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31 janvier 2009

Un été à Valence - SOROLLA Joaquin, 1909

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Joaquin Sorolla – Après la baignade, 1908, The Hispanic Society of America, New York

 

      

       Alignés côte à côte, sur deux rangées, les tableaux ressemblent à des militaires en parade.

     Je me suis introduite dans l’atelier en son absence, comme une voleuse. Je ne pouvais attendre plus longtemps…

     Le mois dernier, au tout début de l’automne, père m’avait peinte avec maman, en bord de mer. Je n’avais vue la toile qu’à l’état d’esquisse. « Vous la verrez lorsqu’elle sera terminée, disait-il, amusé devant notre impatience. » Je savais qu’elle séchait tranquillement dans sa pièce de travail. « J’ai quelques rochers à croquer le long de la côte, avait-il lancé ce matin en partant avec son matériel » J’avais le temps, il fallait que je la vois…

     Les femmes de mon père… En circulant dans l’atelier, chacune des toiles que j’observe présente le même motif : des fillettes complètement nues ou des adolescentes vêtues de tuniques pour le bain.

     Père exagère, ce sont des enfants, pensai-je au milieu de ce petit monde exclusivement féminin où quelques rares garçonnets apparaissaient parfois !

     Pouah ! Toute cette nudité qui s’étalait sur les plages me dérangeait… Maman me disait souvent que lorsqu’elle était jeune fille le soleil avait mauvaise réputation. On l’évitait : il hâlait la peau et transformait des citadins pâlots en ces paysans noirauds qui travaillaient durement dans les champs.

     Aujourd’hui, en ce début de 20e siècle, on montre tout… ou presque. Les bienfaits supposés de l’eau de mer et du soleil sont devenus une mode. Les femmes veulent séduire et se permettent toutes les extravagances : les toutes jeunes filles portent des tuniques, transparentes à l’extrême, ressemblant à des chemises de nuit. Les femmes plus âgées entrent dans l’eau revêtues d’un curieux pantalon descendant à mi-cuisse, assorti d’un corsage échancré qui ne cache rien. Les plus pudiques se contentent, pour entrer dans l’eau, de soulever délicatement une robe légère dévoilant une étrange culotte bouffante leur permettant de se mouiller jusqu’aux genoux.

     Tout cela est d’un mauvais goût !

     Quant aux hommes, ce n’est guère mieux, même pire : costumes étriqués à manches longues, simples caleçons en coton moulant coupés aux mollets. Etranges crapauds malingres ou bedonnants !

     Hors de question que je m’exhibe de cette façon ! J’aurais trop honte…

     Moi, sur la plage, je suis toujours habillée en Lady… Maman nous a d’ailleurs interdit, à moi et ma sœur Elena, de porter ces accoutrements débiles.

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Joaquin Sorolla – Après la baignade, Valence, 1909, Musée Sorolla, Madrid

 

      Un grand tableau de jeunes filles m’interpelle. Je les reconnais… Des amies…

      Celles-ci se changent après la baignade dans l’ombre protectrice de tentes en toile. L’une d’entre elles, déjà rhabillée, sourit en délaçant sa coiffure dorée, un vent marin s’engouffrant, malin, sous sa tunique rose. Un tissu léger, beige, encore mouillé, moule impudiquement le corps de l’autre.

      Mes 19 ans récents et ma sveltesse m’auraient permis de poser avec mes camarades, mais j’avais prévenu père qui cherchait des modèles : « Je ne porterai pas ces tuniques collantes qui dévoilent nos formes. C’est encore plus indécent que d’être nue ! As-tu remarqué le jeu préféré des garçons sur la plage ? : lorgner les filles sortant de l’eau ainsi vêtues… Dégoûtant ! ».

     peinture,sorollaQuel âge peut avoir cette gamine ? Huit ans ? Dix ans ? Elle n’a pas encore de poitrine ? Papa l’a représentée nue assise sur un banc, ses vêtements déposés à côté d’elle. Elle se noue les cheveux en arrière avant d’aller se baigner. Un regard effronté…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Joaquin Sorolla – Avant la baignade, 1909, collection particulière

    

 

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Joaquin Sorolla – L’heure de la baignade, 1909, Musée Sorolla, Madrid

     

     Impressionnée par les vagues, une adolescente blonde vêtue d’une tunique rose pâle bat des bras, goéland en déséquilibre. Derrière elle, une femme tend une ombrelle pour la protéger des rayons solaires forts à cette heure de la journée. Prise sur le vif, en légère contre-plongée, la scène ressemble aux photos que maman prend avec son nouvel appareil. Superbe toile aux  tonalités roses et bleues !

