Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29 septembre 2009

VAN GOGH A AUVERS - 18. Un nouveau locataire

 

 

fields-near-auvers.jpg

Vincent Van Gogh – La plaine d’Auvers, juin 1890, Kunsthistorisches Museum, Vienne

 

 

 

RAPPEL HISTORIQUE

 

      Un mois a passé depuis l’installation de Vincent Van Gogh à l’auberge Ravoux dans le petit village d’Auvers-sur-Oise, proche de Paris.

      Vincent suit à la lettre les remèdes de santé très simples du docteur Gachet : oublier son séjour douloureux en Provence, manger sainement, dormir, et, surtout, consacrer son temps à sa passion de peintre.

      Le dimanche 8 juin, Jo, Théo et le bébé Vincent Willem sont venus à Auvers invités à déjeuner par le docteur Gachet et ses enfants Paul et Marguerite. L'atmosphère joyeuse du repas dans le jardin rappelle à Vincent les réunions familiales de son enfance.

      La campagne environnante lui offre de nombreux motifs qu'il peint avec frénésie. 

      Il est impatient de portraiturer bientôt deux jolies jeunes filles : Adeline Ravoux et Marguerite Gachet.

 

 

 

 

 

Suite...

 

 

Jeudi 19 juin 1890.  

 

      Ce bruit raisonnant à travers la cloison devenait agaçant.

      A-t-il besoin de faire un boucan pareil, pensai-je ?

      J'aimais bien ce jeune homme arrivé à l'auberge lundi dernier, le jour de mon escapade à la plage de la Grenouillère sur les bords de l'Oise. En mon absence, Ravoux l'avait installé dans la chambre inoccupée à côté de la mienne. « Vous serez proche de votre compatriote, lui avait-il dit. »

      Je l'entendais préparer son matériel de peintre pour la journée. Courageux ce garçon songeai-je ! Moi je ne sors pas avec ce temps pluvieux qui gène la vision et esquinterait mon travail...

      Il passa devant ma porte et descendit l'escalier d'un pas alerte.

 

     

      Pourquoi Théo m'a-il envoyé ce jeune peintre hollandais de 23 ans, ruminai-je ? C'était mon ami Eugène Boch dont j'avais fait le portrait à Arles qui l'avait présenté à Théo : « Recommandez-le auprès de votre frère Vincent à Auvers, il lui sera d'excellents conseils. »

      Comme si je n'avais que cela à faire... Ce garçon paraissait bien trop gentil et pas assez travailleur pour faire de la peinture dans les conditions actuelles ? De nos jours il fallait être téméraire pour se lancer dans cette aventure.

      Le premier soir, à table, j'avais bien essayé de le dissuader : « La peinture est un métier de crève-la-faim, qui apporte, certes, quelques joies mais ne permet pas à un homme de se stabiliser, de faire vivre une famille. Tu es jeune et insouciant. Regarde-moi et imagine-toi, à travers mon apparence, ce que tu seras à mon âge... Pas brillant, n'est-ce pas ? ».

      Il m'avait examiné étrangement.

      J'avais insisté : « Cela fait dix ans que je tente d'exister par la peinture. Dix années de difficultés, de détresse, de moqueries ou d'incompréhensions... Mais pas question de compromission, mon ami ! Je ne peindrai jamais lisse et facile pour me conformer au goût du temps ! De nos jours, les avant-gardistes, ceux qui veulent révolutionner leur art, travaillent dans une dèche continuelle. Ce ne sont que de pauvres bougres qui, comme moi, vivent au café, logent dans des auberges bon marché et ne subsistent qu'au jour le jour. Si mon frère Théo ne m'aidait pas financièrement, je ne serais plus de ce monde... C'est cela ton ambition ? ».

      Il s'était contenté de me regarder bizarrement avec ses yeux de gamin espiègle et avait éclaté de rire, imité par Martinez qui appréciait d'avoir un nouveau compagnon de table plus gai que moi.

      Ces deux là étaient déjà très liés. Ils échangeaient peu de paroles car Hirschig s'exprimait mal en français et parlait le plus souvent en hollandais avec moi. Malgré leur différence d'âge, quatre jours avaient suffi pour qu'ils se reconnaissent comme faisant partie de la même famille, celle des jouisseurs. Ils mangeaient et buvaient avec le même entrain, s'amusaient de tout, se moquaient de moi et ne s'intéressaient qu'aux jupons féminins.

