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VAN GOGH A AUVERS - 6. Les marronniers

 

Suite...

 

 Samedi 24 mai 1890. 




      Je sors de la salle de restaurant. Par la vitre, j’aperçois Martinez qui entame avec appétit mon dessert que je lui ai laissé. Je suis impatient de retrouver les toiles que j’ai peintes ces derniers jours.

      Ravoux permettait à tous les peintres qui séjournaient à l’auberge d’utiliser une pièce inoccupée située à l’arrière salle de l’auberge, juste à côté de la cuisine. Le soir de mon arrivée, il m’avait donné une clef en me disant : « monsieur Vincent, je vous confie cette clef pour le temps de votre séjour. Ainsi vous pourrez travailler dans cette souillarde quand vous le souhaiterez. Les clous sur les murs vous permettront d’accrocher vos toiles pour le séchage. N’oubliez pas de refermer la porte à clef lorsque vous sortirez. Il n’y a pas de voleurs, mais il ne faut pas tenter le diable ! »

      Pour cette première semaine à Auvers, je suis allé au plus facile. En dehors des chaumières peintes en arrivant, je me suis contenté, les jours suivants, de motifs situés près de l’auberge. Essentiellement les marronniers que j’avais repérés sur la route de la gare en débarquant mardi dernier. Les branches débordaient de grappes de fleurs que je craignais de voir disparaître prématurément avec la venue proche de l’été.

      Mes toiles sèchent tranquillement côte à côte dans un angle de la souillarde. Je m’installe face à elles.

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Vincent Van Gogh – Marronniers en fleurs roses, mai 1890, Collection particulière
 

      Les marronniers roses, immenses, occupent les trois quarts de la première toile. Leurs cimes s’enfoncent dans un ciel cobalt s’assombrissant par endroit. J’aime le bleu cobalt… il donne de la puissance, de l’intensité aux ciels. Les branches noires écrasent la frêle auberge Ravoux représentée tout au bord de la toile. Trois femmes aux robes chatoyantes marchent sous l’ombre bienfaisante des arbres en bavardant gaiement. J’ai rajouté un type les lorgnant qui circulait au milieu de la route.

    Je me serais cru en Provence ce jour là ! Le soleil cognait terrible en ce début d’après-midi de mai. Je dus finir la toile rapidement, mon chapeau de paille ne suffisait pas à endiguer les chauds rayons qui me brûlaient le crâne.

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                      Vincent Van Gogh – Marronniers en fleurs blanches, mai 1890, Kröller-Müller Museum, Otterlo

      Sur la toile voisine, j’ai croqué la grande maison blanche aux nombreuses fenêtres située face à l’auberge sur la jolie place de la mairie. Le grand marronnier à fleurs blanches coupe la maison en deux parties inégales. Un violet pâle souligne l’ombre du muret devant la maison.

      J’avance jusqu’à la branche de marronnier en fleurs, toute simple, que j’ai peinte hier soir juste avant de rentrer pour le souper.

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Vincent Van Gogh – Branches de marronniers en fleurs, mai 1890, Fondation EG Bührle, Zurich

 

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      Finalement, c’est elle que j’ai pris le plus de plaisir à peindre : des petites boules blanches en grappes, encadrées de feuilles allongées vert tendre dont j’ai souligné les contours d’un vert plus soutenu. La branche se détache sur un ciel hachuré de traits fins à tonalités mauve. En peignant je pensais aux branches d’amandiers en fleurs inspirées de mes estampes japonaises que j’avais peintes à Saint-Remy. Je reste un moment devant cette toile. C’est frais. Je suis sûr que Théo va aimer !

 

V. Van Gogh – Branches amandier en fleurs, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

      Je sors en refermant soigneusement la porte. Avant de reprendre l’escalier étroit qui mène à ma chambre, je lorgne vers la cuisine où madame Ravoux s’affaire.

    Elle coupe je ne sais quoi en fines lamelles sur la grande table en bois. Ravoux a de la chance d’avoir une femme aussi jolie. Je distingue sa silhouette de trois quart arrière, mince, élancée, la taille bien prise. Elle se retourne légèrement pour donner un ordre à Alice, ce qui me permet d’apercevoir son fin minois malicieux : un visage allongé percé de petits yeux bruns constamment rieurs, le nez plutôt long légèrement retroussé, et une bouche aux lèvres charnues qui est sans cesse en mouvement lorsqu’elle nous sert à table. De sa chevelure brune retenue par un chignon relevé en arrière, s’échappent quelques boucles frisées qui lui retombent en virgule sur les tempes. Toujours souriante, elle possède naturellement, même le soir lorsque l’activité du restaurant est la plus intense, cette distinction élégante que la clientèle apprécie.