     Père… Depuis notre retour de New York, en mai dernier, une étrange fièvre l’habitait. Il venait de fêter ses 46 ans et son exposition New-Yorkaise avait connu un succès étonnant. 350 œuvres vendues. Nous étions devenus riches. Il ne cessait de nous faire des cadeaux. « Economise ton argent Joaquin, lui conseillait maman, ton succès peut ne pas durer ! ». Heureux, il ne l’écoutait pas et nous offrait des robes, des chapeaux, des choses inutiles venant directement de Paris. « Je vous aime, disait-il en nous soulevant en l’air ».

     L’été avait été magnifique. Tous les après-midi, il partait tôt, posait son chevalet sur le sable non loin de l’eau et peignait, peignait, inlassablement. Les grandes toiles qu’il utilisait l’obligeaient à garder la tête en l’air, son canotier ne le protégeant guère des rayons du soleil qui lui brûlaient la peau.  Était-ce le temps estival, les odeurs marines, son âge ? Je ne l’avais jamais vu peindre avec cette fougue, comme si c’était son dernier été... Ses journées se passaient sur la plage d’El Cabanal proche de notre demeure. Il offrait des friandises aux enfants qui couraient sur la plage et finissaient par accepter de poser. Les corps juvéniles l’obsédaient. Souvenirs anciens de ses premiers émois amoureux ? Je savais que, dans son enfance, il venait souvent sur cette plage avec ses copains : « Mon corps musclé, doré comme une brioche, et mon visage d’éphèbe grec, séduisaient toutes les gamines de mon âge, me disait-il en riant, fier de lui. » 

     J’arrive enfin devant le tableau qui m’a incité à m’introduire dans l’atelier. Je ne le voyais pas aussi grand ? Je me souvenais…

     La matinée avait été pluvieuse. D’un coup, comme souvent en bord de mer, les nuages s’étaient éloignés.

     - Aujourd’hui, c’est votre journée avait lancé papa gaiement !

     - Tu ne vas pas à la plage aujourd’hui, s’était étonnée maman ?

     - Non ! Je veux peindre de vraies femmes… mes femmes… élégantes…

     Excité, son œil luisait en nous regardant.  

     - Faites-vous belles toi et Maria ! Enfilez les robes blanches que je vous ai offertes récemment ! N’oubliez pas vos chapeaux de paille, l’astre solaire cogne encore à cette heure, je veux peindre mes femmes avec la peau aussi blanche que leurs robes.

     Précipitamment, il était parti chercher son matériel. « Clotilde prends ton ombrelle, avait-il hurlé à maman ! Pressez-vous que j’ai le temps de travailler avant la tombée du jour ! ». Habillées en toute hâte, nous nous étions dirigées à pied vers le bord de mer en contrebas de la ville.

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Joaquin Sorolla – Promenade au bord de la mer, 1909, Musée Sorolla, Madrid

      

      La toile immense nous représente en pied. J’avance devant maman le chapeau à la main. Le soleil couchant éclaire mon visage de trois quarts. Le vent souffle et soulève les tulles de ma robe. Maman agrippe fermement le voile de son chapeau. Son ombrelle s’échappe. C’est le plus beau portrait que papa ait fait de moi, pensai-je flattée ?

      L’ocre de la plage et le bleu de la mer accentuent, par contraste, la blancheur de nos robes. J’imagine des voiliers, grands albatros blancs volant dans la lumière… Papa a posé des touches d’amour sur cette toile, pensai-je. J’aimerais la garder…


      Je m’apprête à sortir. Près de la porte, deux fillettes retiennent mon attention. J'avais déjà remarqué ces soeurs sur la plage, la petite toujours accrochée à la tunique de la grande.

