Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

VAN GOGH A AUVERS - 1. Le retour de Provence

 

 

Mardi 20 mai 1890.




      Le train avance à bonne vitesse. Les sifflements stridents de la machine à chaque approche de gare n’arrivent pas à troubler cette torpeur agréable qui m’envahit.

 

    

      Je revoyais Théo me prodiguant ses derniers conseils, ce matin, avant mon départ de la gare du Nord : « Il n’y a qu’une trentaine de kilomètres entre Paris et Auvers-sur-Oise. Tu en as pour une petite heure tout au plus. Le docteur Gachet t’attend chez lui en début d’après-midi. Tu trouveras sa maison à deux kilomètres de la gare à pied en suivant la grande rue d’Auvers. »

      Nous avions laissé Jo à l’appartement pour surveiller mon petit neveu et filleul Vincent Willem qui n’avait pas encore quatre mois. Ces trois jours passés à Paris en leur compagnie s’étaient écoulés à une vitesse folle. Depuis tout ce temps… Cela faisait 27 mois que j’étais parti seul à Arles pour découvrir cette lumière et ces couleurs du Sud dont Toulouse-Lautrec m’avait tant parlées. De longs mois de joies, de création intense, mais aussi de souffrances intolérables qui me laissaient épuisé, fragilisé, brisé.

      Contrairement aux appréhensions de Théo, le long voyage de retour d’Arles à Paris s’était très bien déroulé et je me sentais assez frais en arrivant samedi matin à la gare de Lyon où Théo m’attendait. Je sortais d’une crise longue et dure qui ne s’était calmée que récemment et il s’inquiétait de me laisser prendre le train seul. Je lui avais tendu une main solide pour le rassurer sur ma vigueur retrouvée. « Tu vois, tout s’est bien passé, lui avais-je dis en souriant crânement. J’ai une faim de loup ! »

      Lorsque le fiacre nous débarqua devant l’appartement de la cité Pigalle, Jo nous envoyait des grands gestes joyeux par la fenêtre. J’eus le bonheur de rencontrer enfin ma petite belle-sœur que je ne connaissais que par nos échanges de courriers. Elle me plut instantanément. Jolie jeune femme dont je me rappelais les cheveux courts sur une photo récente qu’elle m’avait envoyée. Un regard intelligent et vif. Charmante. Elle semblait vraiment heureuse de me voir. Elle me claqua deux bises sans se soucier de ma barbe mal peignée et s’exclama : « Pour un malade, votre mine est superbe ! ».

      De suite, ils m’amenèrent devant le berceau de Vincent, mon petit homonyme, que nous regardâmes longuement dormir, en silence. Il s’éveilla brusquement. Je lui tendis une main timide qu’il accrocha prestement de ses petits doigts déjà fermes, sans lâcher. C’était Jo qui avait souhaité lui donner mon prénom. Dans une lettre, elle m’avait dit : « Nous l’appellerons Vincent Willem et vous serez le parrain. » Ses yeux bleus qu’il tenait de notre famille me scrutèrent fixement puis se refermèrent doucement.

      L’appartement était empli de mes toiles que j’envoyais régulièrement à Théo et qu’il entreposait chez lui, faute de place ailleurs.

         thepinkpeachtree88-VGM.jpg                               poirierfleurs88-VGM.jpg

 

V. Van Gogh - Pêchers en fleurs, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

                                                                                                                                    V. Van Gogh - Poiriers en fleurs, 1888,

                                                                                                                                         Van Gogh Museum, Amsterdam

        Les nombreux Vergers en fleurs que j’avais pris tant de plaisir à peindre en arrivant à Arles paraient les murs de la chambre à coucher.

lesmangeursdepommesdeterre-LYCOS.jpg

Vincent Van Gogh - Les mangeurs de pomme de terres, 1885, Van Gogh Museum, Amsterdam


      Mes Mangeurs de pommes de terre, dont j’étais si fier, cette scène de la vie paysanne à Nuenen montrant des paysans mangeant leurs gordinadegroot85-VGM.jpgpommes de terre à la maigre lueur de leur lampe à pétrole, étaient placés au-dessus de la cheminée dans la salle à manger. Je remarquais avec plaisir que mon frère les avait encadrés, comme je lui avais suggéré, dans un cadre doré qui renforçait les bruns de cette scène d’intérieur. Je lui adressai un sourire complice.Kop_van_een_vrouw-VGM.jpg

      - J’aime ton tableau, Vincent. J’ai suivi ton conseil pour l’encadrement, me dit-il en fixant sur moi son regard translucide.

