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VAN GOGH A AUVERS - 21. Marguerite Gachet

 

 

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 V. Van Gogh – dessin pierre noire  Mademoiselle Gachet au piano, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

Suite...

 

 

Dimanche 29 juin 1890.  

 

      - Vite Marguerite, mettez-vous en place !

      La jeune fille ne semblait guère pressée de reprendre la pose.

      - J'espère que vous serez plus en forme que dimanche dernier lors du repas auquel votre père m'avait convié pour fêter vos anniversaires communs à vous et à Paul. Méchante, vous m'avez fait la tête durant tout le repas !

      Je finis ma phrase dans un large sourire pour la mettre en confiance.

      J'aide Paul à déménager la table au centre de la pièce et installe le piano en pleine lumière près de la fenêtre. J'ai besoin d'espace autour du chevalet pour travailler. Gachet m'a prêté un chevalet plus stable que celui que j'emporte habituellement pour mes ballades dans la nature.

      J'installe la toile étroite encore fraîche de la veille. J'ai gardé ce nouveau format de 1 mètre de haut sur 50 de large que j'utilisais depuis peu pour les paysages. Il allongeait les formes et permettait un travail large, rapide, plus spontané.

      J'avais commencé le portrait de Marguerite au piano hier matin après en avoir fait un croquis préparatoire à la pierre noire. Au soir, la toile était bien avancée, surtout dans les teintes claires : la blondeur des cheveux, la robe blanche, les mains.

      Le mur blanchâtre et le parquet en chêne de la pièce étaient bien trop ternes pour être repris à l'identique. J'avais donc recréé le fonds du décor en posant une première couche  de peinture très diluée : une laque de géranium sur le parquet et un vert Véronèse mixé de jaune sur le mur.

      Les couleurs claquaient.

    détail1mellegachet-SCAN.JPEG  Marguerite s'assoit devant le piano. Je ne lui avais pas laissé le choix pour s'habiller. Je tenais à ce qu'elle revête sa robe blanche serrée à la taille avec cette ceinture rouge qui lui moulait les hanches à ravir. Je lui avais demandé de relever sa chevelure claire en chignon très haut placé afin de dégager son fin profil.

      Impatient, je pose ma boîte de couleur sur le sol près du chevalet et l'ouvre.

      Gachet, gourmand, surveillait mes préparatifs.

      Je ne pus retenir un juron de contrariété :

      - Abruti ! Quel idiot je suis ! J'ai oublié ma palette chez Ravoux ! Je retourne à l'auberge et reviens rapidement !

      Le docteur sourit.

      - Quel plaisantin vous êtes, Vincent ! Vous n'ignorez pas que je suis peintre également et possède de nombreuses palettes. Il m'en reste même une que Cézanne utilisa il y a longtemps, dans les années 70, lorsqu'il travaillait chez moi. Je monte à l'atelier et vous en ramène une.

      Dix minutes plus tard, il revenait avec une palette luisante de propreté sur laquelle je m'empressai d'écraser les couleurs dont j'avais besoin ce jour.

      La peinture posée sur la toile la veille s'était raffermie en séchant.

     détail2mellegachetpiano.JPEG Je voulais terminer le fond du décor. Les autres éléments de la toile se mettraient en place d'eux-mêmes, ensuite.

      De la pointe du pinceau, je pique le mur verdâtre de petits points orangés très fins et, avec un pinceau plat, je couvre le tapis rouge de bâtonnet vert olive placés dans le sens de la hauteur. J'aimais le contraste des couleurs complémentaires vertes et rouges posées tout près l'une de l'autre. La relation qui existait entre les couleurs me surprenait toujours.détail3mellegachet.JPEG

      La tension habituelle montait en moi. Ma concentration s'intensifiait. Je savais que le résultat de mon travail dépendait des minutes à venir.

      Je trempe ma brosse dans le bleu de Prusse et enroule le bas de la robe délicatement pour ne pas la salir. Avec la même couleur, je fignole le dessin du piano, la bougie, le cahier de musique et le tabouret sur lequel Marguerite est assise.

      Celle-ci pianote, rêveuse, la tête légèrement penchée sur le clavier. Elle tourna furtivement la tête vers moi et ses yeux azurs pétillèrent un instant. Elle me fit une moue mutine puis m'offrit à nouveau son profil.

      Par touches légères, j'accentue la pâleur du visage et, avec le même ton, allonge les mains fines. Je les laisse à peine esquissées pour qu'elles paraissent plus légères sur le clavier. J'aimais donner de l'importance aux mains dans mes portraits. « Elles sont aussi importantes que l'ovale du visage ou l'expression d'un regard. Elles causent, disais-je souvent à Théo ».

