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VAN GOGH A AUVERS - 3. Un étrange docteur

 

Suite...

 

Mardi 20 mai 1890.

 

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      La grille métallique faiblement entrouverte émet un son lugubre en la poussant. J’entame lentement la auvers11-5-05 062.jpgmontée des marches de l’étroit escalier en pierre. Un long jardin pentu rejoint la maison.

      J’entends les battements de mon cœur que la pente accélère. L’angoisse qui m’avait abandonné depuis mon départ du midi, dès que j’étais monté dans le train à Arles vendredi dernier, était revenue. Je progresse d’un pas mal assuré, peu pressé de rencontrer ce docteur qui allait me confronter à nouveau à ces problèmes que j’aurais voulu oublier.



      Au rez-de-chaussée de la maison, je tire la poignée suspendue à un fil métallique qui actionne une petite clochette, ouvre la porte et pénètre dans un long corridor mal éclairé. Sur la gauche un petit salon sombre semblait attendre les visiteurs. J’entre et m’assois sur une chaise revêtue d’un tissu en velours vert placée juste devant la grande cheminée carrelée en faïence.

                                                                                                                                                                                                                    

      Un véritable bric-à-brac de meubles et objets divers m’apparaît dans le mince filet de lumière qui s’infiltre par les volets entrebâillés. Un grand buffet est encastré entre la fenêtre donnant sur le jardin et la cheminée. Celui-ci est recouvert d’objets hétéroclites : pichets en étain, vases en grès, argenterie, petits pots de toutes tailles. Une table rectangulaire occupe le centre de la pièce. Un grand piano silencieux longe la porte. Les murs sont encombrés de vieilleries : copies de tableaux flamands anciens, assiettes en porcelaine, statuettes diverses.

      Mon regard bute sur un tableau dont je reconnais sans hésiter le style si personnel de mon ami Camille Pissarro. Je me lève et m’approche. Le motif représente un très beau paysage d’hiver sous la neige avec des maisons rouges, quelques arbres dénudés et une femme emmitouflée tenant une fillette par la main. Quelle fraîcheur dans cette petite toile, me dis-je intérieurement ! Camille est un grand…

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 Camille Pissarro – Châtaigniers à Louveciennes, 1872, Musée d’Orsay, Paris


      J’entends un pas léger et une tête de jeune homme s’encadre dans la porte du salon.

      - Je suppose que vous êtes la personne avec laquelle mon père a rendez-vous, murmure le garçon. Sa figure poupine et le son de la voix claire me détendirent et chassèrent momentanément mon angoisse.

      - Oui, dis-je souriant, serrant la lettre que Théo m’avait donnée ce matin avant le départ du train.

      - Il arrive dans un instant, dit-il peu rassuré par mon apparence hirsute.

      Il ressort aussi discrètement qu’il est entré.

 

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 Paul Cézanne – Dahlias, 1873, Musée d’Orsay, Paris


      A côté du Pissarro, une autre petite toile représentant un bouquet de dahlias inséré dans un vase de Delft était mal éclairée.

      - C’est un Cézanne !… Il a beaucoup d’allure, n’est-ce pas ?

      Résonnant dans le calme de la pièce, la voix grave du docteur Gachet me fait sursauter. Je me retourne vivement. La surprise est d’importance. Un autre moi-même, en plus âgé, pénètre dans le salon. De taille moyenne, une figure allongée un peu triste. Son regard bleu vert très clair m’examine avec sympathie. Il est aussi roux que moi, sauf qu’il n’a pas de barbe mais une moustache fournie, ainsi qu’une curieuse touffe de poils suspendue sous la lèvre inférieure. Son front est dégagé et ses cheveux, plaqués en arrière comme des épis de blé par grand vent, encadrent ses tempes. Une redingote cintrée lui enserre le buste et le rend plus mince qu’il ne doit être.

