Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

VAN GOGH A AUVERS - 8. L'homme à la pipe

 

old-vineyard-with-peasant-woman.jpg

Vincent Van Gogh – dessin aquarellé Vieille vigne avec paysanne, mai 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

Suite...

Dimanche 25 mai 1890.



      La fraîcheur bienfaisante des tilleuls atténuait la lourdeur de l’air. Le clapotis d’un canard dans la mare nous parvenait. Quelques notes de piano s’échappaient de la maison.

      Gachet pose sa pipe sur la table, se tourne vers moi, hésite, puis se décide :

      - Avez-vous déjà réalisé une eau-forte ?

      - Non ! J’ai dessiné quelques lithographies sur la pierre autrefois en Hollande. Je n’ai pas insisté. A cette époque, ma priorité était uniquement d’apprendre mon nouveau métier de peintre.

      - Cela vous plairait d’en faire une, me dit soudainement le docteur d’un ton enjoué qui cachait mal son excitation ?

      Je rallume lentement ma pipe. Je comprenais mal où il voulait en venir. Depuis longtemps, je souhaitais expérimenter ce procédé de reproduction, mais je repoussais toujours à plus tard. Si ma santé avait été meilleure ? Théo m’envoyait parfois des gravures. Elles étaient très appréciées par sa clientèle. Sa galerie s’était spécialisée dans la gravure d’eaux-fortes d’après les maîtres anciens et modernes. J’aimais celles réalisées par Pissarro et Guillaumin. Du beau travail…

      Le docteur me laissait à mes réflexions. Son agitation était perceptible et il me la communiquait. Des bourgeonnements nuageux commençaient à envahir le ciel annonçant un orage pour la soirée.

      - Vincent, je vous donne la possibilité de tracer une eau-forte maintenant. Je vous fournis une pointe, une plaque de cuivre et vous dessinez ce qui vous plaira. J’ai hâte de vous voir au travail…

      Paul, qui s’était éloigné vers la falaise, revenait lentement vers nous. Il s’arrêtait à chaque rose qui longeait le chemin pour en humer le parfum. Je le voyais tirer délicatement sur une tige, plonger son nez dans les pétales, aspirer fortement les yeux fermés, puis repousser la fleur délicatement pour passer à la suivante.

      Son père crie d’une voix forte :

      - Paul, on pourrait prendre une plaque pour que Vincent nous dessine quelque chose !

      Le gamin devait être habitué à cette demande car il rejeta d’un geste sec la fleur qu’il respirait goulûment et s’élança en courant dans ma direction.

      - Oh oui Vincent, me dit-il, empourpré ! Acceptez ! Je vais chercher une plaque ! Vous pourriez dessiner papa en portrait fumant sa pipe.

   Il prit mon mouvement de tête pour une acceptation et partit précipitamment vers la maison. Madame Chevalier qui venait pour débarrasser la table le vit passer comme un obus. Je souris en la voyant faire une grimace apeurée.

      - Il n’a rien de grave, dit-elle ?

      - Ne vous inquiétez pas, dit le docteur, sa précipitation est seulement due à la joie qui l’anime. Vincent va réaliser sa première eau-forte !

      La table est vite débarrassée. Paul revenait déjà apportant le matériel nécessaire à la réalisation de mon futur chef-d’oeuvre. Il dépose le tout sur la table et attend, fébrile.

      Gachet s’adresse à moi d’un ton professoral :

      - Vincent, vous devez connaître la technique de l’eau-forte, mais je me permets de vous l’expliquer à nouveau sommairement… C’est un procédé de gravure en creux dont l’origine remonte à plusieurs siècles… Voici une pointe sèche. C’est un outil bien aiguisé avec lequel vous allez pouvoir exercer votre art directement sur la plaque de cuivre qui a été enduite d’un vernis spécial. Lorsque vous aurez terminé le dessin, nous ferons mordre la plaque dans un bain d’acide dilué d’eau, d’où le nom d’eau-forte… Le miracle va s’accomplir ! L’acide attaquera la plaque uniquement aux emplacements où le dessin sur le vernis a mis à nu le métal. La plaque, nettoyée de son vernis, permettra ensuite de reproduire des estampes sur papier en quantité.

      J’écoutais le docteur religieusement. Paul, et même madame Chevalier qui était restée, affichaient une mine grave.

      Paul me tend la plaque et la pointe. Il s’assoit à mes côtés.

