Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

VAN GOGH A AUVERS - 5. Martinez

 

Suite...

 

vincent-van-gogh-escalier-de-la-sansonne-SIMON.jpg

Vincent Van Gogh - L’escalier d’Auvers, mai 1890, City Art Museum, Saint Louis

Peint rue de la Sansonne, située derrière l’auberge Ravoux

 

Samedi 24 mai 1890.



      - Vous avez été marchand d’art ?

      Martinez me dévisage, l’air ahuri. Il trifouille sa barbe noire épaisse que quelques poils blancs commencent à manger. Il doit se demander comment ce personnage mal fagoté qui est face à lui, à l’aspect physique aussi peu reluisant, peut avoir exercé ce métier sérieux et apprécié dans le commerce de l’art. Habituellement, j’évitais de parler de cette période de mon existence. Tous ceux à qui je révélais mon ancien métier me regardaient avec le même œil incrédule.

oclecent-vincent.jpg

      - Cela vous étonne, dis-je amusé ? J’avais seize ans lorsque mon oncle Vincent me fit entrer comme commis à la succursale de la galerie Goupil à La Haye dont il était associé. Vous connaissez certainement cette maison... son nom actuel est Boussod, Valadon… Durant près de sept années, j’ai bourlingué dans les différentes succursales de la galerie : La Haye, Paris, Londres, Bruxelles. Ce fut la période la plus enrichissante de ma jeunesse. J’ai élargi mes connaissances en histoire de l’art et profité de ces voyages pour visiter les musées et expositions. Le milieu de l’art, je connais !

 goupillahaye.jpg

Oncle Vincent van Gogh

     

 

 

                                                                                                                                           L’intérieur du magasin Goupil à La Haye

 

     Martinez mastique longuement l’énorme bouchée de viande de porc et d’haricots verts qu’il vient d’enfourner. J’avais le sentiment qu’il n’arrivait pas à m’imaginer affublé d’un élégant costume, un sourire commercial bien accroché, proposant mes services éclairés à des clients amateurs d’art. Je sentais qu’il attendait une suite à mon histoire.

 

fathervangogh.jpg                                        mother1.jpg
 

 

Pa : Pasteur Theodorus Van Gogh, père de Vincent              Moe : Anna Cornelia Van Gogh, mère de Vincent


      - Les conversations familiales portaient essentiellement sur l’art chez les Van Gogh. Trois de mes oncles firent carrière dans le commerce des objets d’art. Mon frère Théo fut également engagé, quelques années après moi, par la galerie Goupil. Aujourd’hui, il a fait carrière. Il dirige le magasin du boulevard Montmartre à Paris qui se spécialise peu à peu dans la peinture moderne, tout en proposant les réalistes, les romantiques et les classiques. Certains impressionnistes sont maintenant reconnus et appréciés. Les peintres du « Grand Boulevard » : Monet, Pissarro, Degas, Renoir, connaissent enfin leur période de gloire après de longues années de vaches maigres... Dernièrement, Théo tentait, non sans succès, de faire connaître les néo-impressionnistes… Ceux comme Seurat et Signac qui pratiquent la touche pointilliste en utilisant les contrastes chromatiques des couleurs. Leurs toiles sont un vrai bonheur !

      Lorsque je parlais de Théo, je devenais intarissable :

      - Mon frère est un des rares commerçants qui osent proposer dans leur galerie des peintres avant-gardistes comme Monticelli ou Gauguin. Je me flatte, modestement, d’en faire partie. C’est ambitieux, d’autant que ses employeurs ne l’encouragent pas. Les goûts ne sont pas encore prêts pour recevoir cette nouvelle peinture… Il faudra que je vous parle un jour de mes modèles en peinture. Il y en a beaucoup, mais Rembrandt, Delacroix et Millet restent mes références.

      Je voyais que mes paroles avaient entamé la défiance de Martinez. Il m’écoutait attentivement.

      - La tranquillité de mon existence a été bouleversée lorsque j’ai quitté les Etablissements Goupil… 14 ans déjà… J’ai exercé ensuite diverses activités : libraire, professeur dans un collège en Angleterre. J’ai même failli devenir pasteur, comme mon père… Evangéliste, Martinez ! J’ai été évangéliste durant six mois dans le borinage du sud de la Belgique ! Il m’arrive encore de faire des cauchemars en repensant à cette population de mineurs vivant dans des conditions de misère et de souffrances inimaginable. Un monde de ténèbres !

