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12 mai 2009

VAN GOGH A AUVERS - 15. Théo

 

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Suite...

 

Dimanche 8 juin 1890.        

 

      Le soleil écrase le devant de l'auberge, malgré les arbres qui dispensent un maigre ombrage sur les tables en fer installées devant les fenêtres. J'attache le cheval à l'anneau scellé dans le mur du passage. Théo et Jo souhaitèrent marcher un instant jusqu'au centre de la place de la mairie, face à l'auberge.

      Ravoux est attablé devant une orangeade à l'intérieur du restaurant. Des gouttes de sueur perlent sur son front et son crâne dégarni. C'était l'heure où il s'octroyait un moment de détente avant l'arrivée des premiers clients.

      Je lis de l'incompréhension dans son regard lorsqu'il me voit arriver seul avec un bébé serré dans les bras. A voir l'expression grotesque du cafetier, je comprends de suite sa pensée.

      Apercevant la face rondouillarde de cet homme qu'il ne connaît pas, Vincent Willem se met à gigoter dans mes bras. Il se calme lorsqu'il voit ses parents entrer dans l'auberge avec moi.

      - Vous avez bien cru que c'était le mien, dis-je à l'aubergiste, en riant ! J'aimerais avoir un enfant mais je n'ai pas encore trouvé la femme qui me le donnera. Il est beau mon neveu...n'est-ce pas ? Quatre mois... Je vous présente mon frère Théo, dont je vous ai déjà beaucoup parlé, et sa femme Johanna. Jeunes mariés, ils sont en pleine lune de miel. Je dois les raccompagner à la gare tout à l'heure. J'espère toujours qu'ils viendront à Auvers pour les vacances le mois prochain. Pouvez-vous leur confirmer qu'une de vos chambres les plus spacieuses sera disponible s'ils la retiennent suffisamment tôt ?

      Ravoux, rassuré sur mon éventuelle paternité, se lève, salue Jo et Théo, presse le menton du bébé, se remet derrière son zinc et sort trois verres. Les petites lunettes rondes qui encerclaient ses yeux accentuaient la vivacité de son regard éternellement affable.

      - Je me ferais un plaisir de vous recevoir monsieur Théo, dit-il en versant des jus de fruit. Monsieur Vincent me parle constamment de vous et de la galerie artistique que vous dirigez à Paris. Venez dans notre région avec votre femme, vous éliminerez rapidement les scories des usines parisiennes. Avec cette belle journée, vous avez dû apprécier les parfums et la beauté de notre campagne. Ici, le calme est assuré. Et pour le bébé, madame, l'air est d'une pureté...

      Jo, assoiffée, boit son verre à petite gorgée. Elle défait le nœud du chapeau qui lui enserre le cou et le pose sur le comptoir en souriant au cafetier.

      - Merci pour votre offre, monsieur. La région nous plait beaucoup. Le problème est que nos parents respectifs, en Hollande, tiennent absolument à ce que nous venions leur présenter Vincent Willem cet été. Il faut les comprendre, ils veulent embrasser leur petit-fils... Peut-être pourrions nous couper nos vacances en deux : une partie en Hollande et l'autre à Auvers ? Nous allons y réfléchir et dirons à Vincent ce que nous avons décidé.

      Théo soupire et hausse les épaules, fataliste, en me regardant.

      - Notre mère et les sœurs attendent le petit avec impatience, Vincent. Moe serait trop déçue de ne pas le voir. Il faut comprendre. C'est une grand-mère...

      Jo se tourne vivement vers moi.

      - Petit frère ! Montre nous vite tes toiles ! J'ai hâte de voir tes derniers chef-d'œuvres !

      Je souhaitais leur montrer ma chambre en premier. Nous traversons la salle de restaurant et montons au deuxième étage.

      En entrant, Théo ne put retenir une exclamation de surprise :

      - C'est minuscule ! Comment arrives-tu à vivre dans cette pièce exiguë à peine éclairée ?

