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16 novembre 2008

VAN GOGH A AUVERS - 4. L'installation dans le village

 

Suite…



Mardi 20 mai 1890.

 

      Gachet ouvre violemment la porte de l’auberge Saint-Aubin.

      Dès qu’il nous voit entrer, le patron du café apostrophe le docteur :
  
      - Bonjour citoyen ! Vous m’amenez le peintre dont vous m’avez parlé ?

      Ma tenue vestimentaire et mon apparence bohême ne semblaient laisser aucun doute sur ma profession.

      Le cafetier avait bu. Sa face était empourprée.

      - C’est bien lui, dit le docteur en me regardant. Il arrive d’aujourd’hui. Votre chambre est toujours disponible j’espère ? Vous allez lui faire un prix ! Les peintres ne sont guère riches !

      L’homme me scrute, cherchant le tarif le plus adéquat à ma position.

      - Je peux vous faire la chambre et les trois repas pour 6 francs par jour me dit-il en déposant deux verres de bière sur le comptoir. Ici, vous serez chez vous. Le coin est tranquille et la campagne environnante regorge de sites pittoresques.

      - C’est trop cher, dis-je d’un ton sec.

      Les deux hommes se regardèrent surpris par la brièveté de ma réponse.

      Le cafetier hésite un instant et reprend d’une voix moins forte que précédemment :

      - Je ne peux descendre en dessous de 6 francs. C’est déjà inférieur à mes prix de pension habituels en cette saison. Mais puisque vous êtes un ami du docteur Gachet… Beaucoup de personnes cherchent un logement en ce moment… Réfléchissez…

      J’attire le docteur un peu à l’écart et lui explique avoir trouvé en venant une auberge en face la mairie pour moitié moins cher. Son allure embarrassée montrait qu’il ne comprenait pas vraiment les raisons de mon choix. Il n’insista pas devant mon regard décidé qui le fixait sombrement et lui laissait comprendre que ma décision était prise. « Si l’essai n’est pas concluant, je pourrais toujours revenir ici, lui dis-je doucement. »

      - Désolé, dis-je laconiquement à l’aubergiste, je ne peux payer cette somme.

      Il me regarde étonné. Sa face rubiconde perle de sueur. Le sourire jovial qu’il arborait à notre arrivée l’avait quitté. Nous finissons nos bières précipitamment et sortons.

      Nous reprenons la route en sens inverse. Je quitte le docteur devant son portail. Il semble contrarié.

      - Je vais tenter de suivre vos recommandations, dis-je sans tenir compte de sa mine renfrognée. Vous avez raison, cette ville me plaît et je crois que toutes les conditions sont réunies pour un séjour réussi. Je suis vraiment heureux de vous avoir rencontré. Merci pour l’invitation de dimanche. J’arriverai vers midi.

      Je redescends la route caillouteuse vers le centre d’Auvers. Je prends le temps de flâner le long des ruelles en repérant au passage mes futurs sites de travail.




      Le soleil s’effaçait derrière la façade du café de la Mairie dont les toits découpaient une ombre orangée sur la route. J’entre à nouveau. Quelques clients attablés me regardent puis reprennent leur conversation. Comme le patron de l’auberge Saint-Aubin tout à l’heure, ils ne semblaient aucunement surpris par ma tenue d’ouvrier maçon et mon allure originale. Les peintres faisaient partie du paysage habituel de ce genre d’établissement.


sallecaféravoux.jpg      J’enveloppe la salle du regard. Etonnant… Je comprenais pourquoi ce lieu m’avait plu instinctivement lors de ma première visite en début d’après-midi. Il ressemblait à s’y méprendre à l’intérieur du café que j’avais peint un soir à Arles : le comptoir couvert de bouteilles, le poêle sur un côté, les tables longeant le mur, les chaises en paille usagée, de larges lampes au plafond, et puis ce même billard au tapis râpé verdâtre au fond de la salle. Seul les murs ne présentaient pas ce rouge intense que je m’étais régalé à étaler sur la toile.

