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28 juin 2008

Le moulin de la Galette - RENOIR Pierre-Auguste, 1876

 

Bal sur la butte

 

 

   jeunefille.jpg  Nous sommes installées sous les acacias, derrière l’estrade de l’orchestre où une dizaine de musiciens s’échinent sur leurs instruments. Assis à une table voisine, quelques jeunes gens discutent devant des verres de sirop de grenadine. En arrière plan, les danseurs virevoltent emportés par la musique.

     J’aime ce bal simple qui mêle tout le monde. Personne ne se met en frais : femmes en chaussons, hommes sans faux-cols portant gibus, ouvriers en goguette. Des petits voyous gouailleurs et des « affranchis » aux poings solides apportent une touche de grossièreté qui me plait. Souvent plus jeunes que moi, des filles de toutes conditions viennent pour humer ce parfum de vice et de débauche.

     Ouf ! La séance de pose est enfin terminée !

     Plus d’un mois que cela dure… J’en ai marre d’être assise de travers, accoudée sur ce banc, la tête légèrement penchée. « Les cheveux bien en arrière, que l’on voit vos oreilles, les yeux expressifs, comme il dit. ".

     Je m'interroge : pourquoi ce barbouilleur s’intéresse-t-il tant à moi ? Je ne suis qu’une cousette, une habituée de ce bal populaire de Montmartre. J’y viens deux fois par semaine pour m’amuser, danser, et débusquer parfois quelques margoulins pour finir la soirée.

     Est-ce ma robe rose à rayures qui a plu à ce peintre, ou mon visage poupin d’adolescente d’à peine 16 ans ? Sur son tableau, il a tenu à rajouter ma sœur Jeanne, derrière moi, penchée en avant, la main appuyée sur mon épaule droite. Avant de commencer, il nous avait dit : « Je vous peindrai au premier plan. Des amis à moi seront assis aux tables proches. Vous êtes si fines de visage toutes les deux... placées au centre de la toile, vous illuminerez le tableau ! »

 

      Tom m’examinait d’un air coquin. Il faisait tout jeune avec ses cheveux frisés et son canotier. C’était la première fois que je le voyais. Arrivé avec le peintre en début d’après-midi, il faisait partie du groupe d’amis de l’artiste qui posait à la table voisine de la nôtre. Il avala son sirop et me lança :

     - Je peux connaître votre prénom ?

     - Estelle…

     - Auguste a de la chance de vous avoir comme modèle. Je suis peintre également. La peinture, c’est toute ma vie… A mes débuts, mes amis ont tout fait pour me dissuader de devenir peintre, Estelle ! Ils me répétaient : « La peinture est une vocation, un engagement qui vous bouffe la vie. C’est comme entrer en religion, il faut avoir la foi et ne penser à rien d’autre. ». Jamais, ils n’ont réussi à me convaincre. Maintenant, il est trop tard, je ne sais rien faire d’autre.

     Troublée par le regard de fauve du garçon, je ne répondis pas. Il me plaisait.

     

      Les danseurs réclamaient une polka. L’orchestre, morne jusque là, se réveilla. Le pianiste appuya plus fort sur les touches blanches, le piston souffla puissamment dans son instrument.

 danseurs-RMN.jpg    Solarès attrapa la main de mon amie Margot et l’entraîna vers la piste. D'origine espagnole, ce grand échalas barbu était toujours coiffé d'un chapeau mou penché sur le front. Rencontrés ici même il y a quelques semaines, ils ne se quittaient plus. Elle s'était mise en tête de lui apprendre l’argot : il adorait ces mots imagés parlés par les parisiens de la Butte. Solarès lui serra le poignet droit d’une main ferme, plaça son autre main dans le creux de sa taille et s’élança en la remuant sérieusement ce qui ne sembla pas déplaire à Margot. L'homme et la femme tournaient rapidement, sautillaient, virevoltaient en cadence d'un même pas souple, collés d'un contre l'autre.

     La polka avait réchauffé l’ambiance.

     - Vous dansez Estelle, me dit Tom en pointant ses yeux effrontés sur mon corsage.

     - Non, merci… Je suis fatiguée aujourd’hui… Votre ami m'épuise avec ses longues séances de pose.