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Joaquin Sorolla – Les deux sœurs, 1909, The Art Institute of Chicago

      

      L'aînée, vêtue d’une tunique jaunie par le soleil se protége de celui-ci avec l’avant bras. Son visage rouge orangé sourit à mon père. Sa petite soeur, dont la tunique bleue est remontée sur son buste, lui donne la main. Je distingue mal ce qu'elle tient de l'autre main... un ballon ? Des gouttes lumineuses dansaient sur la toile...

       Père est génial, pensai-je ! Ses pinceaux illuminent tout ! Il attire la lumière, la capture à la façon d’une chambre photographique et la restitue avec une force incroyable.

      J'étais en pleine contemplation lorsque la voix de maman raisonna dans l’escalier :

      - Maria ne traîne pas dans l’atelier de ton père ! Tu sais bien qu’il n’aime pas que l'on vienne en son absence ! Il ne va pas tarder à rentrer...

      Je jetai un dernier regard admiratif sur l'oeuvre.

      - J’arrive, dis-je joyeusement en claquant la porte derrière moi ! Que nous as-tu préparé de bon pour dîner ce soir ?

 

                                                                             Alain

                                                                                                                                      

 

19 janvier 2009

VAN GOGH A AUVERS - 8. L'homme à la pipe

 

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Vincent Van Gogh – dessin aquarellé Vieille vigne avec paysanne, mai 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

Suite...

Dimanche 25 mai 1890.



      La fraîcheur bienfaisante des tilleuls atténuait la lourdeur de l’air. Le clapotis d’un canard dans la mare nous parvenait. Quelques notes de piano s’échappaient de la maison.

      Gachet pose sa pipe sur la table, se tourne vers moi, hésite, puis se décide :

      - Avez-vous déjà réalisé une eau-forte ?

      - Non ! J’ai dessiné quelques lithographies sur la pierre autrefois en Hollande. Je n’ai pas insisté. A cette époque, ma priorité était uniquement d’apprendre mon nouveau métier de peintre.

      - Cela vous plairait d’en faire une, me dit soudainement le docteur d’un ton enjoué qui cachait mal son excitation ?

      Je rallume lentement ma pipe. Je comprenais mal où il voulait en venir. Depuis longtemps, je souhaitais expérimenter ce procédé de reproduction, mais je repoussais toujours à plus tard. Si ma santé avait été meilleure ? Théo m’envoyait parfois des gravures. Elles étaient très appréciées par sa clientèle. Sa galerie s’était spécialisée dans la gravure d’eaux-fortes d’après les maîtres anciens et modernes. J’aimais celles réalisées par Pissarro et Guillaumin. Du beau travail…

      Le docteur me laissait à mes réflexions. Son agitation était perceptible et il me la communiquait. Des bourgeonnements nuageux commençaient à envahir le ciel annonçant un orage pour la soirée.

      - Vincent, je vous donne la possibilité de tracer une eau-forte maintenant. Je vous fournis une pointe, une plaque de cuivre et vous dessinez ce qui vous plaira. J’ai hâte de vous voir au travail…

      Paul, qui s’était éloigné vers la falaise, revenait lentement vers nous. Il s’arrêtait à chaque rose qui longeait le chemin pour en humer le parfum. Je le voyais tirer délicatement sur une tige, plonger son nez dans les pétales, aspirer fortement les yeux fermés, puis repousser la fleur délicatement pour passer à la suivante.

      Son père crie d’une voix forte :

      - Paul, on pourrait prendre une plaque pour que Vincent nous dessine quelque chose !

      Le gamin devait être habitué à cette demande car il rejeta d’un geste sec la fleur qu’il respirait goulûment et s’élança en courant dans ma direction.

      - Oh oui Vincent, me dit-il, empourpré ! Acceptez ! Je vais chercher une plaque ! Vous pourriez dessiner papa en portrait fumant sa pipe.

      Il prit mon mouvement de tête pour une acceptation et partit précipitamment vers la maison. Madame Chevalier qui venait pour débarrasser la table le vit passer comme un obus. Je souris en la voyant faire une grimace apeurée.

      - Il n’a rien de grave, dit-elle ?

      - Ne vous inquiétez pas, dit le docteur, sa précipitation est seulement due à la joie qui l’anime. Vincent va réaliser sa première eau-forte !

      La table est vite débarrassée. Paul revenait déjà apportant le matériel nécessaire à la réalisation de mon futur chef-d’oeuvre. Il dépose le tout sur la table et attend, fébrile.

