes "coups de coeur" je retiens le "Portrait d’homme" de Frans Hals pour l'expression du visage. D'après ce que j'ai vu l'exposition est un grand succès.

  • Tu as fait un bon choix. Frans Hals est un superbe portraitiste. Si un jour tu passes au Louvre… retourne voir « La bohémienne », étonnante de spontanéité, et quelques autres toiles de Hals. C’est du grand art.
    L’expo marche fort. Il faut reconnaître qu’elle en vaut la peine.
    Bonne fin d’année à toi et ta famille.

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