      Gachet se cale bien droit dans son fauteuil, puis prend la pose légèrement penchée sur un côté, son bras droit replié reposant sur l’accoudoir. Il aspire sa pipe qu’il tient entre l’index et le majeur, le regard dans le vague. Des volutes de fumée s’échappaient du fourneau et s’enroulaient par instant autour de ses cheveux roux ébouriffés formant comme une auréole. Je le trouvais presque beau.

      La pointe tranchait le vernis sans bruit en y laissant sa trace. Cela ne me posait guère plus de difficulté qu’un dessin sur papier. Je travaillais rapidement sous l’œil admiratif de Paul. Le docteur avait l’habitude de poser car il ne bougeait pas, attentif à mes gestes. Parfois, son regard fixait la plaque pour vérifier l’avancement de l’esquisse.

cuivrehommepipe-RMN.jpg

Cuivre de l'eau-forte de Vincent Van Gogh, mai 1890, Louvre, Paris


      Une heure après mon premier trait malhabile, le dessin était terminé. Je rajoute un arbre maigrichon sur le côté, un treillage devant l'horizon, et rends la pointe à Paul. Le docteur pose sa pipe, se lève et vient contempler son portrait.

      - Superbe pour un premier essai, dit-il, satisfait ! On ne va pas s’arrêter là !

      Gachet regarde Paul d’un air malin. Je compris à leur œillade complice que le père et le fils avaient la même pensée.

      J’étais étonné d’avoir fait le dessin aussi facilement. Madame Chevalier m’apporta une boisson fraîche que j’avalai d’un trait.

      Paul repart aussi vite que la première fois vers la maison et en ressort tenant à deux mains un récipient cylindrique qu’il avait empli d’acide et d’eau. Gachet y plonge la plaque, sans tenir compte de mon anxiété à la vue de mon œuvre disparaissant dans le liquide. J’en profite pour me bourrer une pipe.

      Au bout d’un moment, le docteur, sûr de ses gestes, retire la plaque du bain et la rince à l’eau claire. Les dernière traces de vernis nettoyées, il scrute l’objet attentivement, le montre à Paul et me le tend. L’acide avait profondément mordu le métal et les traits de mon dessin, même les plus fins, les moins appuyés, s’étaient incrustés dans le cuivre comme si je les avais tracés directement.

      Plutôt fier, je pose la plaque sur le bord de la table et serre fortement les mains du docteur et de Paul.

      - Vous ne croyez quand même pas que la journée est terminée, s’exclama Gachet en arborant le sourire farceur d’un garnement qui s’apprête à faire une bonne blague ! Le résultat est excellent, mais seul l’impression sur papier permettra de juger de l’effet final.

      « Youpi ! » Paul prend son élan et saute en l’air en hurlant. Deux enfants ? Le père et le fils riaient comme des fous devant mon expression interloquée. Paul entame une sorte de danse indienne autour de moi, bientôt suivi par son père. Je me posais de sérieuses questions sur leur état mental jusqu’à ce que je réalise l’étendue du traquenard dans lequel j’étais tombé.

      Paul m’attrape une main et m’entraîne en courant vers la maison. Le docteur nous suivait. Les marches de l’escalier jusqu’à l’atelier furent avalées deux par deux. Je faillis faire tomber la plaque que je serrais précieusement.

      En entrant dans l’atelier, le docteur, essoufflé, redevient sérieux. Il encre méticuleusement le métal gravé, l’essuie pour enlever l’encre superflue et le dépose sur la presse. Il installe un papier légèrement humidifié. Il n’y avait plus qu’à faire tourner les pales de la grande vis en bois pour actionner le rouleau de la presse.

      Je suivais tous les gestes de Gachet avec le regard émerveillé d’un jeune élève. La première épreuve en noir était intéressante, mais sale et boueuse.

hommepipegravure.jpg

V. Van Gogh – gravure n° 22 L’homme à la pipe, mai 1890, Rijksmuseum Kröller-Müller, Otterlo

61 épreuves de cette unique eau-forte de Vincent ont été recensées par le Van Gogh Museum d’Amsterdam


      - L’encre bave sur le papier, dit le docteur. Il faut du temps avant qu’une plaque soit prête pour des tirages de qualité… L’on va utiliser d’autres couleurs.

      Nous restons longtemps devant la presse à faire des essais de couleurs. Des gris, des verts, différents tons d’ocres sont utilisés. Après chaque nouveau tirage, nos cris hystériques saluaient l’événement. Paul me donnait de grandes tapes dans le dos que je lui rendais, si heureux. Un de mes coups, trop violent, le secoua sérieusement.