      - Merci Théo. Pour moi, les cadres font partie du tableau. Ils l’habillent, le mettent en valeur.

      Les heures passées dans la chaumière des De Groot pour peindre cette toile me revenaient en mémoire : le faible éclairage accentuait les ombres et donnait du relief aux traits plutôt laids de ces humbles gens. Les paysans peints par Millet m’avaient inspiré. Le tableau que je voyais maintenant me plaisait toujours autant malgré l’utilisation de ces teintes sombres, très loin de ma palette actuelle.

      J’eus envie d’exprimer ma pensée à Théo :

      - C’est ma première œuvre que je considère comme importante… Je pense avoir exprimé pleinement ce que je ressentais en peignant : faire en sorte que l’on sente que ces petites gens qui mangent avec leurs mains à même le plat, ont bêché eux-mêmes la terre où ces patates ont poussé. C’est le produit de leur dur labeur.

      Des piles de toiles s’amoncelaient sous le lit ou derrière les armoires. Certaines étaient montées, d’autres étaient roulées. Toute cette peinture rassemblée en vrac dans l’appartement représentait des heures de travail, des journées entières devant le motif. Une débauche d’énergie pour rien puisque que ma peinture était invendable. Je me demandais encore comment Théo avait pu vendre pour 400 francs une de mes toiles en février dernier ? Ma première vente…

      La première journée fut occupée à revoir mes toiles. Nous les accrochions sur un mur inoccupé, près de la fenêtre pour la lumière, les faisions défiler l’une après l’autre, les examinions longuement, pensifs, et les remettions à leur place initiale. Globalement, j’étais plutôt content de moi. Les couleurs vives de la Provence éclaboussaient le mur à chaque nouvel accrochage.

      Le meilleur moment de la journée fut celui où nous trouvâmes sous un tas de toiles accumulées sous le lit, le Portrait du Facteur Roulin que j’avais fait à Arles au cours de l’été 1888. Quelle joie de revoir cet ami ! C’était lui qui me prévenait de l’arrivée des lettres de Théo. Je les attendais avec impatience car elles contenaient l’argent qu’il m’envoyait chaque mois.

 
vangogh_postmanMH.jpg

                                   Vincent Van Gogh - Portrait de Joseph Roulin, assis, 1888, Museum of fine arts, Boston


      Nous regardions le portrait de Roulin quand j’entendis un discret gloussement à côté de moi.

      - Quelle allure fière et altière pour un facteur, dit Jo enjouée ! Cet uniforme à boutons dorés lui va à merveille, avec cette casquette barrée de la mention « Postes » au-dessus de la visière. Il me fait penser à un capitaine de navire qui s’apprête à embarquer. Et cette curieuse barbe jaunâtre coupée au carré qui lui descend jusqu’à la poitrine, s’étouffa–t-elle en ne retenant plus sa joie !

      Je regardai Théo, surpris. Le rire communicatif de sa femme nous gagna. Impossible de s’arrêter. Nous sanglotions tous les trois devant un facteur. Je crus bon de rajouter pour compléter la description :

      - Socrate… Je l’appelais ainsi pour sa ressemblance avec le philosophe grec … Vous savez que ce bonhomme mesurait près de deux mètres. Un colosse ! Un républicain convaincu qui entonnait des « Marseillaises » vibrantes lorsqu’il avait bu, ce qui lui arrivait régulièrement. Il avait même voulu nommer son dernier bébé Marcelle « comme la fille du brav’ général Boulanger, disait-il », au grand scandale de la famille. Je nourrissais cette énorme carcasse en échange des séances de poses qu’il effectuait. Pantagruel ! Ce personnage mangeait trois fois plus que moi. Je vous laisse imaginer l’état de mon maigre budget à la fin du mois, d’autant que je devais rajouter à son menu de nombreuses bières pour faire passer le tout.

      L’hilarité atteignait son paroxysme. Assis par terre, nos corps tressautaient en rythme, nos visages inondés de larmes. Cela dura un long moment.