                        

             Photo  salle du café vers 1950

 

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  V. Van Gogh - Le café de nuit place Lamartine, Arles, 1888, Yale University Art Gallery, New Haven


      Derrière son comptoir, l’aubergiste est occupé à verser dans un verre arrondi un liquide grenat qui ne peut être que du vin. Je m’approche :

      - J’ai réfléchi. J’accepte les conditions de la pension que vous m’avez proposées à 3,50 francs repas compris. Je n’ai avec moi que mon baluchon et mon matériel de peintre que je reprendrai à la consigne de la gare dans la soirée. Je risque de manquer de place pour entreposer mes toiles et quelques meubles que je dois recevoir bientôt. Mais on verra par la suite…

      L’aubergiste termine de remplir tranquillement plusieurs verres avant de lever les yeux vers moi. Sa figure arrondie exhibe toujours le même sourire :

      - Je suis content de vous compter parmi mes pensionnaires. Vous allez vous plaire chez nous. Je vous mettrai à table avec un autre peintre… vous pourrez échanger. Je m’appelle Ravoux et je ne suis installé comme aubergiste à Auvers que depuis l’année dernière… Ah ! Pendant que j’y pense ! Une recommandation que je fais à tous mes nouveaux clients : je ne sers pas d’absinthe chez moi. Cette boisson cause trop de ravage ! Par contre le vin est à volonté. Celui-là je le connais, il ne fait aucun mal. Suivez-moi, je vais vous montrer votre chambre. Le dîner est servi à 19 heures.

escalierauberge.jpg      Nous traversons la salle jusqu’à la petite porte du fond, derrière le billard. Je le caresse au passage pour sentir la texture du tissu velouté sous mes doigts. L’étroit escalier nous mène au deuxième étage. La chambre, face à l’escalier, est une étroite mansarde qui donne sous le toit en pente. Peu de meubles : une large commode, une chaise, une table en bois recouverte de marbre blanc, une petite glace accrochée au mur, une cuvette et un broc pour la toilette. Le lit en fer ferme l’angle du mur derrière la porte. Face à lui, une lucarne encastrée dans le toit éclaire faiblement. Je me fis la réflexion que je ne pourrais rester bien longtemps dans un lieu aussi étroit.

      - Je vais m’installer, dis-je en posant mon baluchon sur le lit. Comme il est tôt avant de dîner, une promenade dans le centre d’Auvers me mettra en appétit et me permettra de reprendre mon matériel à la gare. C’est drôle ! Votre mairie, en face de l’auberge, me rappelle celle de mon enfance avec son aspect carré et le même clocheton pointu. J’ai presque l’impression d’être chez moi !

      Ravoux redescendit l’escalier. Je lui criai :

      « J’ai oublié de vous dire que je suis hollandais. Je m’appelle Vincent Van Gogh, mais il est plus facile de dire Vincent. »

 

 

 Mercredi 21 mai 1890.



      Un ciel diaphane, bleu pâle, de ce bleu délavé d’Ile-de-France que je retrouve avec plaisir. Perchés au-dessus de moi, de fins cumulus circulent lentement. Je me suis installé dans la plaine face à une colline rocailleuse assez haute. Quelques arbres dressés sur son sommet dentèlent le ciel.

      Je me suis levé tôt ce matin. Le petit déjeuner fut rapidement avalé. J’étais pressé de me remettre au travail. Mes premières peintures dans ma nouvelle région... Le patron de l’auberge m’a indiqué ce lieu-dit appelé le Gré, en plein hameau de Chaponval.

      Pour venir, j’ai pris la route qui passe devant la maison du docteur. Curieux docteur ? Lorsqu’il parle de Lille, sa ville natale, sa figure triste s'éclaire ?  Quelle drôle d'idée de signer ses peintures en utilisant l'ancienne appellation flamande de cette ville : Van Ryssel ? Je resterai ami avec lui…

landscape-with-cottages.jpg

V. Van Gogh – Paysage boisé, mai 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam


      Assis devant mon chevalet, je brosse à grands traits vigoureux la vue qui s’offre à moi. J’en ai déjà fait une esquisse sur papier en arrivant. L’angle de vue était plus éloigné. Sur la toile, j’ai supprimé des arbres par rapport au dessin : au premier plan, un large champ de pois fleuris, du blé ; à distance, quelques maisons paysannes aux vieux toits de chaume moussus comme on en rencontre un peu partout par ici ; en fond, derrière les chaumières, la colline verdoyante amorce son ascension.

