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Un dimanche à la Grande Jatte - SEURAT Georges, 1886

Vous avez dit pointillistes ?

 

 

25 septembre 1886              (Berthe Morisot – peintre)

 

     Très chère Edma

     Je profite d’un moment de calme pour t’écrire.

     Eugène fait la sieste. Il est très fatigué et tousse constamment. Notre été dans la villa que nous avions louée à Jersey s’est mal passé pour lui. Ce foutu climat anglo-normand…

     Je suis triste petite soeur. Je ne quitte plus le noir du deuil. Ces dernières années ont été bien cruelles pour la famille Manet. Comme tu le sais, en l’espace de trois ans, j’ai perdu ma belle-mère et mes deux beaux-frères. Je garde toujours une place secrète dans mon cœur pour Edouard Manet. Je lui dois tant ! Je ne cesse de me battre pour la réhabilitation de sa peinture. Un jour il entrera au Louvre…

     Eugène, à son tour, est touché par la maladie. Ses dernières forces il les a utilisées pour m’aider à préparer notre exposition des « impressionnistes » qui s’est tenue avant notre départ pour Jersey du 15 mai au 15 juin dernier. Nous avions loué un local rue Laffitte, au-dessus du restaurant de La Maison Dorée. Dommage que tu ne sois pas venue… Enfin, cela va me permettre de te conter dans le détail ce qui s’y est passé.

     Comme le temps passe vite ! C’était la 8ème exposition de notre groupe. Peut-être la dernière ? Te souviens-tu de notre première exposition il y a douze ans dans les locaux du photographe Nadar ? Jeunes fous, nous nous engagions dans un mouvement pictural qui n’avait pas de nom. Nous étions les peintres du plein air, de l’instant, de la lumière changeante et des émotions troubles. Aujourd’hui, nous sommes devenus officiellement des « impressionnistes » et notre peinture commence à être reconnue.

    Contrairement aux autres membres du groupe, je n’ai manqué aucune exposition malgré les critiques et les phrases ironiques. Aujourd’hui, je ne regrette pas cette aventure dans laquelle je m’étais engagée par goût et par défi. J’étais la seule femme et  tous ces hommes m’impressionnaient. J’ai ouvert la voie, car deux autres femmes m’ont rejointe à partir de 1879 : Marie Bracquemond que tu connais, la femme du graveur, et Mary Cassatt. Cette américaine est devenue une grande amie. Elle peint le plus souvent, comme moi, des portraits de femmes et d’enfants. Nos styles sont bien différents.

     Tu me manques Edma ! Te souviens-tu de ces journées où nous peignions côte à côte, unies dans un même amour de l’art. Maman nous envoyait des regards courroucés. Elle ne comprenait guère pourquoi ses filles ne s’intéressaient qu'à la pratique de la peinture. C’est si loin aujourd’hui… 

     Quel désordre ma petite sœur ! Notre groupe d’artistes était sur le point de gagner. La critique se faisait molle. Nous étions devenus des frères et sœurs de pensée. Nous parlions le même langage. Devine… Aujourd’hui, nos amis sont en train de se disperser. Nous ne sommes plus capables de nous entendre. On se bagarre au sein de la même famille. Dissensions, divisions, règlements de comptes, jalousies… L’air devient irrespirable. Eugène et moi, passons notre temps à tenter de les réconcilier. En vain…

    Le résultat de ces chicanes est que les meilleurs d’entre nous n’ont pas voulu participer à notre exposition. Monet, Renoir, Sisley, Caillebotte étaient absents. Cézanne aussi, mais lui c’est un solitaire. Tu parles d’un vide ! Leur amour-propre ne supportait pas la présence de Gauguin toujours prêt, celui-là, à jouer les dictateurs. Et, évidemment, le tempérament irascible de Degas n’arrangeait pas les choses.

   Je crains que cette 8ème exposition ne soit la dernière exposition des impressionnistes. Trop de pagaille et de désaccords…Tous ces hommes ont un caractère de cochon ! Les femmes n’ont pas ces emportements, ces entêtements et cette violence.

     Notre vieil ami Camille Pissarro, lui, est venu. Figure-toi qu’il a changé de style récemment. Il peint comme ces jeunes gens qui exposent avec nous cette année. Cherchait-il à se rajeunir ? Mon mari et Degas ne souhaitaient pas la présence de ces jeunes peintres. J’ai dû parlementer longtemps, soutenue par Pissarro, pour qu’ils consentent à accueillir ces peintres rebelles. Ils ont nom Seurat, Signac, Angrand et d’autres.