  

femmesrevenatduterril81.jpg 

                        Vincent Van Gogh – Femmes revenant du terril, 1881, Kröller-Müller Museum, Otterlo

 

     Je m’interromps un instant à cette évocation.

     - Finalement, la religion n’a pas voulu de moi. L’art m’a rattrapé à nouveau pour ne plus me lâcher… Artiste peintre : ma véritable vocation était trouvée ! Si j’étais resté chez Goupil, un avenir professionnel prometteur s’offrait à moi dans le commerce de l’art. Aurais-je connu le bonheur de triturer la pâte fraîche et de l’étaler sur la toile pour transformer la réalité ? Ce plaisir vous connaissez vous aussi ?

      Je n’avais pas commencé mon plat qui refroidissait doucement. L’intérêt évident que Martinez portait à ma conversation ne l’avait pas empêché de vider son assiette goulûment. Il se tamponnait consciencieusement la bouche et la barbe avec sa serviette pour faire disparaître quelques restes de sauce.

      Rassasié, mon ami adresse un large sourire au loin à madame Ravoux. Elle s’apprêtait à venir vers nous pour apporter les desserts mais comprit en voyant le geste de Martinez pointant mon assiette du doigt que je n’avais pas fini mon plat. Elle retourna s’occuper d’autres clients en riant.

      - Je me posais des questions, Vincent, sur la provenance de votre immense culture artistique. J’en ai plus appris depuis votre arrivée, en seulement cinq jours de discussion avec vous, que depuis le début de ma carrière... Evangéliste ! Quelle curieuse idée ? Vous êtes un étonnant personnage Vincent… Mais pourquoi avoir laissé tomber ce métier de marchand d’art qui devait être exaltant… cela ne vous empêchait pas de peindre ?

      - Je ne m’entendais plus avec mes patrons ! J’avais besoin d’autre chose. Je ne vais pas vous apprendre que la peinture est exigeante. On ne peut s’y consacrer à moitié. Le seul inconvénient est la perte des revenus réguliers que me procurait cette profession… Heureusement, Théo m’aide financièrement…

      Martinez me fixait de son beau regard ténébreux.

      - Martinez, mon travail va bientôt porter ses fruits ! Un journaliste a fait récemment un papier élogieux sur moi et j’ai vendu mon premier tableau en début d’année : une vigne rouge.

 

gogh_red-vineyard.jpg

                               Vincent Van Gogh – La vigne rouge, 1888, Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou



      Pourquoi me sentais-je obligé de me mettre en valeur devant cet hidalgo que le père Ravoux m’avait présenté, sans en être sûr, comme un réfugié espagnol venu en France à cause de ses opinions carlistes ? S’il connaissait toutes les difficultés que j’avais rencontrées depuis mon entrée en peinture. Appréciera-t-il mes toiles, me demandai-je ?

      - Je vous souhaite de rencontrer le succès bientôt, Vincent. J’en serais sincèrement heureux pour vous, me dit-il en se levant.

      Je l’observe s’éloignant en direction des carafes de vin disposées sur un petit meuble bas au fond de la salle. C’était vraiment un bel homme : la taille haute, une carrure large, la démarche souple et décidée, la peau hâlée des gens du Sud. Son profil de médaille grecque et sa barbe me rappelait un buste de l’athénien Périclès que j’avais vu dans un musée à Londres. Peintre et graveur, il habitait seul à Auvers où il avait une maison mais préférait prendre ses repas à l’auberge. Il y retrouvait l’ambiance familiale qui lui manquait.

      Je le voyais parler avec forces gestes à la jeune fille au tablier mauve et aux cheveux clairs que madame Ravoux avait engagée pour l’aider dans le service. Depuis mon arrivée il m’appelait Vincent, comme tout le monde ici. Je savais que son prénom était Nicolas mais son assurance et notre différence d’âge, il devait avoir autour de la cinquantaine, m’intimidaient et je continuais à dire Martinez, un raccourcis de son nom de famille : Martinez de Valdivielso.