     - Puisque vous ne dansez pas… venez, nous allons voir à quoi vous ressemblez sur le tableau d’Auguste !

          

      Le peintre rangeait son matériel.

     Long et maigre, il flottait dans son vêtement qui plissait de partout. En me voyant, un large sourire élargit son visage agrémenté d’une barbe clairsemée. Ses yeux bruns, humides, me fixaient avec douceur.

     - Je n’aurai plus besoin de vous, me dit-il… Mon tableau est terminé. Merci Estelle, je n’aurais pu rêver un modèle plus élégant que le vôtre. 

     En guise de remerciement, il me bisa joyeusement sur les deux joues. Puis il se mit à discuter avec Tom. Celui-ci semblait enthousiasmé par la toile qui, à mes yeux, ne représentait qu’un mélange désordonné de personnages un peu flous.

     Je m’approchai du tableau : sur la piste de danse, Solarès et Margot dansaient dans une étrange lumière mauve. La robe rose de Margot, écrasée contre son partenaire qui souriait béatement, envoyait des reflets chauds sur son gilet. Le dos de l’homme assis face à moi, accoudé sur sa chaise, était criblé de taches claires, petites étoiles lumineuses égarées sur sa veste.

                        

balgalette.jpg
 

Pierre-Auguste Renoir  - Bal au moulin de la Galette, 1876, Paris, Musée d'Orsay 

 

       - Cela vous plait, Estelle, me lança Auguste ?

     - C’est joli…

     Tom trouva ma réponse un peu fade.

     - Seulement joli… Mais c’est féerique !

     Il se planta devant la peinture. Ses yeux brillaient.

      - Je vous explique Estelle… Sentez la respiration surprenante qui se dégage de la toile : les robes tournent, les jupes s’envolent. Le soleil s'est invité à la fête. Il en est le roi, il met de l'élégance dans les pinceaux d’Auguste emportés dans un frou-frou lumineux d’une gaîté étonnante…

      Il s'arrêta un instant pour argumenter son explication :

      - Regardez votre robe, Estelle : la lumière la traverse. Vous sentez la vibration des roses et des bleux ? Et votre visage…

      Son regard coquin de tout à l’heure avait disparu.

     - Avez-vous remarqué que la piste de danse, uniquement par la grâce de quelques coups de pinceaux, s’est transformée en toison floconneuse ?

     J'étais désemparé. Mes connaissances en matière picturale étaient si pauvres. Tom le compris et se tourna vers son ami.

     - Auguste, lorsque je vois ton travail je me demande si je dois continuer à peindre… Tu es un magicien de la lumière : elle s’accroche partout. Tes danseurs gesticulent dans un monde en apesanteur composé de mousse vaporeuse colorée.

     Auguste sourit devant la verve de son ami. Il posa son tableau contre le tronc d’un acacia et plia son chevalet.

     - A dimanche prochain, Estelle, me dit-il avant de partir. Je reviendrai une dernière fois pour d’éventuelles retouches. Bonne fin de journée. Et ne vous laissez pas entraîner par tous ces garnements. Vous êtes bien jeune… Gardez longtemps cette fraîcheur…

     Il souleva son matériel et l'installa sur son dos.

     - Tu viens, Tom, je t’offre un verre !

                                                                                                                                  Alain

 

     Le « Bal du Moulin de la Galette » est considéré comme le premier chef-d’œuvre de l’artiste. Il sera acheté par le peintre impressionniste, ami et mécène, Gustave Caillebotte. Celui-ci fera don à l’Etat de sa collection par testament, à condition que celle-ci entre au Luxembourg et, par la suite, au Louvre.

      En 1896, la toile entrera au musée du Luxembourg et en 1929 au Louvre.

 

 

 

Commentaires

J'ai dansé, moi aussi, la Polka avec plaisir ...

Écrit par : Guess Who | 28 juin 2008

Pas moi, mais il n'est peut-être pas trop tard.

Écrit par : Alain | 29 juin 2008

En lisant cette narration, une chose tout à coup devint évidente : je ne connaissais pas ce tableau ! Je n'avais jamais vu cette toile.

Pas celle-là ! Pas sous cet angle ! Pas comme tu nous l'offres ...
C'est une véritable découverte.