      Gachet s’adresse à moi d’un ton professoral :

      - Vincent, vous devez connaître la technique de l’eau-forte, mais je me permets de vous l’expliquer à nouveau sommairement… C’est un procédé de gravure en creux dont l’origine remonte à plusieurs siècles… Voici une pointe sèche. C’est un outil bien aiguisé avec lequel vous allez pouvoir exercer votre art directement sur la plaque de cuivre qui a été enduite d’un vernis spécial. Lorsque vous aurez terminé le dessin, nous ferons mordre la plaque dans un bain d’acide dilué d’eau, d’où le nom d’eau-forte… Le miracle va s’accomplir ! L’acide attaquera la plaque uniquement aux emplacements où le dessin sur le vernis a mis à nu le métal. La plaque, nettoyée de son vernis, permettra ensuite de reproduire des estampes sur papier en quantité.

      J’écoutais le docteur religieusement. Paul, et même madame Chevalier qui était restée, affichaient une mine grave.

      Paul me tend la plaque et la pointe. Il s’assoit à mes côtés.

      Gachet se cale bien droit dans son fauteuil, puis prend la pose légèrement penchée sur un côté, son bras droit replié reposant sur l’accoudoir. Il aspire sa pipe qu’il tient entre l’index et le majeur, le regard dans le vague. Des volutes de fumée s’échappaient du fourneau et s’enroulaient par instant autour de ses cheveux roux ébouriffés formant comme une auréole. Je le trouvais presque beau.

      La pointe tranchait le vernis sans bruit en y laissant sa trace. Cela ne me posait guère plus de difficulté qu’un dessin sur papier. Je travaillais rapidement sous l’œil admiratif de Paul. Le docteur avait l’habitude de poser car il ne bougeait pas, attentif à mes gestes. Parfois, son regard fixait la plaque pour vérifier l’avancement de l’esquisse.

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Cuivre de l'eau-forte de Vincent Van Gogh, mai 1890, Louvre, Paris


      Une heure après mon premier trait malhabile, le dessin était terminé. Je rajoute un arbre maigrichon sur le côté, un treillage devant l'horizon, et rends la pointe à Paul. Le docteur pose sa pipe, se lève et vient contempler son portrait.

      - Superbe pour un premier essai, dit-il, satisfait ! On ne va pas s’arrêter là !

      Gachet regarde Paul d’un air malin. Je compris à leur œillade complice que le père et le fils avaient la même pensée.

      J’étais étonné d’avoir fait le dessin aussi facilement. Madame Chevalier m’apporta une boisson fraîche que j’avalai d’un trait.

      Paul repart aussi vite que la première fois vers la maison et en ressort tenant à deux mains un récipient cylindrique qu’il avait empli d’acide et d’eau. Gachet y plonge la plaque, sans tenir compte de mon anxiété à la vue de mon œuvre disparaissant dans le liquide. J’en profite pour me bourrer une pipe.

      Au bout d’un moment, le docteur, sûr de ses gestes, retire la plaque du bain et la rince à l’eau claire. Les dernière traces de vernis nettoyées, il scrute l’objet attentivement, le montre à Paul et me le tend. L’acide avait profondément mordu le métal et les traits de mon dessin, même les plus fins, les moins appuyés, s’étaient incrustés dans le cuivre comme si je les avais tracés directement.

      Plutôt fier, je pose la plaque sur le bord de la table et serre fortement les mains du docteur et de Paul.

      - Vous ne croyez quand même pas que la journée est terminée, s’exclama Gachet en arborant le sourire farceur d’un garnement qui s’apprête à faire une bonne blague ! Le résultat est excellent, mais seul l’impression sur papier permettra de juger de l’effet final.

      « Youpi ! » Paul prend son élan et saute en l’air en hurlant. Deux enfants ? Le père et le fils riaient comme des fous devant mon expression interloquée. Paul entame une sorte de danse indienne autour de moi, bientôt suivi par son père. Je me posais de sérieuses questions sur leur état mental jusqu’à ce que je réalise l’étendue du traquenard dans lequel j’étais tombé.

      Paul m’attrape une main et m’entraîne en courant vers la maison. Le docteur nous suivait. Les marches de l’escalier jusqu’à l’atelier furent avalées deux par deux. Je faillis faire tomber la plaque que je serrais précieusement.

