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Un été à Valence - SOROLLA Joaquin, 1909

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Joaquin Sorolla – Après la baignade, 1908, The Hispanic Society of America, New York

 

      

       Alignés côte à côte, sur deux rangées, les tableaux ressemblent à des militaires en parade.

     Je me suis introduite dans l’atelier en son absence, comme une voleuse. Je ne pouvais attendre plus longtemps…

     Le mois dernier, au tout début de l’automne, père m’avait peinte avec maman, en bord de mer. Je n’avais vue la toile qu’à l’état d’esquisse. « Vous la verrez lorsqu’elle sera terminée, disait-il, amusé devant notre impatience. » Je savais qu’elle séchait tranquillement dans sa pièce de travail. « J’ai quelques rochers à croquer le long de la côte, avait-il lancé ce matin en partant avec son matériel » J’avais le temps, il fallait que je la vois…

     Les femmes de mon père… En circulant dans l’atelier, chacune des toiles que j’observe présente le même motif : des fillettes complètement nues ou des adolescentes vêtues de tuniques pour le bain.

     Père exagère, ce sont des enfants, pensai-je au milieu de ce petit monde exclusivement féminin où quelques rares garçonnets apparaissaient parfois !

     Pouah ! Toute cette nudité qui s’étalait sur les plages me dérangeait… Maman me disait souvent que lorsqu’elle était jeune fille le soleil avait mauvaise réputation. On l’évitait : il hâlait la peau et transformait des citadins pâlots en ces paysans noirauds qui travaillaient durement dans les champs.

     Aujourd’hui, en ce début de 20e siècle, on montre tout… ou presque. Les bienfaits supposés de l’eau de mer et du soleil sont devenus une mode. Les femmes veulent séduire et se permettent toutes les extravagances : les toutes jeunes filles portent des tuniques, transparentes à l’extrême, ressemblant à des chemises de nuit. Les femmes plus âgées entrent dans l’eau revêtues d’un curieux pantalon descendant à mi-cuisse, assorti d’un corsage échancré qui ne cache rien. Les plus pudiques se contentent, pour entrer dans l’eau, de soulever délicatement une robe légère dévoilant une étrange culotte bouffante leur permettant de se mouiller jusqu’aux genoux.

     Tout cela est d’un mauvais goût !

     Quant aux hommes, ce n’est guère mieux, même pire : costumes étriqués à manches longues, simples caleçons en coton moulant coupés aux mollets. Etranges crapauds malingres ou bedonnants !

     Hors de question que je m’exhibe de cette façon ! J’aurais trop honte…

     Moi, sur la plage, je suis toujours habillée en Lady… Maman nous a d’ailleurs interdit, à moi et ma sœur Elena, de porter ces accoutrements débiles.

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Joaquin Sorolla – Après la baignade, Valence, 1909, Musée Sorolla, Madrid

 

      Un grand tableau de jeunes filles m’interpelle. Je les reconnais… Des amies…

      Celles-ci se changent après la baignade dans l’ombre protectrice de tentes en toile. L’une d’entre elles, déjà rhabillée, sourit en délaçant sa coiffure dorée, un vent marin s’engouffrant, malin, sous sa tunique rose. Un tissu léger, beige, encore mouillé, moule impudiquement le corps de l’autre.

      Mes 19 ans récents et ma sveltesse m’auraient permis de poser avec mes camarades, mais j’avais prévenu père qui cherchait des modèles : « Je ne porterai pas ces tuniques collantes qui dévoilent nos formes. C’est encore plus indécent que d’être nue ! As-tu remarqué le jeu préféré des garçons sur la plage ? : lorgner les filles sortant de l’eau ainsi vêtues… Dégoûtant ! ».

     peinture,sorollaQuel âge peut avoir cette gamine ? Huit ans ? Dix ans ? Elle n’a pas encore de poitrine ? Papa l’a représentée nue assise sur un banc, ses vêtements déposés à côté d’elle. Elle se noue les cheveux en arrière avant d’aller se baigner. Un regard effronté…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Joaquin Sorolla – Avant la baignade, 1909, collection particulière

    

 

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Joaquin Sorolla – L’heure de la baignade, 1909, Musée Sorolla, Madrid

     

     Impressionnée par les vagues, une adolescente blonde vêtue d’une tunique rose pâle bat des bras, goéland en déséquilibre. Derrière elle, une femme tend une ombrelle pour la protéger des rayons solaires forts à cette heure de la journée. Prise sur le vif, en légère contre-plongée, la scène ressemble aux photos que maman prend avec son nouvel appareil. Superbe toile aux  tonalités roses et bleues !