Car ce qui n'aurait pu être à mes yeux qu'un moment anecdotique de la vie parisienne a pris aujourd'hui, grâce à toi, une tout autre couleur humaine.

Merci Alain pour cette nouvelle naissance.

Écrit par : Richard LEJEUNE | 30 juin 2008

Une fois de plus, vous arrivez à faire vivre une toile, Alain ... mieux, vous nous emmenez dedans !
Je suis quelque part dans cette foule joyeuse ... j'ai dansé la polka ... j'ai croisé la jolie Estelle et sa soeur Jeanne ... j'ai bavardé un moment sous les arbres avec les amis de Renoir ... j'ai jeté un oeil par-dessus son épaule, pendant qu'il peignait ...

Et comme le dit Richard, sous votre plume (ou clavier), toutes ces oeuvres deviennent neuves. Vous nous offrez le plaisir de la découverte ! Merci infiniment !

(J'ose à peine le demander, mais je préfère apprendre quelque chose en passant pour une ignare, plutôt que de mourir idiote : qui est Tom ? un peintre qui sera connu plus tard ?)

Écrit par : lady_en_balade | 30 juin 2008

Je ressens à vous lire, Richard et Lady en balade, que vous avez parfaitement compris ce que je voulais exprimer.
Comme je le dis souvent, je tente de parler de peinture autrement, simplement, en me replaçant dans l’ambiance de l’époque et des peintres qui nous ont offert toutes ces toiles.
Parfois, je m’interroge : Est-il possible de restituer un court instant l’émotion que les œuvres dégagent ?
Il est vrai que pour parler de Renoir et du moulin de la Galette, c’était relativement aisé car le tableau parle à lui tout seul. Il suffit de s’en imprégner.
J’ai inventé le prénom de Tom. En fait, j’aurais pu lui laisser son vrai prénom : Georges.
Tous les autres prénoms sont véridiques. Georges Rivière (Tom) a raconté l’histoire du tableau peint par son ami Renoir dans un livre de souvenirs. Il a parlé des personnages : Estelle, Jeanne, Margot (cette jolie fille mourra deux ans après) et Solarès (un peintre d’origine espagnole). A côté de Georges Rivière, le peintre Norbert Goeneutte est assis et fume sa pipe.
Pour la petite histoire, ce Georges Rivière deviendra chef de cabinet d’un ministre des Finances.

Écrit par : Alain | 30 juin 2008

Tes récits sont toujours aussi agréables à lire et instructifs, puisqu'on apprend que l'histoire du tableau a été racontée par Georges Rivière, le prénom du modèle.
Il me reste a poser une dernière question : de quel ministre des Finances Georges Rivière fut il le chef de cabinet ?

Écrit par : Louvre-passion | 30 juin 2008

Tu me poses une colle Louvre-passion !
Je sais par plusieurs documents que Georges Rivière était écrivain et haut fonctionnaire au Ministère des Finances. Il deviendra plus tard chef de cabinet d’un Ministre des Finances mais je n’ai pas trouvé lequel et quand. Si quelqu’un à l’info ?
Il me fallait un personnage pour séduire la toute jeune Estelle dans mon histoire. C’est Georges sur le tableau avec son canotier et son visage juvénile qui correspondait le mieux à ce que je cherchais. Je lui ai donc modifié son vrai prénom pour l’appeler Tom et le faire passer pour un peintre. J’aurai pu prendre un autre personnage car ils sont tous peintres en vrai : Solarès, Goeneutte et même Lamy celui qui est tourné de dos vers Estelle. C’est un choix.

Écrit par : Alain | 02 juillet 2008

Bonjour Alain et pardon de vous regarder avec tant de retard, mais je suis si fatiguée que vous allez me pardonner.
J'ai comme d'habitude imprimé votre si charmante explication de Renoir. Je vais finir par avoir un livre....Tout a été dit par vos amis(es) blogueurs, que je ne saurais vous dire que : merci. C.