      Je n'avais pas eu le temps de mettre un peu d'ordre ce matin, avant de partir. Mon matériel de peintre reposait dans un angle de la pièce, à droite de la lucarne. Quelques japonaiseries étaient accrochées au mur. Mes cartons à dessin et mes gravures jonchaient le sol. Ne sachant où les mettre, mes toiles ramenées d'Arles s'amoncelaient sous le lit, coincées entre le mur et ma valise. L'église d'Auvers, peinte cette semaine, achevait de sécher. Je l'avais posée contre le mur face au lit pour qu'ils la voient en pénétrant dans la pièce.

      Jo semblait aussi déçue par l'aspect de la chambre que Théo mais ne dit rien pour ne pas m'attrister. Elle s'assoit sur le lit et examine mon église d'Auvers. Le bébé s'était endormi dans ses bras.

      - Ne change jamais de style Vincent, dit-elle soudainement ! Cette église parle... Qu'exprime-t-elle ? Toi seul le sais, Vincent. Ce ciel bleu, immense, fait presque peur...

     Je m'assois à côté de Jo sur le lit. Théo marche dans la pièce puis prend quelques livres au hasard, les feuillète et reconstitue la pile bancale sur le sommet de laquelle il dépose « Nana » de Zola. Il regarde longuement le crépon japonais que j'avais intentionnellement laissé sur la table : quelques paysans revenant des champs, des constructions en bois devant des montagnes bleutées et, au-dessus, le mont Fuji, énorme, écrasant.

     
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Utagawa Hiroshige – Les monts juji et Ashitaka, 1855, Van Gogh Museum, Amsterdam

                     

                                          V. Van Gogh – Le pont sous la pluie (d’après Hiroshige), 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

 

 

      - Je m'en inspire dans mon travail, lui dis-je, connaissant son intérêt pour les estampes japonaises. Ces tons plats posés l'un à côté de l'autre sont admirables de spontanéité. Les formes, peintes avec des couleurs pures, primaires, se détachent librement. Je tente de reproduire dans mon art cette simplicité... cette harmonie. Te rappelles-tu ce pont sous la pluie d'Hiroshige dont j'avais fait une copie ? Je place les japonais au même rang que Millet ou Delacroix dans ma hiérarchie des grands maîtres.

      Théo se poste face à moi, préoccupé.

      - Vincent, il faut absolument que tu trouves une petite maison à louer dans la région. Cela ne devrait guère coûter plus cher que ta pension à l'auberge et tu aurais de la place pour installer tes meubles, travailler tranquillement et stocker tes toiles. Que deviennent tes meubles ?

      - Je n'ai plus de nouvelles des Ginoux à Arles qui doivent me les envoyer. Ce sont de vrais amis, ils ne devraient pas tarder à me les expédier. J'ai peint plusieurs fois madame Ginoux qui était la tenancière du Café de la Gare.

      Je pensais qu'il fallait que je les relance pour mes meubles. 

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Vincent Van Gogh – L’Arlésienne (madame Ginoux), 1888, The Metropolitan Museum of Art, New York

 

      - Tu as raison, c'est trop petit ici, mais, pour le moment, je m'en sors. Je peux peindre et stocker des toiles en bas, dans l'arrière-salle que je vous montrerai en redescendant. Je mange bien et les Ravoux, de braves gens, m'ont adopté.

      La petite glace accrochée au mur face à moi me renvoyait mon portrait.

      - Je viens d'arriver Théo... Je me sens bien... Je travaille dans la joie... n'est-ce pas l'essentiel ? J'ai demandé à Gachet de m'aider à trouver cette maison en location. Elle me permettrait de reprendre certaines toiles qui sont chez toi et Tanguy. Tu sais ce qui me ferait le plus plaisir si je louais une maison ? Ce serait de pouvoir vous loger tous les trois. Tu pourrais venir à tes moments de libre à la galerie, ainsi que pour les vacances. Paris est si proche.

      Théo sourit à cette idée qui ne lui déplaisait pas.

      - Préviens-moi quand tu auras trouvé cette maison, je me déplacerai exprès. Peut-être pourras-tu également accueillir un autre peintre ? Puisque la communauté d'artistes que tu voulais faire dans le Midi te tient toujours à cœur... pourquoi pas à Auvers ?