     Edma, il faut que je te parle de cette nouvelle façon de peindre. Ces gamins disent qu’ils veulent révolutionner l’impressionnisme. On vient à peine d’arriver et ils veulent déjà prendre notre place !... Ils ont repris nos théories sur la lumière et la touche fragmentée mais, ce qui est curieux, cette touche est devenue chez eux… des points. Des points sur toute la toile posés l’un contre l’autre avec une grande minutie et une patience infinie. Du cousu main comme tes broderies !

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Georges Seurat : Un dimanche à la Grande Jatte 1884-1886, huile sur toile 260 cm x 325 cm, Art Institute Chicago

 

    

      Le clou de l’exposition a été une très grande toile peinte par leur chef de file Georges Seurat : Un dimanche à la grande Jatte.

 54951cdaf618b3536d76a0a2f49aafe1.jpg  L’île de la Grande Jatte est un lieu de loisir parisien au bord de la Seine. Ce tableau, qui se voulait un manifeste de cette nouvelle école, captait l’attention des critiques et du public. Imagine-toi une toile de 3 mètres sur 2 mètres couverte de minuscules points scientifiquement répartis. Les gens se bousculaient dans la petite salle. Ils se moquaient, parlaient de « pluie de confettis », de personnages raides ressemblant à des « poupées de bois ». Les critiques lançaient les mots « divisionnisme », « pointillisme ». Les quolibets montaient… C’était pire que lors de notre première exposition impressionniste en 1874 !efba9df1a2656ca11d5697f042fc4c54.jpg

     Je vais t’amuser... J’ai lu cette semaine dans La Vogue un article publié par le critique Félix Fénéon au sujet de cette nouvelle école. Je ne peux résister de t’en donner quelques extraits. Il parle d’une « méthode néo-impressionniste ». Il tente de justifier les choix techniques de ces peintres en proposant de nombreuses descriptions très drôles de leur style : « versicolores gouttes », « tourbillonnantes cohues de menues macules », « fourmillement de paillettes prismatiques », « menues taches pullulantes ». Je t’en passe… Même Eugène s’est déridé à cette lecture.

     J’ai vu récemment Renoir. Il ne veut pas entendre parler de cette technique. « Ils s’essouffleront rapidement m’a-t-il dit d’un ton péremptoire. »

 

   4df88a0f78fe3d359bac5e1ab09da6e4.jpg  Et bien moi Edma, j’aime cette peinture !

      Je te décris brièvement le tableau de Seurat. Les personnages représentés sont de milieux sociaux divers et sont venus sur l’île pour profiter d’une belle journée. Ils paraissent effectivement un peu figés. Mais l’essentiel n’est pas là… Les contrastes d’ombres et de lumières sont admirablement répartis. Les couleurs, soucieuses les unes des autres par le principe des complémentaires que tu connais bien, vibrent intensément. Il faut regarder le tableau à bonne distance pour que le mélange des tons s’effectue dans l’œil du spectateur. Lorsque notre rétine a effectué le travail de recomposition des couleurs, l’harmonie éclate. C’est lumineux !

 

    Dans le même style que Seurat, son ami Paul Signac est très doué. J’ai apprécié de lui un superbe paysage de neige à Paris ainsi que des modistes originales. Charles Angrand m’a réjouie également avec sa Seine, le matin envahie de brouillard. Tous ces garçons sont des adeptes du « pointillé » et me paraissent promis à un bel avenir.

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Paul Signac : Boulevard de Clichy, la neige 1886, The Mineapolis Institute of Arts, Mineapolis     

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 Charles Angrand : La Seine, le matin 1886, huile sur toile 45 cm x 55 cm, Petit Palais, Genève

          
     Ces jeunes gens sont également de joyeux lurons. Signac est passionné de canotage. Il possède une embarcation qu’il a appelé le « Hareng saur épileptique ». Certains jours, à l’exposition, il se déguisait en canotier avec chapeau en paille, maillot rayé, manches courtes et biceps saillants. Il venait vers moi et insistait avec forces gestes et paroles pour que je vienne barrer sa yole le lendemain matin sur la Seine. Tu sais, soeurette, que les barreuses sont très recherchées par les canotiers ! J’acceptais devant le public amusé. Il faisait également le pitre devant Mary Cassatt qui faillit même, tordue de rire, faire tomber son délicieux tableau Jeune fille au jardin qu’elle s’apprêtait à accrocher. Ces hommes…
 

     Personnellement, j’ai exposé une dizaine d’œuvres cette année dont le peinture,morisot,néo-impressionnismejardin de Bougival et une jeune fille à son bain se coiffant.