      De sa cuisine, elle m’aperçoit et m’envoie un « bonsoir monsieur Vincent » en me faisant un petit signe de la main. Je souris en repensant aux angoisses de son mari tout à l’heure au restaurant. Pauvre homme ! Il avait fini par casser un verre en voyant les empressements de Martinez dès que les jupons de sa femme se frottaient le long de notre table.

      Je repars vers l’escalier lorsque je vois en me retournant que je bloque le passage vers la cuisine aux enfants Ravoux. Je ne les avais pas remarqués, placés juste derrière moi depuis un moment. Ils attendaient que je bouge.

      - Excusez-moi mademoiselle, dis-je confus à Adeline Ravoux en la laissant passer.

      - Bonsoir monsieur…

      La face empourprée, la jeune fille se précipite vers la cuisine.

      Elle est toute jeune Adeline, pensai-je. Seize ans ? Peut-être moins ? Tout aussi jolie que sa maman ! Elle lui ressemblait beaucoup, sauf qu’elle était blondinette et qu’elle portait d’immenses yeux d’un bleu profond.

      Je ris franchement en voyant sa petite sœur Germaine, encore un bébé de moins de deux ans, courir pour rejoindre au plus vite Adeline de sa courte foulée claudicante mais déjà souple. Arrivée dans la cuisine, elle se jeta dans la robe de sa mère.

      Je riais encore bruyamment en entrant dans ma chambre.

 


      Je m’assois lourdement sur le bord du lit métallique. Ces ressorts grincent longuement.

      Il n’est que 9 heures. Ici, j’ai pris l’habitude de me coucher tôt. Ainsi, le matin, reposé, je me lève vers 5 heures. Le jour pointe déjà. Je descends prendre un petit déjeuner rapide, un bol de café et quelques tartines, et pars, à la fraîche, travailler jusqu’au déjeuner de midi. L’après-midi, je retourne peindre sur le motif jusqu’au soir. Certains jours, en fonction du temps extérieur et de mon humeur, je reste à l’auberge pour terminer ou modifier une toile dans la souillarde.

 chambre.jpg     Malgré son étroitesse, la minuscule lucarne éclaire encore fortement la pièce. Quelle merveilleuse période de l’année ! A Arles, j’adorais travailler très tard en plein air par ces journées de fin de printemps où les soirées s’allongent interminablement. Je captais les teintes encore tendres offertes par la nature avant les excès de l’été à venir.

      J’ôte mes chaussures et m’allonge sur l’épais matelas. Combien de peintres ou autres miséreux comme moi se sont étendus à cette place, le soir, le corps fatigué et le regard triste ?... Et bien moi, j’ai décidé de ne plus être triste ! L’avenir m’apparaît autre. Les idées noires qui me poursuivaient sans cesse à Saint-Rémy se sont évacuées, mon corps les a chassées. Une seconde vie commence et plus rien ne sera comme avant.

      Ma première semaine à Auvers va bientôt se terminer. Je n’ai rencontré que des gens agréables depuis mon arrivée mardi matin dans la petite gare aux murs blanchis : le docteur Gachet, ses remèdes de bonne femme et sa barbichette qui tressaute comme un grelot quand il parle, le père Ravoux et son sourire affable, la jolie et enjouée madame Ravoux, Martinez l’homme de nulle part et sa face d’ange. Même les paysans du coin semblent m’apprécier. Ils me regardaient hier encore peindre les marronniers avec une curiosité amicale. J’ai été accueilli et accepté, comme je suis. Personne ne m’a rien demandé sur mon passé.

      Aucun bruit… Imperceptibles, quelques sons de casseroles que l’on range raisonnent faiblement dans la cuisine au rez-de-chaussée. Madame Ravoux doit terminer de ranger la vaisselle du dîner ? Elle ne va pas tarder à installer les couverts pour le déjeuner du matin et changer les fleurs qui égayent chaque table… C’est une femme de grande qualité… Pétillante ! C’est le mot que je cherchais en la regardant ce soir à table. Ses petits yeux malins pétillent. Je n’avais pas encore vu dans les yeux d’autres femmes cette petite flamme moqueuse, un brin coquine, surtout quand elle parlait à Martinez. Je repense aux regards évocateurs qu’ils échangeaient au dîner… C’est étonnant tout ce que l’on peut dire avec un simple regard ?

    Le sommeil s’infiltre en moi. Les cris déchirants des malades qui me tenaient éveillé tard à Saint-Rémy ont disparu. Je les entends encore parfois en rêve et me réveille hagard. La faible lueur dispensée par la lucarne suffit à me réconforter et je me rendors calmé…

      Je déjeune chez le docteur Gachet demain midi… La journée devrait être belle… Il faudra que je lui montre les toiles que j’ai ramenées du Midi… Ma peinture va-t-elle lui plaire ?

      Je me retourne et enfonce ma tête dans l’épais oreiller que l’attentionnée madame Ravoux m’a donné en arrivant.