      Anton Hirschig, que tout le monde appelait déjà familièrement Tommy ou Tom, avait cette capacité naturelle à se faire aimer de suite. Dès qu'il ouvrait la bouche, ses erreurs de vocabulaire provoquaient le fou rire à tous les coups. J'enviais sa bonne humeur doublée d'une assurance étonnante pour son jeune âge. En peu de temps, il s'était attiré les faveurs des habitués de l'auberge, du couple Ravoux et, surtout, de la jeune serveuse Alice. Il était beau garçon avec un laisser-aller dans l'allure qui plaisait. Madame Ravoux était aux anges. Elle mitonnait des petits plats spécialement pour notre table. Alice et elle se relayaient pour servir Martinez et Tom dès que leurs assiettes étaient vides, sans me jeter un regard connaissant mon manque d'intérêt pour les choses de la table. Les deux femmes s'étaient transformées en abeilles ouvrières, celles que j'observais parfois dans la campagne planant sans discontinuer autour de la ruche pour y déposer le pollen des fleurs. Elles froufroutaient autour de nous, déposaient les plats, servaient le vin et répondaient aux blagues coquines de mes voisins de table par des éclats de rire interminables qui m'ôtaient toute possibilité de discussions sérieuses.

 

     

      En me levant ce matin, compte tenu du mauvais temps, j'avais pensé mettre de l'ordre dans mes estampes japonaises qui traînaient dans tous les coins de la petite chambre. J'en ramasse deux par terre, sous la lucarne, et les contemple. Ces japonais sont les premiers « modernes » me dis-je une nouvelle fois ? Peu motivé, je repose les gravures au même endroit, enlève mes chaussures et m'allonge sur le lit qui émet un son lugubre.

      La pluie tapait furieusement à l'extérieur sur la lucarne. Tom allait revenir trempé ? La position allongée m'engourdissait les membres.

jardindaubigny-TF.jpg

V . Van Gogh – Le jardin de Daubigny, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

      Charmante madame Daubigny ! Avant-hier, elle avait laissé un gentil message à l'auberge pour me dire de passer un après-midi. Le jour même, j'avais esquissé une petite étude carrée de son jardin et de sa maison. « Vous êtes le bienvenu m'avait-elle dit en ouvrant la grille. Le docteur Gachet m'a fait part de votre demande. Je suis toujours heureuse de recevoir des peintres. Peignez tout ce que vous voudrez, monsieur, vous êtes chez vous ! Mon mari aurait aimé vous connaître. » Intimidé, j'avais balbutié une phrase d'admiration pour le maître. Je l'avais préparée sur la route en venant : « la célébrité d'Auvers dont les couleurs et la finesse de touche dans la description des paysages avaient su relier le classicisme et la modernité. »

      Ma phrase un peu pompeuse l'avait fait sourire et elle m'avait remercié courtoisement. Puis elle m'avait laissé peindre le jardin envahi de roses rouges et blanches dont le parfum embaumait l'air. En partant, je lui avais demandé si je pouvais revenir pour peindre une toile plus importante. Elle avait accepté en s'exclamant : « Le décor de ma demeure n'est pas exceptionnel, mais c'est tout ce que je peux vous offrir ! » Enjouée, elle était retournée tailler ses rosiers.

      Un claquement bref me fait sursauter. La jeune Alice devait être en train de faire le ménage.

      C'est décidé... J'ai dit à Adeline d'être prête vers 14 heures demain après-midi : « En travaillant nerveusement, vous devriez pouvoir admirer votre portrait dans la soirée. » Ses parents me disaient encore ce matin, amusés, qu'elle était très excitée à la perspective d'être prise pour modèle. Mignonne Adeline... J'aurais pu avoir une fille de cet âge ? Depuis que je lui avais proposé ce portrait, elle cherchait constamment à me croiser au restaurant ou devant la porte de l'auberge lorsque je rentrais le soir. Elle prenait des poses de dame : le sourire grave, l'œil aguicheur, la poitrine bombée.

      Depuis la récente venue de Théo et Jo dans ma chambre, L'église d'Auvers n'avait pas bougé de son emplacement, coincée entre la commode et le mur, sur une chaise face au lit. Etrange église ? Je n'arrivais pas à percevoir cette église comme un vulgaire édifice de pierre sans vie. Elle avait une apparence humaine. C'est le meilleur portrait que j'ai jamais fait, pensai-je ?

eugèneboch-OLGA.jpg

V. Van Gogh – Portrait d’Eugène Boch, 1888, Musée d’Orsay, Paris

 

milliet.jpg      

      Les portraits, c'est ce que je préférais peindre... A Arles, j'avais trouvé des figures dont j'étais vraiment satisfait : Eugène Boch, personnage lunaire au regard rêveur représenté dans un décor de nuit au ciel étoilé ; ce farceur de Roulin en postier triomphant qui avait tant fait rire Jo à Paris le mois dernier ; le sous-lieutenant de zouave Milliet au teint mat, qui venait peindre avec moi dans les champs aux alentours d'Arles. Sans oublier mon amie, madame Ginoux, en costume d'arlésienne noir sur un fond jaune citron.