   Comme d’habitude, toutes les toiles présentées par ce vaurien de Degas me plaisaient. Ce vieux célibataire endurci est un coquin ! Il adore peindre les femmes. Toujours des femmes du peuple : blanchisseuses, modistes, lavandières, couturières. Et ses danseuses… Il a exposé un pastel Le tub qui montre une femme accroupie se nettoyant le dos avec une éponge. La pudeur bourgeoise était choquée.

 

 

 

 Berthe Morisot : Le bain 1885, huile sur toile, Sterling et Francine Clark Art Institute, Williamstown

 

 

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Edgar Degas : Le tub 1886, pastel, Musée d’Orsay, Paris

 

 

 

      Nos dîners du jeudi à la maison sont toujours une fête. Si tu pouvais venir, nos amis seraient heureux de te revoir... Quel dommage que Lorient soit si loin... Ces soirées distraient mon pauvre Eugène et lui redonnent un peu de courage. Degas et Renoir ne cessent de s’asticoter l’un l’autre ce qui, parfois, agace Degas qui part en claquant la porte. Tu le connais, il ne changera pas. Les phrases éblouissantes de Mallarmé fusent à tout propos. J’ai beaucoup d’affection pour ce grand poète et il me le rend bien. L’amitié et l’admiration que nous vouons à Edouard Manet nous rapprochent. Il m’appelle toujour respectueusement « Madame ».

     Ma chère sœur, je te laisse. Tu ne peux savoir à quel point cela m’a fait du bien de t’écrire !

     Julie a 8 ans. Je n’arrête pas de peindre son joli minois. Fais plein de bises à Jeanne et Blanche pour moi.

     Ton affectionnée Berthe.

 

                 Berthe Morisot

 

                                                                                                                          Alain

  

     Cette exposition de 1886 sera la dernière exposition impressionniste. Les jeunes peintres, que l’on appellera les néo-impressionnistes, poursuivront leurs recherches les années suivantes. Malheureusement, Seurat mourra en 1891 à 32 ans. Signac restera fidèle toute sa vie à la technique pointilliste. A partir de son passage à Saint-Tropez en 1892, il utilisera beaucoup l’aquarelle pour peindre des toiles d’inspiration plus libre.

 

 

 

Commentaires

  • L'histoire des mouvements impressionniste et néo-impressionniste revisitée par Berthe Morisot: un pur délice... Merci pour cette agréable promenade !

  • Bonne idée de présenter ce moment avec les yeux de Berthe Morisot, une artiste qui reste encore méconnue. En plus le récit fait la liaison avec les successeurs de l'impressionisme. Au fond tout révolutionnaire finit toujours par être dépassé par plus révolutionnaire (ou censé révolutionnaire) que lui.

  • Merci Emilie et Louvre-passion pour la visite.
    Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… Pourquoi est-ce que je pense à Aznavour ? J’aurais aimé connaître cette époque de l’impressionnisme naissant.
    Berthe Morisot n’est pas méconnue. Première femme impressionniste, elle est le peintre que je préfère dans ce mouvement pictural. Sa peinture me touche : sensibilité, finesse, spontanéité, nervosité de la touche, harmonie des couleurs, transparence. Ces compagnons masculins reconnaissaient son talent et la respectaient comme peintre. Elle fut la seule à ne manquer aucune des expositions impressionnistes.

  • Merci merci Alain ...Je ne sais que dire. Tu as parlé de tous ceux que j'aime...Eux, leur peinture, leur vie d'artiste. Je ne vais pas encore être dans mon état 'normal' aujourd'hui. Berthe , Mary et les autres vont venir me hanter. J'ai lu une belle biographie de Berthe Morisot par Dominique Bona. Je crois que j'ai fait un pastel de Berthe...
    Merci pour ce moment de lecture.
    Amitiés.

