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VAN GOGH A AUVERS - 13. La halte de Chaponval

 

  

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 Vincent Van Gogh – Maisons à Auvers, juin 1890, The Toledo Museum of Art, Toledo, Ohio

 

Suite...

 

Dimanche 8 juin 1890.        

 

       - C'est ma tournée aujourd'hui, monsieur Vincent !

       Accoudé au zinc, Pascalini sirote déjà son premier ou deuxième verre de la journée.

      Je suis arrivé tôt ce matin au café « A la Halte de Chaponval ». J'ai mis à peine dix minutes pour faire le chemin avec la carriole louée par le docteur Gachet. Celui-ci  avait pensé qu'il était plus simple de venir chercher Théo, Jo et le bébé à la halte de chemin de fer de ce quartier d'Auvers. Celle-ci,chaponval-ruepontoise.jpg placée à mi-chemin entre les gares de Pontoise et d'Auvers en venant de Paris était la plus proche de la grande bâtisse du docteur.

    Pascalini insiste pour m'offrir un canon. J'accepte sans grande envie, uniquement pour ne pas contrarier cet ami, ancien gendarme corse retraité, retiré à Auvers. Nous nous étions rencontrés pour la première fois dans ce café un jour où j'explorais les rives de l'Oise proches en quête de motifs et que la chaleur m'avait incité à entrer pour me désaltérer. Nous avions rapidement sympathisé.

 

       Photo du café “A la halte de Chaponval”

     

      C'était un joyeux luron, ce Pascalini ! Souvent éméché, il offrait des tournées à la cantonade en lançant des sonores « C'est ma tournée ! » avec cet accent corse inimitable que tout le monde connaissait aux alentours.

       Malgré son apparence de fêtard en goguette, il était intelligent et curieux. Il m'arrivait parfois de le croiser dans la campagne où il occupait son temps, entre deux tournées, à se promener. Il connaissait parfaitement les noms latins des plantes et fleurs sauvages. Il m'avait appris quelques noms bizarres que je gardais en mémoire. Ainsi, je savais que les graciles coquelicots qui couvraient en ce moment les champs et talus de fleurs rouges éclatantes, étaient des « papavers », ou, plus simplement, des pavots, et que le charmant bleuet, celui qui s'abrite dans les champs de céréales l'été, se nommait « centaurea ».

      Le père Penel dépose un verre devant moi, le remplit jusqu'au col d'un geste ample et précis, et me serre la main.

      - Le train de Paris s'arrête bien à 11 heures 26, demandai-je ? Mon frère arrive avec sa petite famille pour passer la journée avec moi. Il repartira dans la soirée par le train de 5 heures 58.

      - Les trains en provenance de Paris sont toujours à l'heure, monsieur Vincent ! Vous avez encore une bonne heure à attendre.

      Rassuré, je porte le verre à mes lèvres.

      Pascalini se penche vers moi :

      - Alors monsieur Vincent, cette peinture ? Lorsque je vous vois peindre au cours de mes promenades, vous le faites avec une fougue incroyable ! Vous martyrisez ces pauvres toiles...

       Sa dernière expression me fit sourire. Son haleine sentait la vinasse. Comment serait-il ce soir ?

      - Je ne martyrise pas la toile, Pascalini, je me bats avec elle ! Et, croyez-moi, la peinture est un combat dont le peintre ne sort pas toujours vainqueur... Je n'ai jamais autant travaillé que depuis mon arrivée à Auvers. Cette région m'inspire. Qui pourrait croire que nous ne sommes qu'à une heure de Paris ? C'est la vraie campagne. Je découvre de nouveaux motifs à chacune de mes sorties... J'ai peint l'église d'Auvers récemment et lui ai donné une vie qui me surprend moi-même. A ce propos... vous connaissez un jeune garçon qui s'appelle Georges ? Il est très grand avec des cheveux blonds comme les blés et demeure non loin du cimetière, au-dessus de l'église.

      - Le gars Georges ! Bien sûr que je le connais ! Ses parents ont une ferme vers le Montcel. Ils font essentiellement la culture de pois et haricots. Un peu de blé également... C'est un gentil garçon, s'intéressant à tout, toujours prêt à parler. On le reconnaît de loin avec sa démarche de héron et ses cheveux qui partent dans tous les sens. Ils ne doivent pas connaître le peigne chez lui !