    Je ne voulais plus que cela s’arrête. C’était mes premières estampes d’aquafortiste et, même si elles n’étaient pas d’un rendu parfait, je les trouvais incroyablement belles. Des perspectives d’avenir envahissaient mon esprit agité. Je pourrai reproduire mes meilleures toiles avec ce procédé ? Mes motifs du Midi... J’en parlerai à Théo dans un prochain courrier ? Mon art sera accessible à tous.

      Le docteur décide d’arrêter nos essais pour ne pas risquer d’abîmer la plaque. Nous dévalons l’escalier, euphoriques, et pénétrons bruyamment dans le salon où Marguerite pianote, indifférente à nos effusions.

      Le docteur disparaît un instant et revient avec une bouteille de vin rosé qu’il stockait au frais dans une des grottes de la falaise. Nous trinquons, le verbe haut. Paul, âgé de16 ans, ne buvait pas habituellement. Son père lui sert un verre qu’il avale d’un trait, assoiffé. Grisé, il monte sur une chaise et lance : « Vincent est… un géant ! ».

      Gachet me raccompagne jusqu’au portail : « A mardi. J’ai hâte de voir vos œuvres, me dit-il, le teint cramoisi. »

      Sur la route du retour, je trouvais beaux tous les passants. J’aimais ce médecin. Nous allions devenir de grands amis.

      Des notes de musique raisonnaient dans ma tête…



A suivre…

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe

 

Commentaires

  • Ambiance joyeuse entre artistes!!! Vincent apprend la gravure et cela l'enchante!! Un épisode de bien être et de découverte très bien écrits!! merci Alain BISOUS FAN

  • Cette fois, c'est à une véritable leçon que j'assiste. Remarquable.
    Je ne savais pas que cela pût être si simple (aux dires de Van Gogh lui-même, apparemment); mais il faut néanmoins avoir un talent plus que certain pour ainsi passer de la peinture à l'eau-forte ...

    Et connais-tu la raison pour laquelle il ne s'y adonna qu'une seule fois ?

  • Réponse à Fan et Richard :

    Vincent parlera, dans un courrier à son frère, de cette eau-forte et des espoirs qu’il avait d’en faire d’autres d’après ses tableaux grâce à la presse du docteur Gachet.
    Le fils du docteur, Paul Gachet, plus tard dans ses écrits, relatera dans le détail cette journée du 25 mai 1890 au cours de laquelle Vincent traça l’eau-forte : Après le repas et diverses conversations sur l’art, le docteur aimait voir ses invités artistes exercer leur talent immédiatement. Evidemment, Vincent accepta avec enthousiasme en prenant Gachet comme motif. Cette technique ne posa aucun problème au dessinateur de talent qu’était Vincent. Il était ravi et entrevoyait la possibilité de reproduire ses toiles.
    Par la suite, Vincent se consacra à la peinture et ne put renouveler cette expérience. Ce cuivre sera beaucoup tiré par le docteur de son vivant.

  • Tu nous a ainsi raconté la technique de l'eau forte, vu ainsi cela semble simple mais Vincent était un grand artiste. Donc ce fut un seul et unique essai comme tu nous le précise.

  • Vincent connaissait bien toutes les techniques puisqu’il était un ancien marchand d’art. Par ailleurs, il dessinait superbement. Les premières années de sa vie artistique ont été consacrées essentiellement au dessin.
    Ce fut sa première et dernière eau-forte.

  • Voici quelques moments d'euphorie bien retranscrite! On s'enthousiame avec les acteurs.

    La technique de l'eau forte ne semble pas évidente et celle-ci confirme le talent de Van Gogh. Mais cela ne l'a manifestement pas passionné, car il ne récidivera pas, si j'ai bien compris...


    Amitiés

    ...mon ordi pédale aujourd'hui, j'ai bien du mal à poster... j'espère que ça marchera pour ce com'...

  • Pas de problèmes, l’ordi fonctionne très bien !
    Vincent était passionné par cette technique de l’eau forte qu’il souhaitait pratiquer depuis longtemps car son frère vendait des gravures d’artistes.
    Son activité de peintre fut intense à Auvers, plus de une toile par jour, et il n’eut pas l’occasion de renouveler cet essai.
    Courage, le port est encore loin !
    Amicalement

Écrire un commentaire

Optionnel