  • Je crois que l’on a des goûts en commun Edith ! J’aime me replonger dans ces années pas si anciennes où la peinture prenait une nouvelle respiration sous l’influence de doux illuminés qui étaient les seuls à croire en ce qu’ils faisaient.
    Le livre superbe de Dominique Bona m’aide beaucoup pour écrire.
    Berthe Morisot avait un talent incomparable mais c’est surtout Seurat et ses amis qui font l’objet de mon récit. J’ai vu « Un dimanche à la Grande Jatte » en vrai. La lumière irradie sur tous les coins de la toile.
    Moi aussi, j’ai dû faire un pastel de Berthe dans le passé. Un vrai plaisir…

  • j'adore Signac! et le pointillisme m'a eblouie quand je l'ai decouvert.Berthe Morisot ,je connais de nom mais je n'ai jamais vu d'oeuvres d'elle en vrai...

  • Bonjour

    J’ai surtout parlé de Seurat qui était le chef de file de cette nouvelle école. Malheureusement mort trop jeune. Mais c’est Signac qui marquera le plus ce mouvement. Il faudra que je parle un jour de ses superbes toiles de la période où il vivait à Saint-Tropez.
    Berthe Morisot… Que dire… J’en ai déjà beaucoup parlé… Pour mieux la connaître, je recommande à nouveau le livre de Dominique Bona « Berthe Morisot – Le secret de la femme en noir » Grasset 2000. C’est de loin la meilleure biographie sur Berthe et cet excellent bouquin, très bien écrit, permet également de redécouvrir l’aventure impressionniste au 19e.

  • Je continue ma petite balade sur votre blog et je suis tombée sous le charme de cet article!
    J'aime l'idée de cette lettre que Berthe Morisot aurait envoyé à sa soeur et je suis sensible à la lumière qui se dégage des tableaux pointillistes. Malheureusement je n'ai pas encore eu la chance de voir beaucoup de ces oeuvres en réalité.
    Par contre j'ai pu voir avec bonheur (et par hasard), une expo Morisot au premier ou au deuxième étage du Musée Marmottan où j'étais allée voir les Monet, il y a quelques années et j'ai vu des tableaux de Mary Cassatt au musée des impressionnistes américains de Giverny (qui recèle de très jolies choses en général).

  • Vous n’avez pas fini de vous balader car, même s’il y en a peu, ces récits prennent du temps à lire.
    Les deux musées dont vous parlez sont des hauts lieux de l’impressionnisme.
    J’ai vu également cet expo Berthe Morisot à Marmottan. Un délice ! C’est dans ce musée, je pense, qu’il y a les plus beaux tableaux de cette femme que je considère personnellement comme l’une des toutes meilleures de ce groupe de peintre un peu fous qui n’avaient qu’une obsession : la lumière.
    Le musée d’art américain est aussi un régal avec la magnifique Mary Cassatt et tous ces peintres qui venaient en France par dizaine pour s’inspirer du maître : Monet.
    Vers la fin du mois, j’enverrai un récit sur « Les nymphéas » de Monet. Je pense que vous aimerez.
    Amicalement

  • http://mapage.noos.fr/momina/
    Je me permets de vous signaler ce site, que j'aime visiter et où l'auteur "invente" une histoire avec chaque tableau qu'elle choisit. Une très jolie approche de l'art. Je vous prie d'excuser le fait de poster le lien ici, Alain, mais je ne savais comment vous le faire parvenir, et je pensais que vous pourriez le trouver intéressant. Veuillez tout simplement supprimer ce message si vous le trouvez déplacé.
    Amicalement...

  • On peut me contacter aussi par mail qui est indiqué dans "A propos".
    Votre message n'est pas du tout déplacé ! Au contraire, ce site, que je connaissais, est excellent et je le conseille à tous les amateurs d'art et, surtout, d'écriture littéraire.
    Mais nous n'avons pas exactement la même démarche même si cela peut être proche.
    Je me permets de vous répondre plus longuement séparément.

  • ça alors, j'aurais juré que "Un dimanche à la Grande Jatte" était reproduit en grand sur les murs du Salon des Illustres, au Capitole de Toulouse....
    Je vais regarder s'il en est bien ainsi, à mon prochain passage

  • Je connais un peu Toulouse mais je ne suis jamais entré dans le Capitole.
    Ce serait une excellente idée de reproduire sur les murs cette superbe toile de Seurat.
    Bon dimanche (pas à la Grande Jatte...)

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