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VAN GOGH A AUVERS - 22. Mauvaises nouvelles

 

 

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 Vincent Van Gogh – Vue à Auvers (avec fermes), 1890, Tate Gallery, Londres

 

Suite...

 

Mardi 1er juillet 1890.  

 

 

      J'ai reçu la lettre de Théo en début d'après-midi.

      Le facteur débutait souvent sa tournée par l'auberge Ravoux. Lorsque je l'avais aperçu en sortant de l'auberge après le déjeuner, il m'avait lancé : « J'ai une lettre de Paris pour vous, monsieur Vincent ! ». Il m'avait envoyé son habituel salut militaire en levant la main à sa casquette et m'avait tendu l'enveloppe.

      J'aimais bien cet homme toujours disponible lorsque l'on avait besoin de lui. C'était lui qui m'apportait l'argent que Théo m'envoyait régulièrement. Drôle de personnage. Tout le monde l'appelait « l'ablette » à cause de son aspect filiforme. « J'espère que les nouvelles sont bonnes, m'avait-il d'un ton joyeux ! ».

      A ce moment, je ne me doutais pas que ce courrier allait me perturber à ce point.

      Mon frère ne m'avait jamais écrit une lettre aussi troublante. Celle-ci était datée de la veille. Il profitait du sommeil du bébé et de Jo pour écrire et me faire part de ses inquiétudes.

      Vincent Willem avait été malade à cause d'un lait du commerce de mauvaise qualité. L'enfant devait aller très mal pour que Théo me décrive ainsi sa plainte continuelle durant plusieurs jours et nuits sans que l'on ne puisse rien faire pour améliorer son état. Heureusement, le médecin avait dit à Jo : « Vous ne perdrez pas l'enfant de cela. » Jo s'était beaucoup fatiguée pour soigner le petit et ne dormait plus.

      J'en tremblais. La seule idée que mon petit neveu, mon homonyme, puisse mourir me terrorisait.

      Cela rvicent_13.jpgemontait à un souvenir lointain qui hantait encore mes nuits parfois. Vincent Willem, l'aîné de ma famille était mort-né tragiquement. Je naissais un an jour pour jour après la mort de ce frère inconnu, un 30 mars. « Vincent Willem, on l'appellera comme son frère ! » Ce fut les premières paroles de mon père lorsqu'il me vit sortir, bébé de sexe masculin, du ventre de ma mère.

    Toute mon enfance avait été marquée par cet évènement. Je n'étais pas le vrai Vincent Willem. Le vrai était né le même jour que moi, un an plus tôt. Tous les ans, pour mon anniversaire, le même rituel se renouvelait. Ma fête était tronquée. Durant le repas mes parents pensaient à leur premier enfant enterré à côté du presbytère. Le repas était morose et l'après-midi il fallait porter des fleurs sur la petite tombe. Pae et Moe pleuraient en fixant la croix où mon prénom était inscrit en petites lettres : Vincent Willem. Lui, il existait dans leurs coeurs. Pas moi. Je n'étais rien. Alors, je m'enfuyais et courais me réfugier à l'abri d'un bois de chênes proche qui m'offrait le calme. « Il n'y a qu'un Vincent Willem me répétais-je. Je ne suis que son remplaçant... ».

        La suite du courrier de Théo n'était pas plus réconfortante. Ce spleen qui me submergeait parfois était entré en lui. Je sentais dans sa lettre une grande détresse morale et je savais que je ne pouvais pas l'aider. Cette lettre réveillait en moi des périodes sombres que je voulais oublier.

      Je n'ignorais pas que Théo avait des problèmes de santé mais, cette fois, il s'interrogeait sur le sens même de sa vie. Malgré tout, il continuait à m'encourager : « Ne te casse pas la tête pour moi et pour nous mon vieux, sache-le bien ce qui me fait le plus grand plaisir c'est quand tu te portes bien et quand tu es à ton travail qui est admirable. »

      Certaines de ses phrases étaient d'une nostalgie poétique qui me touchait. Elles me donnaient le sentiment que quelque chose d'inéluctable se préparait : « Mon vieux, nous en avons trop dans la caboche pour que nous oubliions les pâquerettes et les mottes de terre fraîchement remuées, et les branches des buissons qui germent au printemps, ni les branches dénudées qui frissonnent en hiver, ni les ciels sereins bleus limpides, ni les gros nuages de l'automne, ni le ciel gris uniforme en hiver, ni le soleil comme il se levait au-dessus du jardin des Tantes, ni le soleil rouge se couchant dans la mer à Scheveningen, ni la lune et les étoiles une belle nuit d'été ou d'hiver. » C'était beau et triste.