      En entrant dans l’atelier, le docteur, essoufflé, redevient sérieux. Il encre méticuleusement le métal gravé, l’essuie pour enlever l’encre superflue et le dépose sur la presse. Il installe un papier légèrement humidifié. Il n’y avait plus qu’à faire tourner les pales de la grande vis en bois pour actionner le rouleau de la presse.

      Je suivais tous les gestes de Gachet avec le regard émerveillé d’un jeune élève. La première épreuve en noir était intéressante, mais sale et boueuse.

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V. Van Gogh – gravure n° 22 L’homme à la pipe, mai 1890, Rijksmuseum Kröller-Müller, Otterlo

61 épreuves de cette unique eau-forte de Vincent ont été recensées par le Van Gogh Museum d’Amsterdam


      - L’encre bave sur le papier, dit le docteur. Il faut du temps avant qu’une plaque soit prête pour des tirages de qualité… L’on va utiliser d’autres couleurs.

      Nous restons longtemps devant la presse à faire des essais de couleurs. Des gris, des verts, différents tons d’ocres sont utilisés. Après chaque nouveau tirage, nos cris hystériques saluaient l’événement. Paul me donnait de grandes tapes dans le dos que je lui rendais, si heureux. Un de mes coups, trop violent, le secoua sérieusement.

      Je ne voulais plus que cela s’arrête. C’était mes premières estampes d’aquafortiste et, même si elles n’étaient pas d’un rendu parfait, je les trouvais incroyablement belles. Des perspectives d’avenir envahissaient mon esprit agité. Je pourrai reproduire mes meilleures toiles avec ce procédé ? Mes motifs du Midi... J’en parlerai à Théo dans un prochain courrier ? Mon art sera accessible à tous.

      Le docteur décide d’arrêter nos essais pour ne pas risquer d’abîmer la plaque. Nous dévalons l’escalier, euphoriques, et pénétrons bruyamment dans le salon où Marguerite pianote, indifférente à nos effusions.

      Le docteur disparaît un instant et revient avec une bouteille de vin rosé qu’il stockait au frais dans une des grottes de la falaise. Nous trinquons, le verbe haut. Paul, âgé de16 ans, ne buvait pas habituellement. Son père lui sert un verre qu’il avale d’un trait, assoiffé. Grisé, il monte sur une chaise et lance : « Vincent est… un géant ! ».

      Gachet me raccompagne jusqu’au portail : « A mardi. J’ai hâte de voir vos œuvres, me dit-il, le teint cramoisi. »

      Sur la route du retour, je trouvais beaux tous les passants. J’aimais ce médecin. Nous allions devenir de grands amis.

      Des notes de musique raisonnaient dans ma tête…



A suivre…

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe

 

08 janvier 2009

VAN GOGH A AUVERS - 7. La famille Gachet

 

RAPPEL HISTORIQUE (pour les lecteurs qui ne suivent pas…)

      De retour après 2 années passées en Provence, Vincent van Gogh est arrivé à Auvers en début de semaine, le 20 mai 1890. Auparavant, il a passé 3 jours à Paris chez son frère Théo et a fait la connaissance de Johanna sa nouvelle femme. Théo l’a recommandé au docteur Gachet à Auvers qui l’a trouvé en bonne santé.
      Vincent s’est installé à l’auberge Ravoux, face à la mairie d’Auvers. La chambre est petite mais il se sent bien et commence à peindre les alentours. Il a fait la connaissance à table de Martinez, un peintre un peu fantaisiste que madame Ravoux ne laisse pas insensible.
      Il est invité à déjeuner chez le docteur Gachet, ce dimanche…

 

  

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Vincent Van Gogh – Rue à Auvers, 1890, Ateneumin Taidemuseo, Helsinki

 

 

 

Suite...

 

 

Dimanche 25 mai 1890.




      Midi. La chaleur est déjà lourde, étouffante. Je monte plus rapidement les marches qui mènent à la grande bâtisse du docteur Gachet. L’angoisse qui m’habitait mardi dernier en débarquant à Auvers a disparu. Je me sens léger dans ma vareuse habituelle en coutil bleu, celle que Jo a fait nettoyer le lendemain de mon retour à Paris.