      Je rêvai un instant. J'avais tellement été déçu à Arles de n'avoir pu réaliser ce vieux projet d'un atelier d'artistes réunissant des peintres amis dans une même communauté. Gauguin l'avait réussi à Pont-Aven en Bretagne. Si mon vieux copain Emile Bernard acceptait de venir ?  

      Théo scrute à son tour l'église d'Auvers, attentivement.

      - Epatante ton église ! L'influence japonaise est perceptible. Mais les japonais n'ont pas la force d'expression que tu as donnée à cette modeste église de campagne.

      Nous redescendons l'escalier. Madame Ravoux n'était pas présente. J'aurais bien aimé la présenter à la famille. J'étais certain qu'elle aurait plu à Jo.

      Mes toiles finissaient de sécher dans l'arrière-salle. La pièce, peu ventilée, était envahie de senteurs de peinture à l'huile. Théo remarque en premier le portrait du docteur Gachet.

      - C'est bien lui ! Cette touffe de poils sous la lèvre, et ces cheveux qui s'échappent furieusement de chaque côté de la tête. Curieuse casquette ! Le bougre, il n'était pas aussi triste cet après-midi ! Il est vrai qu'il avait bu pas mal. C'est une vraie chance pour toi d'avoir rencontré ce médecin, artiste et amoureux de peinture moderne. Il a un sens aigu de la nouveauté et sent ce qui est bon comme personne. Il est vraiment senti ce portrait...

      Jo lorgnait mes marronniers. Théo se poste derrière elle et pose délicatement son menton sur son épaule.

      - Ton style s'est modifié depuis ton arrivée à Auvers, Vincent ! Ta palette est plus nordique, moins chaude. Les contrastes sont estompés. C'est plus paisible.

      Il circule lentement en galeriste visitant une exposition.

      - Mes amis, il est l'heure de partir si vous voulez dîner chez vous ce soir, dis-je brusquement ! Je vous dépose à la gare d'Auvers, plus proche de l'auberge que la halte de Chaponval où vous êtes arrivés ce matin.

      Un voile violet s'étendait devant le café quand nous sortîmes. Ravoux, assit dehors, nous adressa un signe de la main lorsque le cheval s'élança.

 

      

      J'ai laissé la voiture à la gare et reviens à pas lents. Théo m'a fait une promesse avant de monter dans le train : organiser mon projet d'exposition dans un café parisien. J'aimerais tant reproduire les expositions des artistes du « petit Boulevard » que j'avais organisées autrefois au restaurant "Le Chalet" et au "Tambourin". Cela n'avait pas été un grand succès... Mes amis étaient là : Anquetin, Bernard, Toulouse Lautrec...

      A la vue de l'auberge, je stoppe mon pas. Une joie intérieure profonde m'habite dont je veux profiter encore un dernier instant. Je voudrais crier, clamer mon bonheur... Théo et Jo étaient si heureux en repartant. Ils ne tarissaient pas d'éloges sur Auvers, la famille Gachet, ma peinture.

      Ils reviendront pour leurs vacances prochaines avec Vincent Willem... Quelle merveilleuse journée ! 

 

A suivre...

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo

 

  

Commentaires

Encore une belle journée que l'on aimerait qu'elle dure encore!!! Même le départ de Théo et Jo n'est pas triste puisque plein de projets pour Vincent!! Les projets sont l'espoir, la vie, Vincent est heureux!!Merci!!BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 13 mai 2009

Vincent ne manque pas de projets. Son esprit agité par la joie de cette journée familiale, en fourmille.
Bonne journée

Écrit par : Alain | 14 mai 2009

J'ai aujourd'hui trouvé remarquable la symbiose entre ton style, simple, doux, serein, sans grandiloquence aucune et l'ambiance qui se dégage de cette journée familiale, simple, douce, sereine, sans grandiloquence aucune ...

Adéquation on ne peut plus réussie entre le fond et la forme.

Et ce que Théo ressent et exprime devant les toiles de son frère, à savoir le côté devenu "plus paisible" de sa peinture, se retrouve entièrement exprimé par les mots que tu as choisis.

C'est beau; d'une touchante et si juste simplicité ...

