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VAN GOGH A AUVERS - 9. Le portrait du docteur Gachet

 
Suite…


Mercredi 4 juin 1890.



      Mon matériel sur le dos, je longe la Grande Route et avance en direction de la gare.

      Curieux bonhomme ce Martinez ? Son numéro de clown, ce midi à table, fut somptueux.

      Nous venions de terminer notre soucoupe de fraises. Notre conversation avait porté sur ses origines familiales. Contrairement à ce que pensait l’aubergiste, celles-ci n’étaient pas espagnoles, mais cubaines. Il était arrivé en France très jeune avec ses parents et n’avait plus quitté ce pays qui l’avait adopté. Nous décidâmes de n’en souffler mot à personne. Après tout les cubains avaient bien de lointains ancêtres espagnols ?

      A la fin du repas je ne sais qu’elle mouche le piqua ? Excès de nourriture ? Cet homme mangeait trois fois plus que moi. Excès de vin ? Il avait vidé seul une bouteille de ginglet, ce vin régional qui se buvait trop facilement. Soudainement, il saisit délicatement les primevères disposées dans un verre sur notre table et se les planta méticuleusement, une à une, dans son épaisse barbe. Il se leva ensuite et se mit à faire joyeusement le tour de la grande salle de l’auberge grimé de cette façon. Il faisait des minauderies de jeunes filles, des gestes graciles de danseuses, accompagnés de petits sauts de cabris qui, compte tenu de sa corpulence, étaient du plus haut comique. Les convives étaient amusés et surpris. C’était la première fois que je le voyais ainsi. Un gamin de cinquante ans… La jeune servante Alice et madame Ravoux riaient à gorge déployée sous l’œil courroucé de l’aubergiste qui enrageait à chaque nouvelle pitrerie du pseudo espagnol.



      Aujourd’hui, j’ai décidé de peindre l’église d’Auvers. J’ai pris soin, avant de partir, de découper soigneusement un morceau de toile suffisamment grand et de le monter. Le long de la route, les fleurs des marronniers que j’ai peints récemment perdent de leur superbe. De fins pétales recouvrent le sol de taches roses et blanches.

      J’ai pris du retard car Martinez, calmé et satisfait de son effet burlesque, a tenu, avant que je parte, à ce que je lui montre mes oeuvres stockées dans la souillarde.

   C’était la première fois qu’il les voyait. Ce ne fut pas une franche approbation. Plutôt la réserve polie que je connaissais si bien. Seuls, les marronniers ne semblèrent pas lui déplaire ? Il n’eut pas un seul regard pour le jardin du docteur, un fouillis de plantes du midi : aloès, cyprès, soucis, que j’avais croqués la semaine dernière.

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V. Van Gogh – mai 1890, Le jardin du Dr Gachet, Musée d’Orsay, Paris

                                                                                           V. Van Gogh – juin 1890, Roses et anémones, Musée d’Orsay, Paris

         Mes trois dernières toiles, encore toutes fraîches, n’eurent droit qu’à un regard dubitatif accompagné d’exclamations qui se voulaient aimables : « C’est vigoureux… Vous n’êtes pas avare de couleurs… Cet homme sur ce portrait à l’air bien triste… Alertes, les tonalités de votre vase de fleurs ! »

      Ce vase de fleurs… Dimanche, après le repas, Marguerite avait cueilli dans le jardin quelques roses et des anémones. Elle les avait agencées savamment dans un vase en grès japonais bleuté décoré d’oiseaux et de branches de fleurs, en me disant : « Vincent, pourriez-vous me peindre ce bouquet… les roses sont mes fleurs préférées. » Sa voix avait des intonations enfantines qui me touchaient. Je m’étais mis au travail de suite.

      Son comportement à mon égard était devenu plus accueillant. Pour la première fois, ce jour là, j’avais senti que ma présence ne la gênait plus. Elle avait abandonné cette moue dédaigneuse habituelle en ma présence et supportait mon regard lorsque je lui parlais.