      En parlant, Pascalini faisait des grands pas dégingandés sur la pointe des pieds afin d'imiter la foulée aérienne du jeune homme.

      - Ce garçon me plait, dis-je en souriant aux pitreries du corse. J'espère avoir l'occasion de le croquer un de ces jours. La peinture semble le passionner. L'analyse pertinente qu'il a faite, devant moi, de sa propre vision de mon église d'Auvers m'a beaucoup surpris. Il ressent bien les choses et ferait certainement un excellent peintre.

      Quelques paysans entrèrent. Leurs sabots de bois claquaient sur le dallage en grès. Ils commandèrent une bouteille de vin. Leur accent rocailleux raisonnait dans le café peu fréquenté à cette heure. Le vin du père Penel était réputé pour sa qualité et son faible coût. Les ouvriers agricoles profitaient de leurs moments de pause dans la journée pour passer boire un canon. Ils saluèrent Pascalini à distance. La bouteille fut vite descendue. Ils sortirent ensuite, revigorés.

      Le patron du café, Félix Penel, avait exercé la profession d'artiste graveur à Paris. Il y a deux ans, il avait fait construire le bistrot qui faisait office de gare depuis l'ouverture de la halte de chemin de fer. Penel distribuait les billets et informait les voyageurs sur les horaires des trains. Sa femme, une blonde solidement charpentée au teint constamment coloré, l'aidait dans son travail.

      Rubens ! En voyant cette femme, je ne pouvais m'empêcher de penser aux nus du peintre flamand que j'avais vus lors de mon dernier séjour à Anvers, ainsi qu'à Paris, au Louvre. Ce peintre joyeux adorait peindre de plantureuses jeunes femmes au teint de pêches bien mûres, d'une sensualité arrivéemariemédicis.jpgdébordante. A Paris, les immenses tableaux commandés à Rubens par la reine Marie de Médicis, présentant des scènes de sa vie avec Henri IV, étaient une débauche de couleurs et de corps dénudés à la chair joyeuse.

      J'entends le sifflement d'un train annonçant son approche. Je vide mon verre et sors. La femme de Penel me lance de sa voix aigrelette qui contrastait avec son physique imposant : « Bonne journée, monsieur Vincent ! A bientôt !» Je me fis une nouvelle fois la réflexion que son visage rubicond ferait un superbe portrait. J'avais déjà demandé à Penel la permission de peindre sa femme mais celui-ci avait refusé catégoriquement.

 

 Rubens – Arrivée de Marie De Médicis à Marseille (détail), 1625, Musée du Louvre, Paris

 

 

      Théo était devant moi, souriant. Jo le suivait à distance portant le bébé. Ils étaient seuls sur le quai en ce dimanche ensoleillé.

      Je les embrasse chaleureusement. Vincent, mon petit homonyme dormait à moitié. Je l'arrache des bras de sa mère et le serre longuement, affectueusement.

      Théo me paraissait plus fringant qu'il y a trois semaines à Paris. Il portait un costume d'été jaune paille qui ensoleillait son teint pâle et accentuait, par contraste, la clarté de ses yeux bleus cristallins. Il avait fêté ses 33 ans le mois dernier mais sa silhouette fine, ses cheveux courts crantés séparés par une raie sur le côté gauche, lui gardaient un aspect juvénile. Je le voyais tel qu'il était à ses débuts professionnels, à quinze ans, à la galerie Goupil de Bruxelles. Il n'avait guère changé.

      Jo était resplendissante. Sa longue robe mauve était surmontée d'un col en fine dentelle qui lui enserrait gracieusement le cou et redescendait en s'évasant jusqu'à mi-poitrine. Quelques restes d'embonpoint dus à l'accouchement récent étaient dissimulés par une large ceinture claire, très serrée à la taille. Elle était coiffée d'un petit chapeau garni de roses pompon dont elle avait soigneusement assortie la couleur à sa robe. Deux rubans noués sous le menton lui encadraient le visage.

      Je les précède jusqu'à la carriole en gardant mon neveu serré contre moi. Ses yeux incisifs me fixaient sans inquiétude.

      - Vous me faites un immense plaisir, leur dis-je en les aidant à monter. Depuis que j'ai appris votre venue, je ne cesse de compter les jours.