      J’avais remarqué que madame Ravoux n’était pas insensible à son charme ibérique. Il est vrai que son mari n’avait pas la même allure altière et cette voix haute et puissamment timbrée aux trémolos teintés de soleil. Ils échangeaient des sourires contenus lorsque Ravoux était occupé à servir les clients. C’était discret. Lorsque que nous discutions ensemble à table, la phrase de Martinez restait parfois en suspens et il cessait de m’écouter, absent.

   Madame Ravoux s’était arrangée avec Alice, la jeune servante, pour s’occuper elle-même des tables du fond près du billard. La nôtre était la dernière de la salle, collée contre le mur derrière lequel se trouvait l’étroit escalier menant à ma chambre. Elle conversait avec nous entre chaque plat et imposait sa gracieuse présence à Martinez.

      Dès qu’il la voyait arriver, celui-ci arrêtait de mâchouiller, avalait d’un bloc la bouchée qui le gênait et préparait son meilleur compliment, la mine épanouie. Elle minaudait : « Vous reprendrez bien un peu de rôti monsieur Martinez… il est cuit comme vous l’aimez… pour me faire plaisir. » Elle ne s’adressait pas à moi car elle savait que, mangeant peu, je ne reprenais jamais d’un plat. Evidemment, celui-ci s’empressait d’accepter son offre : « Avec joie madame Ravoux, votre cuisine est délicieuse. » Son regard s’illuminait et pénétrait la jeune femme qui repartait en se trémoussant, toute retournée.

    J’observais leur manège tout en m’amusant des regards courroucés du mari. Elle était beaucoup plus jeune que lui et il ne la quittait guère des yeux tout le temps où elle servait à table. Les regards appuyés que Martinez lançait à son épouse le perturbaient sérieusement. Si elle s’attardait un peu trop longtemps à notre table, il lui arrivait de laisser déborder un verre qu’il remplissait sans le voir ou mettait un temps anormalement long à déboucher une bouteille que le client attendait, impatient.

      - Je vous laisse pour ce soir, dis-je à Martinez lorsqu’il se rassit en posant bruyamment la carafe de vin sur la table. Dites à madame Ravoux que je vous donne mon dessert. J’ai trop mangé. Je ne vous verrai pas demain midi, je suis invité à déjeuner chez un ami. Et ne taquinez pas trop cette brave femme, elle n’a pas encore fini sa journée de travail !

      Je lui adresse une grimace complice et ouvre la porte située à côté de notre table.



A suivre…

 

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez

 

   

Commentaires

  • Bonsoir Alain,

    Comme s'est agréable de retrouver Vincent. Chaque épisode est un réel plaisir. Vous nous donnez vraiment l'impression que Vincent nous raconte son histoire, qu'il nous lit son journal. Il est vrai qu'il me semble paisible. En paix et heureux. Ca nous donne l'espoir de croire qu'il n'a peut être pas été seulement l'être mal dans sa vie que l'on connaît. On sait qu'il a eu des bons moments, des bonheurs, mais là vous nous aidez à mieux y croire. De plus, ce qui est merveilleux, c'est que vous parvenez à nous apprendre des détails de la vie de Vincent, mais aussi à nous instruire sur les artistes, l'ambiance qui règnait autour de l'art. Vous nous instruisez sur l'histoire de l'art tout en prenant un immense plaisir à vous lire. C'est le côté pédagogue que j'apprécie tant. Encore merci.

    Agréable soirée et à bientôt

    Marie Claude

  • Bonjour Marie Claude

    Je tente d’imaginer, grâce aux lettres que Vincent a laissées et aux études historiques, ce qu’il ressentait en arrivant à Auvers. Peut-être était-il moins heureux que je ne le montre. Mais je le sens comme cela, bien… surtout après la longue crise qui l’avait beaucoup secoué récemment en Provence.
    Bon dimanche. Ici, la neige a déjà fait son apparition ce matin. Cela promet…

  • L'histoire continue, on en apprends tous les jours. Ainsi je ne savais pas qu'il avait été de l'autre côté du miroir et marchand d'art.

