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VAN GOGH A AUVERS - 19. Adeline Ravoux

 

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Suite...

Vendredi 20 juin 1890.  

 

      Adeline était déjà là dans la souillarde. Elle contemplait les toiles pendues aux murs pour se donner de l'importance et me montrer qu'elle s'intéressait à mon travail.

      - Vous êtes très belle Adeline habillée ainsi !

      Elle sourit timidement. Elle qui portait habituellement des tenues amples et légères de son âge, paraissait engoncée dans cette robe de dame qui lui serrait le buste. La robe était entièrement bleue surmontée d'un col court fermé par une broche en métal doré. Son corsage bleu clair soulignait sa poitrine naissante. Elle avait soigneusement tiré ses longs cheveux en arrière afin de dégager ses oreilles et les avaient serrés derrière la nuque avec un ruban vert bleu noué en papillote. Des boucles disparates couraient sur son front.

      Elle hésitait à bouger, m'interrogeant du regard. La clarté de la fenêtre derrière elle l'entourait d'un halo lumineux qui dessinait les courbes de sa gracieuse silhouette. Dans le contre-jour, ses yeux, habituellement très clairs, étaient bleu foncé, presque violet, assortis à la robe. Je voyais une symphonie en bleu que son teint pâle et ses cheveux dorés accentuaient.

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Vincent Van Gogh – Portrait d’Adeline Ravoux – juin 1890, Collection privée

 

 

 

      - C'est ma première robe, dit-elle en faisant plusieurs tours sur elle même au risque de se prendre les pieds dans la jupe trop longue.

      C'était un jour de fête pour elle : une première robe de jeune fille et un peintre qui allait faire son portrait.

      J'appréciais qu'elle se soit faite belle, exprès pour moi...

 

     

      Il fallait commencer sans plus tarder si je voulais terminer le tableau dans la soirée.

      Je dépose mon matériel de peintre contre un mur, déplie mon chevalet et l'installe face à la fenêtre. Je prépare mes couleurs sur la palette. Je choisis des tons plutôt froid : plusieurs bleus, du vert émeraude, un jaune de cadmium, plus un vermillon et un blanc.

      Adeline s'amusait à me voir presser les tubes sur la palette. Elle imaginait cette pâte liquide, pure, se transformant en un personnage de chair et de sang qui serait elle.

    Je prends la toile de 15 que j'avais soigneusement tendue dans ma chambre avant de descendre et la pose sur le chevalet. Il ne me restait plus qu'à préparer mon joli modèle.

      J'invite Adeline à s'asseoir sur une chaise en paille que j'ai ramenée du restaurant et l'oriente de profil par rapport à moi. La lumière s'infiltrait dans ses cheveux et morcelait sa robe de petits éclats de feu. Je saisis ses épaules et lui tourne à peine le buste. Je ne voyais que son oeil droit. « Relevez les manches de votre robe sur vos avant-bras et reposez les mains librement sur vos genoux. J'ai besoin de voir vos mains en pleine lumière. Bougez le moins possible ! » Docile, elle se laissait faire.

      Je trempe une brosse dans du bleu de prusse et dessine les contours de la robe, les bras, le cou, les méandres de la chevelure. Avec un pinceau plus fin, je cerne l'ovale du visage d'un mince liseré vermillon. De profil, le nez d'Adeline m'apparaissait assez long, légèrement bombé au milieu.      

      Adeline posait comme une professionnelle, détendue, les bras souples, la tête bien droite, sans raideur.

      Je coupe la robe sous les genoux de la jeune fille et recule pour observer les proportions de l'ensemble.

      - Cela prend forme ! Restez assise dans la même position, Adeline ! Vous pouvez remuez vos bras et vos mains avant que je ne commence à couvrir la toile... Ce n'est pas trop dur ?

      Elle ne bougea pas la tête. Son unique œil s'éclaira et sa bouche esquissa un sourire un peu figé. Je sortis ma pipe de la poche de ma veste, la bourrai et l'allumai.

      Tout en fumant, je marchais dans la souillarde en réfléchissant.

      J'attrape la palette d'un geste décidé. « Reprenez la pose Adeline, les choses sérieuses commencent ! ». C'était le moment que je préférais. L'excitation montait en moi.

      Seule l'élaboration de l'œuvre occupait mon esprit. A mes débuts dans le métier, j'avançais par touches légères, cherchais le bon mélange, posais les couleurs délicatement, respectais les formes, les volumes, les contrastes. Aujourd'hui, c'était superflu. La spontanéité était le seul chemin que je m'autorisais.

détail1adeline-ravoux-TF.jpg      Je mélange sur la palette le jaune de cadmium avec un soupçon de rouge et balaie la chevelure avec la pâte ocre obtenue. J'étale ensuite un mauve moyen sur l'ensemble de la robe et couvre de jaune mixé d'une pointe de vert le visage, les avant-bras et les mains. Je lacère la robe de bâtonnets bleu cobalt. Les volumes de la robe sont suggérés uniquement par l'inflexion des bâtonnets : verticaux dans l'épaisseur de la jupe, incurvés sur la pliure du bras, courbés sur la poitrine. Des traits arrondis terminèrent l'ondulation des cheveux.