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Norbert Goeneutte - Le docteur Paul Gachet, 1891, Musée d’Orsay, Paris


      Légèrement décontenancé, je prends place devant le Cézanne et l’observe avec attention. Un mouvement de recul me permet de l’apprécier dans son ensemble. Le docteur attentif guettait ma réponse.

      - Il est effectivement superbe, dis-je, rompant le silence. J’apprécie moins Cézanne que Pissarro, mais c’est un artiste de talent qui a une approche de la peinture originale… Mon frère m’a appris que vous fréquentiez et appréciez beaucoup les impressionnistes. Ces peintres ont complètement modifié ma vision de la peinture et des couleurs. Si j’étais resté en Hollande, j’en serais toujours à peindre dans les tons ocre et sombres de mes débuts.

      Je me rassois sur la chaise en velours vert, face au docteur. Celui-ci s’installe à côté de la table après avoir ouvert la fenêtre pour laisser entrer la lumière solaire. Il m’observait attentivement en silence. Je me décide à engager le dialogue :

      - Théo vous a fait part des raisons de ma venue à Auvers. Je voulais venir vous voir vendredi prochain dans votre cabinet parisien mais, par lassitude, j’ai préféré quitter Paris plus tôt que prévu pour venir vous consulter ici. J’espère que cela ne vous dérange pas ?

      Je lui tends fébrilement la lettre de Théo qu’il lit précipitamment. Il la lance ensuite sur la table d’un geste sec.

      Cet homme me faisait une bonne première impression. Etait-ce son allure bizarre ou notre ressemblance ? Il me demanda de me déshabiller jusqu’à la ceinture et m’ausculta sommairement. Je pris le temps de lui expliquer en détail les troubles qui m’agitaient depuis cette triste soirée de Noël à Arles avec Gauguin. Il m’écoutait attentivement.

      Le médecin se lève et s’installe en contemplation devant le vase de fleurs de Cézanne. Puis, il se retourne subitement et enfonce ses yeux clairs dans les miens.

      - Votre frère m’a beaucoup parlé des difficultés que vous avez rencontrées durant votre séjour en Provence… Je me suis déjà fait une opinion à votre sujet… Il n’y a pas lieu de s’inquiéter !

      Il se rassoit et pose son bras replié sur le bord de la table. Il ajuste sa main sous son menton.

      - Mon garçon, je connais beaucoup de peintres, étant peintre moi-même. Ce sont tous des gens fragiles et sensibles comme vous. Ah les artistes ! J’ai bien connu Daubigny et Daumier qui habitaient non loin d’ici. Manet, Pissarro, Renoir, Monet, Guillaumin, Cézanne, et beaucoup d’autres, sont mes amis. Certains d’entre eux ont déjà profité de mon hospitalité pour venir travailler très souvent dans cette maison. J’en soigne même plusieurs avec leur famille ainsi que de nombreux peintres qui viennent à Auvers à la belle saison. Et bien, je ne sais si ce sont mes remèdes, mes conseils ou le climat de cette ville, mais ils sont tous en bonne forme ! Je vais vous donner un traitement d’une simplicité extrême. Je suis persuadé qu’il suffira à vous remettre sur pied.

      Pensif, il s’approche de la table et redresse une fleur qui penche fortement dans un vase. Je remarque un léger tremblement de sa main lorsqu’il saisit la tige qui s’agite à son contact. Sa barbichette tressaute lorsqu’il se remet à parler.

      - Mon ami, il vous faut une alimentation saine et équilibrée. De la viande, mais pas trop. Beaucoup de légumes, fruits, céréales. Des laitages également… peu le soir. Pas d’alcool, sauf le vin léger de la région ou cet excellent cidre peu alcoolisé que les habitants fabriquent avec un pressoir qui passe de ferme en ferme. Dormir…dormir…dormir… pour vous c’est essentiel à la récupération. Sept heures au minimum chaque nuit. Mais surtout, alors là je vous le conseille sans retenue !, travaillez, occupez-vous l’esprit et le corps à faire ce que vous aimez le plus : peindre. La région est magnifique et les motifs ne manquent pas. Chassez les pensées sombres, celles qui font du mal. Regardez les jeunes femmes, elles sont si belles à cette saison… Vivre sainement et pleinement, c’est le secret de la santé !