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Vincent Van Gogh – Marguerite Gachet dans son jardin, juin 1890, Musée d’Orsay, Paris

 

      Le même jour, ma palette étant encore chargée de pâte, je fis une étude rapide du jardin devant la maison : un mélange de rosiers blancs, de capucines, de vignes et autres plantes sauvages. Marguerite accepta de poser. J’eus vite fait de croquer sa mince silhouette blanche égarée au milieu de la verdure. Son large chapeau jaune pâle allumait des flammèches claires dans sa chevelure. Elle penchait la tête pour respirer une fleur. Par instant, pour se détendre, elle abandonnait la pose et se tournait vers moi. Il me semblait qu’elle esquissait un timide sourire dans ma direction. Je lui rendais discrètement sans relâcher mon attention sur l’étude.



      En marchant, je songeai aux paroles du docteur.

      Lorsqu’il était venu voir ma peinture à l’auberge la semaine dernière, le brave homme s’était littéralement enthousiasmé pour deux toiles peintes à Saint-Rémy que j’avais ramenées dans mes bagages. L’une était une arlésienne, dont j’avais exécuté plusieurs versions d’après un dessin de Gauguin de mon amie madame Ginoux à Arles. L’autre était mon autoportrait en blouse de peintre peint dans des tonalités froides. Mon vêtement était lilas clair. Seules, ma barbe rousse et mes cheveux réchauffaient l’ensemble.

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Vincent Van Gogh – Autoportrait, 1889, Musée d’Orsay, Paris

    Les paroles du médecin raisonnaient dans ma tête. C’étaient des compliments sincères, des commentaires élogieux, non feints, tout l’inverse des exclamations polies de Martinez tout à l’heure : « Vos toiles ont une vigueur incroyable... Il y a une force dans la couleur, le trait… Votre frère avait raison, cette technique est réellement révolutionnaire... Je ne saurais à qui la comparer ?… Vincent, vous me feriez un immense plaisir si vous acceptiez de me faire un portrait dans ce style si original ! »

      Je n’avais pu refuser devant une demande aussi enflammée.

      Le portrait avait été terminé chez le docteur, hier mardi.

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Vincent Van Gogh – Portrait du docteur Gachet (avec livres et branche de digitale), juin 1890,

Première version, Collection particulière


      Je le revoyais, assis à sa table de jardin rouge, habillé d’un frac bleu sur un fond de collines cobalt, le coude appuyé sur deux livres orangés.  Devant lui, une branche de digitale pourpre symbolisant sa spécialité d’homéopathe penchait dans un verre. Son visage couleur brique était surmonté d’une curieuse casquette blanche laissant dépasser de chaque côté quelques touffes de cheveux roux. Je lui avais fait une tête moderne, de notre temps. Son expression présentait sa mélancolie habituelle.

  

    J’accélère le pas. Le déplaisir évident exprimé par Martinez devant ma peinture m’attristait. Contrairement au docteur, il n’avait pas compris… Un de plus, j’avais l’habitude… Pourquoi mon travail dérangeait-il autant ?

    La gare dépassée, je passe devant le pont à armatures métalliques flambant neuf qui enjambe l’Oise. Les méandres verdoyants de la rivière s’éloignent vers la commune de Méry. Je m’engage résolument sur le chemin pentu montant vers l’église.

      Le soleil se couchant tard, j’étais déjà venu hier soir après manger pour repérer les lieux. Cette église perchée sur un coteau dominant la ville, avait une grandeur qui m’intriguait.

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      Je repensais au tableau que j’avais fait autrefois du vieux clocher de Nuenen et de son cimetière de paysans : des croix en bois piquetées au hasard rappelaient que quelques pauvres bougres qui avaient remué la terre toute leur vie, reposaient là dans cette même terre nourricière au milieu de l’herbe et des fleurs sauvages. J’avais voulu dire que la mort et l’enterrement dans ces campagnes étaient des choses toutes simples, simples comme la chute des feuilles à l’automne.

      

V Van Gogh – La vieille tour de l’église de Nuenen, 1884, Fondation E.G. Bührle, Zurich

 

      C’était ma première visite dans la petite église d’Auvers. En entrant, ce soir là, une clarté DSC00475.JPGtamisée l’éclairait faiblement. Ce fut une vraie surprise ! Je m’attendais à voir l’intérieur étroit, austère, de nombreuses églises de village et je me trouvais dans une cathédrale : une nef profonde surmontée de voûtes en ogive d’une grande pureté ; en hauteur, de chaque côté de la nef et sur toute sa longueur, de gracieuses galeries à colonnettes. Des chapiteaux décorés de motifs à fleurs d’une grande sobriété soutenaient l’édifice. L’équilibre de l’ensemble s’apparentait, en évidemment moins monumental, à l’ordonnancement de Notre-dame de Paris que je visitais souvent lorsque j’habitais chez Théo. Leurs constructions devaient d’ailleurs dater de la même époque.