      Je vois le Nord avec un œil différent depuis mon retour. Les couleurs environnantes sont très douces, sans agressivité. Rien à voir avec celles du midi si intenses qui m’éblouissaient parfois.

chaumières.jpg

                                  Vincent Van Gogh – Les chaumières, mai 1890, Musée de l’Ermitage, Leningrad


      J’arrête de peindre. Je me lève, prends du recul par rapport à la toile, la fixe, penche plusieurs fois la tête d’un côté et de l’autre. C’est bien… J’ai volontairement rompu les tons : un jaune pâle mixé de différents verts pour les pois et le blé ; des ocres verdâtres sur les toits de chaume, sauf ceux de droite dont j’ai laissé le rouge orangé franc. J’ai mis un violet clair sur les murs légèrement ombrés des maisons. Comme je les vois bien les violets ici ! Je récupère mon pinceau, attrape du bleu de Prusse sur ma palette et en sabre le haut du ciel par endroit.

      Je lève la tête et examine à nouveau les chaumières. Etonnamment, malgré l’agréable douceur printanière, une spirale fumante s’échappe d’une des cheminées et ondule lentement jusqu’au sommet de la colline. D’une touche légère, je rajoute une traînée de blanc au-dessus de la cheminée et pose le pinceau satisfait du résultat.

      Il y a bien longtemps que je ne me suis senti aussi bien. Une agréable impression de fraîcheur monte dans mon corps, comme si une nouvelle jeunesse s’infiltrait en moi malgré mes 37 ans récents. Ma respiration est ample. J’observe les mouvements de ma poitrine qui monte et descend lentement, régulièrement.

      Le paysage paisible que j’ai devant les yeux me charme. Ces chaumières ont un aspect désuet… pour combien de temps encore ?

      Auvers est d’une beauté surprenante ! Sur le plan de la commune dont je me suis servi pour venir, j’ai vu que la ville s’étirait sur huit kilomètres le long des rives de l’Oise, du hameau de Butry jusqu’à la commune de Pontoise. Tout au long de la route principale, je n’ai vu que des jolies villas, des maisons bourgeoises, des fermes, de vieilles chaumières comme celles dont je viens de terminer le portrait. Et puis la nature, de la vraie campagne qui explose de partout à cette période : arbres en fleurs, vergers, boqueteaux, champs cultivés à perte de vue. C’est vraiment beau…

      Je plie mon chevalet, range mon matériel, accroche la toile humide et observe à nouveau, debout, attentif. Je m’imprègne de ce silence. Partis d’un bosquet sur ma gauche, quelques oiseaux survolent les maisons et s’enfoncent dans un nuage au loin. Quelque chose me dit que je vais faire de grandes choses ici.

      Des parfums circulent. Il y a un bien-être dans l’air… Un calme à la Puvis de Chavannes. J’ai envie de chanter, de libérer mes poumons de cette oppression qui me gêne depuis trop longtemps. Le docteur a raison, je vais m’exprimer totalement dans ce village. Une étrange connivence s’est déjà installée entre lui et moi… Pourquoi ? Je ne sais pas vraiment, mais ce lieu me plait.

      Je redescends la colline du pas ferme et décidé de celui qui est chez lui, à qui cette terre caillouteuse appartient. Et pourtant, je ne connaissais Auvers que depuis hier…



A suivre…

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village 

 

 

Commentaires

Merci Alain pour cet épisode où l'on peut lire les pensées d'un Vincent heureux!! BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 16 novembre 2008

Eh oui qu’il est heureux le Vincent ! Il y a bien longtemps que cela ne lui était pas arrivé. Laissons le à sa joie.

Écrit par : Alain | 17 novembre 2008

Van Gogh avait une carte, nous expliques-tu. Pour ma part, je suis allé sur le site officiel de la commune. Et ai appris qu'il n'y eut pas que lui qui vécut ou fréquenta Auvers : des artistes célèbres comme Cézanne, Pissaro, le douanier Rousseau ou Vlaminck y trouvèrent également leur bonheur.

Sais-tu pour quelles raisons ? Qu'avait Auvers de si particulier ? Qu'a-t-elle d'ailleurs encore cette commune, sinon peut-être maintenant de commémorer les souvenirs, qui héberge toujours des artistes ?

Y es-tu, toi aussi, allé chercher l'inspiration pour l'une ou l'autres de tes oeuvres ?