      Théo m'expliquait aussi les soucis qu'il rencontrait dans son travail. Il ne s'entendait plus avec ses patrons Boussod et Valadon et parlait de s'installer à son compte comme marchand d'art. Ses problèmes financiers le préoccupaient. Sa paye ne suffisait plus à subvenir aux besoins de sa famille. Il aidait également Moe et ma sœur Will en Hollande. Je comprenais surtout dans ses lignes que c'était la pension qu'il me versait mensuellement et les frais de toutes sortes que je lui coûtais qui plombaient son budget. Depuis longtemps je me sentais un boulet financier pour lui. Il ne m'en parlait jamais.

 

     

      Un bruit, comme une sorte de grattement raisonnait sur la porte de la chambre. Concentré sur ma réponse à la lettre de Théo, je n'avais rien remarqué. De petits coups discrets cognèrent le bois.

      Je me lève et ouvre la porte. La petite serveuse Alice se tenait sur le palier.

      - Je ne voulais pas vous parler dans la salle de restaurant, chuchota-t-elle... J'ai une commission à vous faire. Vous m'avez souvent dit que vous cherchiez des figures à peindre. Adeline m'a montré son portrait que vous avez fait récemment. J'aime bien...

      Je ne reconnaissais pas la jeune fille enjouée qui me servait au restaurant. Elle  hésitait, intimidée. Elle se décida :

      - J'ai parlé de vous à une amie qui travaille dans une ferme non loin d'ici. Elle est journalière et effectue divers travaux pour ses patrons : lavage, ravaudage, ménage, cuisine et, à la belle saison, s'occupe des travaux des champs. Si cela vous dit, elle serait heureuse de vous servir de modèle. Le mardi est son jour de repos. Elle serait libre mardi prochain, le 8 juillet. Elle est en pleine période de moissonnage et pourrait venir habillée en paysanne, sa tenue habituelle. Est-ce que le champ de blé derrière le château d'Auvers vous conviendrait comme décor à votre toile ?

     Alice était charmante en entremetteuse. Je l'invitai à entrer mais elle refusa prétextant que madame Ravoux l'attendait à la cuisine pour les préparatifs du repas du soir. Je compris qu'entrer dans la chambre d'un homme, client de l'auberge, pourrait lui valoir de sérieux ennuis si on l'apprenait. Je n'insistai pas.

       - Merci Alice pour votre discrétion. Vous pouvez dire à votre amie que je serais très heureux de l'avoir comme modèle mardi prochain. Je connais bien ce champ de blé face au château. Je l'ai peint récemment un soir. Le soleil se couchait et le ciel se chargeait de couleurs jaune orangées. J'y serais en fin d'après-midi à l'heure la moins chaude. Que votre amie garde son habit de paysanne ! Une paysanne est plus belle qu'une dame lorsqu'elle porte sa jupe et camisole ordinaires. L'usure du temps, le vent et le soleil leur donnent les nuances les plus délicates. Si elle mettait une robe de dame, ce qu'il y a d'authentique en elle serait parti.

      Alice paraissait ravie de ma réponse.

      - Tenez, vous, Alice, j'aimerais vous peindre dans cette tenue de travail avec ce tablier bleu qui vous enserre la taille. Mais je sais que Tom l'a déjà fait... Ce garçon est gâté par la vie dans cette auberge ! Il est jeune, il a une belle allure, il passe ses journées sur le motif dans la nature, mange, boit et rit avec Martinez le soir et, en plus, a la chance d'obtenir vos faveurs. Heureux homme...

      La jeune fille sourit malicieusement et referma la porte. Elle la rouvrit aussitôt et passa sa jolie frimousse blonde par la porte : « Merci, monsieur Vincent, mon amie va être folle de joie dit-elle avant de disparaître définitivement ! ».

      J'entendis son pas léger redescendre l'escalier aussi discrètement qu'elle l'avait monté.

 

      

      Je m'assois sur le lit et reprends ma correspondance à Théo. Malgré la gentillesse d'Alice et la perspective de peindre bientôt la jeune paysanne, le courrier de mon frère me faisait mal.

      Mon champ de vision embrassa les dessins posés sur un meuble que j'avais croqués hier dans Auvers. J'avais fait plusieurs croquis d'un dessus de porte que j'avais transformé en mamie égyptienne un peu grotesque. Cela avait beaucoup amusé Pascalini qui passait par là. « Quel plaisir ce serait, monsieur Vincent, si vous acceptiez de m'en donner un. Je l'accrocherais dans ma chambre pour égayer mes soirées solitaires. » Je lui avais donné le meilleur dessin. Il était repartit heureux.