     

     

      Je peignais avec l'entrain d'un marseillais mangeant de la bouillabaisse. Goulûment...

      Le pinceau imbibé de laque géranium borde le haut du vêtement. Je rosis les plis de la robe dans le frais de la couleur blanche et accentue le rouge de la ceinture.

      Je tournais autour de Marguerite sans arrêt pour vérifier chaque détail. « Arrêtez Vincent, cria-t-elle en riant, vous me donnez mal au cœur ! »

      Le tableau me paraissait achevé. Les contrastes étaient forts, les couleurs vives s'équilibraient. J'ajoute quelques touches finales sans conviction. Mes bâtonnets répartis fermement sur l'ensemble de la toile remplaçaient le modelé et suggéraient le mouvement.

      En mouchetant le mur de points orangés, j'avais copié Signac, mon vieux copain, adepte de cette technique. Je ne l'avais pas revu depuis la visite qu'il m'avait faite à l'hôpital d'Arles lors de ma première crise... Qu'elle était loin l'époque où je le suivais dans la campagne proche de Paris, vers Asnières et Clichy, en bord de Seine ? Je tentais de pratiquer son style fait de petites touches précises proches l'une de l'autre. Je l'imitais, mais c'était trop rigoureux pour moi. Mon art avait besoin de respirer, sans contrainte.     

                                                                                         

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Vincent Van Gogh – Mademoiselle Gachet au piano, juin 1890, Kunstmuseum, Bâle 

           

 

      - Vous pouvez quitter la pose Marguerite, dis-je joyeusement !

      Impatiente, la jeune fille se lève et vient voir mon œuvre. Appréciant l'art moderne comme son père, je savais qu'elle comprenait ma peinture. Agée de 21 ans, elle était beaucoup plus mûre que la toute jeune Adeline que j'avais peinte récemment à l'auberge.

      Contrairement à la fille Ravoux, son image sur la toile lui plut instantanément.

      - Merci Vincent. Ces couleurs vives, dit-elle...

      - Vous aimez ?

      - Oui...

      - Les japonais m'ont tout appris, Marguerite. Grâce à eux, j'ai compris que l'on pouvait réussir quelque chose d'harmonieux en utilisant des couleurs voyantes. Il suffit simplement de les mettre en musique comme vous le faites si bien avec les notes sur votre piano.

      Gachet et son fils revenaient du jardin. Ils me servirent un verre de bière que j'avalai avidement.

      - C'est superbe Vincent, dit Gachet admiratif.

      Paul, qui peignait avec son père parfois, contemplait mon travail en silence.

      Je terminai ma bière tranquillement. Je me disais que cette toile aux tonalités roses ferait très bien avec une autre, en largeur, de blés peints récemment dans des tons vert pâle. J'avais encore en mémoire des paroles que j'avais écrites à Théo : « Nous sommes encore loin avant que les gens comprennent les curieux rapports qui existent entre un morceau de la nature et un autre, qui pourtant s'expliquent et se font valoir l'un l'autre ».

      - Cette toile est à vous, Marguerite ! Je vous l'offre en remerciement du plaisir que vous m'avez donné ! Je vais l'accrocher au mur pour séchage. Et n'oubliez pas que vous m'avez promis de poser à nouveau ces jours prochains avec un petit orgue...

      « Promis Vincent, dit-elle tout bas en s'approchant de moi. » Elle refoula sa timidité habituelle et me déposa un baiser rapide sur la joue.

 

      Je remballe mon matériel. Je voulais rentrer rapidement à l'auberge pour dîner avec Martinez et Tom et leur raconter ma journée.

 Guillaumin femme nue couchée.jpg     Je me dirige vers la porte de sortie sur le jardin. La toile représentant une femme nue couchée sur un lit peinte par Guillaumin était toujours suspendue sur le mur dans le couloir.

      Lorsque Théo était venu avec Jo et le petit Vincent Willem, il avait beaucoup apprécié ce tableau : « Ce nu est très beau, s'était-il exclamé songeur ! Il lui manque un encadrement approprié. Le peintre mérite mieux qu'un simple accrochage de sa toile dans un couloir. »

     

Armand Guillaumin – Femme nue couchée, 1872, Musée d’Orsay, Paris 

     

      - Vous ne l'avez toujours pas encadrée, docteur ? 

      Celui-ci se souvenait que je lui en avais déjà fait la remarque plusieurs fois. J'eus la sensation que cela l'énervait. Il ne répondit pas, vexé.