Écrit par : colette | 05 juillet 2008

Vous n’avez pas à vous excuser Colette, c’est moi qui écris peu souvent. Ces récits me prennent du temps en documentation et lecture diverses et je ne publie que lorsque j’ai la sensation d’avoir trouvé l’atmosphère dont je veux parler.
Moi aussi j’imprime ces histoires. J’entame mon deuxième classeur. Cela fera un souvenir à mes petits enfants si j’en ai un jour.
Je suis passé devant le parc Monceau récemment en allant au Théâtre Hébertot boulevard des Batignolles. J’ai pensé à vous. J’ai vu une pièce épatante "L'antichambre" qui vient de se terminer.
A bientôt et bon week-end.

Écrit par : Alain | 05 juillet 2008

Bonjour Alain,
Toujours fascinée par votre écriture et votre façon de nous apprendre "l'histoire" de l'art. Mes mots me semblent fades alors simplement, mille mercis. Doux et agréable été à vous.
A bientôt
Marie Claude

Écrit par : Marie Claude | 09 juillet 2008

Hello Marie Claude

Je ne trouve pas vos mots fades. Ils sont toujours agréables à lire car dit avec passion.
Je vous croyais en vacances. Il est vrai que dans votre région c’est presque toujours l’été.
Le moulin de la Galette est le dernier moulin existant encore sur la butte Montmartre. Malheureusement, l’ambiance de cette époque a complètement disparu. Il m'a semblé, un jour, avoir vu roder le fantôme d’Estelle tourbillonnant dans sa robe rose et bleue…
Bonne été à vous aussi.

Écrit par : Alain | 10 juillet 2008

Bonjour !

J'étais effectivement partie mais il y a quelques semaines déjà, au Sénégal chez une famille de la banlieue de DAKAR. J'ai vécu de beaux moments inoubliables avec de belles personnes. Là aussi j'aimerais avoir votre talent pour décrire tout ce que j'ai vécu.
Le Moulin de la Galette ! je l'ai vu mais il est vrai que l'on ne ressent pas ce que Renoir et ses amis ont dû vivre. En le voyant j'ai essayé d'imaginer tous ces gais lurons et la vie grouillante de Montmartre. Votre histoire aide encore l'imagination c'est très agréable : ça devait être quelque chose !!!
A bientôt Alain
Marie Claude

Écrit par : marie claude | 10 juillet 2008

Effectivement, la vie grouillante de Montmartre à cette époque c’était quelque chose !
Cette colline, qui domine Paris, a été un haut lieu de la peinture au 19e et 20e siècle : les plus grands y ont travaillé, de Renoir à Picasso. L’appartement où Van Gogh vécu avec son frère Théo en 1886-87 est encore visible rue Lepic.
Lorsque Renoir a peint son tableau la butte était encore un village avec une quarantaine de moulins, des vignes et la construction du Sacré-Cœur venait seulement de commencer l’année précédente.
Cela parait bien loin et pourtant cela ne fait qu’à peine plus d’un siècle !
Gare aux coups de soleil qui chauffe fort chez vous ! Mais si vous revenez du Sénégal, il n’y a plus de problèmes.
A bientôt Marie Claude.

Écrit par : Alain | 11 juillet 2008

Enfin je peux essuyer mes écrases-bouse sur ton paillasson, pas trop tôt !!! (ou tard ?) J'aimais bien ce cher Auguste, mais, avec le temps (nan, j'vais pas incanter du Ferré, il fait trop beau) je l'ai trouvé un peu trop... gentil (mais je ne mets pas en doute son talent, fais pas l'amalgame hein ?!)
Par contre, j'ai vu une de ses natures mortes à l'Orangerie qui m'a bien plue, te dire laquelle, faudrait que je feuillette le catalogue (que j'ai acheté évidemment, quand on manque de neurones mémoriels, on bidouille hé, hé)
J'ai eu ma période Renoir, mais avec les portrait de Mahler et les trucs de Dürer au mur, ça jurait un peu quand j'étais môme hé, hé...
Bécots virtuels mon grand et je file à ce que j'ai loupé !

Écrit par : sieglind la dragonne | 01 septembre 2008

Renoir, j’aime tout sans discernement ! Même ses fortes femmes dodues qu’il peignait sur la fin de sa vie. Ce n’était plus les jeunes filles tendres du « Moulin de la Galette » mais elles avaient aussi du charme. Evidemment, rien à voir avec Dürer…

Écrit par : Alain | 01 septembre 2008

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