      Des touffes de ravenelles et de valérianes odorantes courent le long du chemin menant à l’église. A distance, celle-ci se dresse, majestueuse, au-dessus d’un mur renforcé d’épais contreforts, reste d’anciens remparts fortifiés qui devaient la ceinturer au Moyen Age. Je longe le mur qui la contourne et s’élève avec la route.



      L’église m’apparaît. Le soleil en s'inclinant dépose une ombre violette sur sa façade ainsi que sur la bande de pré fleuri à ses pieds.



A suivre…

 

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur

4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe

9. Le portrait du docteur Gachet

  

Commentaires

  • De l'intérêt de semblable publication sur le Net, et non d'un texte imprimé qui n'eût pas contenu toutes les reproductions de toiles qui sont et seront ici possibles. Car je ne dirai jamais assez tout l'apport que cette documentation parallèle au déroulement de ton histoire a de bienvenu : non seulement, cela nous oblige à regarder, autrement, de manière plus appuyée, plus précise; mais en outre, cela remet bien agréablement en mémoire des oeuvres que l'on avait peut-être oubliées, voire même qui nous avaient totalement échappé. Ainsi cette bien fraîche évocation de Marguerite Gachet entourée des plantes et des fleurs dans le jardin de son père qu'il me semble ici découvrir aujourd'hui, alors que je ne puis l'avoir manquée à Orsay ...

    Tu ne fus, et pour cause, jamais un de mes Etudiants, Alain, auxquels j'ai asséné pendant plus de trente ans, quand ils avaient une leçon-type d'Histoire à me présenter : "Etonnez-moi !"; néanmoins, tu appliques ce principe avec tellement de maestria que j'ai l'impression de me retrouver quelques grandes et belles années en arrière ... Et cela me réjouit.
    Merci.

  • Merci Alain, je suis d'accord avec Richard Lejeune!! Grâce à ton talent d'écrivain passionné, on se rapproche plus de l'artiste et de ce qu'il a pu vivre!! Sa sensibilité exacerbée est chagrinée par les commentaires de ce rustaud de Martinez!! Pourquoi n'en a t-il pas tenu propos avec le Dr Gachet?
    Nous attendons avec impatience les jours encore heureux de Vincent!!!BISOUS FAN

  • Réponse à Richard :

    Tu devais être un excellent prof d’histoire Richard. Le « Etonnez-moi » à tes élèves ne me surprend pas car tu nous étonnes régulièrement dans tes articles de haut niveau sur l’Egypte antique.
    Tu me confirmes que la peinture racontée en la replaçant dans son contexte historique et, surtout, en montrant les œuvres, permet de la voir sous un jour différent. Et, parfois, de la redécouvrir.
    Merci pour ce commentaire.

  • Réponse à Fan :

    Tes paroles encouragent ce que je fais Fan !
    Comme Martinez, peu de personnes à cette époque ne comprenaient la peinture de Vincent. Il était tellement différent des autres peintres.
    Gachet, qui était un vrai passionné de peinture moderne, avait senti l’importance artistique de cet homme au talent si particulier. Et Vincent était heureux…

  • Mince ! commentaire coupé comme le sifflet du même nom ! Obligée de tout refaire (mais j'ai du temps, j'en profite ce matin)
    Je trouve ta manière de parler de Vincent d'autant plus intéressante que celle-ci, contrairement aux biographies insipides des bouquins d'histoire de l'art et autres parutions de bon ton, je suis sure de mieux la retenir, on voit et tâte ce que le peintre regardait et touchait à son époque, c'est plus... vivant, je me sens plus impliquée (et je ne dois pas être la seule)
    J'ai noté encore quelques reproductions pour mon bidouillage travail-manuelesque... toujours aussi peur d'irrespect quand on pige que tout ce que je "rapetasse" (ravaude, transforme, bidouille en charentais) je le fais parce que j'en aime le sujet.
    Je file au reste, hop !

  • Quand je pense que je pense que les tableaux que je montre vont peut-être te servir de siège. Où vont se loger les sentiments ?
    Vincent ne s’en offusquerait pas puisqu’il s’agit d’un hommage à sa peinture. Quand on aime...

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