      J’écrirai à Théo demain soir…



A suivre…

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers 

 

 

  

Commentaires

  • Bonne nuit cher Vincent, je pense que tes rêves seront paisibles!!!!!! BISOUS FAN

  • Ils vont être paisibles en pensant, peut-être, à la jolie madame Ravoux.
    Bonne journée.

  • Ce sixième épisode" constitue, me semble-t-il, effectivement un tournant dans la vie de Van Gogh que tu nous narres : Madame Ravoux par-ci, Madame Ravoux par-là ...
    En fut-il ainsi dans la réalité des faits ? Ou prends-tu le chemin d'une certaine fiction romanesque ?

    Merci, aussi, de m'avoir aujourd'hui appris un nouveau mot : je ne connaissais absolument pas le terme "souillarde" dans cette acception précise, typique et probablement très régionale ...

  • Cet épisode n’est pas un tournant de l’histoire. J’avais simplement envie de m’amuser en parler des roucoulements entre Martinez et madame Ravoux. Cette femme a existé mais on ne connaît pas grand-chose sur elle.
    De toute façon, il s’agit bien d’une fiction romanesque puisque j’imagine certains faits. Il y en aura d’autres… Par contre, je tâche de m’en tenir à la réalité historique dans la mesure du possible et de combler certains trous pour donner du sens.
    Le terme « souillarde », comme tu le dis, est d’origine régionale, surtout dans le sud de la France, et désigne une arrière-cuisine. Mais cela se disait aussi à Auvers au 19e et un peu partout en France. C’est beaucoup moins utilisé aujourd’hui, quoique chez ma femme, landaise, cela se dit encore maintenant.
    Bonne journée Richard.

  • En lisant ton récit nous avons en plus un petit rayon de soleil qui nous donne un peu de chaleur et de lumière en ces froides et sombres journées de décembre... mais c'est bientôt Noël.

  • Vincent a eu très chaud en peignant ces marronniers fin mai. Si tu as ressenti un peu de chaleur dans cet épidode, j’en suis ravi. Cela fait du bien.
    Malgré Noël, je ne supporte absolument pas le climat de cette période de l’année. Dépression saisonnière que beaucoup de personnes connaissent. Décidemment, il va falloir que je m’expatrie vers des régions moins avares de soleil…

  • Bonjour Alain !
    Merci pour ce beau récit toujours aussi intéressant et magnifique. Pour ce qui est du climat, ici, en Provence, le temps a été horrible pendant des semaines et des semaines. Pluie, vent, nous n'y sommes pas habitués et c'était dur pour nous. Aujourd'hui le temps est revenu beau mais il fait 0° ce matin. Le ciel a retrouvé le bleu limpide de l'hiver sec avec un beau soleil. Je vous en envoie quelques rayons très volontiers (pour vous remercier des bons moments que vous nous offrez !). Courage, même l'hiver a ses charmes, et surtout bon et doux Noël à vous et à tous ceux que vous aimez.
    A bientôt
    Marie Claude

  • Merci Marie Claude pour votre soleil. Je le sens déjà courir sur ma peau. Les jours vont rallonger bientôt et tout ira mieux.
    Bon Noël également à vous et votre famille. Si vous passez par Saint-Rémy-de-Provence, ayez une petite pensée pour Vincent qui y connut une longue et difficile année avant Auvers.

  • Ces branches d'amandiers et de marronniers en fleurs me donne terriblement envie de printemps...

    J'aime particulièrement la lumière que dégage "les branches d'amandiers". Une belle gestion des tons qui apporte à la toile son éclat, même si les fleurs manquent à mon goût un peu de "rosé".

    Amitiés

  • C’est une très belle toile, toute simple, peinte en Provence. Les fleurs de l’amandier sont blanches contrairement à d’autres arbres fleurissant rosés au printemps.
    Le printemps arrive aujourd’hui. C’est bon !

  • Lorsque ma maman habitait la Provence, elle avait un amandier dans son verger, et je ne saurais dire pourquoi, j'avais le souvenir de fleurs rosées en leur centre, une teinte légère... A votre réponse m'est revenu alors le souvenir d'une de ses toiles, qu'elle a également appelé "branches d'amandier".

    En effet, elle aussi a peint des fleurs blanches, sans aucune teinte de rosé... Mes souvenirs me font défaut...

    Je ne sais si cela passera, mais je vais tenter de vous poster deux de ses peintures.

    http://idata.over-blog.com/2/48/68/54/Peinture-et-photo-diverses-hors-blog/Amandier-en-Provence.jpg

    http://idata.over-blog.com/2/48/68/54/Peinture-et-photo-diverses-hors-blog/Branches-d-amandier.jpg

  • Ce sont bien les amandiers en fleurs qui inspirèrent Vincent Van Gogh. Je retrouve dans les deux tableaux la même intensité des couleurs qui sent bon la Provence.

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