      Jo s’enfuit vers la cuisine et revint portant sur un plateau des verres et une boisson fraîche qui nous apaisa. Cet épisode burlesque nous avait détendu et nous pûmes terminer l’étude des toiles restantes. Théo et Jo n’arrêtaient pas de me faire des compliments : « Tu as vraiment réussi à saisir l’instant fugace où le jour se couche… Quel délice ces amandiers en fleurs !... Tes couleurs ont une force ! ». Finalement, Théo lança d’un ton doctoral : « Vincent, je suis certain que ton talent ne va pas tarder à être reconnu ! »

      Le lendemain, nous allâmes à la boutique de la rue Clauzel, chez le père Tanguy, mon vieux copain, l’ami de tous les peintres impressionnistes qu’il soutenait et aidait constamment. Il entassait les toiles dans une mansarde. Certaines étaient exposées dans sa vitrine. Tanguy tentait, sans grand succès, de vendre notre travail à sa clientèle.

pere_tanguy87-ARTC.jpg

                                                   Vincent Van Gogh - Portrait du père Tanguy, 1887, Musée Rodin, Paris


      Je considérais cet homme trapu, plus tout jeune, comme un saint. Combien de fois, durant mon séjour parisien de 1886-1888 m’avait-il fourni des tubes de peinture en échange de ma production ? Militant socialiste, il avait fait la Commune de Paris en 1871 et considérait les impressionnistes comme les peintres des petites gens. C’était chez lui et à la galerie de Théo que j’avais fait connaissance avec la nouvelle peinture. Elle allait modifier complètement ma vision des couleurs et des formes au cours de ces deux années parisiennes.

      Nous tombâmes dans les bras mutuellement. Il me tambourinait le dos de grandes tapes de ses larges mains puissantes en criant :

      - Quel plaisir ! Quel plaisir ! Vincent depuis tout ce temps…

      Il recula et me regarda. Il avait appris mes déboires avec Gauguin, mes crises, mon enfermement à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence.

      - Vincent… je ne pensais plus te revoir, me dit-il très ému. Tu me parais être dans une forme éclatante !

      - C’est l’air de Paris et le plaisir de vous retrouver tous, dis-je joyeux.

      - Je ne t’ai pas encore écoulé de toiles mais cela ne saurait tarder, s’exclama-t-il ! Les goûts sont en train de changer. Les meilleurs impressionnistes se vendent facilement maintenant et les collectionneurs commencent à s’intéresser à la nouvelle génération.

      Je savais qu’il cherchait à me faire plaisir et n’insistais pas. Pas facile de placer ma peinture…

      Nous ne restâmes pas trop longtemps car la femme de Tanguy ne m’aimait guère et cela se voyait. Elle aussi se souvenait de nos escapades parisiennes où j’entraînais son mari avec l’ami Toulouse-Lautrec. Nous rentrions titubants au petit matin abrutis pas l’absinthe.

      La visite du Salon du Champ-de-Mars clôtura mes trois jours à Paris. Je fus subjugué devant la dernière œuvre de Puvis de Chavannes intitulée Inter Artes et Naturam, heureux compromis entre l’art ancien et nouveau. Ce peintre symboliste à la recherche d’une harmonie universelle m’intriguait vraiment. J’admirais son talent.

      Etourdi par tous ces évènements, je décidai, le lundi, d’écourter mon séjour et de partir pour Auvers le lendemain.




      J’allonge mes jambes. Le paysage défile derrière la vitre. Les fatigues accumulées ces derniers mois s’estompent lentement dans mon corps.

      Je m’assoupis.

                                                                                                                            

      A suivre…

Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence

 

Commentaires

  • Bon début Alain!!! En ce qui me concerne, j'ai toujours ressenti Van Gogh beaucoup plus torturé, et les relations avec son frère étaient toujours comme un appel au secours!! Je ne crois pas qu'il fut heureux de retouver Paris, pour lui, c'était un nouvel échec, mais encore une fois il a tenté de survivre en suivant la proposition de Théo!! Comment as-tu trouvé la prestation de J.DUTRONC dans le rôle de Van Gogh???
    BISOUS FAN

  • En arrivant à Auvers, Van Gogh se sentait beaucoup mieux. Il avait d’ailleurs recommencé à peindre à Saint-Rémy avec une grande sérénité.
    Il avait effectivement une sensation d’échec mais il souhaitait ardemment quitter le Sud où il venait de connaître une longue et douloureuse crise.
    Il était également très heureux de revoir Théo, sa jeune et récente femme et le bébé qu’ils ne connaissaient pas.
    Une nouvelle vie et de nos nouveaux projets s’ouvraient à lui.
    Le film de Pialat est le meilleur de tous ceux faits sur Van Gogh. C’est un film plus axé sur la psychologie du personnage que sur son travail de peintre. C’est pourquoi le jeu de Dutronc, pour moi, est excellent.
    Bonne journée Fan