  • Eh oui ! Il a été marchand d’art pendant presque 7 années de 1869 à 1876 dans la galerie de son oncle Vincent.
    Employé très apprécié durant plusieurs années, il connut une période mystique qui dégrada son travail et l’incita à quitter l’entreprise. Il était parti pour faire une carrière de directeur d’une des galeries Goupil en Europe comme son frère Théo. La vie en a décidé autrement.
    Bon dimanche

  • Bravo Alain, l'histoire s'étoffe et nous tient en haleine!! Merci pour le tableau de la "vigne rouge" je ne l'avais jamais vu!!! quelle hérésie!!! Le magasin de l'oncle Goupil avait l'air plutôt cossu!!!
    Alice me semble ressembler à un tableau que je connais!!! Ce Martinez semble sur de lui, il me déplaît!!!
    Le parcours de Vincent, je le connais puisqu'il reste mon peintre préféré!!! BISOUS FAN

  • Comme beaucoup, je croyais connaître, non pas tout sur la vie de Van Gogh, évidemment, mais le principal, me semblait-il ...

    Que de carences en fait. Et impardonnables ! Notamment celle de son passage dans le Borinage !
    J'ignorais aussi le versant "évangéliste" du jeune Vincent ... ou prof dans un collège anglais.

    Tout ceci pour souligner le côté agréablement pédagogique de ton travail. Sans oublier l'anecdotique qui pimente gentiment l'histoire, comme les roucoulements de madame Ravoux.

    Bref, de l'excellente relation, à laquelle maintenant tu nous as habitués.

    J'aime vraiment beaucoup ...

  • J'oubliais ma question du jour. J'ai essayé de retrouver sur la toile, très (trop ?) rapidement ces "Femmes revenant du terril". Pas vues. En revanche, je suis tombé sur cette conférence que tu connais peut-être :

    http://www.millerrichard.be/conf_van_gogh.htm

    Je ne sais pas ce qu'elle vaut, car n'ai pas le temps de la lire maintenant. Tu apprécieras par toi-même.

    Et ma question est la suivante, pour les "Femmes ..." : l'original est-il en noir et blanc ?

  • Réponse à Fan :

    Cette « Vigne rouge », peinte à Arles, sera vendue 400 F à Anne Boch, la sœur du camarade de Vincent Eugène Boch dont il avait fait à Arles un portrait d’une grande poésie que j’aurai l’occasion de montrer.
    Ce magasin cossu de l’oncle Vincent était important à La Haye et très fréquenté par les amateurs d’art, clients de Van Gogh.
    J’ai inventé Alice mais elle aurait pu exister. Par contre Martinez a bien existé. Adeline Ravoux, la fille de l’aubergiste, en parle dans des mémoires comme d’un grand et bel homme au profil de médaille. Il n’a pas laissé de trace sur un plan artistique.

  • Réponse à Richard :


    Vincent a connu une vie intense après son départ de chez Goupil. Le borinage en Belgique a été un tournant important dans sa vie. La souffrance, la misère et le dénuement qu’il voyait le marquèrent profondément. Il voulait se rendre utile mais fut rejeté par l’église parce qu’il en faisait trop… Il se tourna donc vers l’art pour s’exprimer.
    J’ai lu l’intéressante conférence qui parle, entre autres, de la relation entre Van Gogh, l’art et la folie. L’œuvre de Van Gogh interroge toujours autant. Je trouve que l’on parle un peu trop de sa folie que, trop souvent, l’on rapproche de son art. Cet homme intelligent et cultivé, avide de connaissances, voulait comme tout le monde donner un sens à sa vie et sa grande sensibilité le perturbait souvent. Etait-il plus malade que d’autres ? Pas simple…
    Les « Femmes revenant du terril » sont un dessin en noir et blanc. Il représentera aussi les mineurs et les maisons du borinage. En fait, il dessinera énormément avant de commencer la peinture vers les années 1882.
    Les roucoulements de madame Ravoux permettent de pimenter l’histoire. Pouvait-elle résister si l’on compare son mari à Martinez ? Pauvre femme…

  • Merci Alain pour la correction de mon erreur sur la date de " Le Sidaner ", j'ai tout de suite corrigé

    Pardon de ne pas vous mettre de commentaire pour ce que vous faite, c'est toujours aussi formidable . mais je suis vraiment épuisée par ma maladie qui me pèse beaucoup.

    Amicalement

    Colette

  • Pas de problème pour les commentaires Colette.
    Je suis de tout cœur avec vous.
    Amitiés.

Écrire un commentaire

Optionnel