      Aucune touche n'était posée au hasard. Ma main dirigeait le pinceau, imprimait le mouvement, la direction.

      La tension due à la concentration immobile rosissait les joues de la jeune fille. Je frotte du vermillon sur les pommettes et dans l'angle du nez, sous l'œil.

      Adeline montrait des signes évidents de fatigue. Sa robe trop étroite comprimait sa respiration et son léger corsage s'animait de mouvements oppressés.

      Je tire nerveusement sur ma pipe qui envoie des nuages de fumée opaque dans la pièce. Je pose mes pinceaux et ouvre la fenêtre.

      - L'essentiel est fait ! Levez-vous pour remuer les jambes, dis-je à Adeline qui semblait en état d'asphyxie avancée. Vous pouvez desserrer le haut de votre robe, vous serez plus à l'aise !

      Elle se redresse avec un plaisir non dissimulé et va inhaler de l'air frais à la fenêtre. Elle se précipite ensuite vers mon chevalet et contemple son portrait. Une moue perplexe retroussait sa lèvre inférieure.

      - Vous avez terminé, dit-elle apparemment peu satisfaite de son image ? Ma robe est bien... Tous ces petits traits qui partent dans tous les sens ? Les peintres qui viennent à l'auberge me montrent parfois les portraits qu'ils font dans la campagne... Cela ne ressemble pas à ça ! Ai-je vraiment ce menton en galoche et ce nez pointu ?

      - Vous êtes jolie comme un cœur, Adeline ! Ne nous inquiétez pas, il manque les touches finales, celles qui font vivre le portrait. Je ne suis pas mécontent. C'est bien vous, tel que moi je vous vois. Je vais colorer le fond autour de vous en reprécisant le modelé du visage.

 

     

      Nous sursautâmes quand la porte gémit et s'ouvrit lentement.

     La mine inquiète de madame Ravoux, la maman d'Adeline, apparut dans l'ouverture. Elle apportait quelques friandises pour sa fille ainsi qu'une pomme et une bouteille de bière pour l'artiste.

      - Pouah ! Cette fumée... Ne martyrisez pas ma fille, s'exclama-t-elle en riant ! Si vous saviez le temps qu'elle a passé à sa toilette avant de venir vous voir. Je lui ai ajusté une de mes robes. Cette gamine est déjà presque aussi grande que moi. N'est-elle pas belle mon Adeline ?

      Curieuse, elle s'approcha du chevalet.

      - Oh ! Cela a de l'allure ! Vous n'avez apparemment pas terminé. Je vous laisse travailler. Je vais commencer à préparer le  dîner... A tout à l'heure. Et soyez sérieux tous les deux !

      Elle s'esclaffa bruyamment en faisant un signe de la main joyeux à sa fille en sortant. Des éclats de rire entrecoupés de bruits de casseroles raisonnèrent dans la cuisine.

      J'ouvris la bouteille de bière dont la mousse s'échappa vivement. Adeline m'offrit quelques biscuits. Nous reprîmes des forces en grignotant de concert.

 

      

      - On termine Adeline ? Reprenez la position ! Allongez bien les mains sur vos genoux et gardez la tête bien droite en fixant le mur au fond de la salle. J'espère que la fumée de ma pipe ne vous gêne pas trop ? C'est ma drogue. Elle m'aide à trouver l'inspiration.

    détail2adeline-ravoux.jpg  Adeline se rassoit la mine renfrognée. Je reprends la forme des mains en les allongeant exagérément. Je badigeonne le fond de la toile laissé nu d'une couche d'outremer bien dilué et, aussitôt, la zèbre rageusement de traits fins plus foncés, posés horizontalement, en sens inverse des bâtonnets verticaux de la robe. Pour faire plaisir à Adeline, je rétrécis légèrement son menton. 

      Le soleil déclinant chauffait les mains d'Adeline. Je les éclaire violemment ainsi que le contour du visage. J'ajoute un point sombre dans la pupille de l'œil.

      La toile était entièrement bleue. Pour réchauffer l'ensemble, je pose un ton orangé lumineux sur le dossier de la chaisedétail3adeline-ravoux.jpg et signe « Vincent » en rouge cru sur le bas de la robe, à gauche de la toile.

      Je vide la bouteille de bière, tire une bouffée de ma pipe et me lève.

      - Fini ! Vous pouvez vous détendre Adeline ! Merci de ne pas avoir bougé ! Vous avez été d'une sagesse que n'ont pas tous mes modèles. La plupart ne tiennent pas correctement la pose. Certains parlent, d'autres baillent, baissent la tête. J'ai même eu des personnes qui, fatiguées, fichaient le camp m'obligeant à terminer de mémoire.

      Adeline rosit de plaisir sous les compliments. Elle s'approcha à pas menus. Son expression devant la toile fut plus positive que la première fois. Elle s'observa longuement.

      Un silence pesant s'installa. Une exclamation jaillit :

      - Vous me voyez comme ça ? Ce n'est pas moi ! Je fais plus vieille que mon âge !

      Sa déception me chagrinait. Pourtant, la toile que je voyais à distance me ravissait.

      Je réfléchis...

      Il y avait longtemps que je n'avais pas eu un aussi joli modèle ?

      Peut-être que, tout à mon plaisir de peindre, je n'avais pas vu la toute jeune fille qu'était Adeline mais la femme qu'elle allait devenir ?

 

 A suivre...

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux  

 

 

 

 

 

 

Commentaires

  • Merci Alain, j'ai eu durant cette lecture la sensation d'être une petite souris qui épiait Vincent et Adeline si belle!!!!
    Pour décrire aussi bien le cheminement du peintre, tu dois peindre et j'aimerai bien voir tes oeuvres!!! De toutes les manières, dans tous tes textes, la passion est présente et encore une fois la lecture m'a laissé rêveuse!! BISOUS FAN

  • Ce n’est pas bien d’épier les gens Fan !
    Cette scène s’est déroulée à peu près de cette façon à Auvers à cette date. Moi aussi, j’étais une petite souris… Ce n’était pas trop difficile de la décrire avec passion et Adeline en valait la peine.
    J’ai effectivement fait essentiellement du pastel en petit amateur dans un style paysagé inspiré des impressionnistes. J’ai arrêté il y a quelques années pour des problèmes visuels. Je préfère maintenant parler des peintres que j’aime en me glissant un court instant dans leur vie d’artiste.
    Si j’ai pu te faire rêver, mon but est atteint. Grâce à Vincent…
    Bon dimanche

  • Je suppose que c'est le traitement du visage qui t'a donné l'impression que le modèle est plus âgé, ce qui t'a permis de broder ton récit.

  • Non, ce n’est pas le traitement du visage qui m’a donné cette impression de jeune fille plus âgée.
    Je t’explique :
    Adeline, bien plus tard, parlera de cette séance de pose avec Vincent. Elle avait 13 ans mais en paraissait 16. D’ailleurs, Vincent écrira à son frère qu’elle avait 16 ans. Elle ne se trouvait que médiocrement satisfaite de son portrait.
    Lors de ses « souvenirs » une personne qui la rencontrait pour la première fois l’a reconnue d’après ce portrait de Vincent et ajouta : « Ce n’était pas le jeune fille que Vincent voyait, mais la femme que vous deviendriez ».
    Les témoignages des personnes vivantes sont très utiles pour écrire un récit car ils ont vécu la scène.

  • Bonsoir Alain

    J'aime beaucoup ce tableau

    On voit comment Vincent à fait évoluer ces couleurs, il l'explique fort bien dans ses lettres à son frère

    Les deux violets sont identiques ( robe et fond )et pourtant le noir laisse une différence évidente.
    Je n'avais pas conscience avant de lire ses lettres à quel point les couleurs étaient travaillées
    bravo ! pour la séance de pose
    comme toujours
    on est dedans avec Vincent
    a+

    Jacky

  • Vincent travaillait en pleine pâte du premier coup, très vite.
    En voyant ses toiles, on pourrait voir une grande diversité de traits et de couleurs, parfois un peu confus. Pourtant, il pratiquait son métier avec une grande dextérité et rien n’était laissé au hasard.
    C’était un artiste hors du commun qui était difficilement compris à cette époque.

  • Je rejoins entièrement ce que Fan a écrit en tout premier commentaire, et j'ai le sentiment que je vais quelque peu faire doublon dans la mesure où en te lisant j'avais moi aussi véritablement l'impression d' être dans la pièce tant est minutieuse, vivante, plus que vraie la description que tu nous en fais.

    Et, bien évidemment, ta nature d'artiste te permet de nous donner à voir cette séance de pose à Auvers avec une acuité qui dépasse la simple lecture des lettres de Vincent à son frère que tous nous pourrions lire. Mais ce qui nous serait impossible, en tout cas, ce qui ME serait impossible, c'est de plonger mon lecteur dans semblable ambiance créatrice ...

    Bravo à toi !

  • Vincent, dans ses courriers, décrit avec une grande minutie nombre de ses tableaux, sa technique et son inspiration dans l’utilisation des couleurs. Plus tard, Paul Gachet en parlera également, ainsi que beaucoup d’écrivains et historiens d’art.
    Je m’inspire de cette importante documentation et, surtout, je regarde les toiles.
    La liberté que donne l’écriture romanesque aide ensuite beaucoup à imaginer l’ambiance de l’époque.
    Bonne journée Richard

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