 

 

 

 

 

V. Van Gogh – Sous-lieutenant des zouaves Milliet, 1888, Kröller-Müller Museum, Otterlo

 

           zouave.jpg

      Satané soldat ! Que de mal il m'avait donné celui-là pour le croquer ! C'était un jeune soldat du régiment de zouave de Milliet engoncé dans son bel uniforme bleuté. Il avait un cou de taureau et un regard de tigre. Pour le peindre, j'avais utilisé des tons disparates pas facile à mener. Je me souvenais de sa tête bronzée coiffée d'un bonnet garance que j'avais plaquée sur une porte de couleur vert sale. C'était d'un criard... Mais cela me plaisait.

     

                                     

 

                                                   

 

                                                                                              V. Van Gogh – Le zouave, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

      Des effluves parfumés de cuisine s'infiltraient sous ma porte. La pluie avait cessé. Tom n'était pas rentré. Je connaissais par expérience la difficulté de poser ses pinceaux, excité par l'ardeur de la création. A son âge, il peut sauter un repas...

  Sortie_de_leglise_a_Nuenenx.gif   

      Une idée me vient. Je vais donner L'Eglise d'Auvers à Moe. Ma chère mère serait certainement heureuse d'accueillir à Nuenen cette église de campagne au ciel plombé. Les églises, c'était sa vie à Moe. Tout au long de son existence, elle n'avait cessé de suivre mon père dans les paroisses où il officiait comme pasteur. Elle n'avait connu comme habitation que des presbytères : Groot-Zundert, puis Etten et, peu avant la mort de Pa il y avait déjà cinq ans, Nuenen dans le Brabant. Sa grande fierté était d'assister au sermon du dimanche proféré d'une voix solennelle par mon père.

      Je m'imaginais L'église d'Auvers faisant le pendant à celle de Nuenen accrochée au-dessus de la cheminée. Pour la distraire lorsque Moe s'était cassée le fémur, j'avais brossé et lui avais offert son église entourée de fidèles sortant joyeusement de la messe... Pauvre Moe, que de soucis je lui donnais !

V . Van Gogh – Sortie de l’église de Nuenen, 1884, tableau volé au Van Gogh Museum en 2002

     

 

      Le soleil revenu transperçait la lucarne. Il n'était plus temps de rêvasser.

      J'enfile ma tenue de travail, sors et descends l'escalier en pensant à l'après-midi qui m'attendait.

      Demain, je peindrai Adeline...

 

A suivre...

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire

 

 

 

Commentaires

Bienheureux de vous retrouver, Vincent et toi.

Bon : toi, tu as travaillé pendant les vacances, c'est indéniable.
En revanche, tu nous présentes aujourd'hui un Van Gogh qui passe sa journée allongé sur son lit ...
Ce n'est pas très productif, cela ...

Heureusement que "demain", il reprendra ses pinceaux pour immortaliser Adeline ...

A demain, donc ...

PS : la toile volée en 2002 n'a toujours pas été retrouvée ?

Écrit par : Richard LEJEUNE | 30 septembre 2009

Content de te retrouver Richard !
Effectivement, malgré les apparences, j’ai travaillé pendant cette pause estivale. Vincent m’a forcé la main…
Ce jour là, Van Gogh ne reste enfermé dans sa chambrette que la matinée car il pleut et ce n’est guère bon pour les peintres. Cela ne semble pas gêner le nouveau peintre hollandais que Théo lui envoie. Un joyeux drille ce Anton Hirsching !
A ma connaissance, la toile volée en décembre 2002 n’a pas été retrouvée. Elle a été dérobée le 7 décembre 2002 avec une autre toile peinte en 1882 « Vue de la plage de Scheveningen ». Ces deux toiles de la première période du peintre seront bien difficiles à écouler…
Bonne journée