  • Encore merci de partager ce don de conteur. On arrive à imaginer les scènes. On les voit. On est là avec eux devant ces toiles ! on ressent l'émotion de Vincent face à sa famille mais aussi de revoir ses toiles. C'est bien ainsi que j'imagine VAN GOGH. Une vie bien mouvementée, mais peut être, à mon avis, due à sa très grande sensibilité.
    Merci
    A bientôt
    Marie Claude

  • Merci Alain,

    C'est ce que j'attendais de votre part et je ne suis pas déçue...Toujours aussi poétique et pourtant trés anecdotique. On peu dire que c'est une réussite.
    Puis-je en parler dans mon blog (pour renvoyer les lecteurs inconnus ) en citant votre adresse, car je ne sais pas (comme beaucoup) faire suivre le lecteur par un clic.....
    Amicalement

    Colette

  • Réponse à Marie Claude :

    Je savais par la lecture des lettres de l’artiste que Van Gogh était un être très sensible. Cela explique en partie sa maladie.
    Cette sensibilité doit se ressentir dans ce premier épisode. Vincent est tellement heureux de revoir ses toiles (invendues…), son frère tout jeune marié, Jo et son petit homonyme.
    Bon week-end Marie Claude. L’hiver arrive. Cela va être long…

  • Réponse à Colette :

    Je suis heureux que ce premier épisode ne vous ait pas déçu, Colette.
    Bien sûr que vous pouvez en parler dans votre blog, même si l’aventure de Vincent ne fait que démarrer et va être longue.
    Entraînez-vous pour faire des liens par un clic, ce n’est pas trop compliqué lorsque l’on écrit une note. Ah l’informatique !
    Vincent se joint à moi pour vous souhaiter à nouveau un bon anniversaire de mariage.
    A bientôt.

  • Il faudrait être difficile pour ne pas aimer ce premier épisode ... il décrit avec beaucoup de délicatesse le retour de Vincent, ses relations avec son frère, sa belle-soeur et ses amis. Son état d'esprit également.

    Merci d'avoir entrepris ce grand travail et de partager votre amour de Van Gogh avec nous, Alain !
    Bon courage et bonne continuation !

  • On ne parlera jamais assez de ce grand artiste. Il le mérite. De toute façon, c’est lui qui parle et, comme par hasard, sur mon blog…

  • Bonsoir Alain,

    Voilà, j'ai profité du week end pour visiter en famille l'expo Van Gogh/Monticelli. Je ressens toujours la même émotion devant une toile. De plus c'est émouvant de voir ces toiles côte à côte, en pensant combien Vincent serait heureux de voir cela. Peu de toiles de Van Gogh, car plusieurs expositions sont en cours dans le monde, mais l'idée même de l'exposition est touchante. Enfin ils sont réunis, enfin ils se rencontrent. A bientôt pour la suite de cette vie si passionnante.
    Marie Claude.

  • Oui Marie Claude, je pense que Vincent aurait apprécié de se retrouver auprès de ce peintre qu’il aimait et dont il avait repris en partie la technique de touches larges et la force des couleurs.
    J’aurais bien aimé visiter cette expo avec vous mais j’en ai tellement à voir en ce moment à Paris…
    Merci pour votre passion communicante.
    J’envoie la suite aujourd’hui. Cela va être long. Irez-vous jusqu’au bout ?

  • Voilà, je prends le temps de commencer la lecture de "Van Gogh à Auvers" par le début. Me plongeant ainsi grâce à vous dans cet épisode de sa vie, je sens déjà, à la lecture de ce premier épisode, s'établir une proximité, une intimité avec cet homme, et du même coup une découverte ; comme si j'avais oublié, ou même jamais imaginé que l'Artiste était aussi un homme.....

    ... Tout comme Jo, le facteur me fait penser à un capitaine de navire.... et du coup je ris de bon coeur avec la troupe :-))

    A bientôt

  • Le facteur Roulin était un curieux personnage, un bon gars qui avait pris Vincent en amitié. Vincent le peindra plusieurs fois, lui, sa femme et ses enfants.
    Vous êtes la première personne qui m’écrit qu’elle reprend mon récit au départ. Comme pour tous récits, c’est toujours mieux de commencer par le début… mais cela prend du temps, surtout dans un blog où une trentaine d’épisodes avec illustrations sont longs à digérer.
    Ces deux mois dans la vie de Van Gogh sont les meilleurs de sa production artistique avec sa période provençale auparavant.
    Je pense que vous devez aimer la peinture car dans cette histoire romancée j’en parle beaucoup.
    Mon récit se termine bientôt.
    Bonne lecture.

Écrire un commentaire

Optionnel