      Je l’écoutais. Une sensation joyeuse me gagnait. L’étrange personnage que j’avais devant moi, qui paraissait aussi nerveux et malade que moi, me prescrivait des remèdes auxquels je ne m’attendais nullement. Ma mère ou même un simple paysan de la région auraient pu me conseiller de la même façon. Tout semblait simple pour lui… On voyait qu’il n’avait jamais connu cette affreuse sensation d’avoir la tête coincée dans un étau, un cerveau qui fait mal, qui empêche toute réflexion, qui brouille la vision et rend tout acte insupportable.

      Je retenais difficilement le spasme d’hilarité qui me contractait le ventre. Je finis par émettre un son discret à mi-chemin entre le rire humain et le miaulement animal.

      - Si je suis vos conseils, lui dis-je totalement détendu, je dois observer une bonne hygiène de vie et oublier toutes ces crises que j’ai connues ces derniers mois. La plus récente a été la plus longue de toutes, ponctuée d’hallucinations quotidiennes qui me rendirent incapable de faire quoi que ce soit pendant pratiquement deux mois. Vous savez docteur... cela recommencera !… Quand ?

      - N’y pensez plus ! Cette longue année que vous venez de passer, à votre demande, à l’asile de Saint-Rémy, a été totalement néfaste à votre santé. L’équilibre de l’esprit qui vous manquait ne pouvait s’améliorer dans cet environnement de malheureux, fous ou proches de la folie. Quand aux pratiques de soins utilisées dans ce genre d’établissement, je n’en parlerai pas !... Suivez mes conseils, évacuez tout ce qui peut vous perturber. Peignez… Une nouvelle vie vous attend. L’air d’Auvers fera le reste !

      Le docteur change de conversation.

      - Vous savez que je suis un nordique également me lança le docteur ! Lille ! J’y suis né, non loin du borinage. Je signe d’ailleurs mes peintures, que je vous montrerai, sous le nom de Paul Van Ryssel. Il s’agit de l’appellation flamande de cette ville. Votre frère m’a beaucoup parlé de votre style de peinture qui, paraît-il, est le plus original des peintres actuels. Encore plus libre et plus dépouillé que celui des impressionnistes. Je copie souvent mes amis peintres mais je ne parviendrai jamais à les égaler. Résigné, je me contente de les inviter à venir travailler chez moi pour m’imprégner de leur talent.

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Paul Cézanne – Une moderne Olympia, 1873, Musée d’Orsay, Paris        

                                                                                                       Paul Van Ryssel (Dr Paul Gachet) – Une moderne Olympia,

                                                                                                                            copie d’après Cézanne, Musée d’Orsay, Paris

 

     Son regard triste s'allume.

      - J’ai souvent participé, autrefois, aux réunions des "modernes" du café Guerbois et, plus tard, aux dîners du mercredi du boulevard Voltaire, chez Mürer. C’étaient des soirées de discussions enfiévrées sur la peinture jusque tard dans la nuit…

      Il s’interrompt, rêveur, puis me fixe en souriant.

      - Ne me considérez plus comme un médecin, mais comme un ami ! Je vous invite à venir souvent me rendre visite durant votre séjour et à peindre chez moi autant que vous le souhaitez… Tenez ! Venez déjeuner dimanche prochain, madame Chevalier, la gouvernante de ma fille Marguerite, est une excellente cuisinière. Amenez quelques échantillons de votre travail… J’y pense… votre frère m’a demandé de vous trouver une auberge pas trop chère à Auvers. L’auberge Saint-Aubin toute proche fera l’affaire. Elle est tenue par un curieux personnage, un peu braillard, mais très jovial. Il envoie des « citoyens » à tous ses clients en souvenir de son père qui fit « son temps » dans la garde républicaine. Une bonne pâte… Venez, il nous attend !