Écrit par : Richard LEJEUNE | 18 novembre 2008

C’est fou le nombre d’artistes qui ont vécu ou fréquenté Auvers, cette petite commune proche de Paris !
La grande période est le 19e, dans la deuxième moitié du siècle.
Daubigny et Daumier finirent leurs jours à Auvers. Corot vint très souvent y peindre.
C’est surtout les impressionnistes qui y trouvèrent un petit paradis qui convenait à leur peinture. Je citerai en vrac : Cézanne, Pissarro, les sœurs Morisot, Guillaumin, Renoir.
Pissarro habitait non loin, à Pontoise. Il vint souvent avec Cézanne peindre la région. Le docteur Gachet, leur ami, les accueillait fréquemment.
Plus tard, des modernes comme ceux que tu as cités, y viendront également.
En fait, tous ces peintres étaient attirés par le charme, le calme et la beauté des paysages campagnards. Les bords de l’Oise et de la Seine non loin, leur permettaient de saisir les vibrations lumineuses de l’eau.
De nos jours, évidemment, cela a changé et on ne voit plus d’artistes peignant en plein air.
J’y suis allé pas mal de fois pour tenter de retrouver des lieux, des parfums, ces paysages. Il y a encore pas mal de sites historiques à voir et le château d’Auvers présente des animations sur la vie artistique de cette époque.
Nostalgie… Mais les environs ont encore gardé un peu du charme d'autrefois.
Tu m’as incité à faire une réponse un peu longue.
A bientôt Richard.

Écrit par : Alain | 18 novembre 2008

Le récit est toujours aussi intéressant et bien illustré, avec une mention pour la toile de l'Ermitage.

Écrit par : Louvre-passion | 19 novembre 2008

« Les chaumières » est la première toile connue de Vincent à Auvers. Ces maisons ont été peintes à nouveau dans plusieurs de ses tableaux.
Les années ont passé et il ne doit plus rester de toits en chaume comme ceux là dans le village.

Écrit par : Alain | 20 novembre 2008

Ma première réflexion rejoint celle de Fan ... que c'est beau de voir Van Gogh heureux ...

Auvers (que je ne connais malheureusement pas) doit avoir ce petit quelque chose, comme Barbizon, Vence ou Pont-Aven, qui attire les artistes ...

Merci Alain pour cette nouvelle suite ... et qui appelle déjà la suivante, car on reste sur sa faim ...

Écrit par : lady_en_balade | 23 novembre 2008

On n’est pas habitué à le voir heureux notre Vincent hollandais. Je dois reconnaître que cela m’a fait particulièrement plaisir de le décrire en aussi bonne forme après ses difficultés provençales.
Comme Barbizon, Vence, Pont-Aven ou Collioure, Auvers, au bord de l’Oise, a gardé ce charme des villages d’artistes, même si on ne retrouve pas vraiment les boutiques de peintres de ces villes. Auvers attire beaucoup de monde à la belle saison. Il y a un petit côté pèlerinage, un peu comme Giverny pour Monet, pour ceux, et ils sont nombreux, qui apprécient la peinture de ce grand artiste.
Merci Lady pour la balade avec Vincent.

Écrit par : Alain | 24 novembre 2008

Très sympa !
J’ai mis du temps à venir et j’ai pris mes aises pour lire en détail les articles loupés, mais j’aime bien alors je ne rechigne pas à la tache…
Encore une référence à ce fameux jeu « Opération Soleil » dont je parlais… Le « café de nuit »… on s’y balade et le liquide, à l’énoncé de sa couleur, çà pourrait être un diabolo grenadine… même si la réputation éthylique des artistes de l’époque pourrait en souffrir (ah ! l’imagerie du type cherchant son inspiration dans les substances hallucinogènes… ne pas oublier cependant que la première motivation c’était se réchauffer pour pas cher, la vinasse étant moins onéreuse que trois pelletées de charbon pour le poêle).
Je file et décidemment Van Gogh je l’aime bien… malgré son fichu caractère (peut-être à cause de çà remarque hé, hé).
Bonne semaine Alain !

Écrit par : Sieglind la dragonne | 24 novembre 2008

Van Gogh est vraiment un peintre qui semble faire l’unanimité. Sa peinture colorée, spontanée et vivante laisse rarement indifférent.
C’est bizarre, pour moi, ce peintre que l’on dit « maudit » est un peintre joyeux dans sa façon de s’exprimer.
Dans « Le café de nuit », l’artiste n’hésite pas à se lâcher sur cette couleur rouge intense. A Arles Vincent buvait pas mal (il avait arrêté à Auvers). Mais en peignant il ne buvait pas ou peu, je pense. Il ne pouvait donc pas voir rouge…
Vincent avait un fichu caractère mais ce devait être un type plus sympa qu’on ne le pense. Il fonctionnait à l’émotif, ce qui explique certains comportements.
Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que tu te serais bien entendu avec lui ?
A bientôt.

Écrit par : Alain | 24 novembre 2008

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