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12 mars 2009

VAN GOGH A AUVERS - 11. Ils viennent...

 

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Vincent Van Gogh – L’Oise, 1890, dessin aquarelle et gouache, Tate Gallery, Londres

Suite...

 

Jeudi 5 juin 1890.      

 

      « Bonsoir monsieur Vincent ! »

      Madame Ravoux me gratifie de son éternel sourire accueillant en me voyant entrer dans le restaurant. Elle s'active dans la salle à manger pendant qu'Alice dépose sur chaque table une assiette débordante de cochonnaille.

      Je suis descendu plus tôt que d'habitude pour le souper. Les pensionnaires de l'auberge ne sont pas encore arrivés. Même Martinez que les effluves de repas et la présence de madame Ravoux attirent de bonne heure, se fait attendre. Il est toujours le premier arrivé, ce qui lui permet, pendant que l'aubergiste est occupé à emplir les carafes de vin au cellier, d'échanger des gentillesses avec sa femme.

      Je m'installe à ma place habituelle, le dos collé contre le mur du fond, ce qui me permet d'observer, comme au spectacle, l'animation de la salle. Accoudés au bar, quelques notables de la ville discutent d'une voix forte pour se donner de l'importance. Ils viennent régulièrement s'envoyer un apéritif anisé avant l'heure du dîner. Des artisans qui ont fini leur journée sirotent un canon.

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     Vincent Van Gogh – Au comptoir chez l’aubergiste Ravoux, 1890, dessin, Virginia Museum, Virginie

      Je ne suis pas sorti peindre sur le motif aujourd'hui, le temps pluvieux ne s'y prêtait guère. Gachet, impatient, est passé pour revoir son portrait. A sa demande et pour lui faire plaisir j'ai apporté quelques retouches insignifiantes dans le frais de la peinture. Il est ensuite reparti content en me répétant une nouvelle fois qu'il considérait ce travail comme « une œuvre maîtresse ».

       Je nage en plein bonheur. J'ai appris la bonne nouvelle dans un courrier de Théo. Ils viennent... Le docteur m'a confirmé cet après-midi qu'il avait vu mon frère la veille à la galerie et nous invitait, avec Théo et Jo, à déjeuner chez lui dimanche prochain.

       Lors de mon séjour à Paris le mois dernier et dans mes courriers, j'avais déjà beaucoup insisté auprès de Théo et Jo pour qu'ils viennent passer une journée à Auvers. Je souhaitais qu'ils voient où j'étais installé. Je voulais également leur montrer mes premiers travaux et leur faire connaître cette ville pleine de charme. J'étais certain que ce lieu leur plairait.

      Un espoir plus profond me tenaillait... Je souhaitais qu'ils passent avec moi leurs vacances, le mois prochain, au lieu de se rendre en Hollande comme ils le prévoyaient pour présenter le bébé à leurs familles. Quel plaisir ce serait de se retrouver tous les quatre, de faire de longues promenades dans la campagne, de canoter sur l'Oise et de parler peinture avec Théo. Nos longues discussions d'autrefois, lorsque nous habitions ensemble à Paris, me manquent. Et puis Auvers est quand même moins loin que la Hollande ?

      J'avais parlé de mon projet à Ravoux qui ne cessait de me vanter les vertus médicales de l'air de la région. « Je vous libérerai  une chambre assez grande pour les loger tous les trois à l'auberge, en juillet », m'avait-il promis. Et puis Théo avait si mauvaise mine à Paris avec cette toux qui le harcelait. Jo, encore fatiguée par son accouchement, et le petit Vincent Willem un peu frêle à mon goût, n'étaient pas brillants eux aussi. Ils retrouveraient la santé ici.

      Des convives s'installaient aux tables. Un sentiment d'euphorie m'envahissait. Ils viennent...

      Le docteur m'avait dit qu'il se faisait une vraie joie de nous recevoir tous dimanche prochain. Nul doute qu'il sera fier de montrer ses tableaux, sa presse et son matériel d'aquafortiste à un commerçant d'art renommé comme Théo. A l'heure du retour, en fin d'après-midi, nous passerons à l'auberge où je leur montrerai ma chambre et mes plus récentes toiles...

      Théo viendra pour ses vacances de juillet à Auvers avec Jo et le bébé... Il le faut ! J'ai besoin qu'ils viennent. Je supporte mal cette solitude. Moi qui n'ai jamais réussi à fonder une famille à moi... J'aime profondément ma mère, mes autres frères et sœurs restés en Hollande, mais ma vraie famille, c'est eux... Théo me donne tout depuis si longtemps : son affectation, ses encouragements, sa patience devant mes excès fréquents, son aide financière sans laquelle je ne pourrais me consacrer à mon art. Lorsque je suis mal, il me secourt, me soutient.