      Je n’étais pas mécontent de me dégourdir les jambes. Avant de sortir, mon nouvel ami me montra d’autres toiles impressionnistes qu’il possédait : un autre vase de fleurs et une vue d’Auvers de Cézanne. J’aperçus dans le couloir un Guillaumin fort beau représentant une femme nue sur un lit. Quel goût avait ce bonhomme ! C’était la première fois que je voyais chez un particulier autant de toiles de peintres modernes français.




      Nous descendons les marches de la maison et nous dirigeons vers l’auberge.



A suivre… 

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur

 

Commentaires

  • J'ai beaucoup apprécié les prescriptions du docteur Gachet : boire du vin léger de la région, s'occuper à faire ce que l'on aime le plus et, ce qui pourrait être la même chose, regarder les jeunes femmes ...

    Que voilà un beau programme. Que voilà un médecin qu'il me plairait aussi de consulter régulièrement.

  • C’est un programme de soin naturel et qui ne coûte pas cher à la Sécu.
    Finalement, cela suffirait certainement pour de nombreux cas. Prendre du bon temps et se débarrasser l’esprit de toutes les scories qui empoisonnent nos vies.
    Bon week-end Richard

  • J'ai bien aimé ce N°3!! Van Gogh s'asseyant face à un double physique qui lui prescrit la panacée universelle!!! Sacré Docteur Gachet!!! Je pense que la photo de l'escalier menant à la maison du Dr. devrait être soumise à Francri et son blog des escaliers!!! Bigre, il faut avoir le moral et la santé pour gravir cet escalier!!! BISOUS FAN

  • Le récit est bien enlevé - on croirait lire la biographie d'Alain (rire). Pour rebondir au commentaire de Richard Lejeune, la prescription du Dr Gachet me rappelle celle de ces médecins de l'école de Salerne qui, au moyen-âge, professaient que les meilleurs médecins étaient "diète et gaîeté".

  • « Diète et gaieté ». A une époque moyenâgeuse où la médecine moderne n’existait pas, le bon sens populaire était encore le meilleur remède. Gachet a dû s’en inspirer et c’était certainement l'ordonnance la mieux adaptée au cas de Vincent. Gachet pratiquait aussi l’homéopathie.
    C’est bien l’escalier original de la maison du docteur, tout en hauteur. Il en a vu passer du monde dont beaucoup de grands peintres. S’il pouvait parler, il aurait beaucoup d’histoires à nous raconter.

  • Vous me faites penser à ces acteurs qui " s'immergent " dans un personnage, avant de lui donner vie de façon parfois hallucinante ... en vous lisant, Alain, on suit non seulement les traces de Van Gogh, mais on voit avec ses yeux, on pénètre un peu dans son âme ...
    Merci !

    Lilia va bien et vous envoie un grand sourire ... :-)))

  • Merci pour le sourire de Lilia. C’est la meilleure nouvelle de la journée. Cela fait du bien un petit rayon de soleil à cette période de l’année.
    Vous avez raison, il y a un côté comédien dans l’écriture. J’aime bien me glisser dans la peau d’un personnage et tenter de ressentir comme lui. Cela prend du temps, mais il m'aide. Quant à son âme… Pas simple…

  • Effectivement cela ne doit pas être simple de rentrer dans la peau de Van Gogh...un homme si compliqué, pour nous qui sommes (soit disant) plus normaux.
    J'aime votre écriture et me délecte chaque fois.
    Merci pour tous les efforts que cela reprèsente pour vous de nous fournir ces récits.

    Amicalement.

    Colette

  • Vincent était un être complexe comme nous tous. Mais surtout si sensible...
    Il va peut-être nous commenter la fin de sa première journée à Auvers, aujourd'hui.
    Bon dimanche Colette

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