                                                 

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Ornement de porte rue Rajon à Auvers-sur-oise

 

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   V. Van Gogh – dessins d’un ornement de porte transformé en masque de momie égyptienne, 1890, Van Gogh Museun, Amsterdam

       
 
 
 

      Mon optimisme s'était envolé...

      Je venais de connaître plus d'un mois de bonheur complet à Auvers. Je n'avais pas souvenir d'une joie aussi intense. Un appétit de vivre m'incitait à me lever dès les premières lueurs de l'aube pour profiter, impatient, de la journée à venir. Mon travail était plus calme, moins violent que dans le midi. Mon nouveau corps vivait chaque journée en parfaite harmonie avec la nature environnante. Je n'étais plus le même homme. L'air et les paysages de cette région qui me rappelaient ma Hollande natale, la gentillesse des habitants, m'avaient transformé.

      Aujourd'hui, pour la première fois depuis mon arrivée à l'auberge, la souffrance s'insinuait en moi. Ce n'était pas cette douleur dure, éprouvante, qui m'enserrait la tête à Saint-Rémy, mais un mal-être qui partait du ventre, une sorte d'étau qui maltraitait les organes, remontait dans la poitrine et m'asséchait la gorge.

      Une immense solitude m'étreignait.

 

A suivre...

 

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles

 

 

 

Commentaires

  • Très mauvaise lettre pour Vincent!!! A peine, il commence à se sentir mieux, sans ce mal être qui l'envahit souvent que son frère ne l'épargne pas en lui faisant part de ses soucis!!! Bien sûr, il aurait dû éviter d'écrire cette lettre mais l'erreur est humaine!!Pauvre Vincent!!!! Je tremble pour lui!!! BISOUS FAN

  • La lettre de Théo n’est pas une erreur. Les deux frères s’écrivaient constamment et les problèmes de l’un n’étaient jamais ignorés de l’autre. Une grande affection les liait.

  • Puisque tu continue à nous faire découvrir la vie de Van Gogh (j'ai du mal à dire Vincent à cause l'homonymie avec moi-même), je découvre ce frère mort-né.
    Si il a toujours senti ce poids sur ses épaules ont comprend mieux sa vie tourmentée.

  • Ce frère mort-né a bien existé. Il est certain que cet événement a perturbé Vincent étant jeune. Et comme nous traînons toujours un peu de notre enfance avec nous…

  • Je viens d'appronfondir mes connaissances sur Vincent Van gogh grâce à toi!! Je ne connaissais pas sa souffrance par rapport à la mort d'un frère mort-né et je comprends mieux son mal être en plus d'être né au milieu de parents pasteurs!! Est-ce lui en photo?? j'ai lu aussi que Théo ne lui a pas survécu longtemps et qu'ils sont enterrés ts deux à Auvers!! BISOUS FAN

  • Je ne pense pas que le fait d’avoir des parents pasteurs soit une source évidente de mal-être. Par contre, ce frère portant le même prénom, mort un an avant la naissance de Vincent, a certainement généré une grande tristesse.
    La photo représente Vincent âgé de 13 ans.
    Quant à l’histoire de Théo et Vincent, elle est bien connue par tous ceux qui s’intéressent à la vie du peintre.

  • Le bonheur, le malheur tout à coup qui vous frappe ... la vie, quoi !
    Le terreau même dans lequel Freud a puisé ses théories.
    Et avec ton récit, nous sommes en plein dedans !

    Petite question annexe : quand tu écris, en légende aux deux dessins "égyptiens" :
    "Vincent Van Gogh – dessins d’un ornement de porte transformé en mamie égyptienne, 1890 ", "MAMIE", est une possible faute de frappe de ta part ou un jeu de mots de la part de Van Gogh pour intituler son dessin ?

  • Tu as raison Richard. Je me suis trompé en voyant l’intitulé de ces dessins qui sont nombreux et se trouvent au Van Gogh Museum d’Amsterdam pour la plupart.
    Il s’agit en anglais d’Egyptian Mummy. J’ai confondu le mot mummy avec la mamie en français.
    L’ornement de porte érodé avait été remodelé par Vincent pour s’amuser en masque de momie égyptienne. Bêtement, j’avais pensé à des femmes égyptiennes coiffées à l’antique car les personnages peuvent ressembler à des femmes et Vincent avait de l'humour…
    Je corrige de suite et t’en remercie. J’avais d’ailleurs pensé à toi en montrant ces dessins que je ne connaissais pas. C’est loupé…

  • Mon cher Alain, ce n'est pas loupé du tout, rassure-toi : moi non plus je ne les connaissais pas et sois conscient maintenant qu'avec cette humoristique erreur de frappe, je ne risque pas de les oublier !
    (Encore Freud, là-dessous ...)

  • Merci pour tout Freud !

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