     Père… Depuis notre retour de New York, en mai dernier, une étrange fièvre l’habitait. Il venait de fêter ses 46 ans et son exposition New-Yorkaise avait connu un succès étonnant. 350 œuvres vendues. Nous étions devenus riches. Il ne cessait de nous faire des cadeaux. « Economise ton argent Joaquin, lui conseillait maman, ton succès peut ne pas durer ! ». Heureux, il ne l’écoutait pas et nous offrait des robes, des chapeaux, des choses inutiles venant directement de Paris. « Je vous aime, disait-il en nous soulevant en l’air ».

     L’été avait été magnifique. Tous les après-midi, il partait tôt, posait son chevalet sur le sable non loin de l’eau et peignait, peignait, inlassablement. Les grandes toiles qu’il utilisait l’obligeaient à garder la tête en l’air, son canotier ne le protégeant guère des rayons du soleil qui lui brûlaient la peau.  Était-ce le temps estival, les odeurs marines, son âge ? Je ne l’avais jamais vu peindre avec cette fougue, comme si c’était son dernier été... Ses journées se passaient sur la plage d’El Cabanal proche de notre demeure. Il offrait des friandises aux enfants qui couraient sur la plage et finissaient par accepter de poser. Les corps juvéniles l’obsédaient. Souvenirs anciens de ses premiers émois amoureux ? Je savais que, dans son enfance, il venait souvent sur cette plage avec ses copains : « Mon corps musclé, doré comme une brioche, et mon visage d’éphèbe grec, séduisaient toutes les gamines de mon âge, me disait-il en riant, fier de lui. » 

     J’arrive enfin devant le tableau qui m’a incité à m’introduire dans l’atelier. Je ne le voyais pas aussi grand ? Je me souvenais…

     La matinée avait été pluvieuse. D’un coup, comme souvent en bord de mer, les nuages s’étaient éloignés.

     - Aujourd’hui, c’est votre journée avait lancé papa gaiement !

     - Tu ne vas pas à la plage aujourd’hui, s’était étonnée maman ?

     - Non ! Je veux peindre de vraies femmes… mes femmes… élégantes…

     Excité, son œil luisait en nous regardant.  

     - Faites-vous belles toi et Maria ! Enfilez les robes blanches que je vous ai offertes récemment ! N’oubliez pas vos chapeaux de paille, l’astre solaire cogne encore à cette heure, je veux peindre mes femmes avec la peau aussi blanche que leurs robes.

     Précipitamment, il était parti chercher son matériel. « Clotilde prends ton ombrelle, avait-il hurlé à maman ! Pressez-vous que j’ai le temps de travailler avant la tombée du jour ! ». Habillées en toute hâte, nous nous étions dirigées à pied vers le bord de mer en contrebas de la ville.

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Joaquin Sorolla – Promenade au bord de la mer, 1909, Musée Sorolla, Madrid

      

      La toile immense nous représente en pied. J’avance devant maman le chapeau à la main. Le soleil couchant éclaire mon visage de trois quarts. Le vent souffle et soulève les tulles de ma robe. Maman agrippe fermement le voile de son chapeau. Son ombrelle s’échappe. C’est le plus beau portrait que papa ait fait de moi, pensai-je flattée ?

      L’ocre de la plage et le bleu de la mer accentuent, par contraste, la blancheur de nos robes. J’imagine des voiliers, grands albatros blancs volant dans la lumière… Papa a posé des touches d’amour sur cette toile, pensai-je. J’aimerais la garder…


      Je m’apprête à sortir. Près de la porte, deux fillettes retiennent mon attention. J'avais déjà remarqué ces soeurs sur la plage, la petite toujours accrochée à la tunique de la grande.

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Joaquin Sorolla – Les deux sœurs, 1909, The Art Institute of Chicago

      

      L'aînée, vêtue d’une tunique jaunie par le soleil se protége de celui-ci avec l’avant bras. Son visage rouge orangé sourit à mon père. Sa petite soeur, dont la tunique bleue est remontée sur son buste, lui donne la main. Je distingue mal ce qu'elle tient de l'autre main... un ballon ? Des gouttes lumineuses dansaient sur la toile...