      Des cris venant du fond du jardin stoppent mes pas qui se dirigeaient naturellement vers la porte d’entrée principale. Le docteur venait vers moi à grandes enjambées, la mine joyeuse. Il portait une veste élégante confectionnée dans un tissu trop épais pour cette chaleur. Un gilet de la même étoffe lui serrait le ventre et atténuait un embonpoint bien visible.

      Sa poignée de main est chaleureuse : « Venez que je vous présente à mes enfants. » Nous longeons la maison sur la gauche. L’étroite allée sablonneuse mène près de la falaise qui clôture la propriété. Les enfants du docteur, assis autour d’une grande table en bois installée sous l’ombre dispensée par quelques tilleuls, attendaient le peintre.

      Le docteur fait les présentations :

      - Vous connaissez déjà mon fils Paul ! Depuis ce matin, il ne cesse de me demander si vous allez venir avec votre matériel de peintre. Comme moi, il adore la peinture. Je vois que vous arrivez les mains vides. Vous avez bien fait, avec cette chaleur ! Aujourd’hui c’est fête, vous aurez tout le temps de travailler une autre fois !

      Paul me serre la main gauchement en m’envoyant un « bonjour monsieur » discret de sa voix fine pas encore formée.

      - Tout le monde m’appelle Vincent à l’auberge, dis-je pour détendre l’atmosphère. Peut-être aurez-vous le temps, ces jours prochains, de me faire visiter votre région, Paul ? Cela me ferait vraiment plaisir.

      - Bien sûr monsieur… Euh… Vincent. Je connais quelques coins de toute beauté vers les bords de l’Oise. Je vous y conduirai.

      Le docteur se tourne vers sa fille clouée sur sa chaise. « Ma fille Marguerite, dit-il gêné. » Elle semblait particulièrement intimidée de ma venue. Mon allure d’ouvrier maçon ? Peut-être ma barbe rousse peu engageante que pourtant j’avais soigneusement taillée de frais ce matin ?

      La jeune fille se lève et me tend une main molle en évitant mon regard. Elle est toute menue dans sa longue robe blanche. Un ruban rouge vermillon serré à la taille découpe ses hanches joliment arrondies. Des yeux bleu clair. Je la trouvais très belle. Le soleil accrochait quelques reflets dorés dans ses longs cheveux châtain qu’elle remontait en chignon très haut sur le dessus de la tête.

      Je cherchais des paroles aimables pour la mettre en confiance :

      - Je souhaite devenir votre ami, mademoiselle… Accepteriez-vous de me servir de modèle dans les jours prochains ? Je n’ai encore jamais eu l’occasion de peindre une jeune fille aussi gracieuse que vous.

      Marguerite devint écarlate, décontenancée par ce compliment sincère qui m’était venu spontanément. J’étais navré d’être la cause de cette émotion soudaine. Voyant la confusion de sa fille, Gachet me prend le bras et m’entraîne vers la maison.

      - Venez, nous avons le temps avant de nous mettre à table. J’espère que vous avez faim car madame Chevalier est en train de suer sang et eau devant ses fourneaux pour vous permettre d’apprécier sa cuisine ?

      Il ne me laisse pas le temps de répondre et m’entraîne vers l’arrière de la maison. Je le suis dans l’étroit escalier, contrarié d’avoir troublé la jeune fille. 

      Les deux premiers étages étaient occupés par des pièces d’habitation ou des chambres d’amis. Nous continuons jusqu’en haut. Une petite porte s’ouvrait sur une grande pièce encombrée.

      - Qu’en dites-vous ? Ce lieu était autrefois un grenier que j’ai transformé en atelier. J’y viens le plus souvent possible. Je peux peindre sans être dérangé ou bien faire des travaux de gravure. La presse que vous voyez a déjà beaucoup servi. Elle est plus âgée que moi : 18e... ppressedocteur.jpgeut-être même 17e... Cézanne, Guillaumin, et surtout Pissarro, ont sorti de nombreuses estampes de ses entrailles.

      Une presse ancienne en bois occupait tout un côté de l’atelier. Ses quatre bras inertes lui donnaient le profil d’un moulin à vent au repos. Au mur, des tirages étaient accrochés. Le sol était jonché de grandes feuilles de papier abandonnées en désordre. Des bocaux en verre emplis d’encres et de poudres pharmaceutiques aux tons bigarrés, des pots ou vases de toutes tailles, des statuettes, étaient dispersés sur de vieux meubles rafistolés.