        Je ressentais comme une offense personnelle le fait que cette toile de mon ami Guillaumin ne soit pas mise en valeur comme elle le méritait.

      Je sortis sans un regard pour le docteur et claquai la porte violemment derrière moi.

 

A suivre...

 

 

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet

 

Commentaires

  • J'aime beaucoup ce tableau de Marguerite Gachet!! J'aime l'impertinence de Vincent dans son choix de couleurs et travailler le bleu de prusse n'est pas facile! Avec peu de couleurs, il savait équilibrer son oeuvre!!Il me semble nerveux et contrarié de regarder le "nu" de Guillaumin!!Il est certain qu'à son époque, il était de bon ton d'encadrer les oeuvres!! En revanche, à présent, on n'y prend moins garde surtout pour les oeuvres abstraites!!!! Merci pour ce beau Dimanche Alain!! BISOUS FAN

  • Marguerite Gachet est l’un des plus beau portrait du peintre. Il le donna de suite à la jeune fille comme il le faisait souvent pour les portraits.
    Il y a effectivement une grande harmonie dans le choix des couleurs. Vincent est au sommet de son art.
    Le nu de son ami Guillaumin accroché à la sauvette dans un couloir sombre déplait à Vincent et il part énervé après avoir peint ce chef-d’œuvre. Dommage, la journée aurait pu être belle…
    Bon week-end

  • Jamais en voyant ce mur de fond sur cette toile, je n'avais pensé au pointillisme de Seurat.
    Et pourtant ...

    Tout autre chose. Avec des amis viticulteurs bourguignons, la semaine dernière, j'ai eu l'occasion d'entendre évoquée une nouvelle publication (exhaustive ?) de la correspondance de Van Gogh ...
    Je n'ai évidemment pas encore eu le temps de feuilleter le Net à ce propos.
    Toi, es-tu au courant ?
    De quoi s'agit-il exactement ? D'un coup de pub, ou d'une véritable découverte ?

  • Vincent avait travaillé avec Signac et non Seurat dont la technique était semblable. Finalement, Vincent avait emprunté un peu à tous les peintres qui l’avaient influencé mais il était resté libre, lui-même, sans s’enfermer dans une école de pensée.
    Une exposition qui a lieu du 9 octobre 2009 au 3 janvier 2010 au Van gogh Museum d’Amsterdam montre 120 lettres originales et les travaux du musée s’y rapportant. Voir le site du musée.
    Par ailleurs, les lettres du peintre sont publiées dans une nouvelle édition en 6 volumes superbement documentée pour un prix jusqu’en janvier de 325 Euros, 395 Euros après. Pas donné mais quand on aime…Une forme numérique existera également. Je pense que, présentée de cette façon, la publication des lettres est une vraie nouveauté.
    Il est certain que l’extrême richesse de la correspondance de Van Gogh est une mine d’or. Les historiens d’art et les musées spécialisés dans l’œuvre du peintre peuvent redonner vie à ses lettres en renvoyant aux tableaux, passions littéraires, amitiés et autres, dont il parle avec de nombreux détails.
    En ce qui me concerne, qui ne suit qu’un simple passionné, j’ai pas mal étudié sur l’édition Gallimard en 3 volumes de la correspondance incluant les dessins faits par le peintre dans ses lettres. Cela me suffit largement.
    J'ai vu également qu'une grande exposition des oeuvres du peintre a lieu en ce moment à Vienne jusqu'au 8 décembre prochain.
    Sacré Vincent ! Il ne cessera jamais de faire parler de lui...
    Bonne journée

  • Tu continue à nous faire vivre Van Gogh et en lisant ce billet j'ai découvert Armand Guillaumin, un peintre dont je n'avais pas entendu parler jusqu'à présent.

  • Armand Guillaumin est un peintre que j’aime bien, proche de Pissarro et Cézanne.
    Il est le moins connu du groupe impressionniste. Et pourtant il participa à la première exposition du groupe chez Nadar (celle qui leur donnera le nom d’impressionnistes par l’intermédiaire de la toile de Monet « Impression soleil levant » qui est à Marmottan) et la plupart des expositions suivantes jusqu’en 1886. Il était d’ailleurs le dernier survivant du groupe à sa mort en 1927, soit un an après Monet.
    Il était l’ami de Vincent Van Gogh et du docteur Gachet qui possédait deux de ses toiles : « Femme nue couchée » et « Soleil couchant à Ivry » qui sont aujourd’hui toute les deux à Orsay.

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