    Père est génial, pensai-je ! Ses pinceaux illuminent tout ! Il attire la lumière, la capture à la façon d’une chambre photographique et la restitue avec une force incroyable.

      J'étais en pleine contemplation lorsque la voix de maman raisonna dans l’escalier :

      - Maria ne traîne pas dans l’atelier de ton père ! Tu sais bien qu’il n’aime pas que l'on vienne en son absence ! Il ne va pas tarder à rentrer...

      Je jetai un dernier regard admiratif sur l'oeuvre.

      - J’arrive, dis-je joyeusement en claquant la porte derrière moi ! Que nous as-tu préparé de bon pour dîner ce soir ?

 

                                                                             Alain

                                                                                                                                      

 

Commentaires

  • Merci Alain de m'avoir fait découvrir ce peintre d'une superbe élégance dans le trait!!! Quelle légèreté avec respect et gaité!! BISOUS FAN

  • Moi aussi j’ai découvert ce peintre il y a 2 ans en allant à l’exposition parisienne Sargent/Sorolla, un américain et un espagnol, amis et proches dans leur façon de s’exprimer.
    Sorolla n’est pas très éloigné des impressionnistes par la lumière et la couleur, tout en gardant sa propre personnalité.
    J’ai tellement aimé cette série de jeunes baigneurs que je souhaitais les montrer. Le peintre caresse les corps de vibrations lumineuses. C’est beau tout simplement.
    Merci de ta visite Fan.

  • Que voilà une découverte intéressante, picturalement parlant; et moralement parlant en ces moments de neige, de gel, de verglas et de vents piquants où nous rappeler que l'été existe est vraiment bienvenu.

    Mais j'avoue que ne m'eût pas déplu de retrouver le même soleil, à Auvers, avec les yeux de Vincent ...

  • J’ai fait une parenthèse pour te présenter la lumineuse beauté des femmes de Sorolla. Cela valait la peine…
    Ne t’inquiète pas, Vincent ne nous a pas oublié et a accepté ce petit intermède. Il y a aussi du soleil à Auvers et dans sa tête. Il va peindre de grandes choses.

  • Bonjour Alain,

    Merci de m'avoir enfin fait comprendre la technique de l'eau forte ! et connaître ce peintre Sorolla. Que de légèreté et de soleil doux (la neige ne nous a pas épargnés cette année un peu de chaleur fait du bien !). Pardon de revenir un peu en arrière, mais je suivais Vincent "de loin" ces derniers temps. Les deux tableaux étaient bien à l'exposition Van Gogh/Monticelli à la Vieille Charité de MARSEILLE. Le rapprochement de ces deux immenses artistes était émouvant à mes yeux car ils ne se sont jamais rencontrés et étaient enfin réunis. Ils partageaient une même exposition, mélangeaient leurs œuvres. Ces dernières étaient accrochées côte à côte pour mieux en apprécier les similitudes. Vincent aurait été fier et heureux de voir çà ! Son admiration est palpable. Bien que Van Gogh ait sa propre touche, sa propre vision des choses on pouvait retrouver, à mon avis, l'un dans l'autre (ou bien est-ce parce que l'on connait justement cette admiration ?). Des enfants étaient là et jouaient à reconnaître lequel était un Van Gogh, lequel un Monticelli. C'était amusant de les voir faire. J'ai trouvé cette exposition "intime". L'ambiance qu'il y régnait était presque un recueillement. Chacun avait conscience, je crois, du sens de cette exposition. Voilà comment j'ai ressenti cette expo. Un très bon moment que je n'oublierai pas. Pardon pour la longueur mais le sujet me passionne tant !

    Encore merci et à bientôt, amicalement,
    Marie Claude

  • Je ne connaissais pas Joaquin Sorolla, c'est l'avantage de surfer et s'instruire. J'ai lu que ce peintre a été apprécié en France puisque deux fois décoré de la légion d'honneur.
    Et je suis d'accord avec Richard, cet article nous offre une échappée en ces temps de froidure hivernale.

  • Il y a longtemps que je connaissais ce peintre, mais agrémenté par votre verve, c'est magnifique.
    Merci Alain pour tout ce que vous nous donnez à lire, c'est toujours passionnant.