      - Si le cœur vous en dit, cette presse est à vous. Je vous apprendrai à l’utiliser, me dit-il en palpant amoureusement la moulure ouvragée d’un des bras recouvert d'encre séchée.

 

 

   Presse du docteur Gachet


          J’étais dans le repère de Gachet. Des toiles, encore humides pour certaines, qu’il avait peintes récemment, n’étaient pas dépourvues de qualité. Je percevais même du talent dans plusieurs d’entre elles. Un paysage hivernal brossé dans des tons ocre était bien senti.

 

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Docteur Paul Gachet – La route d’Auvers, 1881, Musée d’Orsay, Paris



      Je faillis faire tomber une pile de masques en plâtre superposés reposant sur une table.

      - Ne me les cassez pas, mon ami ! Je suis membre d’une société d’anthropologie et je collectionne des moulages de têtes d’assassins qui furent exécutés par le passé. Vous avez entendu parler de Lacenaire, ce criminel, écrivain et voleur ? Voici le moulage de sa tête guillotinée.

      Le docteur prend le portrait grimaçant et le contemple en ricanant. Il le repose, en prend un autre au milieu de la pile, en caresse les formes affectueusement et le remet en place. Quelle horreur ! Ces masques de cadavres blanchâtres m’impressionnaient et m’amusaient. Décidemment, ce docteur était un sacré original !

      Gachet se dirige vers son matériel de peintre : un grand chevalet robuste pour les travaux d’intérieur, un autre plus léger pour le travail en plein air. Répartis dans plusieurs pots, les pinceaux se dressaient par taille, les poils en l’air. Dans la fièvre d’un travail récent, les tubes de couleurs entamés avaient été balancés au hasard sur le sol.

      - Nous aurons l’occasion de revenir. Vite ! Les enfants doivent commencer à s’impatienter dans le jardin. La jeunesse a de l’appétit et n’aime guère attendre !

      Nous redescendons l’escalier précipitamment et rejoignons Paul et Marguerite. La jeune fille semblait remise de son émotion et me présenta madame Chevalier, sa gouvernante, une brave femme qui arrivait lourdement chargée d’une soupière de potage fumant dont elle emplit chaque assiette à ras bord.



      Les claquements des cuillères sur la porcelaine lancèrent le repas. Gachet, visiblement enchanté par notre escapade dans son antre, avala son assiette rapidement, s’essuya délicatement les lèvres et me regarda attentivement :

      - Vous êtes dans une forme resplendissante, Vincent ! Je ne doute pas que les petits plats de madame Ravoux soient en train de vous transformer. J’ai déjà eu l’occasion de manger à l’auberge. C’est une fine cuisinière. Et si jolie... Ne vous avais-je pas dit que l’air de la région pouvait faire des miracles ?

      - Vous aviez raison docteur, dis-je en souriant. Vos remèdes de bonnes femmes me réussissent. Je n’ai pas souvenir de m’être senti aussi bien dans mon corps et dans ma tête. Je respire… Je ne remercierai jamais assez mon frère Théo et Camille Pissarro pour m’avoir permis de faire votre connaissance.

 

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Camille Pissarro – Paysage à Chaponval (Auvers), 1880, Musée d’Orsay, Paris



      - Camille Pissarro… Un grand talent ! C’est le patriarche des peintres impressionnistes ! Il est le seul à avoir participé à toutes les expositions du groupe jusqu’en 1886. Il m’a donné un charmant paysage de neige que j’ai mis en bonne place au salon… A propos Vincent ! Votre frère m’a appris que vous aimiez Monticelli, cet original peintre marseillais au style si particulier. Je l’ai rencontré une fois, il y a bien longtemps à Marseille, et je regrette encore de ne pas avoir ramené une de ses toiles.

 

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Adolphe Joseph Monticelli – Soleil couchant, 1883, National Gallery, Londres



      Je terminais ma soupe et allais m’attaquer au plat de crudités. Le nom de Monticelli me fit réagir.