      Sans Théo, que serais-je devenu ? Existerais-je encore ?... Je n'ai vu Jo qu'une seule fois, mais je l'aime déjà comme une sœur. C'est la femme dont Théo avait besoin : douce, aimante, cultivée. Et Vincent Willem, mon petit neveu, qui me ressemble tellement... Mon cœur déborde d'amour pour eux. Cela dépasse largement les rapports affectueux entre membres d'une même famille. C'est plus fort... beaucoup plus fort.

      Dans son courrier, Théo m'a parlé de Guillaumin : « Il a mis à ta disposition un magnifique tableau qui était chez Tanguy, Coucher de soleil. Il fera bien dans ton atelier. » Quelle toile pourrais-je lui envoyer en échange, me dis-je ?

 

      Martinez ne viendra pas ce soir ? Je n'ai pas faim. Je termine sans joie un sorbet citronné.

      Trop petite cette chambre, pensai-je avant de me lever de table ! Il va falloir que je fasse du rangement. Je ne peux plus faire un pas sans bousculer quelque chose. Depuis mon arrivée, faute de place, je balance mes affaires sur la commode, le lit ou à même le sol. Ainsi s'empilent des valises, mes maigres habits, mon matériel de peintre, des morceaux de toiles à encadrer, sans compter mes gravures japonaises dont je m'inspire souvent.

      Je m'interrogeais sur un futur déménagement, lorsque je vis madame Ravoux venir vers moi, joyeuse, portant sa fillette Germaine dans ses bras. Elle l'avait faite manger et me l'apportait comme tous les soirs. Je savais qu'il ne fallait pas que je monte à ma chambre avant d'avoir accompli le rituel quotidien : dessiner « Le Marchand de sable ».

                                             

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     Vincent Van Gogh – L’enfant à l’orange, 1890, Collection Mme L. Jäggli-Hahnloser, Winterthur, Suisse

Il s’agit du fils du charpentier Levert à peine plus âgé que la petite Germaine Ravoux

       Germaine grimpe prestement sur mes genoux et attend. Sa figure poupine et ses cheveux frisés me rappellent les enfants de Sien. Lorsque je vivais avec elle, je considérais ses enfants comme les miens et passais de longues heures à jouer avec eux. Qu'étaient-ils devenus depuis tout ce temps ? J'eus un petit pincement au cœur en repensant au regard triste de cette femme que j'avais aimée.

        J'attrape l'ardoise et la craie que madame Ravoux laissait toujours derrière ma chaise, par terre, le long du mur, et entreprends de dessiner la carriole attelée d'un cheval. La fillette, attentive, attendait la suite. A la vision du marchand jetant du sable aux alentours à pleines poignées, elle se met à battre des mains et à pousser des cris de joie aigus que seule sa sœur Adeline était capable d'arrêter.

      Celle-ci accourt rapidement de la cuisine, agrippe fermement la gamine, lui fait faire une bise à tout le monde et l'emmène prestement se coucher. Je réponds au baiser de Germaine, heureux de sentir sa petite bouche humide sur ma joue.

      Je pouvais rejoindre ma chambre à mon tour afin d'être frais et dispos demain matin pour entamer une nouvelle journée de travail. Je salue le couple d'aubergistes et sors dans le couloir. « Bonne nuit, monsieur Vincent ! » me lance madame Ravoux de sa voix claire superbement timbrée.

      Ils viennent dimanche, pensai-je guilleret...

      Je monte deux par deux les marches de l'escalier en sifflotant.

 

 A suivre...

 

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe    9. Le portrait du docteur Gachet   10. L'église d'Auvers   11. Ils viennent...   

      

 

 

 

Commentaires

Sans mauvais jeu de mots, je trouve cet épisode très en demi-teinte : le vague à l'âme de Vincent quand il évoque certains moments antérieurs tout en ayant à l'esprit qu' "ils viennent" : et là, c'est le bonheur espéré à l'état pur.

Je jure, Alain, que je ne connais pas cette partie de sa vie; et que je ne me suis même pas documenté, attendant tout de ta prose : mais j'ai comme un pressentiment.
A juste titre ou non, peu importe. Ce que je veux exprimer ici, c'est que tu as réussi à rédiger ce texte de manière à laisser subsister un doute : vont-ils vraiment venir ou non ?
J'estime que tu nous présentes Vincent se réjouissant tellement le leur visite imminente qu'il semble que, malheureusement, ce ne serait pas le cas ...

Ne dévoile évidemment rien ... Je préfère attendre ton prochain billet. Mais - et j'ai peut-être l'esprit quelque peu tordu, à moins que je sois un tantinet méfiant -, la réussite de celui-ci réside dans le fait qu'existe comme un crescendo d'espérances qui, à mes yeux, n'augure rien de bon.

Écrit par : Richard LEJEUNE | 13 mars 2009

la série de billets est vraiment sympa à suivre.
j'aime bien l'idée.

Écrit par : kurios | 13 mars 2009

Merci Kurios
C’est une autre façon de parler de peinture en replaçant l’œuvre et le peintre dans son contexte historique.