    Amicalement

  • Réponse à Marie Claude :

    Hello ! Merci de votre description chaleureuse de l’expo récente Van Gogh/Monticelli de Marseille. Il y avait de la passion dans vos lignes.
    J’ai la réponse à mon interrogation. Ouf, les deux toiles que j’ai montrées étaient bien présentes !
    Quelle meilleure méthode pour faire connaître et comprendre les œuvres aux enfants que de permettre ce jeu de comparaison. Les enfants s’amusent et les parents expliquent.
    Monticelli était un ami par la pensée et un des modèles de Vincent. Il aurait effectivement été fier de cette confrontation.
    Vivement le printemps. Je n’en peu plus… Dire que vous croulez sous le mimosa !

  • Réponse à Louvre-passion :

    C’est vrai que le soleil espagnol de cet été 1909 fait du bien en cette période glaciale !
    La toile de Sorolla la plus connue en France est au Musée d’Orsay : « Le retour de la pêche » pour laquelle il obtint une médaille d’or à l’exposition universelle de Paris en 1900. On ne risque pas de la louper à Orsay, sa dimension imposante et la lumière qu’elle dégage aimantent le regard.

  • Réponse à Colette :

    J’adore ce peintre de grand talent qui malheureusement, avec son ami Sargent, n’est pas assez connu en France.
    S’il n’y avait pas eu cette expo il y a deux ans, il serait ignoré. Peut-être l’avez-vous vue au Petit Palais à Paris ? Son catalogue « Sargent/Sorolla » est superbe.

  • Bon, tu es au courant que je l'aime bien celui-ci aussi (et moi, j'avais vu son tableau de pêcheurs à Orsay hé, hé)
    C'est dingue toute cette lumière ! Et le pire c'est que j'aime deux peintres aux antipodes question luminosité justement... Sorolla et... Rembrandt... Le Nord, le sud, j'ai dû inconsciemment chercher mes points de repères dans l'espace...
    Je retourne lire encore une fois l'article (je fais deux lectures automatiquement sais pas pourquoi... )
    Bonne continuation mon grand !

  • Je savais que tu avais vu le tableau d’Orsay « Le retour de la pêche » où la lumière explose. Je pense que les tableaux d’adolescents à la plage que je montre devraient te plaire également.
    Sorolla et Rembrandt ne sont pas vraiment aux antipodes question luminosité. Sorolla se rapproche des impressionnistes dans une peinture de plein air. Rembrandt s’exprime dans des clairs-obscurs où la lumière est plus diffuse mais tellement belle.

  • J'adore Sorolla !
    Comme vous, Alain, j'ai eu la chance de voir l'expo au Petit Palais, il y a deux ans ... une merveille. J'avais déjà vu des toiles de Sargent à Giverny (tout comme celles de la merveilleuse Mary Cassatt), mais de Sorolla je savais peu, hormis cette toile du musée d'Orsay et quelques photos dans des livres, je n'avais rien vu. Le titre de l'expo était entièrement justifié : Peintres de lumière ...

    Je retrouve donc avec un plaisir tout particulier ces petits baigneurs et surtout baigneuses et la magnifique toile de Madame Sorolla et de sa fille (on pense quand même à la femme en blanc, avec son ombrelle, que Monet a peint à plusieurs reprises, même si le décor n'est pas le même).

    Merci pour cette charmante promenade espagnole et estivale, Alain !!!

  • Lumière et jouissance des couleurs, c’est ce qui caractérise le mieux Sorolla.
    Cet été 1909 lui inspira des toiles réellement impressionnistes que vous avez pu apprécier également à l’expo du Petit Palais à Paris.
    C’est vrai qu’il y a une ressemblance avec les toiles de Monet dans ses femmes peintes en bord de mer. Le blanc des robes éclabousse le tableau, le vent secoue les tulles, les chapeaux, les ombrelles. Une des plus belle toile du peintre…
    A propos de Giverny, le Musée d’Art Américain devient cet année 2009 le Musée des Impressionnistes de Giverny. La première exposition aura lieu du 1er mai au 15 août 2009 : le jardin de Monet à Giverny – L’invention d’un paysage. Elle sera entièrement consacrée au jardin de Giverny. A ne pas manquer.
    Encore mes compliments pour votre magnifique poème consacré aux femmes, Sunny ! Je me permets de le publier sur mon blog ce jour. Je pense que vous ne m'en voudrez pas.

  • Personne ne vous oblige à partir. On a le temps !

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