      - Je ne savais pas que vous appréciez Monticelli, docteur ? Il est le peintre avec lequel je m’identifie le plus. Un père… Un frère… Un peu toqué ! J’ai vu plusieurs toiles superbes de lui au musée de Montpellier. Ces empâtements jetés brutalement sur la toile… Il voyait le midi en jaune... en orangé… en soufre… Seul Delacroix savait orchestrer les couleurs à ce point. En Provence, je m’étais promis de me promener sur la Cannebière vêtu comme lui dans un portrait : un immense chapeau jaune, un pantalon blanc, une veste de velours noir, des gants jaunes, balançant d’un air méridional une canne de roseau… Je fus attristé lorsque j’appris sa mort peu de temps après mon arrivée à Paris, au cours de l’année 1886. L’alcool et les bonnes choses de la vie… Pour moi, le petit bonhomme vit encore.

 

 

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Monticelli – Vase avec fleurs, 1875, Van Gogh Museum, Amsterdam 

                                                                     V. Van Gogh – Vase avec asters, 1886, Van Gogh Museum, Amsterdam


     

      Paul, affamé, ne s’intéressait pas à notre conversation. Marguerite boudait au bout de la table. Placé face à moi, le regard azur du docteur rencontra le mien :

      - J’espérais que vous m’amèneriez un ou deux échantillons de votre peinture, Vincent ! Depuis que votre frère m’a parlé de votre technique révolutionnaire, ma curiosité s’est aiguisée. Me ferez-vous le plaisir de revenir après-demain, mardi, avec votre matériel de peintre ? Vous pourriez vous installer dans le jardin.

daubigny.jpg      - D’accord pour mardi, docteur ! Le charme sauvage de votre jardin va certainement m’inspirer... J’ai longé la propriété de madame Daubigny sur la route qui mène à l’auberge. Ravoux m’a appris qu’elle n’avait pas quitté Auvers depuis la mort de son mari. Vous connaissez certainement cette dame ? Je serais très heureux si vous pouviez lui parler de moi. J’aimerais peindre sa maison et son jardin.

      - Aucun problème Vincent ! Je visite régulièrement madame Daubigny en tant que médecin et ami de longue date du couple. C’était un peintre d’une grande finesse poétique, mort trop vite. Il possédait un bateau appelé « le Botin » qui lui permettait de saisir sur l’Oise et la Seine, au fil de l’eau, des effets lumineux. Madame Daubigny sera heureuse de vous connaître.

 

Buste de Daubigny à Auvers

 

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Charles-François Daubigny – Soleil couchant sur l’Oise, 1865, Musée d’Orsay, Paris


      La conversation dévia ensuite sur la vie du docteur, sa femme décédée jeune dont il ne s’était jamais consolé, ses études de médecine, son diplôme de docteur obtenu à Montpellier.

      Ce repas était interminable. C’était au moins le cinquième plat. Lorsque mon assiette était vide, la tyrannique cuisinière me lançait : « Je vois avec plaisir que vous avez bon appétit, monsieur Vincent… Un peu plus ? ». Je n’osais refuser. Je n’avais jamais supporté les repas copieux. Souvent, dans les périodes de disette, un quignon de pain, des fruits ou quelques olives, faisaient l’affaire.

      Je constatais que le verre du docteur n’était jamais vide.

      - Je ne vous ai pas montré ma ménagerie, dit-il, rougeaud ! Il me reste sept ou huit chats, cinq chiens ainsi qu’un poulailler, et même un paon qui se promène souvent librement dans le jardin. J’adore les bêtes. Elles sont supérieures aux humains ! C’est pourquoi, je suis adhérent de la société protectrice des animaux…

      A la demande de son père, Marguerite me fit visiter les grottes nichées dans la falaise derrière la maison, aménagées spécialement pour les animaux. Manifestement, il s’agissait d’une corvée pour elle. J’étais heureux qu’elle daigne enfin s’intéresser à moi. Elle n’avait pratiquement pas sorti un mot de tout le repas.

      Le docteur somnolait lorsque nous revînmes. Il semblait avoir des difficultés à digérer le trop copieux repas de madame Chevalier. Nous apercevant, il prit sa pipe et l’alluma pensivement. Je sortis la mienne, la bourrai et m’assis à côté de lui. Marguerite s’éloigna mollement vers la maison pour travailler son piano.

      Nous aspirons nos calumets dans un même élan fraternel.

 


A suivre…

 

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet