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VAN GOGH A AUVERS - 17. La Grenouillère

 

 

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Pierre-Auguste Renoir – Bord de Seine à Asnières, 1879, National Gallery, Londres

Suite...

 

Lundi 16 juin 1890.        

 

      Toute la matinée, j'ai marché le long de la berge en griffonnant sur mon carnet de croquis les sites pittoresques rencontrés au bord de l'Oise.

      Je repensais au grand peintre d'Auvers, Daubigny, qui devait connaître autrefois tous ces sites par cœur. J'avais appris qu'il avait acheté un bac auquel il avait adjoint une voile et une cabine pour le transformer en atelier flottant. Il parait que le « Le Botin » avait Corot comme amiral honoraire et son fils comme moussaillon. Joyeux équipage ! Le peintre avait tellement de succès avec ses paysages de rivières qu'il les multipliait en explorant inlassablement les rives de la Seine et de l'Oise... Pourvu que Gachet ait pensé à parler à madame Daubigny de mon projet de peindre son jardin et sa maison, pensai-je.

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Charles-François Daubigny – dessin du bateau-atelier, 1860, Musée du Louvre, Paris

      J'arrive à hauteur d'un large embarcadère monté sur pilotis face à l'île de Vaux. Une grosse barque ventrue attendait le long de celui-ci... La guinguette dont Ravoux m'avait parlé avant de partir devait être sur cette île ? Il s'agissait certainement du lieu d'embarquement pour traverser l'Oise ?

      La berge, encombrée d'arbustes entremêlés, n'étant plus accessible, je décide de continuer à marcher sur l'ancien chemin de halage des péniches aujourd'hui abandonné. A distance, la tête de l'île de Vaux se profilait. La Grenouillère ne devait plus être bien loin.

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      Deux skifs effilés passèrent en brassant l'eau à grands coups de pelles. A l'intérieur des fines embarcations, quatre solides gaillards coiffés de bonnets de marins, habillés de maillots rayés, étaient assis. Leurs bras hâlés, nus jusqu'aux épaules, les muscles saillants, noueux, tiraient en rythme sur les avirons sous les cris impétueux du barreur qui imprimait la cadence. Je les suivis du regard. Ils disparurent derrière une rangée d'arbres.

      Dans un renfoncement de la rive, des barques et de nombreuses yoles longues et minces, de toutes couleurs, étaient amarrées. Le lieu me plaisait. J'aurais aimé le peindre séance tenante. Je me fis la réflexion qu'il était trop tard, en ce début d'après-midi, pour entamer un tableau que je n'aurais pas le temps de terminer.

      Des clapotis, des sons vagues, des cris sourds me parvenaient. Je ne discernais pas de quoi il s'agissait. Cela ressemblait à des pierres que l'on jette dans quelque chose de liquide. Je me redresse, intrigué. Ces bruits venaient de l'autre côté d'un large bouquet d'arbres.

      Il faisait chaud. Je prends ma gourde et bois longuement l'eau qui était encore assez fraîche.

 

      La Grenouillère était une grande étendue de berge déserte. Le lieu avait été aménagé en plage sablonneuse. Un large ponton en bois s'enfonçait dans la rivière.

      La plage était envahie d'une foule bruyante. La plupart des personnes portaient un maillot pour le bain ; d'autres, habillées, certainement de la famille ou des amis, étaient assises sur des bancs à l'ombre et profitaient du spectacle.

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Henri Guydo – A la Grenouillère, dessin paru dans Le Rire en 1902

 

      J'avance et m'assois sur un carré d'herbe, sous un arbre. Une jeune fille brune me frôla en courant vers l'eau en costume de bain magenta. Très décolleté, son corsage en étoffe la moulait jusqu'à la taille et s'évasait sur des hanches enserrées dans une culotte s'arrêtant au-dessus des genoux. Le maillot foncé accentuait la blancheur de ses épaules, de ses bras et de ses jambes dénudées que de fines chaussures, tenues par des lacets ficelés aux chevilles, enjolivaient. Elle tentait de semer un petit homme maigrelet, la barbiche en avant, affublé d'un large chapeau de type colonial et d'un maillot crème à manches courtes. Il la poursuivait pieds nus, les mains tendues en avant, l'œil égrillard, en poussant des petits cris d'oiseau. De son caleçon blanc, dépassaient des jambes noueuses aux mollets protubérants. Ils sautèrent dans l'eau qui rejaillit dans une pluie d'éclaboussures.

   grenouillère.JPEG   Quelle pagaille ! La rivière était secouée de tremblements. Des nageurs se croisaient d'une brasse vigoureuse, d'autres escaladaient la courte échelle menant à la plate-forme sur pilotis et piquaient une tête, sans trop se préoccuper des baigneurs aventureux qui passaient par là. Des hommes en profitaient pour apprendre à nager à leurs compagnes. Ils les soulevaient, une main solidement plaquée sous le ventre, pendant que l'autre main tentait de maintenir le fragile équilibre. Elles tiraient l'eau en cœur en faisant de grands cercles avec les bras, sans grande efficacité, leurs mollets et leurs pieds sortant de l'eau battaient l'air derrière elles.

      Quelques baigneurs restaient assis sur le bord et trempaient leurs jambes dans la rivière pour se rafraîchir. Je vis un chien tenter d'attraper des mollets par jeux, pendant qu'au milieu de la plage, gonflant ses pectoraux, un sportif en maillot lançait alternativement ses bras et ses jambes devant lui. Des bébés nus rampaient sur le sable sous le regard attentif des parents.

 Gravure de Miranda – Les grenouilles apprennent à nager aux bains froids de La Grenouillère, L’illustration 1873

     

      Ce joyeux désordre me plaisait. Ces scènes nautiques feraient une peinture originale et drôle, me dis-je ravi du spectacle ?

      Des yoles et des skifs circulaient au milieu de la rivière. Un homme sauta d'un bateau et disparut sous l'eau avant de réapparaître plus loin en hurlant.

      Un groupe de jeunes garçons arrivait. Ils se déshabillèrent rapidement dans les cabines de bain et foncèrent vers l'eau bienfaisante. La plupart d'entre eux portaient un simple caleçon court coupé à mi-cuisse. La poitrine libérée, ils bombaient le torse devant les jeunes filles. Certains, grands comme des échalas ou bedonnants, n'avaient pas grand-chose à montrer et sautaient bêtement dans l'eau en position assise, les pieds en avant, afin de faire jaillir le plus d'eau possible sur les fillettes apeurées.

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Victor Geruzez dit Crafty – dessin de La Grenouillère de l’île de Croissy, Le Monde Illustré 1869

 

      Je m'allonge, la tête calée sur un tronc d'arbre. Le spectacle devint franchement comique lorsque quatre garçons attrapèrent un de leur camarade qui se débattait et se dirigèrent vers la berge. Arrivés au bord, ils le lâchèrent en le jetant dans la rivière. Les spectateurs habillés, assis derrière moi, lancèrent des cris effrayés à la vision du malheureux garçon, dont seule la tête sortait de l'eau, qui toussait et crachait. Finalement, à l'aide de grands moulinets avec les bras et le secours d'un brave homme, il parvint à  remonter sur la rive.

      Je m'apprêtai à partir. J'eus un dernier regard pour une jeune femme seule au milieu de la rivière, sans bonnet, glissant d'une brasse souple, sa longue chevelure cuivrée caressée par l'onde. J'étais un piètre nageur et je l'enviais. Elle stoppa sa course, se mit en planche, les bras en croix, la tête dans le ciel. Seuls ses seins, son ventre et ses pieds, émergeaient. Soudainement, elle repartit d'une nage plus rythmée vers la rive et sortit de l'eau. Elle était grande et mince, l'allure athlétique. Elle gagna une cabine.

      La nageuse me rappelait Marguerite, la fille du docteur Gachet : finesse des traits du visage, souplesse du corps. Je repensais qu'elle aussi, comme Adeline Ravoux ce matin, m'avait promis de me consacrer une journée pour la peindre en buste jouant du piano. Quelle chance j'avais ! Deux très jolies jeunes filles allaient m'offrir leur fin minois !...

    Tous les ans, Gachet préparait une grande fête à l'occasion de l'anniversaire commun de Paul et Marguerite nés le même jour. J'avais reçu cette semaine un carton d'invitation pour dimanche prochain 22 juin. Je ne pourrais apporter mon matériel de peintre ce jour là, songeai-je ? Peut-être pourrai-je croquer Marguerite le dimanche suivant, le 29 juin... ?

 

      Je serais bien resté des heures en ce lieu mais le soleil entamait sa course descendante. Je souhaitais rentrer au village sans avoir à me presser afin de profiter au maximum du temps radieux. Madame Ravoux me ferait bien réchauffer un plat si je manquais l'heure du repas ?

      Assoiffé, je sors la bouteille de bière qui restait dans ma musette et la bois d'un trait. Je reprends l'ancien chemin de halage en sens inverse et récupère la berge quelques centaines de mètres plus loin.

      Installés en plein soleil, deux pêcheurs surveillaient leurs bouchons. Une minuscule « guêpe » à vapeur, la coque bleue rayée de deux minces fils blancs, remorquait une péniche lourdement chargée en lançant dans le ciel un grand panache de fumée grise. « Guêpe » ?... Curieux nom...

      De violents remous agitèrent la rivière. Un homme en vareuse, coiffée d'une large casquette, s'irrita et se mit à injurier à distance le conducteur de la « guêpe » dont le passage intempestif troublait le silence et la quiétude de son coin de pêche. Son bouchon disparut soudainement, ce qui eut pour effet de calmer sa colère. Il n'eut que le temps de tirer sur la canne et ramena un joli gardon de fond. Il le décrocha, le contempla sans pitié et le jeta dans un seau.  

 

 A suivre...

      Ce 17ème épisode burlesque et nautique aura un avant goût de vacances pour beaucoup d’entre vous.

      Cette période de farniente estival qui s’ouvre est le moment propice pour permettre à Vincent de souffler.

      Pour changer, je publierai quelques nouvelles ou poèmes avant que notre bel été ne file en pente douce en septembre, mois où je prendrai des vacances.

      Ne vous inquiétez pas Vincent va revenir. Il espère seulement que vous avez apprécié le premier mois qui se termine de son aventure à Auvers qui l’a rendu pleinement heureux.

      Il sera fidèle au rendez-vous qu’il vous fixe début octobre pour vous conter la suite de son histoire. Il brûle d’impatience à la seule pensée de peindre bientôt les jolis minois qu’il évoque dans cet épisode…

 

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  

Commentaires

  • Bravo Alain pour cet épisode plein de joie et de prémisses aux vacances 2009!! C'était un coin très sympathique cette "grenouillère"!!Maintenant je comprends pourquoi ce nom!!! LOL!! les illustrations sont explicites!! J'ai connu les bords de la Marne et Gégène mais à la "grenouillère" il y avait une plage!!!
    A bientôt de te lire!! BISOUS FAN

  • Burlesque et nautique, ce 17ème épisode ? Tu es vraiment très réducteur, Alain !
    Il est bien plus que cela : il constitue, avec de simples mots, une vraie peinture, une réelle fresque, un caléidoscope de tranches de vie à La Grenouillère. Si c'était un film, s'il y avait le son : les cris d'amusements des nageurs, le clapotis de l'eau recevant les plongeurs, ce serait véritablement un documentaire.
    Accompagné de quelques dessins ou gravures que tu as ajoutés, cet ensemble est d'une vérité époustouflante !

    Cerise sur le gateau : j'ai découvert des artistes - Miranda, Crafty, Guido ... - dont j'ignorais jusqu'à l'existence. Pour ce côté délicatement didactique de ce dernier billet de l'année scolaire, merci.

    Et donc, toi aussi, tu as décidé de lever le pied pendant ces deux mois : choix judicieux, assurément, qui vous premettra, en octobre, de revenir, Vincent et toi, avec de "nouvelles aventures".

    Je vous attends tous deux de pied ferme.

    Amicalement (et bonnes vacances post-estivales à toi)

    Richard

  • Je te croyais en vacances Richard.
    Cela me fait plaisir que tu es apprécié cette histoire amusante inspirée de gravures de scènes de baignades burlesques dont les dessinateurs de cette époque avaient le secret.
    Comme toi j’ai pensé qu’il fallait passer à autre chose en cette période estivale qui débute.
    Vincent a toujours des projets. Il ne pense qu’à peindre Adeline Ravoux et Marguerite Gachet et cela le met en joie par avance. Il nous contera ces grands moments qu’il va vivre bientôt, à la rentrée.
    Je ne raccroche pas encore.
    Bonnes vacances au plus français des belges.
    Mon texte t’aura peut-être inspiré des pensées plus éloignées de l’Egypte. Ta compagne doit penser toute l’année qu’elle vit avec un pharaon… Quoique cela ne doit pas être désagréable d’être pris pour une divinité ?

  • Je fais le point Fan pour que l’on ne se méprenne pas sur la Grenouillère.
    La grenouillère d’Auvers sur Oise était une plage baignade comme il en existait beaucoup au bord des rivières, dont celles de la marne que, comme toi, j’ai aussi connu.
    La célèbre « Grenouillère » dont je montre quelques gravures humoristiques est celle dont Van Gogh parlait au début de l’épisode précédent.
    Cette Grenouillère était une guinguette sur l’île de Croissy sur Seine, non loin de Chatou et le célèbre restaurant Fournaise. Longeant la guinguette une baignade entourait le fameux « camembert » petit îlot avec un arbre en son milieu. De nombreux peintres, dont Renoir et Monet que j’ai montrés, ainsi que des écrivains, l’ont immortalisée.
    Elle a aujourd’hui disparu. Brûlée 2 fois ! Le charmant petit musée de la Grenouillère à Croissy sur Seine http://pagesperso-orange.fr/grenouillere/pages/french.htm où je suis allé il y a 3 ans présente actuellement une exposition : La belle époque de la Grenouillère.

  • Pour information, le site du musée de la Grenouillère a changé: www.grenouillere-museum.com
    S'il vous prenait l(envie de refaire un tour du côté de chez nous cet été, sachez qu'actuellement nous avons une expo fort intéressante et qui pourrait aussi donner lieu à une petite histoire sur votre blog: "Mystérieuse Absinthe"...
    Cordialement,

    Sabine ANNE

  • J’ai déjà parlé de la « Fée verte » dans le 27e épisode de mon récit « Van Gogh à Auvers ».
    L’idée de raconter une histoire à nouveau à travers un tableau, comme celui de Degas par exemple, est intéressante. Je vais y penser.
    Je prends note de votre nouveau site que je viens de consulter.
    Amicalement

  • Ce sont des dessins humoristiques très caricaturaux de l’ambiance de la Grenouillère au 19e.

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