      Jo s'installe confortablement dans la voiture, puis se tourne vers moi, enjouée :

      - Tu respires la santé ! L'air d'Auvers semble te convenir à merveille ! A Paris, je te trouvais déjà bien, mais cette fois je peine à te reconnaître avec ce teint bronzé...

      - Je suis bien Jo... Je ne vous remercierai jamais assez de m'avoir envoyé dans cette région pleine de charme et de m'avoir permis de faire la connaissance du docteur Gachet qui est déjà un grand ami.

      Vincent Willem ne me quittait pas du regard. Qu'il est beau, pensai-je ? Les paroles que Jo m'avait écrites l'été dernier à Saint-Rémy lorsque j'étais seul, désespéré, me revenaient en mémoire. Elle m'annonçait qu'elle était enceinte et espérait que son enfant ressemblerait au portrait du bébé du facteur Roulin que je lui avais envoyé. Prostré dans la solitude de l'asile, j'avais appris ses paroles par cœur : « De ma place, lorsque je suis assise à table, je regarde le tableau et vois les grands yeux bleus, les jolies petites mains et les joues rondes de l'enfant. J'espère quebébé-roulin.jpg le nôtre sera aussi costaud et beau que celui-là et que son oncle fera un jour son portrait. »

      Je dépose avec regret Vincent Willem sur les genoux de sa maman et tire sur la bride du cheval. Celui-ci hésite un moment et prend la direction de la rue Rémy, presque par habitude. Je savais que la rue Rémy menait directement à la rue des Vessenots, sans avoir à repasser par le centre ville. Le soleil, généreux à cette heure, me chauffait la nuque. Jo ajusta le bonnet du bébé afin de le protéger.

      Nous parlions joyeusement. Un nid de roitelet, que j'avais ramassé sous un peuplier en venant, amusait beaucoup Vincent Willem. Je lui avais donné. Ses petits doigts enfonçaient la paille. Assis à mes côtés, Théo ne cessait de faire des remarques et se retournait sur tout ce qu'il voyait. Le paysage verdoyant de chaque côté de la route lui rappelait notre Hollande natale.

 

 V. Van Gogh – Le bébé Marcelle Roulin, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

          

      Des champs de colza formaient de grands espaces jaune vif ondulant au vent. Gorgés de soleil, ils dégageaient une lumière miroitante qui nous éblouissait. Par endroit, des coquelicots envahissaient les cultures de tâches de sang indélébiles. Il n'avait pas plu et les terres étaient sèches. Les roues de la voiture soulevaient une fine poussière qui se reposait longtemps après notre passage.

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     Vincent Van Gogh – Maison à Auvers (avec champ de blé), juin 1890, The Philips Collection, Washington

       

      Théo huma délicieusement des effluves de purin frais s'échappant d'une ferme aux murs récemment crépis. L'air me caressait le visage. Je l'aspirai en bombant le torse, heureux de les avoir avec moi tous les trois.

 

A suivre...

 

Projet    Mise en oeuvre du projet   1. Le retour de Provence   2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval 

   

Commentaires

  • Que j'ai bien fait, à mon retour de Baie de Somme, de passer par ici.

    Et pour deux raisons.
    La première, c'est, peut-être enfin savoir pour Vincent, son frère et sa belle-soeur ...
    La deuxième, c'est la présence de deux articles pendant mon absence : quel bonheur, mon cher Alain.

    Donc, je me réjouis : enfin je vais savoir pour Vincent et sa famile.

    Quant au deuxième article, que je survole rapidement, l'iconographie interpelle l'amateur d'art que je suis : il faudra donc, plus "reposé" que j'y revienne demain.

    Mais ce soir, Vincent : viendront-ils ou non ?

    Et oui, ils sont là.
    A vrai dire, à ta façon d'écrire un des précédents fameux épisodes sur lequel j'avais épilogué, je n'y croyais pas, tu le sais.
    Et ce fut ce jour-là ta force littéraire ...

    T'avouerais-je que j'avais l'impression en te lisant aujourd'hui que j'étais heureux comme si j'apprenais l'arrivée de membres de ma famille émigrés aux Etats-Unis et plus vus depuis des lustres ?

    Tu es vraiment très fort : ce n'est presque plus de Vincent que nous attendons de toi la relation de moments de vie, mais de l'un quelqconque ami ou parent dont tu nous donnerais des nouvelles ...
    Simplement ...

  • Quel joie d'avoir à lire cet épisode plein de fraîcheur et d'espérance!! tout sent bon la campagne, le vrai, la nature!! Je l'attendais avec impatience comme Vincent attendait sa famille!!! Merci ALAIN!! BISOUS FAN

  • C’était la vraie campagne à cette époque comme dit Vincent dans un courrier à son frère : « Réellement c’est gravement beau, c’est de la pleine campagne caractéristique et pittoresque ».
    Cela a un peu changé aujourd’hui mais il reste de jolis coins de nature à Auvers.
    Bonne journée Fan

  • J’espère, Richard, que tu n’es pas revenu exprès de la Baie de Somme pour connaître la suite de l’histoire ?
    Et oui ! Ils sont bien là ! La journée de ce dimanche 8 juin 1890 promet d’être longue…
    J’apprécie ta façon de suivre l’aventure de Vincent à Auvers. Tu sembles la vivre avec la même intensité que moi qui couche sur le papier ce que Vincent me narre.
    Tu as raison, au fil du récit, Vincent devient plus qu’un ami. Un frère que j’aurais aimé avoir… Je ne sais pas. Un proche…
    La force que permet l’écriture pour s’introduire dans un personnage m’étonne constamment.

  • bonsoir Alain

    je reviens régulièrement lire..

    J'ai trouvé cet épisode encore plus intéressant, d'autant plus captivant que je connais assez bien Auvers sur oise. Quand on monte au dessus du cimetière et que l'on s'éloigne vers la ferme, on trouve des coins de campagne, qui s'étalent jusqu'à l'horizon, comme sur les toiles de notre ami Vincent.
    Merci de ton talent de conteur et bravo !

    jacky

  • Bonjour Jacky

    Dans l’épisode 4. L’installation au village, Vincent peint sa première toile à Auvers « Les chaumières ». Il parle de la campagne environnante. Peut-être cela te rappellera quelque chose…

  • Bonjour,

    Je viens de lire ton blog de long en large et je le trouve vraiment super! Cette façon de mettre en écrit l'art et de nous permettre d'avoir une proximité avec les illustres protagonistes est vraiment très bien trouvé!
    Le lecteur se fait capter par le texte, il profite des illustrations pour affiner sa lecture et son idée du sujet . Il plonge dans un voyage délicieux.
    Bravo pour ce blog, sincèrement!
    Et merci de mettre ces écrits sous nos yeux.

    Bonne journée!

  • Merci Sandy pour cette visite du blog de long en large.

    « Mettre des écrits sous les yeux ». Cela résume assez bien ce que je tente de faire : montrer des peintures et des peintres en les contant.
    J’ai la sensation que, racontés dans leur contexte historique, les personnages et les œuvres sont plus parlants. En ce qui me concerne, la connaissance du parcourt de vie de l’artiste, ses joies, ses peines, ses doutes, me permettent de mieux ressentir ce qu’il a voulu exprimer dans son travail.
    Si le voyage est délicieux… alors cela valait la peine…
    Bonne journée

  • Le récit de Van Gogh est maintenant "derrière toi", mais il sera "d'actualité" pour moi durant quelques semaines encore... ;-)

    J'espère que tu vas bien.


    "...la peinture est un combat dont le peintre ne sort pas toujours vainqueur... "


    J'aime beaucoup cette réflexion.

    Bon repos!
    Amicalement

  • Je commence à oublier Vincent même s’il est encore présent quelque part en moi.
    J’espère que mes écrits t’apprennent des choses sur la peinture, les peintres et la vie en cette fin de 19e siècle. La peinture, comme tous les arts, est un combat avec soi-même d'où l’on ne sort pas toujours vainqueur. Mais quel plaisir lorsque l’on a le sentiment que le résultat correspond un peu à ce que l’on voulait exprimer.
    J’ai vu tes derniers poèmes. C'est toujours surprenant. En poésie aussi il faut sortir les mots avec ses tripes.
    Je pars quelque temps vers le soleil. Je n’en peu plus de la grisaille et du froid.
    A bientôt

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