Écrit par : Richard LEJEUNE | 13 mai 2009

Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple !
Cette journée a été sereine selon les courriers ultérieurs de Vincent et un récit de Paul Gachet.
Vincent écrit à sa mère : « Théo, sa femme et son enfant sont venus dimanche. Nous avons déjeuné chez le docteur Gachet. Mon petit homonyme a fait connaissance avec le règne animal vu que la maison compte 8 chats, 8 chiens, des poules, des lapins, des oies, des pigeons. Cela a été pour moi une impression très reposante de vivre près d’eux ».
Il est exact que la peinture de Vincent s’est adoucie, les couleurs de l’Ile-de-france sont moins violentes que dans le midi. Il est plus calme. Il a envie de peindre beaucoup. Il écrit à sa sœur : « J’ai eu la visite de Théo et sa famille dimanche dernier. De ces jours-ci je travaille beaucoup et vite ; ainsi faisant je cherche à exprimer le passage désespérément rapide des choses dans la vie moderne ».

Écrit par : Alain | 14 mai 2009

Merci Richard pour cette remarque au sujet de mon com!! Van Gogh est mon peintre préféré de par sa personnalité et tout ce qui le touche, me touche!!Je le ressens comme si j'étais lui et le talent d'ALAIN n'a jamais cessé depuis que nous papotions sur le forum de wanadoo!! Je parle donc avec mon coeur qui n'est pas si simple mais plein d'amour pour ce peintre qui ne fut compris ni par les femmes, ni par les amateurs de peinture encore trop serrés dans leur carcan d'une époque hypocrite!! Bonne journée à toi aussi Richard!!Je te souhaite plein de projets de vie!! BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 14 mai 2009

Désolé Richard ! Fan a mal interprété ton commentaire en pensant qu’il lui était adressé.
Grâce à cette méprise tu as eu droit à des gentillesses et des bisous de Fan.
Excellent pour entamer l’après-midi qui approche…

Écrit par : Alain | 14 mai 2009

BONSOIR ALAIN

Chaque article est un vrai travail de documentaliste
doublé d'un talent de romancier
tu arrives à les faire revivre

continues c'est le top pour les admirateurs de Vincent

A chaque fois j'imagine les scènes comme dans une série télé
j'adore !

a+
jacky

Écrit par : JACKY | 16 mai 2009

Oui Jacky, cela pourrait être une série télé en plusieurs épisodes.
Je tente, dans cette fin de 19e siècle, dans une petite commune que tu connais bien, de faire revivre tous ces personnages selon l’idée que m’en donnent les documents. J’espère ne pas trop les déformer…
Si tu aimes, c’est que je m’approche de leur vérité.
Bon dimanche

Écrit par : Alain | 17 mai 2009

Merci d'abord Alain d'avoir agrandi les lettres de votre récit, ce qui m'a permis de vous lire. J'aime toujours autant la façon dont vous parlez de Vincent, vous le rendez vivant à nos yeux ébahis.
Amicalement

Écrit par : colette | 17 mai 2009

Je dois reconnaître, Colette, que c’est un peu pour vous que j’ai agrandi les lettres dont je me suis aperçu, avec retard, qu’elles étaient un peu petites.
Comme vous l’avez constaté, Vincent est en pleine forme et a superbement profité de cette belle journée chez Gachet avec sa famille. Il vous envoie le bonjour.

Écrit par : Alain | 18 mai 2009

En 1999, Spike Jonze a réalisé le film "Dans la peau de John Malkovich", en 2009 tu réalise avec brio "Dans la peau de Vincent Van Gogh" !

Écrit par : Louvre-passion | 17 mai 2009

Je ne connaissais pas ce film se rapportant à Malkovich.
Je suis allé deux fois au théâtre récemment voir « La Cerisaie » et « Baby Doll », deux pièces totalement différentes. J’enviais ces acteurs formidables qui arrivaient à s’oublier eux-mêmes en s’investissant totalement dans la peau de leurs personnages. Après réflexion, je me suis dit que l’on faisait la même chose en écrivant.
Malgré tout, l’on apporte toujours quelque chose de soi au personnage car la même pièce jouée par différents comédiens est à chaque fois nouvelle.

Écrit par : Alain | 18 mai 2009

Les commentaires sont fermés.