Écrit par : Alain | 13 mars 2009

Je vois, Richard, que tu décortiques mes textes. Je ne dévoile évidemment rien…
Vincent, çà tu le sais, est un homme très sensible. Il suffit de lire ses courriers, à fleur de peau, pour voir qu’il passe rapidement de la joie à la déprime. Mais ne sommes nous pas, pauvres humains, tous un peu comme cela ?
Vincent est tout simplement heureux de la visite proche de sa famille. La solitude lui pèse. Je le laisse savourer…

Écrit par : Alain | 13 mars 2009

Ah, Vincent est de retour !!! J'ai lu avec délectation ce nouvel épisode à la Eugène Sue!!Suspens!!!
Ton talent est certain Alain, nous attentons tous la suite des évènements!! Cette petite fille qui attend le "marchand de sable" c'est superbe!!! BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 14 mars 2009

Eugène Sue ! N’exagérons rien Fan !
L’histoire du « Marchand de sable » est véridique. En 1953, Adeline Ravoux, devenue madame Carrié, rapporta dans des souvenirs cette anecdote parmi d’autres. La petite Germaine Ravoux, devenue madame Guilloux, vivait d’ailleurs avec sa sœur à cette époque.
Adeline commente l’anecdote comme je l’ai décrite dans l’épisode : « Chaque soir, après le dîner, Vincent prenait Germaine sur ses genoux et lui dessinait « Le Marchand de sable ». Après quoi, la petite fille embrassait tout le monde et montait se coucher. Vincent montait également dans sa chambre. »
Je n'ai pas eu besoin d'imagination puisqu'il s'agit d'un fait réel...

Écrit par : Alain | 15 mars 2009

Tu as raison de dire que Van Gogh était un être sensible, pour ma part je dirais tourmenté avec tout ce que l'activité artistique développe en ce sens.
J'ai aussi été frappé par cet épisode du "marchand de sable".Si la famille avait gardé les ardoises...

Écrit par : Louvre-passion | 21 mars 2009

Cela remonte à loin cette histoire de marchand de sable pour faire endormir les enfants.
Les ardoises de Vincent vaudraient effectivement de l’or aujourd’hui. Peut-être existent-elles encore au fond d’un grenier quelque part ?

Écrit par : Alain | 22 mars 2009

A coté de " la Grande Histoire "

Il y a ...des lustres, dans un petit village appelé " Chaponval " vivait encore au temps de mon extrême jeunesse un très vieil homme : Monsieur Battlori : Il avait, en son temps, loué ses barques à " Monsieur Vincent et toute sa clique, et il en avait à dire sur ces Messieurs ! ".... Trop jeune, je ne l'ai pas écouté avec assez d'attention, même si mes parents tentaient de me faire sentir l'originalité de la rencontre.

Il faut bien du talent pour redonner une vie nouvelle, et interessante, à une histoire dont on connait bien les grandes lignes. Vous l'avez !
Cordialement votre

Écrit par : anecdotique | 23 mars 2009

J’aime la « petite histoire ».
Le séjour de Van Gogh à Auvers a été beaucoup relaté et filmé. Mon récit n’est pas très original mais, après avoir lu la correspondance du peintre et divers livres, j’ai eu envie de parler de Vincent autrement, de laisser l’artiste et l’homme s’exprimer à travers ma vision personnelle.
Etonnante votre histoire se rapportant à Chaponval ! Je connais ce quartier d’Auvers et je vais justement en parler dans le prochain épisode.
J’aurais bien aimé rencontrer ce monsieur Battlori que vous avez connu. Avez-vous une idée de qui voulait parler ce monsieur en disant « monsieur Vincent et toute sa clique et il en avait à dire sur ces messieurs » ? Il semble donc que Vincent avait loué des barques accompagné d’autres personnes ? En savez-vous un peu plus ?
Si vous avez d’autres anecdotes comme celle-ci, cela m’intéresse.
J'ai apprécié votre compliment et ce commentaire historique.

Écrit par : Alain | 24 mars 2009

Joie et mélancolie tissent la trame de cet épisode que je trouve délicieusement émouvant. J'aime beaucoup "au comptoir..." simple, quelques traits pour tracer un instant de vie.

Van Gogh peignait sa vie avec ses couleurs; tu "peins" cette tranche de la vie à Anvers avec de merveilleux mots.


Je me fais moins assidue ici ces jours derniers, non par désintérêt, mais par multiplication de mes centres d'intérêts... A bientôt
Belle journée

Écrit par : Esperiidae | 14 avril 2010

Toutes les premières années de la vie d’artiste de Van Gogh, avant la peinture, avaient été consacrées au dessin. Il croquait rapidement avec talent, comme ce comptoir de l’auberge pris à la volée avec les clients assoiffés autour. Dans sa correspondance, il dessine souvent, à côté du texte, les tableaux qu’il vient de réaliser.

Écrit par : Alain | 15 avril 2010

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