Écrit par : Alain | 30 septembre 2009

bonjour Alain

tu nous a bien manqué

ah! enfin ! vincent est de retour
Je ne connaissais pas ce peintre

En ce moment je lis les lettres des deux frères
C'est trés surprenant ! de par la qualité de rédaction et la profondeur des idées
a+

jacky

Écrit par : jacky | 01 octobre 2009

Bonjour Jacky

Vincent est repartie pour de nouvelles aventures et, crois-moi, il a du boulot !
Si tu lis les lettres de Vincent, tu verras qu’il parle deux ou trois fois de ce jeune peintre hollandais Anton Hirsching qui ne laissera pas son nom dans l’histoire de la peinture.
A cette époque de nombreux peintres venaient l’été se faire la main sur les bords de l’Oise ou de la Seine.
Peu de gens savent que Van Gogh est un homme très intelligent, cultivé, curieux de tout, et pas le malade que l’on nous montre trop souvent. Sa sensibilité jaillit dans toutes ses lettres. Je me suis régalé en les lisant.
Bonne journée

Écrit par : Alain | 02 octobre 2009

Bonjour Alain, j'ai pris le temps de lire la suite des jours de Vincent à Auvers et encore une fois, je me suis laissée transporter!!! J'ai changé mon adresse e mail car je n'ai pas encore celle de SFR!! Bientôt j'espère, mais je peux avoir la joie de retrouver ton écriture!! J'aime beaucoup le portrait de Boch!! BISOUS FAN

Écrit par : FANFG | 03 octobre 2009

Merci Fan de prendre le temps de lire ma prose et, c'est l'essentiel, de contempler les tableaux.
Le portrait d’Eugène Boch est pour moi une œuvre majeure de Van Gogh à Arles.
Une grande poésie se dégage de cet homme au regard triste dans un décor nocturne. A quoi rêve t-il ?
Orsay a la chance de le posséder

Écrit par : Alain | 03 octobre 2009

Ah Van Gogh le retour.... Ayant récemment visité la "chambre" de Van Gogh à Auvers, ainsi que la village , je visualise mieux ce récit.

Écrit par : Louvre-passion | 03 octobre 2009

Cette chambre… Des visiteurs du monde entier se déplacent pour voir « la chambre ». A Orsay la grande salle réservée au peintre ne désemplit pas. La popularité de cet artiste est incroyable !
Un autre peintre populaire : Renoir. Je ne regarde presque plus la télé mais jeudi soir sur France 5 j’ai pris beaucoup de plaisir en regardant « Un soir au musée » consacrée à l’expo Renoir à Paris. Epatant ! 2 heurs ½ non stop sur la dernière période du peintre, qui n’est pourtant pas ma préférée, et sur son fils le cinéaste Jean Renoir.
Il y a bien longtemps que je n’avais pas vu une émission sur la peinture de cette qualité. Cela change de la médiocrité ambiante des émissions télévisées.
Bon dimanche

Écrit par : Alain | 04 octobre 2009

Bonjour Alain,

Un bien joli récit pour le retour de Vincent ! un récit qui nous replonge peu à peu dans l'univers de Vincent, nous remet en mémoire certains événements, certaines toiles. J'espère que vous avez passé un bon séjour en Provence, (je suis triste que Vincent -le vrai !- n'ai pas été heureux chez nous. J'aurais aimé qu'il y soit bien et paisible). Bon retour à vous et Vincent, vous nous manquiez. A bientôt
Marie Claude

Écrit par : Marie Claude | 05 octobre 2009

Ne soyez pas triste Marie-Claude, Vincent a connu de grandes joies en Provence dans la première période de son séjour à Arles. Pour un nordiste comme lui, tout l’excitait : les motifs étaient nombreux, le soleil renforçait les couleurs, la mer avait une intensité qu’il n’avait jamais connu, la lumière explosait. De plus, il s’était fait plusieurs amis qui lui servaient de modèle. L’arrivée de Gauguin allait tout perturber…
J’ai passé un séjour sympa dans votre région. Je connaissais déjà bien les villages colorés, cette lumière qui éblouissait Vincent et ce climat enchanteur. J’étais aux alentours de Ste Maxime. J’ai besoin de beaucoup nager en mer. Je me sens mieux dans l’eau que sur terre. Nos origines aquatiques certainement…
J’ai découvert l’abbaye du Thoronet, un petit joyau niché dans la verdure. L’église est d’une pureté étonnante et le niveau culturel et historique des guides, exceptionnel. Je n’ai pas eu le temps d’aller voir le château et la tombe de Picasso ouvert au public au pied de la Ste Baume. J’y étais déjà passé sans pouvoir y entrer. Je serais bien retourné à Saint-Rémy pour le souvenir…
A bientôt

Écrit par : Alain | 06 octobre 2009

Les commentaires sont fermés.